Drame sanglant dans une ménagerie
La Goulue et son mari aux prises avec un puma

Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule en maléfices, Stanislas de Guaita.
Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Edouard Dubus. Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les mondes, y compris le demi, il ne savait pas résister aux impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de mélancolie – ce spleen rongeur dont toute notre génération a souffert – il prétendait ne concevoir l'existence que comme une farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas - il y courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.
Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant !
Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient l'admiration des payens au premier sièclede notre ère.
Il en parla au docteur E... qui, saississant l'occasion, lui proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait, disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète.
Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je ne le connaissais que par deux de ses livres : Rosa mystica, titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers, et Au seuil du mystère, introduction à l'histoire de la magie noire.
Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque effrayé en constatant à quel point les traits de son visage étaient altérés. D'habitude il avait le teint assez pâle : il était livide. Un éclat fiévreux vitrifiait ses prunelles qui me parurent élargies. Son regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien ; il errait çà et là sur les objets sans s'y poser.
En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée. Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée importune.
- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de déterré ; est-ce que le fameux Guaita t'aurais fait boire ?
- Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me semblait si étrange, ce matin-là !
- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu : tu sais bien que je ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causer toute la nuit ; c'est un homme extraordinaire.
- Tant que cela ? Mais enfin que t'a-t'il raconté ? A-t-il évoqué devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te documentât lui-même ?
- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita m'a ouvert des horizons superbes.
- Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers le plafond, il ajouta d'une voix rauque, qui n'était plus la sienne :
- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu !
Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurait peut-être ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelques chose de si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant se marquer dans toute sa physionomie, que je ne me sentis nullement enclin à le railler.
Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au surhomme, nous nous étions si souvent écrié avec Musset : Qui de nous, qui de nous, va devenir dieu ? Tant de fois le démon de la gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles : Eritis sicut dei !...
Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai Dubus de s'expliquer davantage.
- Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel point le surnaturel m'attirait, quand je lui eu révélé mon ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui dominerait notre temps, il m 'a d'abord répondu, sans avoir l'air d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus touchant la composition de mon drame. Tu me croiras si tu veux : à mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée jusque-là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de prendre conscience en cette explosion de mon âme.
Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on souffle. Je m 'interrompis au milieux d'une phrase. Plus de mots, plus d'idées ! Je restais hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne cessait pas de m'observer froidement.
- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous ?...
Continuez, vous m'intéressez beaucoup.
- Je ne trouve plus rien, répondis-je.
Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne trouverais plus jamais rien !
- Ah c'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi ; maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si surprenante.
- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais vous dire comment...
Ici, Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitais à poursuivre. Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un génie surhumain.
- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens chez Guaita. Il d ésire beaucoup te voir et il a fort insisté pour que je t'amène à lui.
- Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et, n'est-ce-pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !...
- Certes, reprit Dubus ; quant à moi, le sphinx m'a livré son énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans l'infini, car Guaita m'en a livré la clef...
Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui, loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et d'abjection.
A peine avais-je avalé deux gorgées qu 'un arrière-goût d'amande amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en faire autant et je ne touchai plus à la mienne.
Or j'en avais bu assez : la drogue agissait. Je fus pris de vertige ; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux ; une sueur abondante m'imprégna le front ; tous mes membres s'engourdirent ; il me sembla que mon sang ralenti changeait son cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant : - Je suis empoisonné !
- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien.
Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre, prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le goût, puis la passion, c'était la morphine.
Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des incohérences. Sa belle intelligence s'éteignit. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut réduit à rien.
Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent pas à le guérir. A peine dehors, il retombait dans son double vice, la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la morphine. - Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses efforts furent vains.
Enfin, un soir que Dubus était entré dans une vespasienne pour se piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en agonie tout de suite. On le transporta dans un hôpital où il mourut sans avoir repris connaissance...
Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui-ci décéda, peu après, dans des tourments atroces. On dit qu'il s'est repenti en dernière minute : Dieu veuille avoir son âme !...
Les faits parlent d'eux-mêmes, je crois, dans ce récit strictement véridique. Je n'ajouterais donc pas grand'chose. Je ferai seulement remarquer l'habileté de certains occultistes à user des penchants et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls maléfices : ils en propagent d'autres et des plus subtils. J'en dévoilerai quelques-uns dans la suite de ses études.

Le 15 décembre 1892, paraît dans le n° 88 de la Plume, signé d'Yvanhoë Rambosson, un article sur Harold Swan, écrivain franco-britannique, personnage étrange, alcoolique, flegmatique comme un anglais, baudelairien comme tout le milieux symboliste, des terrasses du Boulevard Saint-Michel au nuits des Halles. Harold Swan est l'auteur de Falling Stars, Nocturnes et Propos épars, il collabore à l'Ermitage, fréquente Moréas, Stuart Merrill, est fortement influencé par Adolphe Retté avec qui il écrit des oeuvres extravagantes. A y lire de plus près, la biographie du fils de l'ancien membre des Communes pour le bourg de Brandy-wine, fréquentant les plages enneigées, est un canular. Rambosson écrit cet article pour donner plus de vérité à un personnage créé par Adolphe Retté, qui depuis quelques temps publie poèmes et articles sous le pseudonyme d'Harold Swan. Les lecteurs de la Plume furent-ils dupe de la supercherie, il semble que l'article tient plus de la « Private joke » que d'une véritable volonté de donner vie à un auteur fantôme.
Après avoir adopté le pseudo de Swan, Adolphe Retté, dont je ne conterais pas aujourd'hui la vie confuse et mouvementée, s'installera à Guermantes...
Harold Swan
C'est un homme singulier que je rencontrai de façon singulière. Il est des gens qu'on ne rencontre pas autrement.
Je m'étais pendant l'hiver de 1891 exilé pour un mois sur une grève normande, un trou. Un jour de neige, me promenant sur la plage, je vis qui arpentait en sens opposé du mien un homme jeune, vêtu avec beaucoup plus d'élégance que ne le comportait l'endroit. Comme nous nous croisions, il s'arrêta brusque et raide, comme au port d'armes et me jeta à brûle-pourpoint, avec un salut d'une stricte correction : « Vous devez être un poète, monsieur, pour que ces lieux vous plaisent à cette époque et à cette heure ? » - « Peut-être » répondis-je. - « Oh ! » s'étonna-t-il. Puis il proféra : « Bonjour, Monsieur » et, saluant plus correct encore, reprit sa marche, me laissant fort interdit.
Ce n'est qu'à Paris que je le rencontrai de nouveau et que nous fîmes plus intime connaissance.
Harold Swan est né à Swan-Castle, dans le Hampshire, le jour de la Christmas de 1866. Son père, ancien membre de la Chambre des Communes pour le bourg de Brandy-wine, était gentleman-farmer et sa mère, qui manifestait pour Keats et Shelley une grande admiration, une institutrice française épousée un peu sur le tard.
Le jeune Harold, confié à un moine dominicain en reçut, en Ecosse, la première éducation. Plus tard il étudia à Eton et à Cambridge, s'y montrant fort mauvais élève passant ses journées au lawn-tennis ou en canot. La nuit, il lisait Shakespeare et Poe.
A Londres, où il vint ensuite, il perdit un temps considérable dans tous les gril-room et les gin-palace ; il y fit la connaissance de quelques artistes et fréquenta notamment M. Oscar Wilde dont les conversations l'incitèrent à quelque littérature. Mais son esprit aventureux ne laissait pas encore de répit à ses méditations. Il avait vingt ans et partit pour la Belgique. Il en rapporta cette unique impression précieusement consignée dans ses notes : « C'est un pays très plat. »
Il tourmenta quelques temps son père afin que ce vieillard lui achetât une commission d'enseigne dans l'armée des Indes, puis renonça brusquement à ses projets belliqueux et se mit à noircir beaucoup de papier. Plusieurs années il habita Swan-Castle ; dans une retraite absolue, il travaillait passionnément. Enfin, pris du désir de connaître la France, en novembre 1891 il partit pour Paris où – sauf deux voyages en Normandie et dans les Ardennes – il est resté depuis.
La figure jeune et énigmatique, le front haut, les yeux un peu dédaigneux derrière le binocle, à partir de six ou sept heures du soir – moment où il se lève pour l'apéritif – on le voit passer sur le Boulevard St-Michel, sévère d'allure , toujours vêtu de noir sur un linge méticuleux et paraissant considérer les gens du haut de son ennui.
A son restaurant accoutumé, près de l'Odéon, s'il est seul, il s'informe auprès du garçon des faits du jour, ayant l'horreur d'ouvrir un journal. S'il s'y rencontre avec M. Moréas, au grand désespoir de celui-ci, il l'entretient d'histoires macabres et romantiques ou lui vante les mystères d'Eleusis : devant M. Merrill qui prétend abominer Shakespeare, il glose interminablement sur Hamlet, et lorsqu'arrive M. Retté, pour marquer son mécontentement, il lui propose des charades insolubles.
Très froid, riant rarement, souriant encore plus rarement, il coupe de longs silences par des paroles brèves, qu'il laisse tomber flegmatiquement.
Il dit des femmes : « Ce sont de petits animaux très bien » et ne les fréquente charnellement, que « lorsque ce vieux monstre de Nature crie par trop fort du fond de ses instincts bestiaux ».
Si l'on parle religion, il explique : « Le bon Dieu, c'est un vieux monsieur très bien » ; sociologie, il affirme : « Tout le monde a virtuellement cent mille francs de rente. »
Ses opinions esthétiques : « La musique c'est de l'opium de qualité inférieure ; la peinture, j'aime mieux la rêver ; la littérature, un passe-temps contre le spleen ». Sa philosophie : « Il faut jouer de mauvais tours à la Vie tout en évitant qu'elle vous rende la pareille. »
Il a une devise : « I give all ; specially myself. »
Après le dîner il disparaît mystérieusement. Malgré le peu d'estime réciproque que se témoignent M. Retté et lui, ils sortent souvent ensemble : comme une fatalité les pousse à perpétrer de compagnie d'effroyables calembours et à collaborer pour des oeuvres extravagantes – d'ailleurs aussitôt détruites.
Le quartier latin le voit revenir vers deux heures de ses expéditions suspectes, portant son chapeau haut de forme légèrement incliné sur l'oeil gauche, exhalant une odeur d'alcool anglais et déclamant des distiques de ce genre :
Le Kanguroo que l'on exile d'Australie,
S'il épouse un tapir, hélas ! Se mésallie.
Puis il va finir la nuit aux Halles, où il hante l'établissement du Père tranquille en société de Robert Sherard, de Corbier et de plusieurs poètes.
Huit heures du matin venues, il rentre se coucher dans sa chambre d'hôtel où pas un livre ni rien pour écrire (il travaille au café). Dans cette pièce banale pas même un tableau ou une gravure : il n'y est que pour dormir.
Harold Swan a publié en anglais un volume de vers et de poèmes en prose : Falling Stars dont il déclare que c'est « une petite chose singulièrement fatigante ». Ça et là, au hasard des Revues, mais surtout à l'Ermitage, il a éparpillé : Propos épars, articles humoristiques qui l'ont fait de suite remarquer et Nocturnes selon Paris où il se montre très influencé par le Thulé des Brumes d'Adolphe Retté. Dans ces Nocturnes, il note avec un charme bizarre les sensations de ses mille et une nuits déambulatoires. Harold Swan est surtout un homme et une âme étranges. Dans un temps où tout le monde est taillé sur le même patron comme les vêtements de la Belle-Jardinière, cela mérite au moins l'attention.Yvanhoë Rambosson
Yvanhoë RAMBOSSON (1872-1943) : Poète (Le Verger doré, 1895 - La Forêt magique 1898 - Actes 1899 - Le Coeur Ému 1905) et critique d'art (notamment au Mercure de France, il est aussi l'auteur de recueils comme La Fin de la vie - Le Nu d'après nature et une monographie de Jules Valadon, dans les années 1930 il s'intéressera plus particulièrement à l'art décoratif), il fonde le Salon d'Automne en 1903. "M. Rambosson a [..] un sens extraordinaire des choses inexpliquées et hallucinantes" Stuart Merrill pour le Verger doré.




Un article, de Gabriel Reuillard, paru en 1913 dans le n° 275 de l'hebdomadaire Les Hommes du Jour, fait le point sur le cas La Jeunesse, et comme une critique aussi fouillée sur l'auteur de l'Holocauste est rare, elle pose question et incite a aller voir de plus près ce que fut véritablement l'oeuvre et la personnalité de ce curieux et extravagant écrivain.
Ce que Reuillard reproche au style de La Jeunesse, pourrait bien être ses principales qualités. Oui La Jeunesse néglige « la forme pleine » des mots, il ignore la proportion, refuse de choisir dans « l'abondance que soulève en lui une vision ». Oui son style est « touffu, diffus, romantique, lyrique, extravagant, pétaradant, oléagineux, prestigieux, clownesque et funambulesque », oui il utilise les « à-peu-près » « les calembours », il joue avec les mots et la langue, le mauvais goût même ne le rebute pas, est c'est pour cela même qu'il mérite sans doute d'être lu. Même si La Jeunesse n'est pas tout à fait « un penseur à la façon de ce pauvre M. Brisset », l'auteur de la Grammaire logique et des Origines humaines, ce rapprochement prouve que La Jeunesse ne pouvaient être pleinement compris et appréciés par les amateurs de pensée claire et de belles proportions stylistiques.
Ernest LA JEUNESSE
La gloire fut avare à Ernest La Jeunesse. Et je ne crois pas que ce soit une raison suffisante aujourd'hui que la réédition de Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains pour biographier prématurément ce chroniqueur imprudent et verveux. Quoi qu'il en soit, cette réédition d'un ouvrage qui fût son seul succès en librairie, et un succès un peu spécial, moins dû au talent certain de l'auteur qu'à la personnalité des hommes connus qu'il fustigeait, nous donne l'occasion de parler longuement de lui et surtout de la qualité de son talent.
Je ne sais pas pourquoi Ernest La Jeunesse est encore un de ceux dont la foule amusée de Paris s'occupe le plus volontiers. Il représente, aux yeux de certains bourgeois entichés de connaissance littéraire, un des derniers survivants obligés de la bohème romantique, un de ceux dont on aime citer les boutades et les mots, un de ceux qui peuvent alimenter la chronique du jour, la chanson de Montmartre et la revue de music-hall. Sa silhouette bouffonne a été si longtemps l'appât du caricaturiste, et elle et si extravagante en vérité, qu'on arrive à penser que La Jeunesse a pris plutôt le soin de ressembler aux charges qu'on traçait de lui. Il promène, d'un air lassé, dans les brasseries de Paris, dans les théâtre de Paris, un éternel sourire à la fois ironique et indulgent que la bouche lippue semble exagérer à plaisir dans la face mobile et charnue, ronde comme une lune, une face blafarde de pierrot que le reflet du monocle de l'oeil droit éclaire seul, une face gourmande de gourmet, auréolée de cheveux fous, crépus et broussailleux, les longs cheveux, rares et emmêlés d'un « chauve chevelu ».
La Jeunesse, à la fois, ressemble à Bibi-la-Purée, à un Bibi-la-Purée qui aurait fait gras, et à Beethoven, à un Beethoven qui n'aurait pas eu de génie. Telle est, singulière ou divine, et plus près toutefois de la caricature à la Veber que du portrait léché, la figure bien parisienne, comme on dit, d'Ernest La Jeunesse. Et son accoutrement, d'un négligé savant, n'en corrige pas la hideur intelligente ; il l'aggrave plutôt, si je puis m'exprimer ainsi : gros souliers, pantalon ou trop long ou trop court, cravate étrange en vert, en rouge ou en jaune criard, chapeau de feutre intentionnellement cabossé sans méthode et bagues énormes aux doigts, à chaque doigt, La Jeunesse, « bouffon gonflé », comme il s'appelle, ou « vieille lune, encore, en décomposition », brinquebalant, hirsute, hétéroclite, à la fois bon enfant, enfant tout court, jeune homme par le mot et vieux jeune homme par l'esprit, promène son ennui, la nuit, et sa fantaisie saugrenue, le jour, « accessoire de cotillon » dans la fête navrante et burlesque du Tout-Paris...
On peut juger toute l'oeuvre de La Jeunesse qui comprend neuf volumes copieux, d'après ses deux ouvrages principaux, à mon avis : Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains et L'Imitation de Notre Maître Napoléon ; le premier, de critique ardente et le second, sorte de profession de foi ou plutôt de doctrine. On trouve dans chacun l'empreinte de ce talent souple et nuancé, la facilité au mot pour le mot, à l'à-peu-près, au calembours, l'habileté à pasticher, qui laissent à son style ondoyant et divers quelque chose d'impersonnel, une exagération romantique de mauvais goût, un besoin d'outrance criarde, et quelque fois un emportement chaleureux qui reste moins furieux que furibond. Dans Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains, La Jeunesse, critique impénitent, jeune homme déjà dégoûté, liseur fourbu qu'aucun livre pourtant ne rassasie, montrait, sans honte et sans orgueil, les défauts et les qualités de son talent pénétrant et hargneux. La page sur Huysmans, ou plutôt sur l'âme de Joris-Karl Huysmans, restera comme une des plus caractéristiques de l'écrivain : « Quelque chose de lourd, d'informe, de bouillonnant, avec un jet qui s'arrêtait en boursouflure écumante, un suintement gras qui pouvait être de l'huile sainte et qui pouvait être autre chose, avec des rides et des creux d'humilité et des vallonnements de lassitude, et des plaies de clous consacrés, et des plaques qui pouvaient être des plaques de remords, et des taches de péchés qui voulaient rester pour être pleurés, et des brûlures de flammes mystiques, des froncements de dégoût, d'horreur, et des fossés de fureur pieuse, et des frissons de ferveur amère, et des tons changeants, brouillés ici de bile humaine, là souriant d'extase et d'une extase méchante, bleu ici et d'un bleu souillé de ciel souillé, vert là et d'un vert sombre d'espoir sombre, et vieux rose d'un rose de jeunesse lointaine, et gris d'une candeur diverse, et mauve d'un ancien violet archiépiscopal, et sang de boeuf d'un ci-devant rouge cardinalice, c'était une âme grandiloquente... » Grandiloquente, ah oui ! Je ne voudrais point m'amuser au dépens d'Ernest La Jeunesse à la façon du professeur qui corrige un devoir. Je n'ai nul goût d'ailleurs pour le professorat. Mais je constate seulement, et je tiens à ce qu'on constate autour de moi, combien ce style est, en effet grandiloquent. Je sais bien, par quel artifice, évidemment, La Jeunesse a voulu donner l'impression même ici du style de Huysmans. Mais Huysmans connaissait la couleur des mots et leur densité, et il les employait avec plus de pudeur, en véritable artiste. En La Jeunesse, il faut d'abord se défier de la virtuosité dont il n'a pas su se défier. Il joue, sans étude, au hasard, et souvent il joue faux, fugace et outrancier, mais il fascine et conquiert comme un tzigane. Il est le maître aujourd'hui de l'étrange sortilège romantique : un mot, pour lui, est posé dans la phrase et n'a d'autre dessein que de l'orner, comme une touche de couleur fait une tâche heureuse au centre d'un tableau. Mais nous croyons ici que le mot a un sens précis qui nous rappelle une vision ou une sensation bien définie qu'il doit communiquer à ceux qui le liront. Nous devons l'élever à la lumière avec respect, ce mot qui porte en lui une parcelle du monde. Et la beauté d'un style est dans la proportion ordonnée de ses éléments. La difficulté est, pour l'écrivain, non point de profiter de l'abondance que soulève en lui une vision, mais de choisir dans les termes divers qu'une idée fait jaillir ensemble de son cerveau. La Jeunesse, emporté par sa fécondité ou, plus exactement, par sa facilité, saisit l'adjectif coloré, l'accouple au mot banal qui lui est le plus étranger et, satisfait à peu près de leur sonorité, ne s 'embarrasse pas pour leur destination exacte. Il ne suffit pas, cependant, de remuer la foule bigarrée des mots, pour exercer le noble métier d'écrivain. Le mot ne crée pas notre sentiment, c'est notre sentiment qui fait appel aux mots pour s'exprimer. La Jeunesse l'ignore. Il part, à fond de train, au gré de ses épithètes lâchées. Il paraît mépriser leur forme pleine. Il dit : « ... nos cheveux de bébés et nos mains myopes de quatre ans... » dans l'Holocauste. Et on pourrait citer de lui d'autres fautes de goût. Voilà pour le style touffu, diffus, romantique, lyrique, extravagant, pétaradant, oléagineux, prestigieux, clownesque et funambulesque de La Jeunesse.
Et quand à la pensée de La Jeunesse, elle est simpliste et tortueuse tout ensemble : elle est celle d'un grand enfant, plein de rêves puérils, trop tôt désabusé, et tardivement résigné au sort qui lui est fait. S'il parle de Zola, ce sera pour blaguer, gavroche inconscient et féroce, un des plus grands représentants de la pensée contemporaine. Et il dira, comme il eût dit d'un médiocre du jour : « ... tout de suite, sans arrêt, sans hésitation, sans malice, sans réflexion, sans effort, sans pensée, comme s'il écrivait... » Nous pensons qu'on pouvait attaquer le grand écrivain, qui ne fût pas toujours un grand artiste, en apportant au moins un peu de précision et de sérieux dans l'examen scrupuleux des Rougon-Macquart qui resteront, quoi qu'en pensent les délicats, le plus haut monument de notre époque élevé à la vérité. La Jeunesse narquois, ne l'examine pas : il lance une boutade... Et si j'ai pris à dessein cet exemple, il en est un autre, plus important, qui nous renseignera sur la pensée de La Jeunesse. Il écrit dans L'Imitation de Notre Maître Napoléon : « L'homme que je préfère parmi tes officiers, Napoléon, c'est le colonel Ordener, qui, avec des dragons et un ordre, alla réveiller, par delà le Rhin et le droit des gens, le duc d'Enghien, dormeur d'Ettenheim. J'imagine tous ces cavaliers galopant sur la route, l'âme trouble et résolue. Tu as commandé : ils obéissent, ils empoignent le duc, ils le fourrent en une voiture et ils s'en retournent : ils accomplissent l'acte le plus inqualifiable et le plus qualifié : violation de frontière, arrestation arbitraire, séquestration, complicité d'assassinat. Ils vont. Et pourquoi ? Parce que tu es chef, parce que tu as le pouvoir, Napoléon ». Voilà à quel degré d'inconscience peut arriver un partisan de la brutale autorité qui s'exerce en dehors de tout respect et de tout sentiment, sans contrôle, afin de servir aux fins intéressées d'un homme quel qu'il soit. Par lui-même, le fait n'est pas à discuter ; « par delà le Rhin et le droit des gens... ils accomplissent l'acte le plus inqualifiable et le plus qualifié : VIOLATION DE FRONTIÉRE, ARRESTATION ARBITRAIRE, SÉQUESTRATION, COMPLICITÉ D'ASSASSINAT... » Parfois, la morale bourgeoise, est assez immorale, il faut bien l'avouer. Lorsqu'il s'agit de Bonnot, de Garnier et de Valet, « l'acte le plus inqualifiable et le plus qualifié » mérite tous les châtiments, mais lorsqu'il s'agit de Napoléon, il mérite tous les honneurs et la plus pure gloire. Il n'a manqué que le pouvoir à Bonnot, à Garnier et à Valet pour être aussi grands que M. Guichard, selon la morale de La Jeunesse. On peut même affirmer sans crainte de passer pour un mauvais esprit, qu'ils eussent, sans doute, montré plus de courage... On voit, par là, ce qu'a de dangereux l'exagération d'une théorie et la déformation qu'elle produit. La Jeunesse, penseur à la façon de ce pauvre M. Brisset (1), pêche encore et toujours, par la grandiloquence. Et je ne parle pas de l'à-peu-près du calembours, dans lequel sa phrase, quelquefois, s'embarrasse et grimace : « Ma mère eut un sourire tiré – par les pieds, si j'ose dire, de l'Enfer de Dante Alighieri... » Même dans la tendresse et la pitié, il faut que La Jeunesse exagère toujours : il a donné à la réimpression de Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains, une préface apitoyée, humaine et généreuse. Il faudrait la citer presque en entier. La Jeunesse est, depuis la première impression, le confrère et l'ami de ceux que jadis il égratigna. Et il déclare en premier lieu : « Ce recueil est injuste et cruel... » Il continue par une confession qui ne manque pas de noblesse et dont il faut tenir compte : « Et qu'y a-t-il de commun entre l'adolescent timide, fiévreux, dévoré d'ambition inquiète et d'orgueil famélique qui écrivait ces pages de marqueterie niellée, qui dévorait les gens et les oeuvres pour ne pas s'occuper de son pain, et ce gros homme patraque et résigné, esclave du jour, du soir et des faits-divers, proie banale des caricatures et des gens de revues, qui promène par les boulevards une silhouette trop familière et le pire sourire d'horreur ». La Jeunesse, en effet, est resté, avant tout, le plus Parisien de nos chroniqueurs. Et cela n'est pas drôle. Il était capable pourtant, comme beaucoup, de donner sa mesure ailleurs, de rassembler ses mots pour monter à d'autres assauts. Je suis certain que La Jeunesse est tout transi par ce vague parisianisme qu'on lui prête et qu'il rend d'un seul coup, avec largesse et un peu au hasard, dans les colonnes d'un grands quotidien. Il aurait pu vivre modeste et effacé, se modérer au lieu de se dépenser sans mesure, et il aurait donné une oeuvre aiguë, douloureuse et poignante à la place de ce verbiage coloré qu'on lit – et qu'on oublie. Intoxiqué par la littérature – et par la pire – il eût gagné à changer de milieux, de vivre « au vert », loin des salles de rédaction. Alors, il eût put s'écouter et se transcrire. En poète qu'il est, il nous eût doucement conté sa peine. Un grand journaliste, voilà ce qu'est devenu La Jeunesse, un esclave à la copie à fournir dans un temps donné, pour un certain public dont il faut flatter la mentalité. La Jeunesse, je vous connais et je vous plains, donc je vous aime. Et je dénonce en vous un pauvre homme attendri, qui rêvait de capter les mots, de les asservir à sa fantaisie, qui fut ravalé au métier du pitre, un pauvre homme fourbu et douloureux, un de ceux que notre société crée, pour son plaisir, comme la foule rit de la bassesse de l'ivrogne. Autrefois vous avez été cruel : vous en aviez le droit. La nature vous avait doué d'une âme ardente, ingénue et charmée pour vous jeter, irrésolu, dans notre enfer : le journalisme. Ici, pour vivre sans dégoût, il faut être né diable ; et vous, vous, vous aviez de la candeur et du talent. Mais il y a le problème du pain qu'il faut résoudre tous les jours. Vous étiez pauvre et c'est pourquoi, je le répète, on vous a asservi facilement. C'est donc que, malgré tout, vous pouviez être serf. Mais combien d'autres le sont-ils qui auraient pu cependant ne pas l'être en ce métier où tout ne devrait concourir qu'au développement total de notre personnalité. Je voudrais à présent vous demander pardon d'avoir exercé vis-à-vis de vous mon droit avec rigueur et d'avoir fait tout mon devoir, de bonne foi, avec l'ivresse effroyable que vous avez connue jadis. Mais vous nous deviez autre chose, il faut l'avouer, que ces articles de journaux que vous avez disséminés, comme on écrit, dans la fatigue, une lettre d'amour qu'on n'a pas le courage de détruire. Au lieu de nous servir, il arrive que cette lettre nous trahit ; mais on ne peut plus la reprendre. Ainsi, longtemps, obligé à votre attitude pittoresque, il vous a fallu vous montrer, non point tel que vous êtes en réalité, mais tel que le public voulait vous voir. Dans Le Journal, remplaçant Catulle Mendès, autre esclave du Tout-Paris et de sa mode, il vous a fallu forger tout les jours un mot qui n'ait pas l'air banal pour parler du vaudeville ou de la comédie ou du drame représenté, il vous a fallu aiguiser votre ironie pour qu'on devine, entre les lignes, assez loin, votre opinion véritable sur l'oeuvre que l'on vous chargeait de critiquer. Aujourd'hui vous suivez les grands enterrements et même – est-ce encore ironie ? - vous écrivez prématurément l'oraison funèbre d'un confrère entré dans l'immortalité, c'est-à-dire déjà dans le néant. Mais vous méritiez mieux que cela. Ceux qui comptaient sur vous méritaient mieux aussi.Gabriel Reuillard.
Ernest La Jeunesse a donné, en dehors de sa collaboration de chroniqueur au Journal et des articles de critique dramatique qu'il y fit pendant plus d'une année : Les Nuit, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains, étude critiques en 1896. L'Imitation de Notre Maître Napoléon, sorte de roman doctrinaire, en 1897. L'Holocauste, roman contemporain, en 1898. Sérénissime, roman contemporain, et Demi-Volupté, en 1900. Cinq ans chez les Sauvages, études critiques, en 1903. Le Boulevard, romain contemporain, en 1906. Le Forçat honoraire, roman, en 1907. L'Huis-Clos, moralité moderne, en un acte, en prose, représentée sur la scène du Théâtre-Antoine, en 1900.
(1) Jean-Pierre Brisset (1837 -1919), vient d'être élu « Prince des penseurs » (6 janvier 1913). La comparaison avec La Jeunesse est fortement exagéré.
Oeuvres de La Jeunesse sur Gallica 2 : L'Holocauste, Le Forçat honoraire, roman immoral, Le Boulevard, Demi-volupté, Sérénissime, L'Inimitable, Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires contemporains, Des Soirs, des gens, des choses...
La Jeunesse sur Livrenblog : Ernest La Jeunesse préface au Forçat honoraire, roman immoral. Ernest La Jeunesse : Le Roi Bombance de Marinetti. Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger. Ernest La Jeunesse par Léon Blum. Bibliographie. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Les "Tu m'as lu !" Ernest La Jeunesse dessinateur 1ère partie. Les "Tu m'as lu !" (suite) Ernest La Jeunesse dessinateur. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes 1ère partie. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes suite. L'Omnibus de Corinthe. Jossot. André Ibels. .
Une lettre de Charles-Louis Philippe
Elle nous est communiquée par M. Sébastien Voirol à qui Philippe l'adressa en réponse à une étude parue dans la Revue Diplomatique.Paris, le 1er février 1907
Monsieur et cher confrère,Votre article sur « Croquignole » m'a fait un grand plaisir, d'autant plus grand que ce livre m 'a valu un certain nombre d'articles violents et que le vôtre venait à point pour me remonter. J'ai eu le malheur, il y a quelques années, d'écrire un livre dont le succès a été plus grand que je ne le souhaitais, et depuis cette époque on me le jette au travers des jambes. Il semble maintenant bien entendu, que je ne ferai plus jamais « Bubu de Montparnasse », que tous mes efforts m'écarteront de ce type de la perfection. On ouvre ordinairement mais nouveaux livres avec le désir d'y retrouver le style, les personnages, les scènes de ce « chef-d'oeuvre » et comme on y trouve autre chose, il n'y a qu'une voix pour dire : « Ce garçon devient de moins en moins intéressant. Il ne nous donne pas ce que nous attendions de lui ».
Votre article m'a fait plaisir d'abord parce qu'il n'y était question que de « Croquignole ». Vous en analysiez attentivement le sujet, vous me laissiez être ce que je veux être : l'auteur de chacun de mes livres et pas du tout de « Bubu de Montparnasse ».
Mais ce qui, pour moi, a donné tant de valeur à votre article, c'est que vous touchez à une des questions que je me pose encore aujourd'hui.
Dans mon esprit, Croquignole ne se tue pas à cause du suicide d'Angèle, il se tue parce qu'il ne peut plus retourner au bureau, parce qu'il a exagéré son amour d'une vie violente et sensuelle, parce qu'il lui faut l'air, l'espace, le feu, parce qu'il n'est pas capable de devenir le zèbre du Jardin des Plantes.
Voici comment j'avais voulu construire mon livre. Je posais mon personnage, je définissais son caractère et son tempérament, je donnais un exemple de ce qu'il peut faire en le montrant au milieu de ses camarades de bureau, en le faisant séduire Angèle et annihiler Claude. Et ensuite, très rapidement, je disais : Voilà où ça le conduit, voilà où le mène cet amour effréné d'une vie purement charnelle. Sa force est ce qui le tue ou, plus clairement, sa force le tue.
Un écrivain naturaliste n'eût pas manqué de le suivre pas à pas, de nous parler de son automobile, de ses voyages, de ses fêtes, de ses fautes, de nous donner le détail de son dernier repas et de son suicide. Il en eût amusé le lecteur ; il y aurait eu des descriptions, des tableaux de genre, des « tranches de vie ».
Le roman que j'ai voulu faire était plutôt de caractères qu'un roman de moeurs.
Je crois du reste que je ne l'ai pas fait assez sentir, beaucoup de lecteurs n'ont pas très bien compris, j'ai dû manquer de clarté dans la composition, dans le dessin de mon roman.
Peut-être même eussè-je dû mettre un avertissement, une préface, expliquer en détail ce que vous appelez mon procédé. Le ton sympathique que vous y avez mis m'a beaucoup touché. On commence à m'en déshabituer dans les revues. Vous avez dù voir cela par vous-même.
Je voulais vous écrire beaucoup plus tôt, mais je n'ai eu votre adresse que ces jours-ci par Francis Jourdain. Vous allez trouver la mienne au bas de cette lettre et vous me laisserez bien espérer, n'est-ce-pas, que nous allons bientôt faire connaissance. Voulez-vous un de ces jours me donner rendez-vous.
Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, avec tous mes remerciements, l'expression d'une bien sincère sympathie.Charles-Louis Philippe.
31, quai Bourbon.
Charles-Louis Philippe par Jean Vilollis

Camille Dalou

Edmond Girard
Simonis Empis

Carnet critique / Nlle Revue Critique
Kistemaeckers
R.-L. Doyon et les marques de la Connaissance - Marques d'éditeurs (III)
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau
Ils sont nombreux les littérateurs à servir de tête de Turcs à Laurent Tailhade, excepté Joséphin Péladan (hors-concours), Jean Rameau fut sans doute celui que le toréador à la plume envenimée a le plus souvent moqué, vilipendé, estrapadé avec délice. La notice ci-dessous nous apprend que Rameau commença, tout comme Tailhade et tant d'autres, sa carrière de poète au cercle des Hirsutes sous la houlette d'Emile Goudeau. « Claudicator » collabora souvent aux même revues que Tailhade, mais malgré leurs débuts de carrières parallèles, on constatera dans les deux exemples donné ici que, l'arrivisme de Rameau, la réussite de sa poésie académique qui « fait tressaillir » les Comtesses et « émeut » les viscères des bourgeois, feront de Rameau une des proies favorites de Tailhade.
Il y a une dizaine d'années environ, de jeunes hommes barbus et chevelus, parmi lesquels des poètes comme Emile Goudeau, Rollinat et Bouchor, des musiciens comme Marcel Legay, Fragerolles ou de Sivry, des fantaisistes comme Charles Cros, Sapek l'anti-concierge devenu fou après avoir été conseiller de préfecture, ou ce pauvre Mac-Nab, mort de misère à l'hôpital, des peintres, des écrivains, tous riches seulement de jeunesse et d'espérance, se réunissaient le vendredi soir dans l'affreux sous-sol d'un café (1), Boulevard Saint-Michel, et là, au milieu de l'infernal tapage des rires et des applaudissements, des cliquetis de verres et de soucoupes, dans la fumée des pipes qui mettait un halo d'intense brouillard autour des becs de gaz, trois ou quatre heures durant, on entendait des vers inédits et de tout à fait neuve musique.
Cette cave s'appelait le salon des Hirsutes, et c'était Goudeau, le maître ironiste, qui présidait les réunions ! Oh ! Les choses se passaient avec une correction parfaite et même une certaine solennité.
Quand un poète voulait dire des vers, un musicien s'asseoir au piano, il faisait passer son nom au président, qui, son tour venu, l'appelait et l'invitait à monter sur scène, la scène : une estrade minuscule tapissée de papier peint.
C'est là que débuta Jean Rameau.
Quand retentit pour la première fois ce nom sonore de poète, un silence étonné se fit et l'attention devint religieuse lorsque Rameau, se levant du fond de la salle où il était assis tout seul, s'avança vers la scène.
Mince, enveloppé dans un long pardessus flottant ainsi qu'une soutane, il a la démarche déhanchée par une légère claudication. De face, sous son abondante toison noire et avec sa barbe de jeune dieu, il ressemble vaguement à Jean Richepin. Même tête énergique et expressive, mais bien plus fine ; le nez aux lignes arrêtées et pures, la bouche hardiment dessinée, toute la physionomie éclairée par d'étranges yeux bleus, tantôt d'une infinie douceur, tantôt fulgurants comme des épées neuves.
La voix est aussi merveilleuse : chaude, timbrée, musicale, passant avec une étonnante souplesse des intonations les plus profondes aux éclats les plus aigus ; passionnée, grondante comme un torrent, douce comme un souffle, déchirante comme une viole d'amour ; les gestes sont larges, variés, inattendus et frappants : les vers sont amples, harmonieux, évocateurs avec des rimes nombreuses et sonores comme le bronze.
Jean Rameau obtint un véritable triomphe aux Hirsutes, et, dès le premier jour, il fut placé hors de pair, parmi les Victor Hugo, les Lamartine, les Baudelaire de l'avenir. Des légendes se répandaient sur son compte. Les uns racontaient qu'avant de venir à Paris, il avait été pâtre dans les Landes, que c'était au clair des étoiles, au bord des étangs bleus où le ciel se remiroite qu'il avait rêvé ses poèmes et pressenti sa vocation. D'autres, plus prosaïques et mieux informés, prétendaient que Jean Rameau avait été aide-pharmacien dans une officine de Mont-de-Marsan et que, renvoyé par son patron à cause de son incorrigible étourderie, il était venu à Paris, n'apportant pour tout bagage qu'une valise pleine de manuscrits et de vastes plans dans la tête !
Quoi qu'il en soit, l'admiration des Hirsutes fut de maigre profit pour le poète. Connu d'une centaine de délicats, éparpillés de Montmartre au Panthéon, il dut publier ses vers chez un éditeur qui promit peu et ne paya rien ! Et se résigna pour vivre à des besognes tout à fait incompatibles avec son tempérament : nouvelles à la main dans les journaux éphémères, prose et vers commandés par d'obscures publications.
Jean Rameau ne se laissa pas décourager. Pendant plusieurs années il supporta avec vaillance et dignité la mauvaise fortune, travaillant sans relâche, attendant, plein de foi, le jour où la renommée viendrait le trouver.
Un jour, enfin, l'occasion de se faire connaître du grand public se présenta. Le Figaro, ayant eu l'idée d'organiser un concours de poésie, Jean Rameau envoya une pièce de vers qui obtint à l'unanimité le premier prix et fut pour les éditeurs une révélation.
Très recherché dans le monde, désormais apprécié à sa juste valeur par les gens de lettres, Jean Rameau est aujourd'hui, parmi les poètes, un des jeunes sur qui l'on fonde les plus brillantes et les plus légitimes espérances.
Jean Rameau (Laurent Labaigt) est né en 1859, à Gaas (Landes). Il a publié plusieurs volumes de vers : Poèmes fantastiques, La Vie et la Mort, La Chanson des Etoiles, Nature ; et en prose, des romans et des nouvelles dont les plus connus sont : Le Satyre, Fantasmagories, Possédée d'amour, Moune, etc.
Notice extraite d'un album Mariani.
(1) Le Soleil d'Or, Place Saint-Michel. Les Hirsutes tinrent séance là, d'octobre 1881 à avril 1883 environ.
Ballade Parnasienne
En faveur de Monsieur Jean Labète dit Rameau
Et pour comble d'horreur, les animaux parlèrent.
L'abbé Delille.Choeur déchaînés sur l'Oréas neigeuse,
Faune velu, Thyade aux jeunes flancs,
Vous qui menez la cordace orageuse
De l'antre humide aux pics étincelants
Et qui, le soir, par les taillis hurlants,
Crucifiez de vos belles morsures
La chair du faon et des louves, peu sûres
Bacchantes, je chanterai sous l'ormeau
Notre Rameau franc de toutes luxures :
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.
Rameau n'a point la mine avantageuse
Qu'aux seuls gandins prêtent les bons merlans.
Hispide, avec une boule rageuse,
Il « va-t-en-ville » exhiber ses talents
Et naqueter pourboire, en gants blancs.
Doux locatis, il hume les rinçures
Du faux moët, des bavaroises sures
Et des orgeats où trempe un chalumeau.
Quelque blanc d'oeuf a verni ses chaussures,
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.
Muse des bois, sonore Voyageuse,
Oncques n'ouïs ce Rameau plein d'élans
Crier d'amour quand fleurit Beltégeuze.
Mais comme il a votre âme, goëlands (1),
Son voeu chérit les animaux bêlants :
Enfantelets, porcelets, moutons, ures.
Tel palabrait, en dépit des censures,
L'engastrimythe Ursus avec Homo :
Tel, ô Bourgeois, il émeut vos fressures :
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.
EnvoiPrince au bouclier d'or, qui nous assures
Contre l'ennui fauteur d'âpres blessures,
Que Péladan parle du roi Schlémo,
Qu' Ohnet soit lu dans les « Poids et Mesures »,
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.
(1) Telle est, à ce qu'il prétend, l'âme ordinaire de M. Paul Bourget, auquel nous sommes heureux de restituer sa belle expression. Cela dépasse fort, à ce qu'il nous semble, Maurice Barrès et fait deviner presque M. Pierre Loti – L. T.
Laurent Tailhade.
Publié dans le Mercure de France N° 34 octobre 1892 sous le titre Ballade Parnasienne en faveur de M. Jean Rameau. La note sur Bourget et son âme ne figure pas dans le recueil Poèmes Aristophanesques (1904), volume reprenant Au Pays du mufle, A Travers les groins, Dix-huit ballades familières pour exaspérer le mufle, Quelques variations pour déplaire à force gens.
Chorège
A Monsieur Jean Rameau,
Littérateur français.
« La dernière fois que je la vis, ce fut, si je ne me trompe, chez une comtesse de la rue Saint-Honoré, et l'on raconte qu'une autre comtesse qui demeure dans les environs de la gare Saint-Lazare, et très suspecte de bas-bleuisme, hélas ! Le comptait parmi ses fidèles. »
Des oeuvres complètes de M. Jean Rameau.
Lettre à l'Echo de Paris du 10 mars 1891.
Claudicator ayant découvert qu'il existe
Des comtesses ailleurs qu'aux romans de Balzac,
A chaussé des gants paille et revêtu le frac :
On le prendrait, tant il est beau, pour un dentiste.
Jadis potard, expert à triturer les bols,
Il rêvait, dédaignant le nom d'apothicaire,
A des in-folios connus d'Upsal au Caire.
Et ses dormirs furent hantés par les Kobolds.
Maintenant, l'oeil féroce et la bouche crispée,
Il récite devant l'indulgence attroupée
Des vieilles dames aux appas gélatineux :
Et, surprenant effet des rimes qu'il accole,
Nonobstant la rigueur des corsets et des noeuds,
Sa voix fait tressaillir tous ces baquets de colle.Laurent Tailhade
A Travers les groins

Laurent Tailhade sur Livrenblog : Laurent Tailhade par Alcide Guérin. Laurent Tailhade et La France. Préface de Laurent Tailhade aux Oeuvres poétiques complètes d'Edouard Dubus. Cynthia 3000 réédite Au pays du mufle de Laurent Tailhade



Jossot voir le site Goutte à goutte.
André Ibels - Sur Livrenblog : Une Ballade d'André Ibels. Ubu, Jarry, Bauer. Han Ryner et André Ibels. Les « IBELS» Artistic’s et littéraires. Sur Les Féeries Intérieures Un Sonnet d’André Ibels. Sur le blog Han Ryner André Ibels (Esquisse d'un « En-dehors » à l'aube du XXe siècle), ou télécharger la brochure PDF.
Ernest Lajeunesse sur Livrenblog : Ernest La Jeunesse préface au Forçat honoraire, roman immoral. Ernest La Jeunesse : Le Roi Bombance de Marinetti. Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger. Ernest La Jeunesse par Léon Blum. Bibliographie. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. LES "Tu m'as lu !" Ernest La Jeunesse dessinateur 1ère partie. Les "Tu m'as lu !" (suite) Ernest La Jeunesse dessinateur. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes 1ère partie. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes suite. Faut-il lire Ernest La Jeunesse ?


Cher et vibrant Solenière,
Willy revient de la première de « Pélléas et Mélisande » (fourbu par tant de mélopées, adorables d'ailleurs, et tant de chromatismes, et la tierce majeure arrivant si tard, si tard !...) A bout de forces, il me charge ce soir de vous envoyer, à sa place, quelques mots d'Introduction, et c'est Claudine qui se risque à vous griffonner un semblant de préface, la turbulente Claudine à laquelle, naguère, aux Mathurins, vous adressiez mains jointes une oraison si gentiment capiteuse.
(La petite Bilitis Chantée par Claude-Achille Debussy, l'homme du jour, et du demi-jour, je n'ai plus rien à lui envier, car aucune des chansons, souvent osées, que le poète néo-grec met sur ses lèvres grasses, ne vaut les tropes lyriques avec lesquels ce samedi-là vous m'encensâtes. Je voudrais tant vous rendre la pareille et dire tout le mal, cher Monsieur, que je pense de vous...)
Quand j'étais encore à l'école à Montigny, j'ai lu en cachette un Massenet de votre façon, « étude critique documentaire » où, sur la foi du titre, je pensais découvrir des choses, des choses... Massenet, « l'arôme du boulevard et l'âme de Froufrou », comme vous dites si bien, « le dernier sourire d'un monde qui s'écroule et d'une fiction prête à s'effacer... » Hé ! Hé ! On est solidement documentée quand n a passé par l'Ecole (anormale) de Mlle Sergent... Je viens de dévorer vos Notules et Impressions Musicales ; vos précédents ouvrages me conseillaient cette lecture. Ah ! Que j'ai eu du goût ! Mais je m'en voudrais de déflorer par mon bavardage de gamine devenue femme, comme ça tout à coup, chacun de ces vastes sujets rendus, par votre belle platine d'avocat de la grande musique, si charmeurs, si grisants, que, plus d'une fois, on oublie le sujet abstrait pour déguster la phrase élégante... C'est comme lorsqu'on boit trop de champagne, on oublie de retenir la marque...
Je laisse aux gens graves, c'est-à-dire à l'Ouvreuse (qui se pique de morphine philosophique) le soin de discuter vos mousseuses assertions, si vous avez raison de préférer la symphonie, puritaine, à la voix, courtisane, de donner le pas à la douleur sur le rire, etc.
Et vous traitez aussi des « musiques chastes ». ah ! Ah ! Les musiques chastes ! Où donc que j'y coure ? C'est à la page 53 et j'y lis : « L'action en elle-même, ce qui synthétise la vie, n'est pas chaste » ; (je respire). « Pour le rester ici-bas, il faudrait dormir le sommeil éternel des grands rocs altiers, dont le soleil ni l'ouragan ne peuvent altérer le marbre indifférent. » Peste ! « Qu'est-ce alors que les musiques chastes et peut-il en être question ? Serait-ce une portée où il n'y aurait que des blanches ? Sera-ce la chanson de Claudine avant qu'elle n'ait été à l'école de Willy ? » (Merci pour Willy !) « Sera-ce le refrain d'Abeilard dans la bouche de Joseph ? » Vous en avez de bonnes, Monseigneur ! Mais vous dites vrai, ce qui rend la musique perverse c'est le piment que notre imagination veut bien y ajouter ; il en va de même pour les proses, et des Musiques chastes, j'ai couru vers les Musiques du « Je t'aime ». C'est vous qui me forcez de vous tutoyer, Eugène, mais en musique cela n'a point d'importance. Sinon pas une mère ne devrait envoyer sa fille au Conservatoire ! L'art plane au-dessus de toutes ces petites manières ; pour moi la musique est la volupté suprême, celle qui nous ferait croire à la divinité que nous portons en nous : vous m'entendez. C'est contagieux, je deviens lyrique ! Et je n'ai plus qu'à célébrer avec vous la beauté de la danse et des danseuses, sans être le moins du monde jalouse que vous ayez dédié cet opuscule, qui vaut plusieurs gros traités, à une exquise ballerine, au ein Taenzerin, comme l'écrit votre dédicace d'après Uhland. Moi je ne danse pas, je dessine comme un chat sauvage ; j'écris peu mais j'écris mal. Soyez donc indulgent envers la prose de Claudine et promettez moi, à votre tour, une préface pour Claudine en Ménage que vas dans quelques jours éditer un libraire moins bégeule qu'Ollendorff dont la pudeur fut effarouchée par ce récit sans voiles et, je l'espère, assez véridique pour vous plaire, ô Eugène !..Pour copie masculine et conforme.
Willy.
Willy sur Livrenblog : Cyprien Godebski / Willy. Controverse autour de Wagner. Les Académisables : Willy. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Romain Coolus présente quelques amis. Colette, Willy, Missy - Willy, Colette, Missy (bis). Pourquoi j’achète les livres dont personne ne veut ?. Le Chapeau de Willy par Georges Lecomte. Nos Musiciens par Willy et Brunelleschi. Nos Musiciens (suite) par Willy et Brunelleschi. Willy l'Ouvreuse & Lamoureux. Quand ils se battent : Willy et Julien Leclercq. Léo Trézenik et son journal Lutèce. La Peur dans l'île. Catulle Mendès. Jean de Tinan, Willy, petite revue de presse.
Colette sur Livrenblog : Colette Gauthier-Villars Colette "En Camarades". Quelques poses plastiques. Colette : Lettres à Missy Colette, Willy, Missy Willy, Colette, Missy (bis) Polaire, actrice et chanteuse Willy Publicité littéraire. Willy, préface pour Solenière par Claudine
Sur Willy l'indispensable biographie par François Caradec : Willy le père des Claudine. Fayard, 2003.
Auteur de Hara-Kiri, Harry Alis connaissait bien les milieux décris dans ce roman où l'on peut suivre les pérégrination d'un jeune japonais, fils de samouraï, des cafés plus ou moins littéraires jusqu'au célèbre salon de Nina de Villard. En effet Alis, en 1878 fonda la Revue moderne et naturaliste avec son ami Guy Tomel, il dirigea le Panurge (octobre 1882 – avril 1883) dont le rédacteur en chef-gérant était Félicien Champsaur, il fut Hydropathe et connu la bohème littéraire et le milieux des petites revues des années 1880. Attaché à l'école naturaliste, admirateur de Maupassant, il laisse quelques romans et recueils de nouvelles : avec Guy Tomel [pseud. de Gabriel Guillemot], Le revers de la médaille, A. Cinqualbre, [1878], Hara-Kiri, Paul Ollendorff, 1882 - Les Pas de chance, Bruxelles, Henry Kistemaeckers, 1883. Eau forte de Brunin (portrait de Harry Alis) - Reine Soleil. Une fille de la glèbe, Paul Ollendorff, 1884 - Miettes, Jules Lévy, 1885 - Petite ville. Jules Lévy, 1886 - Quelques fous, Alphonse Lemerre, 1889. La gloire n'arrivant sans doute pas assez vite, Harry Alis se tournera vers le journalisme et se fera le défenseur des entreprises coloniales françaises en Afrique. Mais je m'arrête là, tous est dans l'article reproduit ci-dessous, dans la présentation de Jean-Didier Wagneur pour la réédition d'Hara-Kiri aux éditions L'Esprit des Péninsules en 2000 , et sur la page de l'Institut de France consacré au duel Alis / Le Chatelier, mais surtout dans les livres d'Alis, dont je recommande, outre l'étonnant Hara-Kiri, le recueil de nouvelles, Quelques fous, avec ses personnages étranges et inquiétants.

Le Petit Journal Samedi 2 Mars 1895
Un Duel TragiqueUn des hommes qui ont le plus activement contribué à notre expansion coloniale, un des journalistes les plus dévoués aux intérêts supérieurs du pays, a succombé hier matin à l'âge de trente-huit ans, atteint d'un coup d'épée dans un duel inattendu.
M. Harry Alis, de son vrai nom Percher, était un de nos confrères du Journal des Débats, où il s'occupait avec une haute compétence des questions coloniales.
Voici à la suite de quelles circonstances cette fatale rencontre s'est produite.
M. Harry Alis avait publié dans le Journal des Débats du 24 février, un article intitulé Les Concessions coloniales africaines, article dans lequel il démontrait, suivant les idées qui lui étaient chères, l'utilité des concessions territoriales.
Certaines phrases de cette étude, où se trouvait le nom de M. Le Chatelier, administrateur de la Société d'études du Congo français, semblèrent inexactes à ce dernier qui adressa au journal une lettre de rectification. Cette lettre fut publiée le 25 février par M. Harry Alis, qui l'accompagna de quelques commentaires. En relisant ces quelques lignes, qui ont été le point de départ du duel, on ne saurait y voir rien qui pût sérieusement motiver une rencontre.
Mais peut-être faut-il se rappeler, pour mieux comprendre les faits, que MM. Le Chateliet et Harry Alis s'étaient autrefois connus en Afrique et avaient travaillé côte à côte à une même oeuvre de colonisation, qu'une dissension sourde avait, depuis marqué quelque étape de leur passé, animosité latente qui n'attentait pour éclater que la plus futile occasion.
A la suite des articles dont nous venons de parler, M. Harry Alis adressa à M. Le Chatelier une lettre que celui-ci jugea offensante et à laquelle il répondit par l'envoi de ses témoins, le lieutenant-colonel Baudot et le commandant de Castelli. Deux de ses confrères du Journal des Débats, MM. Paul Bluysen et André Hallays, furent priés par M. Harry Alis de l'assister en cette circonstance.
Après avoir, affirment-ils, vainement essayé de trouver un terrain de conciliation, les quatre témoins jugèrent une rencontre inévitable et décidèrent qu'elle aurait lieu hier, vendredi, le matin à onze heures, dans l'île de la Grande-Jatte.
A l'Île de la Grande-JatteC'est en effet dans cette île, dont on ne peut plus prononcer le nom sans songer à la sinistre série de morts tombés sur son sol, depuis qu'une tolérance inexpliquée en a fait un véritable Pré-au-Clercs, sans se rappeler qu'à cette même place est venu mourir le dernier, le 23 juin 1892, le capitaine Mayer, frappé en plein coeur par le marquis de Morès, c'est là encore qu'un homme jeune et d'une activité pleine de promesse a trouvé hier matin une mort brutale.
Le récit du combat est des plus bref. La salle où le duel a eu lieu est une salle de bal, couverte d'un vitrage, et tout autour de laquelle circule un plancher charger de quelques tables. Au fond s'ouvre un petit établissement, sorte d'auberge de banlieue, portant l'enseigne du Moulin-Rouge, et dont les dépendances s'avancent jusqu'à la pointe de l'île.
A onze heure moins le quart, tout le monde était réuni là : on jeta en l'air une pièce de 5 fr. pour tirer au sort les places. M. Harry Alis fut en une certaine façon défavorisé, ayant le désavantage de se trouver sur la partie la plus inclinée du plancher. Les deux adversaires semblaient l'un et l'autre avoir hâte d'en finir avec les formalités préliminaires. On décida néanmoins qu'ils quitteraient tous deux leur chemise. M. Le Chatelier ayant une chemise empesée et M. Harry Alis une chemise de soie.Le duel
Il est onze heure; les témoins écartent le patron de l'établissement, remettent les épées aux combattants et donnent le signal.
Avec une fougue égale, tout deux se précipitent en un instant l'un sur l'autre.
« Le combat, nous a dit, un des témoins oculaires, le docteur Bérard, n'a pas duré deux minutes.
« Aussitôt le fer engagé, M. Harry Alis a été atteint à l'aisselle droite d'un coup d 'épée qui a traversé les deux poumons; l'épée est sortie sous l'aisselle gauche.
« La mort a été instantanée. »
Transporté sur un matelas placé sur un billard dans la salle voisine, le corps de M. Alis a été gardé par un de ses témoins, M. André Hallays. Le commissaire de police de Levallois était aussitôt prévenu par les témoins de M. Le Chatelier ; il a saisi les épées et constaté que celle qui a frappé mortellement M. Alis était faussée ; il a également recueilli les dépositions des témoins et informé le parquet. Peu après, M. Guillot, juge d'instruction, arrivait et procédait à une longue et minutieuse enquête.Chez M. Harry Alis
Pendant que la triste nouvelle se répandait peu à peu dans les salles de rédaction, la famille de M. Alis attendait tranquillement son retour en son petit hôtel, 24, rue Vauquelin.
M. Alis avait quitté le matin sa jeune femme sans rien laisser soupçonner de la rencontre qu'il devait avoir.
C'est vers une heure que deux amis du défunt préparèrent Mme Harry Alis, en lui disant que son mari était blessé.
Peu après, la malheureuse femme apprenait l'affreuse vérité. Du vestibule, où les amis prévenus venaient s'inscrire sur un registre, on entendait ses sanglots, et le docteur Bérard dut venir dans la journée lui prodiguer des soins.
Mme Harry Alis est la fille de M. Lesenne, le grand imprimeur d'Etampes ; mariée depuis un an à peine, elle a une petite fille âgée de quelques semaines. Elle a reçu dans son affliction des témoignages de profonde et sincère sympathie.
Le Journal des Débats publiait le soir même la note suivante en apprenant à ses lecteurs la mort de M. Harry Alis :
« C'est avec un vif sentiment de douleur que nous annonçons la mort de M. Harry Alis. Notre malheureux confrère a été tué en duel, ce matin, à la suite d'une polémique de presse et sans doute de provocations plus directes entre son adversaire et lui. M. Harry Alis était dans la force de l'âge. Son extrême vivacité d'esprit, jointe à une activité infatigable, l'avait portée à s'occuper d'un grand nombre de questions, mais plus spécialement des affaires coloniales. Il les traitait avec une compétence reconnue de tous et une véritable ardeur d'apôtre, et il s'était attiré par là beaucoup de sympathies et quelques hostilités. L'Afrique, en particulier, était devenue son domaine : rien n'y a été entrepris, rien ne s'y est fait depuis quelques années, sans qu'il s'en soit occupé passionnément. Son patriotisme ne mesurait pas les difficultés : il allait de l'avant avec une confiance communicative, et ils est peu de nos explorateurs et de nos géographes qui n'aient trouvé en lui un conseil, une inspiration, un appui. Nos lecteurs ont pu apprécier plus d'une fois la souplesse de son intelligence et de son talent. Son caractère, qui était ouvert et obligeant, ne paraissait pas le destiner à une fin aussi cruelle. Nous ne pouvons que nous associer à l'affliction de sa famille et de tous ceux qui l'ont connu. »Harry Alis
M. Harry Alis, de son vrai nom Hippolyte Percher, était né à Couleuvre (Allier) le 7 octobre 1857 ; il n'avait donc pas encore trente-huit ans, et pourtant comme son existence est remplie !
Son début dans la vie littéraire date de 1880 ; il avait auparavant publié des articles çà et là dans quelques revues, mais c'est seulement à cette époque que l'étrangeté de son roman japonais Hara-Kiri attira sur lui l'attention. Dès lors, le mouvement naturaliste le compta parmi ses plus actifs disciples, et il publia tour à tour Les Pas-de-Chance, Reine Soleil, Miettes.
En même temps le journalisme l'attirait ; reporter et chroniqueur infatigable, il se fit lire au Parlement, au Journal des débats, à la Revue Contemporaine, dont il était un des fondateurs.
C'est à cette époque que, séduit par le fonctionnement des agences d'informations anglaises, Harry Alis fondait à Paris l'agence Dalziel qu'il abandonna plus tard pour rentrer au Journal des Débats.
Mais il avait trouver sa vraie voie.
Il avait fait la connaissance de Crampel, le jeune explorateur de l'Afrique, et convaincu par les espérances de son ami, il mit délibérément son activité au service de nos intérêts coloniaux. De nombreux voyages en Egypte le mirent à même d'apprécier la nécessité de combattre en Afrique l'influence Anglaise, et il fut le promoteur dévoué des expéditions Crampel, Dybowski, Maistre, Mizon et tant d'autres.
Ses livres, A la conquête du Tchad, Nos Africains, Promenades en Egypte, ses articles dans la presse parisienne ne lui semblaient même plus dans les derniers temps une aide assez puissante aux explorateurs et aux colons dont il patronnait l'initiative, et il venait de fonder au Caire le Journal égyptien destiné à défendre là-bas les intérêts français.
Il a laissait un fils de quatorze ans, né d'un premier mariage, et qui vit rue Vauquelin avec sa grand-mère et Mme Harry Alis.
M. Harry Alis avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur l'année dernière.
Comme le dit justement un de nos confrères, c'était un ouvrier infatigable et l'on ne pourra pas plus tard écrire l'histoire de l'Afrique française sans lui faire une place considérable.M. Le Chatelier
L'adversaire de M. Harry Alis est né en 1855. Il s'est engagé le 21 octobre 1874 et a été promu capitaine le 31 mai 1886.
Affecté au 159e d'infanterie, il a donné sa démission l'an dernier, après avoir été officier d'ordonnance de M. de Freycinet, ministre de la guerre.
Il avait également été détaché en Algérie, et avait été chargé en 1890 d'une mission au Maroc.
C'est un élégant officier, grand et mince ; il porte une moustache effilée ; d'allure assez froide il donne l'impression d'un homme très maître de lui..La Soirée
A neuf heures et demie du soir, un fourgon a rapporté à Paris, à son domicile, 24, rue Vauquelin, le corps du malheureux Percher. Il a été déposé sur son lit et veillé par M. Lessenne, son beau-père.
Dans la soirée, le bruit courait que le juge d'instruction avait gardé à sa disposition les personnes ayant pris part à cette affaire. Renseignements pris, M. Guillot, après avoir recueilli leurs dépositions, desquelles il résulte que tout s'est passé avec la plus grande loyauté, les a priées de se rendre aujourd'hui à son cabinet.
Lire : ALIS (Harry) : Hara-Kiri. Préface de Jean-Didier Wagneur. — Paris, L'Esprit des Péninsules, 2000 (d. l. mars 2000), 332 p. Coll. "L'Alambic".
Envoi de R.-L. Doyon sur l'exemplaire N° 1 d'une édition hors commerce des bonnes pages de Mémoire d'Homme, dont les exemplaires devaient être offerts aux amis de l'auteur, on voit qu'ils ne furent pas tous des cadeaux.























A notre demande de communication d'un portrait, M. Francis Poictevin a répondu par la curieuse lettre ci-dessous :
4 Octobre 93. - Paris
Il faut que ce soit vous, cher monsieur Deschamps, pour que je vous communique ma peu intéressante image. Voyez-vous, à mon humble avis, notre portrait laisse plutôt s'effacer l'âme et prédominer le visible masque illusoire. Il n'y a que l'intérieur qui importe, et cela de nous se recèle en l'Ancêtre éternel ou plus simplement en Dieu.
Francis Poictevin
TOUT BAS
par
Francis PoictevinFrancis Poictevin vient de nous donner son onzième volume et cette série qui va s'affirmant de plus en plus délicatement nous prépare pour les jours d'enfin notre temps de repos et de lectures sans arrière-pensées, de réelles et substantielles délices. Pleins de rêves et comme de nuages, de murmures parfois indécis, de chuchottements, de notes éoliennes, dirait-on, ils n'en ont pas moins tel brillant, prismatique, plutôt, cortège de menues à l'infini critiques d'art et d'idée, de tableaux jolis lâchés jusqu'à l'esquisse, mais quelle et qu'exquise ! Ou minutieux jusqu'à cet excès qu'il faut impérieusement de d'aucunes mains dont on l'attend. Et ce n'est pas, j'en suis un bon témoin, moi de lecteur empressé et lent et réitératif de l'auteur, sans un très, très méritoire et qui veut et qui doit être glorieux, en particulier après cet universel moment d'atroce effort vers on ne sait de bonne foi, trop quoi, sans, dis-je, un effort dont il sied de savoir gré à qui de droit, que nous voici à même d'aimer et d'admirer un pareil but si bien atteint.
Qu'on se reporte aux tout à fait premières oeuvres, la Robe de Moine, Ludine, et qu'on se rappelle les d'ailleurs très simples et très intéressantes affabulations de ces romans. Mais c'était tout de même des affabulations, et par l'idée qu'entraîne ce mot, si vous êtes de mon tempérament, vous regrettez avec moi l'emploi de cette forme, pour la déduction d'une en quelque sorte si impondérable, si subtile at aussi si pénétrante matière en chapitres, en phrases et en lignes formant un récit, cette chose d'un récit ! Je ne sache rien, sauf l'Iliade et quelques très rares histoires justement classiques, de plus ennuyeux, les contes de fées ou alors et surtout la Vie des Saints, pieux roman armé de toutes pièces avec les nécessaires épisodes et l'indispensable et détestable Psychologie. Bien entendu le talent est à part de ma bien inoffensive sentence et je m'incline, mais je déplore.
Le cas n'est plus tel avec Poictevin. Grâce à ce débarras qu'il a bravement procuré dans ses livres, la pensée flue pure d'un cours limpide et sinueux sous les mille ombrages fleuris, fleurant et musicaux d'une fantaisie où très souvent chante clair et grave quelque haute idée et triste bien et douce mieux encore. Les triste exquis de ses récentes oeuvres, Double, Presque, Heures, enfin Tout bas ravissent par leur comme divinatoire indication, projetant tout le long du livre un lied motive dont profite en belle et saine lumière la subtilité savante du contexte.
L'auteur affecte la plupart du temps cette allure d'un voyage un peu partout dans ses pays aimés, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, un peu de France pittoresque et Paris, fréquemment. De ce dernier site, il sait prendre les aspects vrais pour l'artiste et le poète. Des vues de Seine et dans la Seine ses aspects verts et roses et noir d'eau, des barres rouges de soleil et des ombres tendres et opaques d'îlots et de berges, des fluctuations frissonnantes ou ce que l'Anglais dénomme sweeping et ce que je traduirais, mal, par traînantes...
Son nouveau volume s'ouvre par une peinture du Rhin à Bâle que je sens admirablement ressemblante moi qui n'ai vu le fleuve, là, sanglant, qu'au pont de Kehl : « Sans qu'on se lasse de regarder ce qu'on se lasse de regarder ce qu'on ne saurait fixer, le Rhin glisse dans une reposante lueur ses ondes qui se délissent et chuchottent, ses tourbillons, ses moires... » Et la magistrale description qui commence par ceci : « Le Rhin, à Bâle, passe tel qu 'un torrent de silence et un souffle, son eau figure une chrysolithe glaceuse. On est d'ailleurs presque gêné et comme à court pour parler en langue vulgaire de ce fleuve indo-germain. Les mots Chrysochloron, goldgrün, suffisent à peine. Il faudrait une épithète de la vieille Asie... » s'achève en un tableau gracieux au possible et joli comme tant de bébés « ... qui appellent de leurs petits bras, de leur sourieuse mine s'enflant comme de vague désir, ils appellent l'infini même. Ils n'ont, leur divination confuse l'indiquerait, pas encore perdu le sixième sens intérieur ».
Et cela continue ainsi : analyses adœquates aux oeuvres, on dirait d'oeuvres anciennes, bijoux inappréciables d'avares et prodigues musées, soudains retours à de chers tristes souvenirs qu'évoque quelque « bleu soir immaculé auquel la rougeur du couchant prête une profondeur douce ». L'image si gentiment obsédante d'une petite fille, l'avenante petite bossue, mille scènes muettes, éloquentes de leur seule émotion, adorablement exprimées et cela finit à Genève, en face du Rhône déjà trop du midi français, par un retour de regret vers le Rhin : « Sur ses rives, la mémoire dure du passage miraculé, glorieusement modeste de Saint-Bernard, et cette voie d'eau et cette voix de Saint se convenaient, formidables et sages ».Paul VERLAINE.
Tout d'abord deux extraits de la chronique Les Livres de Théodor de Wyzewa dans la Revue Indépendante, le premier nous montre que nos marchands de papiers n'ont rien inventés, le second, que Wyzewa n'appréciait que modérement Francis Poictevin, et trouvait des qualités à J.-H. Rosny.
[...]Aujourd'hui l'usage est que toute comédienne qui, dans le siècle, a eu un amant quelque peu princier, rédige, seule ou avec l'aide d'une agence (1), sous le titre de Souvenirs, un inoffensif roman à la façon de Berquin, ou bien quelques séniles grivoiseries. [...]
(1) J'ai la certitude que les trois quart de la production littéraire contemporaine sont fabriqués par des agences.
Theodor de Wyzewa, Les Livres, Revue Indépendante, N° 8, mars 1887.[...] Et puis les descriptions que trace M. Rosny des divers quartiers populaires de Paris sont personnelles, bizarres, intenses et belles ; imprégnées d'un panthéisme mystique et luxurieux, à la façon de M. Zola, encombrées de mots sensationnels et précis, fabriqués à l'imitation de M. de Goncourt : et malgré ces imitations, telles pages de M. Rosny saisissent l'âme d'un charme singulier ; cela me fait songer à la prose de M. Poictevin, mais sincèrement écrite par un artiste tout ému des choses. Nous devons vraiment à M. Rosny l'ébauche d'un lyrisme nouveau. [...]
Theodor de Wyzewa, A propos du Bilatéral (Savine) de J.-H. Rosny. Les Livres, La Revue Indépendante, N° 7, mai 1887.
Médaillons
Julien LeclercqUn ... en trois lettres.
Mordille rageusement Barrès que ces rages vipérines réjouissent : rien de plus drôle que l'attaque impuissante d'un serpenteau mal endenté.
Adore Musset et Morice. « Ce sont deux puissants dieux. »
Excommunie, en style flasque, Leconte de Lisle, Renan, Taine, « les Sages » et quelques mécréants moins chenus, entre autre Pierre Quillard.
Lardé par ce poète à la prose aigûe, délicieusement, Leclercq l'Ermite cessa de prêcher la croisade « contre l'envahissement du mal épidémique » comme il dit en son patois ; il pansa ses blessures, devint élégiaque, se déclara rêveur sentimental et lâcha, dans un sanglot, cet aveu : « Je n'ai pas d'esprit. »
On s'en doutait.
Il se croit « ambitieux utile » et bafouille dans le vide : il travaille « à la victoire de ses idées » - le gros mot ! - et recueille des nasardes. Recommandons la modestie à ce pleurard aigri par la constipation ?WILLY
La Plume, 1892, 1er Août N° 80

Après avoir donné quelques illustrations par Sapeck extraites du livre de Coquelin Cadet Le Rire, il me paraît intéressant de revenir sur l'auteur de ce livre, en donnant le texte qui lui fut consacré dans l'album Mariani, recueil de biographies et gravures, édité par le fabricant de vin de coca.
COQUELIN CADET
De petits yeux verts sans cesse à l'affût au fond des orbites ; le nez qui part pour aller on ne sait où, dans les nuages, et brusquement s'arrête en route ; la bouche large, qui sourit sur des dents un peu proéminentes et se fend jusqu'aux oreilles quand elle rit aux éclats ; le menton carré, volontaire, têtu comme une enclume ; la figure qui semble faite de l'assemblage capricieux d'organes dépareillés ; une physionomie chargée de fluide sympathique ; une laideur irrésistiblement séductrice, comme aimantée.
Il y a deux personnalités bien distinctes chez Cadet : le boulevardier et le comédien. D'aucuns prétendent qu'il s'applique depuis quelque temps à revêtir une troisième incarnation, celle de l'oncle ; mais comme cette dernière ne regarde en rien l'histoire et comme le jeune Jean Coquelin semble, pour ses débuts sur la scène, avoir distrait un peu du patrimoine paternel, plutôt qu'emprunté sur l'héritage avunculaire, nous nous occuperons exclusivement du Cadet, bon garçon qui compte autant d'amis que de connaissances et du Cadet, acteur primesautier et charmant qui est le roi indiscuté du Monologue.
C'est un matinal, si l'on compare l'heure à laquelle il sort et l'heure à laquelle se lève d'ordinaire le tout Paris qui veille ou qui soupe. Souvent, on le rencontre avant midi, arpentant l'îlot d'asphalte qui s'étend de la Chaussée d'Antin à l'Opéra. Il va, d'un bout du trottoir à l'autre, marchand légèrement voûté, la canne derrière le dos, cause l'air très animé avec un monsieur qui n'est jamais le même à l'aller et au retour, reconnaît pourtant les gens qui passent, donnant à qui un coup de chapeau, à qui une poignée de main, - s'arrêtant parfois pour prendre des nouvelles d'un habitué de certaine terrasse, d'un familier momentanément disparu dont il est le premier à remarquer l'absence, ou bien encore pour glisser une nouvelle à la main, un mot follement drôle, à l'oreille d'un échotier ravi de l'aubaine. Cadet, en effet, n'est pas seulement le diseur exquis que tout le monde connaît, il a de plus fait ses preuves comme écrivain, et les lecteurs du Gil Blas ont pu longtemps s'apercevoir que l'acteur maniait la plume assez joliment et troussait un mot de la fin avec autant de désinvolture qu'il portait un rôle.
La carrière de Cadet n'est pas sans accidents, quelquefois même sans amers déboires. D'abord, il faut lutter contre les répugnances du papa Coquelin, un brave boulanger de Boulogne-sur-Mer, qui se désole de voir son second fils Ernest montrer les mêmes dispositions funestes que son frère aîné, vouloir lâcher le métier, courir à Paris, entrer au théâtre. Pour calmer la belle ardeur artistique de son puiné, le père Coquelin l'envoie d'abord en Angleterre, le place ensuite dans une administration de chemins de fer, puis enfin le voyant persister dans sa vocation, le laisse se présenter au Conservatoire.
Cadet entre dans la classe de Régnier, fait d'excellentes études, décroche un premier prix de comédie et est engagé à l'Odéon pour jouer les rôles comiques du répertoire. L'année suivante, il retrouve son frère à la Comédie Française et débute sans grand éclat à côté de lui ; son jeu contenu, très personnel, visant au suggestif, portait peu, et puis il avait surtout contre lui l'immense désavantage d'être arrivé le second.
Pendant la guerre, Cadet s'engage et se bat crânement sous les murs de Paris. Sa belle conduite à Buzenval lui vaut la médaille militaire, le modeste ruban jaune au liseré vert, dont les soldats ont coutume de dire qu'il n'a jamais été volé.
La paix rétablie, Cadet revient à la Comédie, continue à jouer le répertoire jusqu'en 1875, demande en raison des services rendus, à devenir sociétaire, et sur le refus qui lui est opposé, quitte la maison de Molière pour le Gymnase, où il joue tout à fait supérieurement le rôle principal de La Guigne, une comédie un peu oubliée de Labiche.
On s'aperçut vite au Théâtre-Français de la sottise qu'on avait faite en laissant partir Cadet, aussi ce fut une véritable ovation qui l'accueillit alors qu'après deux ans de bouderie, il reparut dans le rôle de Bazile, sur cette scène qu'il ne devait jamais plus quitter et dont son merveilleux talent continue dans une large part à maintenir la renommée.
Coquelin Ernest, dit Cadet, est né à Boulogne-sur-Mer en 1848. Entré au Conservatoire en 1864 (1), premier prix de Comédie en 1867, débuta la même année à l'Odéon, entre au Théâtre Français l'année suivante et quitte ce théâtre en 1875 pour le Gymnase (2). Revient à la Comédie en 1877 (3). A fait connaître nombre de jeunes gens en disant leurs monologues dans les salons ou les fêtes de charité (4).


Petite bibliographie, non exhaustive :
- Sous le pseudonyme de Pirouette : Le Livre des convalescents. Tresse, 1880. Préfaces d'Armand Silvestre et de Touchatout. Illustrations d'Henri Pille.
- Le Monologue Moderne. Ollendorff, 1881. Illustrations de Luigi Loir.
- La Vie humoristique. Ollendorff, 1883. Portrait par A. Descaves.
- L'Art de dire le monologue avec Coquelin Ainé. Ollendorff, 1884.
- Le Rire. Ollendorff, 1887. Illustrations de Sapeck.
Il préfaça des volumes de Gabriel Astruc (Surtac. Les Morales du Rastaquouère), Lucien Darthenay (Le Guignol des Salons), Albert Guillaume (Pour vos beaux yeux), Paul Bilhaud (Gens qui rient, Choses à dire), Victor Meusy (Chansons d'hier et d'aujourd'hui), Mac Nab (Poèmes Mobiles).
Sur Coquelin voir la gazette rimée de Raoul Ponchon sur le blog de Bruno Monnier.




En 1897 Félix Fénéon enquête pour la Revue Blanche sur la Commune de Paris et pour cela interroge d'anciens communards. Paschal Grousset, fut l'un d'eux. Si je donne aujourd'hui le texte de sa réponse c'est tout d'abord que Grousset est dans l'actualité littéraire. En effet, mais vous le savez déjà, Grousset est l'auteur sous le pseudonyme d'André Laurie de Spiridon le muet, réédité par Des barbares... qui ont précédemment fait paraître Un Roman dans la Planète Mars, un inédit de cet auteur prolixe aux pseudonymes multiples, et à la vie romanesque (voir son portrait sur le site Des barbares...). C'est donc le politique qui parle aujourd'hui, le républicain fervent, le révolutionnaire.M. Paschal GROUSSET membre de la Commune
délégué aux Relations extérieures pendant la Commune, aujourd'hui député
Ce n'est pas seulement un chapitre de l'histoire de ma vie que vous me demandez, c'est tout un volume. Le volume est écrit, mais ne paraîtra qu'après ma mort. Laissons-le dormir. En peu de mots, voici mon sentiment sur le 18 mars.
Il est à peine besoin d'affirmer que deux millions d'hommes ne s'insurgent pas sans motif, - ne se battent pas pendant neuf semaines et ne laissent pas trente-cinq mille cadavres sur le pavé sans avoir de bonnes raisons.
Chez beaucoup, ces raisons étaient faites des longues souffrances qui sont la vie des sept huitième d'une nation prétendue civilisée. Chez d'autres, elles naissaient surtout des colères obsidionales, du grand effort stérilisé par l'impéritie officielle, des hontes de la capitulation et aussi de l'entente facilitée par le groupement des forces civiques. Chez tous l'idée dominante, l'idée maîtresse était la nécessité primordiale de défendre la République, directement attaquée par une Assemblée cléricale et royaliste.
La République de nos rêves n'était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique. Nous entendions en faire l'instrument de précision de la transformation économique. République était pour nous synonyme de régénération. Au milieu des ruines fumantes de la patrie, il nous semblait nécessaire et juste de disqualifier sans retour les hommes et les institutions qui avaient amoncelé ces ruines. Il nous fallait des écoles nouvelles, une morale nouvelle et des guides nouveaux. Travail pour tous, éducation pour tous, défense nationale pour tous, confiance inébranlable dans les destinés de notre race, - tel était le mot d'ordre qui surgissait spontanément du coeur de Paris exsangue et qui s'incarnait à ses yeux dans la République.
Le siège nous avait laissé militairement organisés ; c'est pourquoi notre révolution fut à la fois militaire et civique. Les classes dirigeantes venaient de donner la mesure de leur criminelle incapacité , c'est pourquoi notre révolution fut prolétarienne et marquée le fait pivotal des temps modernes, dans l'avènement direct des travailleurs au mystère de pouvoir.
Quant à la Commune, pour nous comme pour ceux de 1792, c'était l'organisme occasionnel et provisoire qui naît aux heures de crise pour prendre en main l'évolution sociale et la conduire à terme.
Comment la lutte s'engagea et quelles en furent les péripéties, vous le savez. Grâce à la complicité de l'Allemagne, qui rendit tout exprès ses trois cent mille prisonniers à l'Assemblée de Versailles, Paris succomba sous le nombre. Mais il avait du moins, par son héroïque effort, donné à la France républicaine le temps de se ressaisir. Des engagements formels avaient du être pris par Thiers avec les délégués des grandes villes frémissantes. Quand le sang de nos rues fut lavé, il se trouva que le programme de Paris était le seul pratique.
C'est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain.
Entre temps, la loi municipale avait été votée : sur ce point encore, Paris gardait gain de cause.
Quant à la transformation économique, pour un quart de siècle elle était ajournée. Mais qui oserait dire aujourd'hui qu'elle n'est pas restée inévitable ! La misère grandit avec le progrès mécanique ; dans cette France si belle, des milliers de bras inoccupés ; le malaise de toutes les classes se trahit par des symptômes chaque jour plus évidents. L'impuissance des vieilles formules, l'incohérence des institutions et des faits éclatent aux yeux. L'heure approche où sur cet article aussi, le programme du 18 mars va s'imposer par l'irrésistible force des choses. Cette heure sera pour nous, qui avions voulu l'avancer, celle de la justice historique.
I
Les personnages de M. Francis Poictevin, à caractères inconsistants, sont frappés d'impuissance volitionnelle, sans résistance aux influences ambiantes, vivant pour percevoir des sensations lumineuses et abdiquant leur personnalité dès qu'un spectacle accapare leurs yeux. Ludine et, dans Songes, Jacques et Licette, - êtres tout en dedans. Le contact humain les horripile ; nullement armés pour la lutte, ils ne feront jamais un effort pour rien prévoir ou rien éviter ; et les événements qui, semble-t-il, pourraient modeler à leur guise des natures d'une telle plasticité ne parviennent cependant pas à les pétrir, car elles se dérobent devant la vie, toujours prête au recul. Le petit Charles Hysonne, de la Robe du Moine, passe, dans le château moyen-âgeux de ses parents, une jeunesse solitaire ; il reste des heures devant le tourbillon des feuilles mortes. « Ludine redoutait l'attention. Il ne fallait pas qu'on l'examinât, la touchât. Ce que, sans savoir, elle cherchait, c'était, si on on peut dire, à s'esquiver d'elle. » « Licette, si on lui parle, ne répond pas... Elle ne se plaint pas, elle ne désire rien. » Ce qui intéresse Jacques, c'est l'illimité confidence que les coquillages lui murmurent. Plus tard, Licette et Jacques « ont de ces termes qui se créent peu à peu, dont le charme est de rester incompris de quiconque. » Dès que, échappés de leur milieu d'enfance, ils sont l'un et l'autre, toutes relations sociales sont rompues, et l'homme cesse d'exister pour eux, sinon comme tache de couleur sur des toiles de fond : deux vieux Bretons, une nonne du béguinage de Bruges, un horloger et une hôtelière de Blankengerghe, un cordonnier de Remagen. Ludine, sans vive incitation sexuelle, se laisse couler dans une vie de pseudo-prostituée, simplement parce que Nice est propice aux amours faciles ; mais on ne pénètre pas profondément dans son intimité ; « elle ne supporte que des tangences ; » - à peine s'aperçoit-elle du départ de Demathaz, son mari, qui va mourir en Afrique ; - au salon de lecture de Monaco un décavé près d'elle se suicide ; le lendemain, elle joue ; - sa démarche est fluente, et son esprit ; - elle est placide, en somme, acceptant la vie ; et sans cesse elle stagne en une attente, mais sans postulations précises. Des constantes récurrences vers ses premières années ; dans son luxe, elle est restée la fille de minimes commerçants campagnards du Jura. En ses jours d'isolement, lui reviennent aux lèvres des dictons populaires, des refrains ; ses mains projettent sur le mur des ombres de bêtes ouvrant des geules, ou tricottent, ou cherchent l'avenir dans les cartes ; les odeurs trop embaumantes des daturas, la fragance des tubéreuses la fatiguent, elle regrette le serpolet de son pays, ne touche pas au coulis d'écrevisses, se fait servir une soupe paysanne, trouve des jouissances à remuer les vieilles choses éteintes de sa malle.
Dans la Robe de Moine, tels passages étaient arbitraires : la coïncidence, par exemple, de la mort du P. Hysonne avec l'arrivée de Mlle Hévert à Saint-Jean-de-Luz. Mais Ludine, composée de quatre-vingt-trois courts chapitres, et Songes, sont d'un vérisme manifeste, d'une singulièrement pénétrante observation, toujours documentaires.
« Dans les deux ou trois premières années, ce sont les sensations objectives qui dominent ; la vie de l'enfant est avant tout extérieure ; il se regarde d'abord lui-même comme un objet parmi les autres objets ; la notion du moi ne se dessine que peu à peu et après celle de beaucoup d'autres choses. Une grande obscurité règne encore sur ces développements de l'intelligence et beaucoup d'observations et d'études nouvelles seront nécessaires pour éclaircir ce sujet. » (A. Ott, Critique de l'Idéalisme et du Criticisme. Paris, 1883. Fischbacher, éditeur). Ces observations nouvelles, M. Poictevin nous les fournit. Par ses notes sur la toute jeunesse de Ludine, de Jacques, de Licette, il ajoute un appoint d'une valeur précieuse aux constatations scientifiques de M. H. Taine et de M. Perez sur l'éveil de la conscience chez l'enfant, sur les premières sensations durables, les premières conceptions de la vie. Voir encore à ce sujet l'Elève Gendrevin que M. Robert Caze a fait paraître le 20 octobre.
Et sans que l'auteur de la galerie des révérends pères carmes (la Robe de Moine) ait désormais recours au procédé banal du portrait, les personnages émergent peu à peu du livre, se lignent. Episodique, le sujet étant Ludine, - Hardy, Lazarine, Mme Delamousse, Dani, Larive, Carl, Mme Giacometti, Nathaniel, ne sont connus dans aucun de leurs antécédents ; ils entrent dans l'action, traversent quelques chapitres, disparaissent : le livre prend une perspective profonde où ils circulent, d'une netteté toujours rigoureusement proportionnelle à leur importance, les uns découpés sans bavures, les autres aux contours indécis, aux teintes effacées ; des figures évasivent errent, généralement inquiétantes et comme rêvées : l'Anglais malade, possesseur d'une grande ville asyùétrique, qui au passage picote Jacques et Licette de son oeil de souris, et va, muni d'un pliant, d'un plaid et d'un parapluie, visiter au cimetière d'Arcachon la place qu'il doit incessamment occuper ; un certain monsieur à la maison cachée par des marronniers ; une vieille à béquilles qui a des verrues ; Wyl, l'oblique commensal du vague Slave amant de Ludine ; Giulio, un jeune homme tendre, blotti dans un hôtel de Nice avec un monsieur sénile qui ne le quittait pas ; le commissionnaire Luigi, Italien des Abruzzes, à la flamboyante cravate et qui fut comte ; une raccrocheuse poitrinaire ; et, dans la Robe du Moine, M. Mérane et l'homme de Saint-Jean-de-Luz, au dos bombé, ancien chanteur aux « Folies Bordelaises », redevenu paysan.
Poictevin excelle à décrire des états d'existence, il trace rapidement la ligne qui relie deux de ces états ; à toutes les coudures de ses romans, des solutions de continuité : la séduction de Ludine, le passage du P. Hysonne de la vie monacale à la vie séculière, la jonction de Jacques et de Licette, sont peu ou pas indiqués.
Ces livres impressionnent le lecteur, comme le récit dans lequel Ludine relate sa vie impressionne Carl : « Des grands coins tout noirs le heurtaient dans son amour. Des liens manquaient à tels récits. Il voyait tel commencement d'histoire, puis la suite rentrait dans un plein inconnu. » Mais que l'on considère que c'est précisément ainsi que nous apparaît la vie sous un regard rétrospectif : des actes minuscules se forjettent ; d'autres sombrent, qui furent décisifs ; puis des lacunes ; des réminiscences d'enfance obstinément cramponnées à la mémoire ; des incidents récents oblitérés ; des renversements de chronologie ; les ficelles des événements coupées ; des êtres connus sous une face et dont l'autre reste obscure ; les individus longtemps coudoyés dont le mécanisme ne nous est pas livré ; des parents, des amis dont l'existence passée ne provoque ni enquête ni curiosité, - et l'on conviendra que ces romans sont peut-être de la vie la représentation la plus vraie, la plus naïvement naturaliste qui soit.
II
La phrase de M. Francis Poictevin est caractérisée par une concision qui, moins claire, se pourrait qualifier de mallarméenne, par l'audace des élipses, l'absence des conjonctions et des pronoms relatifs, l'obstiné retour aux sens étymologiques, l'horreur des formes locutionnelles. Le mot, pesé sur d'infaillibles trébuchets, est toujours du titre le plus pur ; entre deux termes de même signification – mais en est-il ? - le plus rare sera toujours élu. M. Poictevin a fouillé les coins les plus inexplorés des arrières-boutiques du vocabulaire. Aussi, certaines de ses pages ont-elles un hérissement de vocables inusités, mais qui ne sont presque jamais des néologismes. « Et les mots, est-il dit dans Songes, étaient des symboles sans synonymie possible, qui demandent pour dégager tout leur éclat qu'on scrute leurs origines ; dans le commun des bouches, ils s'encroûtent de tartre. »
Et toujours il a su traquer le mot farouche qui, par sa place dans la phrase, par sa sonorité propre, par la vibration qu'il communique aux mots voisins, par même son aspect graphique, exprime toutes les qualités de l'objet représenté. Certes, pour ne pas parler des relations des sons avec les saveurs, avec les odeurs, leur relation avec les couleurs est sensible pour tout système nerveux affiné : le centre cortical des perceptions des couleurs et celui des images auditives étant, ainsi que leurs anastomoses, localisés dans une même et fort restreinte région de l'écorce cérébrale – s'actionnent mutuellement ; et le sonnet de M. Arthur Rimbaud :A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ! Voyelles !
Est un scolie des travaux de MM. Pedrono et Pouchet et des récents ophtalmologues. Sa phrase, - indépendamment du sens des mots, - à l'indiscrétion d'appareils de physique très perfectionnés. Dans le chapitre I de la Robe du Moine (le meilleur du livre et qui fut probablement écrit le dernier) n'est-elle pas thermométrique avec ses syllabes glaciales et lointainement scintillantes ? Toutes les ressources de l'harmonie imitative lui sont, d'ailleurs, familières. Il fait bourdonner le « bruit des voitures, des omnibus, sur le macadam qui amortit l'effet des roulements des roues et renvoie un écho sourd » (la Robe du Moine) ; il montre, la nuit, la bonne de Ludine « hanchant démesurément dans sa retraite à long pas doux. »
Dans les comparaisons, l'image pour plus de précision est poussée jusque dans ses retranchements techniques ; les termes spéciaux de tous les métiers, mais surtout le vocabulaire minéral, sont mis à contribution. Dans la Robe du Moine : « le P. Larchaud à la figure en forme de citron légèrement safrané » - « le P. Tellier dont le crâne nu semblait recouvert d'une couche de craie, ici et là, strié de ligne d'usure » - « la mer bouillonne avec une teinte céruléenne de sulfate de cuivre » - « Mme Raffy semblait toute ligneuse, qui sait, en bois mort peut-être. » Dans Ludine : « le lac, une nappe de malachite plissée » - « à ces reproches, Ludine coupa court par un de ces regards fourbis qui incisent. » Ces particuliarités imbriquent le style de Ludine et de Songes ; nous en avons donc relevé les exemples surtout dans la Robe du Moine, où elles sont moins fréquentes et, d'ailleurs, manipulées avec moins de maîtrise.
Et son amour du détail, - qui le pourrait faire assimiler aux paysagistes préraphaélites Hook, John Linnell, Charles Lewis et qui lui fait décrire, dans une fleur de datura subodorée par Jacques et Licette, les retroussis, le tyautement du limbe acuminé, l'érection des styles, des filets safranés à petites têtes trilobées, - ne nuit nullement à l'ampleur de ses paysages ; les pulvérulences de pierres précieuses et les vapeurs métalliques qu'il emploie ne leur donnent pas la rigidité minérale du « Rêve parisien » dédié à Constantin Guys. Ils ont, ces paysages, une place prépondérante dans son oeuvre. Dans la Robe du Moine, le P. Nauders – en qui l'on reconnaît le P. Didon – voit la Normandie, Rome, Lerici, Florence, Pise, Livourne, Bastia ; Ludine, - la Franche-Comté, Nice, Paris, le Léman, les bors de l'Atlantique, les lacs Lugano et des Quatre-Cantons, Ravenne, Rimini ; Jacques, - l'Escaut, Pontorson, Genève, Lerici, Rome, Salzbourg, Innsbrück; Jacques et Licette, - Montreux, Mausanne, le Cervin, Thun, Rabenfluh, le Blauensee, la Bretagne, Fontarabie, Arcachon, Paris, Spa, Hastières, Han, Anvers, Bruges, Blankenberghe, Cologne.
La troisième partie des Songes est toute en descriptions, coupées de loin en loin par un mot de Jacques ou de Licette, car le dialogue, qui implique une activité, est exclu de ce livre. Déjà Ludine perdait la notion de l'heure dans la contemplation d'un rais de soleil, était abolie devant l'ardent ruissellement des pierres précieuses du Russe ; mais voici Jacques et Licette : près d'Arcachon, en forêt, ils deviennent ces choses qui les entourent ; incapables de stopper nulle part, avides de monstrueusement s'assimiler de nouveaux aspects de forêt, de fleuves, de pics, ils sont en fuite à travers l'Europe ; dès qu'un spectacle frappe leurs yeux, ils sont plongés en une ataraxie ; ils s'abîment védiquement en la Nature. Là, M. Poictevin est étrangement évocatoire. Son style devient d'une sensibilité chimique, s'affecte des nuances les plus fugaces, les plus atténuées – tous hyalins se muant en opale, fauves reflets perplexes, diaphanéités un rien ambrées, mauves débiles, jaunes évanouis.
Ses campagnes ont, telles fois, le calme de celles qui somnolent dans le Verlaine de ces dernières années. Nul n'a su comme lui, indiquer un paysage de fluides, avec des miroitements sur l'eau, des frottis de brume, des touches de vert léger, des souffles d'air, des blancs de montagnes ; et encore des étendues de pays crépusculeux, des demies-teintes douloureuses, des formes se résolvant en des « noircissures tomenteuses, » et toujours de l'eau, des glissements d'eau éclaboussés de lumière ou des nappes immobiles où viennent blêmir les nénuphars. Un vague immatérialise ces réalités, suscitées par des phrases, s'évaporent. Et les personnages, pour celés qu'ils soient, ne sont pas absents ; mais – en de tels livres, triomphantes applications de la théorie des « idées suggérées » familière aux poètes Mallarmé, Ch. Vignier et Rossetti – il les faut découvrir, et de la description du décor induire la psychologie de ces voraces contemplateurs, intéressant toujours car « dans l'infinitésimal d'une sensation trémule l'extrême des joies et des douleurs. »
Voilà sur les extrêmes confins de la littérature goncourtienne un écrivain des plus intense, singulièrement sincère avec un délicieux coin de fantaisie on dirait japonaise, psychologue renseigné, musical paysagiste de l'insaisissable, armé d'un style personnel et fébrilement délicat, versé dans tous les lexiques, - un romancier qui, après la Robe du Moine, dont la langue est hésitante et l'arrangement maladroit, a écrit Ludine, au style un, à la trame solide, puis Songes où le style trop jadis convulsé trop chargé de broussailleuses incidentes, s'ordonne, s'éclaire et s'affermit, - un artiste enfin, qui malgré son inquiète préoccupation de l'opinion public, n'a jamais consenti à faire un pas vers le succès vulgaires et la caresse des foules.Félix Fénéon
Après avoir, par amour pour leur style subtil, précis et révolté, suivi le mode d'écrire et un peu de voir des Goncourt, M. Francis Poictevin, depuis six à sept ans, et autant de petits tomes, s'est libéré de l'état de disciple – même exceptionnel – en avouant simplement l'exaspération de son inquiètude. Oui, c'est un délicieux inquiet et qui ne se contente ni d'un site, ni d'un style ; il veut tout voir et il veut tout dire, et, ayant vu de l'oeil le plus vif et le plus lynx, il dit sa vision avec une préciosité minutieuse et neuve. Il a le génie de la métaphore nouvelle – et même si nouvelle qu'on h »site parfois à la goûter du premier coup, comme on recule à respirer, sans en avoir fait plusieurs fois le tour, une fleur inconnue. Mais la connaissance faite, on joui singulièrement de la rare fleur à la bonne odeur. Cette fleur est essentiellement une fleur mystique, la seule de cette sorte qui fleurisse à cette heure sous notre climat de sensualité. Etre un « mystique », c'est être un interprète des mystères, de tous les mystères épandus par le Maître de la Vie et offerts à la sagacité des élus : M. Poictevin cherche des interprétations, et il en trouve dans une branche de lilas blanc comme dans le regard des madones allemandes, dans les cheveux pâles d'une fillette malade comme dans l'âme de Faust. Tout ne lui est pas ouvert, mais tout peut s'ouvrir à lui, car il connaît l'alphabet des Signes supérieurs.
Remy de Gourmont.

7 octobre 1910. — Pseudonymes. On sait que M. Remy de Gourmont, candidat à l'académie Goncourt, représentera, chez les Dix, le roman, la poésie, le théâtre, la critique, la philosophie, la sociologie et divers autres genres littéraires. Mais on ignore généralement qu'il doit représenter aussi plusieurs personnalités mystérieuses. Citons, entre autres, Jules Delassus, qui signa Incubes et Succubes ; Dréxelius et Mlle Lucile Dubois... Ce sont les pseudonymes les moins connus de l'auteur du Livre des Masques (Alain-Fournier, Chroniques et critiques, Le Cherche Midi, 1991).
HOMUNCULUS
« Et critis similes deo. »Lorsque, maître des transmutation, l'Adepte se laissait aller au péché d'orgueil, un rêve vertigineux bientôt s'emparait de son esprit et l'entraînait dans le royaume enchanté des vains espoirs et de l'illusion. Négligeant les grands symboles sacrés, il oubliait l'enseignement de la chute édénique de l'Adam qui, pour avoir voulu ravir le secret de la vie, avait roulé dans les profondeurs de l'abîme. Son imagination errante s'égarait vite. Certes, être tout puissant sur le plan matériel, transmuer les métaux, est un résultat flatteur, mais il n'est pas infiniment plus séduisant de passer de la matière inorganique, en apparence si peu vivante, à la matière organique, de créer enfin des êtres doués de raison ! Et les désirs troubles se glissaient dans l'âme de l'hermétisme que cet appas attirait vers la goétie : quel triomphe et aussi quelle jouissance s'il parvenait à extraire de son laboratoire un compagnon, modelé selon son idéal, qui serait en son absolu pouvoir, mettant tout à son service la science infinie et la connaissance de l'avenir ; et puis, qui sais ? De la cornue peut-être allait sortir le succube désiré dont les charmes nouveaux, ranimant ses sens refroidis, lui feraient goûter les finales délices. Mais comme toujours la déception était immense, après de longs et angoissants efforts, le matras ouvert ne contenait qu'une sorte de tétard gélatineux et informe qui semblait engendré par un cauchemar et dont l'aspect inquiétait.
C'est aussi que se forma un des plus sombres et plus étranges chapitres de la magie des transmutations, où le grotesque se mêle à l'horrible et les vestiges de la science intégrale, aux plus basses superstitions. En effet, si des hermétistes réels cherchèrent à pénétrer les mystères de la Biogénie, hallucinés par une confiance illimitée en leur savoir, combien de Goètes marchant à tâtons sur leurs traces, déformèrent les expériences primitives par leurs ignobles pratiques de stercoristes et de spermatistes, espérant ainsi se concilier les puissances d'En-Bas pour réussir dans leurs oeuvres infâmes. C'est là l'origine des traditions et des essais bizarres indiqués par les auteurs anciens au sujet des homuncules, des Mandragores, des Androïdes, essais qui par leur incohérence et leur horreur semblent issus comme les scènes fantastiques du Sabbat, d'imaginations dépravées et rendues folles par la somnambulique ivresse des solanées mortelles.
Dans les même ordre d'idées et se rapportant alors à la production des formes organiques, il est toute une série d'expériences moins hasardeuses, la « Palingénésie » dont le but était l'évocation à volonté de la forme primitive d'une plante ou d'un être quelconque incinéré, qui semblait ainsi renaître de ses cendres d'où le nom de « phénix végétal » donné aussi à ce phénomènes. Mais ici l'opérateur ne dépassait pas les limites d'un véritable et rationnel savoir, nullement blasphémateur comme celui qui s'efforçait de donner naissance au monstre que les docteurs ès-sciences maudites baptisèrent homuncules.
Ecoutons Paracelse : « On ne doit pas, dit-il, abandonner la génération des homuncules ; en effet, il y a quelque vérité en cette matière, bien que pendant très longtemps elle fut regardée comme très occulte et très secrète. Et longuement quelques philosophes anciens discutèrent et doutèrent s'il était possible, par la nature et l'art, d'engendrer un homme en dehors du corps de la femme et de la matière naturelle. A quoi je réponds que cela ne répugne nullement à l'art spagyrique et à la nature ; bien plus, que cela est très possible. Pour y parvenir, on procède ainsi : on concentre dans un alambic scellé une suffisante quantité de sperme d'homme, à la plus haute température d'un ventre de cheval, pendant quarante jours, ou aussi longtemps qu'il est nécessaire pour qu'il commence à vivre et à se mouvoir, ce qu'on voit facilement. Après ce temps, il sera semblable à un homme, mais cependant translucide et sans substance. Si ensuite chaque jour, en secret, il est nourri avec précaution de sang humain et maintenu pendant quarante semaines à la température constante d'un ventre de cheval, il devient un véritable enfant vivant, ayant tous les membres d'un fils d'une femme mais beaucoup plus petit. Ce que nous appelons l'homuncule. Et il doit être élevé avec beaucoup de diligence et de soins jusqu'à ce qu'il grandisse et commence à raisonner et à comprendre... C'est un des plus grand secrets révélé par Dieu à l'homme mortel et capable de pécher... »
Paracelse continue en s'extasiant sur ce Secret des Secrets : « lorsque de tels homuncules atteignent l'âge viril ils deviennent les géants ou les pygmées et les autres hommes miraculeux qui sont les instruments de grandes choses, qui remportent de grandes victoires sur leurs ennemis, et connaissent toutes choses secrètes et cachées. »
Voici d'après Christian une autre méthode pour obtenir l'homuncule :
« Prenez un oeuf de poule noire et faites-en sortir une quantité de glaire égale au volume d'une grosse fève. Remplacez cette glaire par du sperma viri et bouchez la fente de l'oeuf en y appliquant un peu de parchemin vierge légèrement humecté. Mettez ensuite votre oeuf dans une couche de fumier le premier jour de la lune de mars que vous connaîtrez par la table des Epactes. Après trente jours d'incubation, il sortira de l'oeuf un petit monstre ayant quelque apparence de forme humaine. Vous le tiendrez caché dans un lieu secret et le nourrirez avec de la graine d'aspic et des vers de terre. Aussi longtemps qu'il vivra vous serez heureux en tout. »
C'est là le type des préparations étranges des sorciers anciens. Le sperme est toujours la base et le but, être heureux par la possession du serviteur artificiel. Le bonheur par le sperme : étrange et fatal symbole, inéluctable rapprochement.
Plus récemment; de 1773 à 1782, dans le laboratoire d'un couvent calabrais, un certain comte allemand, J.-F. De Kueffstein, templier, franc-maçon et nécromancien, semble avoir réussi, de concert avec un abbé Géloni, à fabriquer des esprits « un roi, une reine, un chevalier, une nonne, un arcjitecte, un mineur, un séraphin, un moine, un esprit bleu, un esprit rouge. ». Ces faits résultent des notes prises par le famulus de Kueffstein, Kammerer, notes qui furent publiées par Karl Kieserwetter dans le « Sphinx » de mai 1890, et traduites par L. Desvignes dans l' « Initiation » de mars 1897. Le récit de Kammerer dépasse tout ce que l'imagination peut rêver de plus fantastique. La fabrication des homuncules de Géloni semble peu différer de celle de Paracelse et le récit vaut surtout par le détail des diableries auxquelles se livraient ces adeptes pour arriver à leur but, et les scènes plus que bizarres entre eux et leurs peu commodes pensionnaires qui malgré les beaux vêtements dont on avait pris soin de les revêtir, cherchaient constamment à s'échapper de leurs bocaux, avec des intentions souvent peu morales.
Un autre genre d'homuncule était la Mandragore vitalisée par de dangereux rites. La Mandragore, plante narcotique et vénéneuse, appartient à la famille triste des Solanées. Elle présente une particularité étrange. Les racines affectent ma forme des membres humains, des organes génitaux : parfois aussi on peut y trouver une vague ressemblance avec un visage. On disait que la plante poussait d'affreux gémissements quand on l'arrachait de terre : « Une vieille tradition, rapporte Stanislas de Guaita – qu'en ces matières il faut citer tout au long – veut que l'homme ait apparu primitivement sur la terre, sous des formes de mandragores monstrueuses animées d'une vie instinctive, et que le souffle d'En-Haut évertua, transmua, dégrossit, enfin déracina, pour en faire des êtres doués de pensée et de mouvement propre.
Aussi ce fut au Moyen Age le rêve ou le délire de certains adeptes aspirant à la Maîtrise vitale, de retrouver la composition du limon-principe, afin d'y faire croître des mandragores qu'ils eussent réactionnées et suscitées à la vie mentale par l'infusion de l'Archée.
D'autres, moins ambitieux, se contentait d'obtenir de faux séraphins, en évoquant une larve dans une mandragore taillée en forme humaine : hideuse idole qu'ils conjuraient pour en tirer des oracles...
L'on n'imagine pas à quelle furieuse vésanie les portait la superstition ! C'est sous les gibets qu'ils allaient chercher les mandragores ; pour l'arracher de terre, ils attachaient à sa racine la queue d'un chien qu'ils frappaient d'un coup mortel. En se débattant la pauvre bête agonisante déracinait la mandragore. Alors (croyaient-ils) l'âme sensitive du chien passait dans la mandragore, et par sympathie, y attirait l'âme spirituelle du pendu !... »
Il est encore dans les vieux écrits la trace d'hommes artificiels d'une autre espèce. A des automates, leurs auteurs avaient, par un procédé secret, donné l'intelligence et la parole. Le plus célèbre est sans contredit le fameux Androïde d'Albert-le-Grand, qui eut une fin malheureuse. Le diabolique simulacre discutait un point de théologie avec Saint-Thomas-d'Aquin et par son argumentation spécieuse et serrée mettait le Père à une rude épreuve, si bien que celui-ci, encore très imparfait, se laissa emporter par la colère et à bout de syllogismes s'en remit à son bâton pour triompher ; il lit en pièces la merveille qui ne fut pas reconstruite.
Comme on l'a déjà vu plus haut, la Palingénésie différait fortement de ces essais informes et légendaires de génération. Elle consistait en la reproduction fantômale des plantes, préalablement incinérées. Ici les documents abondent, les méthodes se précisent. Ce n'est plus la poursuite vague d'un rêve trouble, c'est la réalisation d'une expérience basée sur la connaissance savante et intime des êtres. Le P. Kircher possédait dans une fiole à long col les cendres d'une plante qu'une douce chaleur faisait voir avec les apparences de la vie. Il la montra en 1657 à la reine Christine de Suède qui visitait son laboratoire.
« C'était en février, dit-il ; après son départ, je posai la fiole sur la fenêtre où le froid vif la fit éclater, comme si touchée par un si grand honneur elle dédaignait de se montrer encore après avoir été vue par une reine si illustre. »
Jacques Gaffarel, dans ses « Curiosités inouïes » dit, parlant des plantes : « Que bien qu'elles soient hachées, brisées et mesmes brûlées, elles ne laissent point de retenir aux jus, ou aux cendres, par une secrète et admirable puissance de la nature, toute la même forme et figure qu'elles avaient auparavant : et bien qu'on ne la voye pas, on peut pourtant la voir, si par art on la sçait exciter. »
Les procédés, variés en apparence, dont fourmillent les ouvrages spéciaux, peuvent se réduire à l'application de quelques principes. On imprègne de rosée les cendres ou les graines de la plante à faire apparaître, qui se charge ainsi de la force astrale nécessaire à la revivification de sa forme arômale. Stanislas de Guaita résume ainsi les opérations soigneusement détaillées par une secte ancienne de Rose-Croix dans le Grand Livre de la Nature (1) :
« 1° Il faut piler avec soin quatre livres de graines bien mûres de la plante dont on veut dégager l'âme ; puis conserver cette pâte au fond d'un vaisseau bien transparent et bien net ;
2° Un soir que l'atmosphère sera pure et le ciel serein, on exposera le produit à l'humidité nocturne, afin qu'il s'imprègne de la vertu vivifiante qui est dans la rosée ;
3° et 4° L'on aura soin de recueillir et de filtrer huit pintes de cette rosée, mais avant le lever du soleil qui en aspirerait la partie la plus précieuse, laquelle est extrêmement volatile ;
5° Puis on distillera la liqueur filtrée : du résidu ou des fèces, il faut savoir extraire un sel « bien curieux et fort agréable à voir » ;
6° On arrosera les graines avec le produit de la distillation, que l'on aura saturé du sel obtenu. Ensuite on enterrera dans du fumier de cheval le vaisseau hermétiquement scellé au préalable avec du borax et du verre pilé ;
7° Au bout d'un mois, la graine sera devenue comme de la gelée ; l'esprit sera comme une peau de diverses couleurs qui surnagera au dessus de toute la matière. Entre la peau et la substance limoneuse du fond, on remarque une espèce de rosée verdâtre qui représente une moisson
8° A ce point de fermentation, le mélange doit être exposé dans son bocal exactement clos, de jour à l'ardeur du soleil, de nuit à l'irradiation lunaire. Par les périodes pluvieuses, on remet le vaisseau en lieu sec et tempéré jusqu'au retour du beau temps. Il faut plusieurs mois, souvent une année pour que l'opération soit parfaite. Voit-on d'une part, la matière se boursoufler et doubler de volume ; de l'autre, la pellicule disparaître ? C'est signe certain de réussite ;
9° La matière, à son dernier stade d'élaboration, doit apparaître pulvérulente et de couleur bleue. »
L'esprit universel des spagyriques, nécessaire à ces opérations, que l'on cherchait dans la rosée, s'obtenait aussi par la distillation d'un minerai de bismuth. Le reste de l'opération ne différait guère de celle décrite précédemment.
Mais il y avait plus encore ; la réalisation du rêve allait très loin (2) : « Le degré le plus merveilleux de la palingénésie est l'art de pratiquer sur les restes des animaux. Quel enchantement de jouir du plaisir de perpétuer l'ombre d'un ami, lorsqu'il n'est plus ! Artémise avala les cendres de Mausole : elle ignorait, hélas, le secret de tromper sa douleur... »
Voici donc brièvement résumé les phénomènes divers qui se rapportent aux homuncules et à la palingénésie. Quelle peut être leur réalité ? Certes on pourrait croire que cet amas de récits n'est que le produit des cogitations folles de gens hallucinés dont la place serait plutôt dans un asile spécial que dans l'officine d'un éditeur. Cependant l'étude de l'astral permet d'affirmer la réalité objective de la plupart des phénomènes rapportés par Paracelse, Digby, Kircher, les Rose-Croix, etc. Il est bien évident que l'être plus ou moins informe qui nageait dans l'alambic, que les pantins de Kueffstein n'étaient pas des esprits créés de toutes pièces. Mais on peut affirmer que les opérateurs avaient réussi à lier à leurs préparations bizarres ou à leurs mandragores, des élémentaux. En effet, l'astral, matière des formes, regorge de forces vivantes, élémentaires ou élémentales, larves éparses et multiples, issues de volitions, de pensées intenses ou de certains phénomènes, qui fatalement cherchent à se manifester sur le plan matériel. Ce sont ces larves, ces êtres que les voyants décrivent, bizarres toujours, horribles souvent, emportés dans le tourbillon de vie cosmique. Ce sont eux qui, menaçants ou sournois, se pressent autour du cercle dont la volonté du Mage a fait une infranchissable barrière. C'est le rut constant, l'éternel désir génésique de la nature, qui s'exerçant en dehors des normes, déviés par la volonté humaine, avortent en monstrueuses et incomplètes ébauches, les homuncules. L'origine des incubes et des succubes est analogue.
L'explication de l'apparition palingénésique est des plus simples : L'incinération de la plante ou la pulvérisation de ses graines, n'a détruit que son corps matériel ; sa forme fluidique existe toujours et subsiste longtemps enchaînée aux restes physiques. Il suffit donc pour la faire réapparaître, de revivifier cette forme astrale (par la rosée ou l'esprit universel, condensation de force astrale, et la chaleur, autre manifestation de cette même force) et de leur fournir la substance ténue, nécessaire à notre perception.
Et d'ailleurs, la figure astrale des plantes semble souvent s'imprimer sur certaines substances au moment où, par suite d'un changement d'état, leurs molécules se dissocient pour former de nouveaux groupements. Il en est ainsi des arborescences merveilleuses du givre où l'on retrouve la plupart des types végétaux. Gaffarel raconte aussi que M. du Chesne, sieur de la Violette « ayant tiré le sel de certaines orties brûlées, et mis la lescives au serein en hiver, le matin il la trouva gelée, mais avec cette merveille que les espèces des orties, leur forme et leur figure estoient si naïvement et si parfaitement représentées sur la glace, que les vivantes ne l'étaient pas mieux ». Certains sels métalliques prennent, eux aussi, des apparences végétales lorsqu'ils cristallisent en bains concentrés.
Tout récemment, un savant d'une incontestable valeur, M. A. De Rochas a démontré que les vibrations sont génératrices de formes (3) ; des notes musicales enregistrées d'une façon particulière, donnent d'admirables figures de roses et de fougères... Bien plus, une forme nouvelle d'énergie, sorte de substratum de l'électricité, à laquelle son inventeur, l'ingénieur Rychnowsky, a donné le nom d'électroïde, produit, lorsqu'on la fait agir sur du sang frais, des apparences de têtes que la plaque photographique révèle. Et Rychnowsky « avait émis la singulière idée que le fluide électroïdique pouvait bien réveiller l'esprit qui animait les globules et faire revivre sa forme corporelle (4) ». Ceci se passe en 1897 dans le laboratoire d'une usine électrique, et l'opérateur est un homme qui a apporté d'immenses perfections aux plus modernes dynamos.
La science peut-elle donc espérer la réalisation du rêve monstrueux des hermétistes anciens, la production de la vie ? Ce problème soulève les questions de métaphysique et de chimie transcendantale les plus ardues, et ce n'est guère ici le lieu de les reprendre. Cependant de nombreuses expériences permettent de croire que la matière organique peut être chimiquement fabriquée. On n'est pas encore fixé sur la nature du Battybius, cette masse gélatineuse que l'on trouve dans les bas-fonds de l'Océan, que Harting a obtenu artificiellement en versant du carbonate de chaux dans une solution albumineuse, que les uns considèrent comme un corps minéral et les autres comme l'être primordial, comme l'Ancêtre. En somme, on peut croire que lorsque le savant sera maître des grandes forces matérielles, chaleur, lumière, électricité – simples modalités du courant de vie universelle, du fluide astral – il pourra faire sortir de ses cornues des organismes de plantes et d'animaux. Et alors tous les Etres, depuis le Protyle jusqu'à l'or, jusqu'aux protozoaires, jusqu'à l'Homme, pourraient peut-être trouver place dans les cases d'un grandiose tableau chimique, échelle de la vie dans toutes ses individualisations, condensant en une formule unique les Normes éternelles.
Jules DELASSUS.
(1) St de Guaita : Le Temple de Satan. Paris Chamuel, 1891.
(2) Le Grand Livre de la Nature
(3) Les Sentiments, la Musique et le Geste, A. de Rochas
(4) Annales des sciences psychiques. Décembre 1898. L'électroïde, docteur Hahn.
Extrait de LES SCIENCES MAUDITES : sous la direction de Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul-Redonnel. Editions de "La Maison d'Art", 1900, grand in-8, 202 pp. Nombreuses illustration in et hors texte.
SCRIPSI n° 2 Bulletin du site des Amateurs de Remy de GOURMONT
NRF 1910, N° 12, 1er janvier.
L'ART ET LE GESTE, par Jean d'Udine (Alcan).
Dans cette grave bibliothèque de philosophie contemporaine, voici le livre d'un enfant terrible. Jean d'Udine fut musicien, dessinateur, critique ; il vient de s'écrier : Et moi aussi je suis philosophe ! et il écrit l'Art et le Geste ; est-ce un livre ? ou plutôt une longue conférence, une conversation qui frôle cent sujets, et en traite quelques-uns de façon magistrale. La verve de l'auteur lui assure d'emblée une sympathie qui se confirme après la critique la plus attentive. Parfois, dans sa hâte juvénile de conclure, il abuse de cette éloquence pour franchir cavalièrement certains obstacles. Il n'a jamais regardé en arrière : ce qui lui importe, c'est l'opposition pour la briser, le problème pour le résoudre, ou du moins en tirer pour sa cause une solution suffisante ; quant aux autres, le talent de l'écrivain — j'allais dire de l'orateur — ne laisse pas le loisir d'y songer.
Après avoir passé en revue les phénomènes connus de la synesthésie, l'auteur observe que le geste — le geste librement accompli, débarrassé des contraintes de l'usage — est l'expression la plus littérale, la traduction juxtalinéaire en quelque sorte de toute émotion. C'est donc par l'intermédiaire des rythmes corporels que l'œuvre d'art se transmet et se reçoit... " Nous avons un corps, dit Jean d'Udine, et nous avons honte de lui laisser prononcer une belle phrase." C'est la réhabilitation d'un art disparu, et qui fut parmi les plus nobles.
Cette nature généreuse devait s'insurger contre les divisions arbitraires établies entre nos facultés, entre nos sens. " La vie ne tolère pas les catégories, " dit-il. Comme il a sans cesse présente cette émotion sincère, inconditionnée, qui le retient de s'égarer en discussions infécondes sur des sujets inanimés, il ne peut souffrir — et ne le cache pas — ceux qui perdant de vue l'art ou la vie, s'attardent en commentaires et en controverses sur une qualité, artificiellement isolée. Il se défie des "sciences d'art," selon lui quasiment dangereuses pour l'artiste, et avec quelque injustice fait à la science des critiques que seuls ont méritées de médiocres savants. Si, portant de grossiers procédés d'investigation dans le domaine de l'art, d'aucuns se réclamèrent de la science, il n'en faut point conclure à la faillite de ses méthodes. Il ne serait pas moins oiseux d'opposer encore la Science et l'Art, qu'une faculté humaine à une autre, et dans tous les cas, il n'est de connaissance dangereuse que la connaissance incomplète.
Ce livre fera certainement grand bruit, surtout parmi les musiciens à qui il s'adresse particulièrement, et ces théoriciens de l'art que l'auteur regarde peut-être trop volontiers en parasites. Cette présentation sommaire ne peut qu'effleurer l'ouvrage, dont chaque page, chaque argument contient matière à développement ou à réfutation, et dont la valeur ne se mesure pas seulement à l'importance des conclusions, mais au charme continu d'une parole vibrante et convaincue.
P. de L.
[Pierre de Lanux]
Albert Cozanet / Jean d'Udine sur Livrenblog : Les Rythmes et les couleurs. Jean d'Udine : L'Art et le geste 1910.

Après avoir donné dans un billet précédant quelques images extraites des Sciences Maudites, un volume publié sous la direction de Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul-Redonnel aux Editions de "La Maison d'Art" en 1900. Il me fallait y revenir avec non seulement d'autres images mais aussi quelques mots sur ce livre étrange, consacré aux sciences occultes. Tout d'abord voyons la liste des textes y figurant :
- En guise de préface : Les Faces des Sciences Maudites, par Paul-Redonnel.
- L'Occultisme contemporain en France, par Papus
- Magie et Sorcellerie, par le Dr Rozier
- Lettre du Dr Rosier à M. Jollivet-Castelot
- Incantation par les Dix noms divins, par Victor-Emile Michelet
- Les Litanies de Notre-Dame des Ténèbres, par Edouard d'Hooghe
- L'Astrologie, par F.-Ch. Barlet
- La Porte fermée ; les Bohémiens; Jardin de Cloître ; la Mort soudaine, par Edouard d'Hooghe
- La Cabbale, par Sédir
- L'Astrologie, par Edouard d'Hooghe
- L'Alchimie, par Jollivet-Castelot
- Homunculus, par Jules Delassus
- La Médecine occulte, par Sédir
- Pages extraites de la Chronologie collée : Prédiction des douze sibylles
- Dans l'Astral, par Edouard d'Hooghe
- Clairvoyance Psychométrique, par Phaneg
- Causerie sur la Chiromancie, par Mme de Thèbes
- L'Âme de la Légende et du Poëme, par Victor-Emile Michelet
- D'un Art mystique, par R. Sainte-Marie
- Le vingtième siècle d'après les prophéties, par Saturninus
- Conclusions : I sur la Crédulité, II sur la Prière, III sur le Pacte, par Paul-Redonnel
- Les Editeurs Modernes des Sciences Occultes, par Sunnt-Paitle
Aparté : On le voit il s'agit d'un livre présentant de façon succinte les grands courants de l'occultisme et ses divers domaines. Autant le dire tout de suite, l'occultisme ne m'intéresse que par son influence si forte sur l'art et la littérature de la fin de siècle jusqu'au surréalisme. Les discours réactionnaire d'un Papus (1) ou d'un Péladan, les certitudes assenées du haut de leurs chaires par les différents "initiés", la "croyance" en une "science traditionnelle" transmise d'"élus" en "élus", tous cela, s'il faut le connaitre et le comprendre, je ne saurais y adhérer.
(1) Il explique, dans son article sur l'occultisme contemporain, que c'est la défense d'un Occident chrétien en danger aux alentour de 1850 (après la révolution de 48) qui poussa les différentes écoles de l'occultisme à se dévellopper...

Les Envieux (Dante chant XIII du Purgatoire)
d'après Louis MALTESTE
Le chapitre pour un Art Mystique est illustré par :
Bruges, dessin de LE SIDANER

Le Cloître, dessin de Marie DUHEM
LES SCIENCES MAUDITES : sous la direction de Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul-Redonnel. Editions de "La Maison d'Art", 1900, grand in-8, 202 pp. Nombreuses illustration in et hors texte.
Extrait du même volume : Homunculus de Jules Delassus - Remy de Gourmont Occultiste ?
Voir sur le blog Han RYNER : C.R. des "Sciences maudites" (éd. La Maison d'Art)
Nous écrivions il y a quelques temps : "En 1910 dans L’Art et le geste Udine défend la valeur esthétique d'une peinture purement "décorative", en accord avec l' "esprit synthétique" qu’impose l'époque ; un art "abstrait" capable de répondre à l'attente d'une nouvelle "humanité à laquelle ne suffit pas l’imitation direct des phénomènes naturels", il aura par ses différents travaux accompagné nombres d’artistes, dont l’un des tout premier fut Paul-Napoléon Roinard." Albert Cozanet-Jean d'Udine ne fut pas le seul (1) à se pencher sur les rapports entre les sons, les couleurs, et le rythme, et à accompagner les travaux des artistes vers un art abstrait, il fut pourtant un précurseur avec l'article publié dans les Essais d'Art Libre en 1893, déjà reproduit ici.
Albert Cozanet / Jean d'Udine sur Livrenblog : Les Rythmes et les couleurs. Jean d'Udine vu par Pierre de Lanux
D'abord l'initiative de C. Arnoult sur le blog Han Ryner : éditer des brochures en PDF, pas de Ebooks, des brochures à imprimer soit même, vous téléchargez le fichier, vous imprimez, vous pliez, agrafez et vous voilà avec un livre de plus dans votre bibliothèque. Dématérialisé pour sa distribution, rematérialisé pour une lecture classique, la brochure a de l'avenir.
Mikaël Lugan, faisant fi de la trève des confiseurs, étoffe ses Magnifiques Féeries intérieures d'une série de billets sur l'Académie Mallarmé, académie poétique aux débuts difficiles dont vous n'ignorerez plus rien.
Will Schofield vous propose de visiter les Archives Themerson sur son A Journey Round My Skull, où l'on trouvera une mine d'images, livres illustrés et articles, il nous fait l'amitié de signaler les images de Livrenblog dans un beau billet, qu'il en soit ici remercié.
Nous l'avions annoncé, il est sorti, nous l'avons reçus (merci zamdatala). Noir et Blanc de Jules Renard, chronique sur Les Emmurés de Lucien Descaves, publiée en braille et en gros caractères, est un bien bel objet, que l'on peut commander ici.
Le Visage Vert, revue indispensable connue de tous les amateurs de fantastique, se lance dans l'édition. Ouvrages disponibles :
Christine Serin nous informe de la mise à jour de son site sur Jean Lorrain.- Rubrique " Actualités " : Réédition de Voyages aux éditions des Promeneurs Solitaires.
Une petite mise à jour concernant les actualités 2008 : en septembre, les éditions Fuga Libera ont sorti un CD intitulé " Nymphes et Fleurs " comportant, entre autres oeuvres inédites, la " Ronde des Fées ", poème de Jean Lorrain mis en musique par Gabriel Pierné. Voir informations complémentaires sur le site.
- Rubrique " Articles de journaux et revues " :
Le Petit Niçois du 22 janvier 1906 : " Visites d'art - Jean Lorrain ", par Aurel ;
Le Petit Niçois du 10 mars 1907 : " Le Tréteau ", par Aurel ;
Le Petit Niçois du 16 mars 1907 : " Le deuxième livre posthume de Jean Lorrain : L'Aryenne ", par Georges Normandy ;
La Plume du 01 avril 1893 : " Jean Lorrain ", par R. E. ;
La Plume du 01 juillet 1902 : " Masques parisiens : Jean Lorrain ", par Georges-Michel ;
Le Mercure de France du 15 janvier 1907 : " Le Feu : Jean Lorrain, par M. E. Jaloux ", par Charles-Henry Hirsch ;
Le Figaro du 26 juin 1926 : " Le vingtième anniversaire de la mort de Jean Lorrain ", par Georges Normandy et " La nostalgie de Jean Lorrain ", par Charles Brun ;
Le Phare du Littoral du 16 juillet 1905 : " Le Crime des riches - Lettre ouverte à M. Jean Lorrain ", par Georges Avril.
- Rubrique " Bibliographie / Lectures complémentaires " : Estomirants fantasmagores (anthologie proposée par Stéphane Bois et Ko Kwang-dan) ; Esthètes et magiciens par Philippe Jullian ; Les Saisons littéraires par Edmond Jaloux ; Fragments par Auriant.
- Rubrique " Au fil du web " :
Jean Lorrain vu par Albert Samain (Livrenblog) ;
" L'incroyable fantoche de Jean Lorrain : Monsieur de Bougrelon ", par Nebelheim (Plumes - Errances littéraires) ;
" Regards croisés sur une villégiature Belle Epoque à Nice ", par Martine Arrigo-Schwartz (Les Cahiers de la Méditerranée) ;
" Duval alias Jean Lorrain ..", par Xavier Cottier (Société Muséale Albert Figuiera) ;
" La vie parisienne, une langue, un mythe, un style " (Actes du 3e congrès de la SERD) ;
Quelques articles autour de certains thèmes et figures lorrainiens : le voyage, Messaline, Héliogabale, etc. (Persée, revue " Romantisme ")
- Rubrique " Liens / Oeuvres en ligne de Jean Lorrain " : Ajout d'une liste répertoriant les oeuvres de Jean Lorrain, ainsi que quelques textes importants qui lui sont consacrés, actuellement disponibles en téléchargement sur Internet.

Couverture de LOUIS PAYRET-DORTAIL

Composition de PAUL CIROU

Composition de LÉON GALAND

Dessin d'EDMOND ROCHER

Dessin d'Eliphas LEVI

Ornementation par MERODACK-JEANEAU
La danse du Sabbat. Le Purgatoire de Saint-Patrick. Extrait du Calendrier Magique
Ces quelques images sont extraites du volume Les Sciences Maudites paru en 1900 aux éditions de "La Maison d'Art".
Suite : SCIENCES MAUDITES 1900 (bis). Homunculus de Jules Delassus - Remy de Gourmont Occultiste ?
Voir sur le site Han RYNER : C.R. des "Sciences maudites" (éd. La Maison d'Art)

Comment témoigner à l'égard d'un ami soudain disparu, de cette froideur indifférente qui, seule, permet de juger posément l'oeuvre qu'il a laissé . Il y a quelques semaines, Charles-Louis Philippe était pour nous un compagnon. Il causait, riait, s'attristait avec nous et parmi nous, et ses livres, même les premiers, gardaient comme un reflet de sa vie. La surprise est trop brusque : c'est seulement après plusieurs années que nous pourrons apercevoir les germes que Philippe a laissés en nous. Peut-être sera-t-on surpris alors de leur importance.
Ce quinze dernières années ont été marquées, dans le milieux littéraire, par deux mouvements : la réaction entre le symbolisme, d'une part, et la recherche d'une formule de roman qui permit d'échapper à ce que le naturalisme avait de morne et de glacé tout en maintenant ses méthodes de documentation. A ce dernier point de vue, des livres comme Bubu-de-Montparnasse et le Père Perdrix furent d'un intérêt considérable ; non que Philippe ait prétendu « prouver » quoi que ce fût en les écrivain, mais la force des choses leur prêta un rôle actif ; je ne connais guère de jeunes écrivains qui n'en aient subi l'influence ; Philippe, assurément, ne laisse pas une école de pasticheurs ; mais chez les romanciers de sa génération les moins pareils à lui, une analyse soigneuse révélerait ce que les chimistes appellent « traces », dans un mélange. Je crois qu'il existe aujourd'hui en nous un fort apport de littérature russe : Philippe en aura été l'un des principaux véhicules.
Nul, d'ailleurs, n'était moins doctrinaire que lui. On ne trouverait pas une seule de ses lignes qui donnât un conseil ou proposât une règle. Il écrivait comme il sentait, sans se tâter, sans s'examiner ;
c'est absolument en dehors de lui que ses livres ont exercé une action, par leur seul attrait de persuasion, par leur seule force d'exemple. Mais comment définir ce qu'ils contenaient de nouveau ?
Au cours des tournées d'inspection qu'il faisait dans les différents quartiers de Paris pour vérifier les étalages (il était « piqueur » municipal et ses fonctions consistaient à empêcher les étalages de déborder sur la voie publique), Philippe montait quelquefois chez ses amis et s'invitait à déjeuner. Un jour, il aperçut dans le cabinet de l'un d'eux cette inscription qui ornait le fronton de la bibliothèque : Créer, c'est combiner soigneusement, patiemment et avec intelligence. Philippe réfléchit, ôtat sa pipe de la bouche, et dit après un instant : - « Oui, cela me plairait, mais il y manque quelque chose. J'ajouterais :... et avec foi. » Cette parole le peindrait assez.
Avec foi n'avait pas pour lui de signification très limitée. Il aurait pu dire aussi bien : avec amour. Sa « foi » le portait indifféremment vers le christianisme et vers l'anarchie. Tout mouvement du coeur, tout élan généreux le séduisaient également. Il détestait de raisonner sur ce qui lui paraissait beau. Je ne suis pas certain qu'il n'ait jamais été dupe de son enthousiasme, par exemple lorsqu'il s 'émerveillait de la littérature de Claudel ou de la peinture de Matisse. Mais rien de snob ne se mêlait à ces admirations. Elles surgissaient en lui, sincères, entières. Cela suffisait pour qu'il acceptât. L'idée de contrôle lui répugnait. Si quelque ami le poussait là-dessus, il répondait : - « Non... Pourquoi réfléchir sur ce que l'on aime ? »
Il a aimé toute sa vie. Quoi ? La faiblesse, le malheur, la pauvreté. Il aimait tout ce qui portait de la douleur en soi, jusqu'au crimes et jusqu'aux vices. Il aimait l'amour. Sa faculté d'aimer s'était trouvée à une dure école. Mais, pauvre et laid, il s'attachait plus passionnément à l'amour parce qu'il avait eu plus de peine à le garder sauf.
Ce corps malingre cachait le coeur le plus tendre, toujours ému, toujours frémissant. Il avait connu toutes les cruautés de la vie, mais elles n'avaient fait que l'incliner davantage vers la compassion. Un mal dont il restait défiguré avait ravagé son enfance : il ne se souvenait que du redoublement des soins maternels autour de son petit lit de malade, et pour retracer cette période, il écrivit ce livre d'adoration sanglotante, la Mère et l'enfant. Aucune misère, aucune humiliation ne lui furent épargnées, sans qu'on puisse en trouver dans Bubu, dans le Pére Perdrix, dans Marie Donadieu, d'autre écho que celui de la tendresse et de la pitié. « Quand on est faible, écrivait-il, il faut se défendre en pardonnant aux forts. » Cette humble défense lui assura des victoires.
Philippe avait une taille d'enfant, un visage décidé, la mâchoire percée de trous, la moustache et la barbiche rares ; un binocle mal équilibré, qu'il redressait fréquemment du bout des doigts, chevauchait son nez ; les yeux trop gros et d'une couleur peu marquée, prenaient une intensité extraordinaire, non par leur éclat, mais par une sorte de frisson inquiet et bon qui venait y affleurer du fond de lui-même ; ce qui séduisait surtout, c'était sa voix, une voix fine, légère, nuancée, un peu meurtrie, mais extrêmement musicale, avec des hésitations, des arrêts... Il partait très simplement, mais on sentait parfois sous sa parole une sorte de tremblement contenu qui lui donnait un grand charme. Ce garçon frêle, tout petit dans un fauteuil, tout perdu au milieu d'un groupe, et qui, de son origine villageoise, gardait des vêtements lourdement taillés et des souliers carrés, faisait taire tout naturellement les conversations s'il élevait la voix, et rien n'était touchant, lorsqu'il avait prononcé quelques phrases, comme l'embarras qu'il semblait éprouver de retenir l'attention des autres : il se taisait presque aussitôt et se tenait là, raccrochant machinalement son lorgnon bossu, les paupières à demi baissées sur ses yeux mouillés, un sourire délicat et gêné au coin des lèvres.
Philippe ne manquait pas de malice ; mais son ironie restait sans acidité. « Seuls les maladroits sont méchants, répétait-il volontiers ; car c'est de soi, en somme, que l'on a le plus à se moquer ! »
Il parlait de lui-même avec drôlerie et s'amusait volontiers de sa propre personne. Sa petite taille surtout excitait ses plaisanteries. - « N'est-ce pas que je ferais une drôle de poupée ? Mais c'est difficile de dire maman comme il faut... » Un jour qu'il était chez un ami, cet ami s'absente un instant, puis retrouve Philippe gravement perché sur trois tabourets et fumant une longue pipe de terre. - « Tu vois, expliqua-t-il, je cherchais à savoir si c'est plus commode d'être grand pour fumer la pipe.» Cette gaieté particulière, gouailleuse, mélancolique, peut-être ingénue, beaucoup plus berrichonne en tous cas que parisienne, se retrouve abondamment dans son dernier livre, Croquignole. Croquignole a pu surprendre ceux qui aimaient dans Philippe une « manière ». Mais le danger, chez un écrivain aussi original que celui-ci, eût été précisément de se laisser aller à créer son propre poncif. Philippe venait d'y échappait. J'étais de ceux que Croquignole avais ravis non seulement par son propre agrément, mais par l'aspect inattendu de son auteur qu'il révélait. Philippe « s'augmentait » avec ce livre, qui permettait de croire que le ton d'apitoiement un peu soutenu de Bubu, du Père Perdrix et de Marie Donadieu allait s'éclairer de bonne humeur ; et de fait, les contes que Philippe donnait depuis lors aux quotidiens étaient d'une qualité tout à fait nouvelle, que l'on appréciera mieux quand ils paraîtront en volume.
Un niais se consolait de la mort soudaine de Philippe en disant : « Heureusement qu'il avait donné sa mesure ! » Ce n'est pas vrai. On ne sait jamais à quel moment un talent qui jaillit ainsi des sources profondes du peuple a donné sa mesure. Eugène Montfort rappelait ces jours-ci que le grand-père de Philippe était mendiant, et son frère sabotier. De cette origine, l'auteur de Bubu tenait des forces instinctives dont on ignore absolument la puissance. Même après six volumes publiés, nul ne pouvait deviner à coup sûr la trajectoire de son talent : la part d'inconnu restait indéterminée. Ce n'est pas seulement l'ami tendre que nous devons pleurer en lui, mais l'écrivain qui, dans notre génération, apportait peut-être avec lui le plus d'originalité féconde.
Jean VIOLLIS

Sur Livrenblog, voir Lucien Jean sur Bubu-de-Montparnasse extrait de Parmi les hommes. Une lettre de Charles-Louis Philippe.
