mercredi 14 janvier 2009

Francis POICTEVIN par Paul VERLAINE



Trouvé dans le N° 111 de décembre 1893 de la revue La Plume, sous le titre Tribune Libre :

A notre demande de communication d'un portrait, M. Francis Poictevin a répondu par la curieuse lettre ci-dessous :

4 Octobre 93. - Paris

Il faut que ce soit vous, cher monsieur Deschamps, pour que je vous communique ma peu intéressante image. Voyez-vous, à mon humble avis, notre portrait laisse plutôt s'effacer l'âme et prédominer le visible masque illusoire. Il n'y a que l'intérieur qui importe, et cela de nous se recèle en l'Ancêtre éternel ou plus simplement en Dieu.

Francis Poictevin


Dans le même numéro on trouve une chronique de Paul Verlaine sur Tout Bas, avant-dernier volume de l'auteur de Ludine, accompagnée d'un portrait par F.-A. Cazals. Après Félix Fénéon et Remy de Gourmont c'est donc Paul Verlaine qui vous convie à découvrir un auteur qui contribua grandement à ouvrir la voie au roman moderne.
TOUT BAS
par
Francis Poictevin

Francis Poictevin vient de nous donner son onzième volume et cette série qui va s'affirmant de plus en plus délicatement nous prépare pour les jours d'enfin notre temps de repos et de lectures sans arrière-pensées, de réelles et substantielles délices. Pleins de rêves et comme de nuages, de murmures parfois indécis, de chuchottements, de notes éoliennes, dirait-on, ils n'en ont pas moins tel brillant, prismatique, plutôt, cortège de menues à l'infini critiques d'art et d'idée, de tableaux jolis lâchés jusqu'à l'esquisse, mais quelle et qu'exquise ! Ou minutieux jusqu'à cet excès qu'il faut impérieusement de d'aucunes mains dont on l'attend. Et ce n'est pas, j'en suis un bon témoin, moi de lecteur empressé et lent et réitératif de l'auteur, sans un très, très méritoire et qui veut et qui doit être glorieux, en particulier après cet universel moment d'atroce effort vers on ne sait de bonne foi, trop quoi, sans, dis-je, un effort dont il sied de savoir gré à qui de droit, que nous voici à même d'aimer et d'admirer un pareil but si bien atteint.
Qu'on se reporte aux tout à fait premières oeuvres, la Robe de Moine, Ludine, et qu'on se rappelle les d'ailleurs très simples et très intéressantes affabulations de ces romans. Mais c'était tout de même des affabulations, et par l'idée qu'entraîne ce mot, si vous êtes de mon tempérament, vous regrettez avec moi l'emploi de cette forme, pour la déduction d'une en quelque sorte si impondérable, si subtile at aussi si pénétrante matière en chapitres, en phrases et en lignes formant un récit, cette chose d'un récit ! Je ne sache rien, sauf l'Iliade et quelques très rares histoires justement classiques, de plus ennuyeux, les contes de fées ou alors et surtout la Vie des Saints, pieux roman armé de toutes pièces avec les nécessaires épisodes et l'indispensable et détestable Psychologie. Bien entendu le talent est à part de ma bien inoffensive sentence et je m'incline, mais je déplore.
Le cas n'est plus tel avec Poictevin. Grâce à ce débarras qu'il a bravement procuré dans ses livres, la pensée flue pure d'un cours limpide et sinueux sous les mille ombrages fleuris, fleurant et musicaux d'une fantaisie où très souvent chante clair et grave quelque haute idée et triste bien et douce mieux encore. Les triste exquis de ses récentes oeuvres, Double, Presque, Heures, enfin Tout bas ravissent par leur comme divinatoire indication, projetant tout le long du livre un lied motive dont profite en belle et saine lumière la subtilité savante du contexte.
L'auteur affecte la plupart du temps cette allure d'un voyage un peu partout dans ses pays aimés, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, un peu de France pittoresque et Paris, fréquemment. De ce dernier site, il sait prendre les aspects vrais pour l'artiste et le poète. Des vues de Seine et dans la Seine ses aspects verts et roses et noir d'eau, des barres rouges de soleil et des ombres tendres et opaques d'îlots et de berges, des fluctuations frissonnantes ou ce que l'Anglais dénomme sweeping et ce que je traduirais, mal, par traînantes...
Son nouveau volume s'ouvre par une peinture du Rhin à Bâle que je sens admirablement ressemblante moi qui n'ai vu le fleuve, là, sanglant, qu'au pont de Kehl : « Sans qu'on se lasse de regarder ce qu'on se lasse de regarder ce qu'on ne saurait fixer, le Rhin glisse dans une reposante lueur ses ondes qui se délissent et chuchottent, ses tourbillons, ses moires... » Et la magistrale description qui commence par ceci : « Le Rhin, à Bâle, passe tel qu 'un torrent de silence et un souffle, son eau figure une chrysolithe glaceuse. On est d'ailleurs presque gêné et comme à court pour parler en langue vulgaire de ce fleuve indo-germain. Les mots Chrysochloron, goldgrün, suffisent à peine. Il faudrait une épithète de la vieille Asie... » s'achève en un tableau gracieux au possible et joli comme tant de bébés « ... qui appellent de leurs petits bras, de leur sourieuse mine s'enflant comme de vague désir, ils appellent l'infini même. Ils n'ont, leur divination confuse l'indiquerait, pas encore perdu le sixième sens intérieur ».
Et cela continue ainsi : analyses adœquates aux oeuvres, on dirait d'oeuvres anciennes, bijoux inappréciables d'avares et prodigues musées, soudains retours à de chers tristes souvenirs qu'évoque quelque « bleu soir immaculé auquel la rougeur du couchant prête une profondeur douce ». L'image si gentiment obsédante d'une petite fille, l'avenante petite bossue, mille scènes muettes, éloquentes de leur seule émotion, adorablement exprimées et cela finit à Genève, en face du Rhône déjà trop du midi français, par un retour de regret vers le Rhin : « Sur ses rives, la mémoire dure du passage miraculé, glorieusement modeste de Saint-Bernard, et cette voie d'eau et cette voix de Saint se convenaient, formidables et sages ».

Paul VERLAINE.
Lire de Remy de Gourmont le texte du Livre des Masques et les notices consacrées à Presque et Heures, sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont