mercredi 21 janvier 2009

J. RAMEAU, Le "Claudicator" de Laurent TAILHADE


Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau


Ils sont nombreux les littérateurs à servir de tête de Turcs à Laurent Tailhade, excepté Joséphin Péladan (hors-concours), Jean Rameau fut sans doute celui que le toréador à la plume envenimée a le plus souvent moqué, vilipendé, estrapadé avec délice. La notice ci-dessous nous apprend que Rameau commença, tout comme Tailhade et tant d'autres, sa carrière de poète au cercle des Hirsutes sous la houlette d'Emile Goudeau. « Claudicator » collabora souvent aux même revues que Tailhade, mais malgré leurs débuts de carrières parallèles, on constatera dans les deux exemples donné ici que, l'arrivisme de Rameau, la réussite de sa poésie académique qui « fait tressaillir » les Comtesses et « émeut » les viscères des bourgeois, feront de Rameau une des proies favorites de Tailhade.




Jean Rameau


Il y a une dizaine d'années environ, de jeunes hommes barbus et chevelus, parmi lesquels des poètes comme Emile Goudeau, Rollinat et Bouchor, des musiciens comme Marcel Legay, Fragerolles ou de Sivry, des fantaisistes comme Charles Cros, Sapek l'anti-concierge devenu fou après avoir été conseiller de préfecture, ou ce pauvre Mac-Nab, mort de misère à l'hôpital, des peintres, des écrivains, tous riches seulement de jeunesse et d'espérance, se réunissaient le vendredi soir dans l'affreux sous-sol d'un café (1), Boulevard Saint-Michel, et là, au milieu de l'infernal tapage des rires et des applaudissements, des cliquetis de verres et de soucoupes, dans la fumée des pipes qui mettait un halo d'intense brouillard autour des becs de gaz, trois ou quatre heures durant, on entendait des vers inédits et de tout à fait neuve musique.
Cette cave s'appelait le salon des Hirsutes, et c'était Goudeau, le maître ironiste, qui présidait les réunions ! Oh ! Les choses se passaient avec une correction parfaite et même une certaine solennité.
Quand un poète voulait dire des vers, un musicien s'asseoir au piano, il faisait passer son nom au président, qui, son tour venu, l'appelait et l'invitait à monter sur scène, la scène : une estrade minuscule tapissée de papier peint.
C'est là que débuta Jean Rameau.
Quand retentit pour la première fois ce nom sonore de poète, un silence étonné se fit et l'attention devint religieuse lorsque Rameau, se levant du fond de la salle où il était assis tout seul, s'avança vers la scène.
Mince, enveloppé dans un long pardessus flottant ainsi qu'une soutane, il a la démarche déhanchée par une légère claudication. De face, sous son abondante toison noire et avec sa barbe de jeune dieu, il ressemble vaguement à Jean Richepin. Même tête énergique et expressive, mais bien plus fine ; le nez aux lignes arrêtées et pures, la bouche hardiment dessinée, toute la physionomie éclairée par d'étranges yeux bleus, tantôt d'une infinie douceur, tantôt fulgurants comme des épées neuves.
La voix est aussi merveilleuse : chaude, timbrée, musicale, passant avec une étonnante souplesse des intonations les plus profondes aux éclats les plus aigus ; passionnée, grondante comme un torrent, douce comme un souffle, déchirante comme une viole d'amour ; les gestes sont larges, variés, inattendus et frappants : les vers sont amples, harmonieux, évocateurs avec des rimes nombreuses et sonores comme le bronze.
Jean Rameau obtint un véritable triomphe aux Hirsutes, et, dès le premier jour, il fut placé hors de pair, parmi les Victor Hugo, les Lamartine, les Baudelaire de l'avenir. Des légendes se répandaient sur son compte. Les uns racontaient qu'avant de venir à Paris, il avait été pâtre dans les Landes, que c'était au clair des étoiles, au bord des étangs bleus où le ciel se remiroite qu'il avait rêvé ses poèmes et pressenti sa vocation. D'autres, plus prosaïques et mieux informés, prétendaient que Jean Rameau avait été aide-pharmacien dans une officine de Mont-de-Marsan et que, renvoyé par son patron à cause de son incorrigible étourderie, il était venu à Paris, n'apportant pour tout bagage qu'une valise pleine de manuscrits et de vastes plans dans la tête !
Quoi qu'il en soit, l'admiration des Hirsutes fut de maigre profit pour le poète. Connu d'une centaine de délicats, éparpillés de Montmartre au Panthéon, il dut publier ses vers chez un éditeur qui promit peu et ne paya rien ! Et se résigna pour vivre à des besognes tout à fait incompatibles avec son tempérament : nouvelles à la main dans les journaux éphémères, prose et vers commandés par d'obscures publications.
Jean Rameau ne se laissa pas décourager. Pendant plusieurs années il supporta avec vaillance et dignité la mauvaise fortune, travaillant sans relâche, attendant, plein de foi, le jour où la renommée viendrait le trouver.
Un jour, enfin, l'occasion de se faire connaître du grand public se présenta. Le Figaro, ayant eu l'idée d'organiser un concours de poésie, Jean Rameau envoya une pièce de vers qui obtint à l'unanimité le premier prix et fut pour les éditeurs une révélation.
Très recherché dans le monde, désormais apprécié à sa juste valeur par les gens de lettres, Jean Rameau est aujourd'hui, parmi les poètes, un des jeunes sur qui l'on fonde les plus brillantes et les plus légitimes espérances.
Jean Rameau (Laurent Labaigt) est né en 1859, à Gaas (Landes). Il a publié plusieurs volumes de vers : Poèmes fantastiques, La Vie et la Mort, La Chanson des Etoiles, Nature ; et en prose, des romans et des nouvelles dont les plus connus sont : Le Satyre, Fantasmagories, Possédée d'amour, Moune, etc.


Notice extraite d'un album Mariani.

(1) Le Soleil d'Or, Place Saint-Michel. Les Hirsutes tinrent séance là, d'octobre 1881 à avril 1883 environ.


Ballade Parnasienne
En faveur de Monsieur Jean Labète dit Rameau



Et pour comble d'horreur, les animaux parlèrent.
L'abbé Delille.



Choeur déchaînés sur l'Oréas neigeuse,
Faune velu, Thyade aux jeunes flancs,
Vous qui menez la cordace orageuse
De l'antre humide aux pics étincelants
Et qui, le soir, par les taillis hurlants,
Crucifiez de vos belles morsures
La chair du faon et des louves, peu sûres
Bacchantes, je chanterai sous l'ormeau
Notre Rameau franc de toutes luxures :
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.

Rameau n'a point la mine avantageuse
Qu'aux seuls gandins prêtent les bons merlans.
Hispide, avec une boule rageuse,
Il « va-t-en-ville » exhiber ses talents
Et naqueter pourboire, en gants blancs.
Doux locatis, il hume les rinçures
Du faux moët, des bavaroises sures
Et des orgeats où trempe un chalumeau.
Quelque blanc d'oeuf a verni ses chaussures,
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.

Muse des bois, sonore Voyageuse,
Oncques n'ouïs ce Rameau plein d'élans
Crier d'amour quand fleurit Beltégeuze.
Mais comme il a votre âme, goëlands (1),
Son voeu chérit les animaux bêlants :
Enfantelets, porcelets, moutons, ures.
Tel palabrait, en dépit des censures,
L'engastrimythe Ursus avec Homo :
Tel, ô Bourgeois, il émeut vos fressures :
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.


Envoi


Prince au bouclier d'or, qui nous assures
Contre l'ennui fauteur d'âpres blessures,
Que Péladan parle du roi Schlémo,
Qu' Ohnet soit lu dans les « Poids et Mesures »,
Le meilleur veau, c'est encor Jean Rameau.

(1) Telle est, à ce qu'il prétend, l'âme ordinaire de M. Paul Bourget, auquel nous sommes heureux de restituer sa belle expression. Cela dépasse fort, à ce qu'il nous semble, Maurice Barrès et fait deviner presque M. Pierre Loti – L. T.


Laurent Tailhade.


Publié dans le Mercure de France N° 34 octobre 1892 sous le titre Ballade Parnasienne en faveur de M. Jean Rameau. La note sur Bourget et son âme ne figure pas dans le recueil Poèmes Aristophanesques (1904), volume reprenant Au Pays du mufle, A Travers les groins, Dix-huit ballades familières pour exaspérer le mufle, Quelques variations pour déplaire à force gens.



Chorège


A Monsieur Jean Rameau,

Littérateur français.


« La dernière fois que je la vis, ce fut, si je ne me trompe, chez une comtesse de la rue Saint-Honoré, et l'on raconte qu'une autre comtesse qui demeure dans les environs de la gare Saint-Lazare, et très suspecte de bas-bleuisme, hélas ! Le comptait parmi ses fidèles. »
Des oeuvres complètes de M. Jean Rameau.
Lettre à l'Echo de Paris du 10 mars 1891.



Claudicator ayant découvert qu'il existe
Des comtesses ailleurs qu'aux romans de Balzac,
A chaussé des gants paille et revêtu le frac :
On le prendrait, tant il est beau, pour un dentiste.

Jadis potard, expert à triturer les bols,
Il rêvait, dédaignant le nom d'apothicaire,
A des in-folios connus d'Upsal au Caire.
Et ses dormirs furent hantés par les Kobolds.

Maintenant, l'oeil féroce et la bouche crispée,
Il récite devant l'indulgence attroupée
Des vieilles dames aux appas gélatineux :

Et, surprenant effet des rimes qu'il accole,
Nonobstant la rigueur des corsets et des noeuds,
Sa voix fait tressaillir tous ces baquets de colle.


Laurent Tailhade


A Travers les groins



Ce billet est le 300e publié sur Livrenblog.

Laurent Tailhade sur Livrenblog : Laurent Tailhade par Alcide Guérin. Laurent Tailhade et La France. Préface de Laurent Tailhade aux Oeuvres poétiques complètes d'Edouard Dubus. Cynthia 3000 réédite Au pays du mufle de Laurent Tailhade. Laurent Tailhade : Portraits du Prochain Siècle. Oscar Méténier par Laurent Tailhade.



3 commentaires:

GH a dit…

Dans le Colloque sentimental de Fagus que nous republions après le Mufle, on perçoit une influence de Tailhade (quelquefois clairement exprimée); peut-être jusqu'en ce même acharnement sur Rameau :


XXIV
Si j'étais le Gouvernement, [...]
Ferais faire amende honorable
Aux lettre', en chemise et cul nu,
A Rameau, poète exécrable :
Après quoi il serait pendu [...]

LVIII
Mignonne, allons voir [...]
Si Rameau le Zophodordide
Boîte toujours comme son vers [...]

XCIX
Que feras-tu ce soir, pauvre âne solitaire,
Que feras-tu, Rameau, rimailleur sans esprit,
A la très belle, à la très bonne, à la très chère
Littérature où rien jamais tu n'as compris ? [...]

CXI
- Rameau ne t'a rien fait ! - Comment rien ? et ses vers ?
- Les as-tu entendus ? - Hélas ! dits par lui même !
- Eh bien ? - Comme ses pieds ! - Et déclamés ? - De même ! [...]

Raoul Ponchon a dit…

Notre ami Raoul s'est également occupé de son cas lors de la parution en 1891 de son recueil
LA NATURE :
http://raoulponchon.blogspot.com/2007/09/blog-post_8408.html
bonne réception

Bruno

zeb a dit…

Pauvre Rameau ! il ne suffisait donc pas de Tailhade... Merci à Grégory et Bruno pour ces informations.
Voici le lien direct pour l'éreintement de Ponchon.