mardi 15 décembre 2009

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.










Félix Fénéon devint, de 1906 au début des années trente, directeur artistique de la galerie Bernheim-Jeune. Il rédigea le Bulletin de la Vie Artistique édité par la galerie à partir de 1919. Les autres collaborateurs de la revue étaient, Guillaume Janneau, Tabarant, Pascal Forthuny ou André Marty.



La question des "correspondances" entre les sons, les parfums, les couleurs et les mots, avec Baudelaire puis Rimbaud, avec la génération symboliste, René Ghil (1), Paul-Napoléon Roinard (2), et jusqu'à l'après première guerre mondiale et le milieux des années 20, fera débat. Les poètes ne sont pas seuls à utiliser ou explorer le domaine de la synesthésie (3), les peintres modernes et plus particulièrement les pionniers de l'abstraction, ou les musiciens ont eux aussi "harmonisés" leurs couleurs ou "colorés" leurs notes. Je donne aujourd'hui un article de Guillaume Janneau, qui fait suite à une enquête de Louis Vauxcelles sur le sujet publiée dans L'Eclair.


CORRESPONDANCES
par Guillaume Janneau,
Bulletin de la Vie Artistique, 15 septembre 1924.


Baudelaire a trouvé le mot ; il en a défini le sens par le vers fameux, justement fameux :

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il n'a pas dit : se confondent. Mais d'autres les ont, depuis, confondus. De l'identité de choses différentes, la poésie contemporaine a fait système esthétique. C'est là sa conquête, son acquisition, sa trouvaille, comme en témoigne l'intéressante enquête menée, dans l'Eclair, par notre brillant confrère M. Louis Vauxcelles.
Lui-même croit-il bienà la réalité de ces « correspondances » ? M. louis Vauxcelles est un esprit aigu, prompt, mobile. La sensibilité qu'il a reçue des dieux favorables dirige les opérations de sa pensée. Ses émotions déterminent ses convictions : mais comme il joint le savoir au goût, c'est toujours à bon droit qu'il est ému. M. Louis Vauxcelles est un tempérament d'artiste en même temps qu'un artiste du verbe : sa langue est une palette. En écrivant il peint, et se peint. C'est le poète su sensualisme artistique et de la critique sensualiste.
Visiblement il se plaît à énumérer les « correspondances » qu'ont notées certains raffinés : celles des sons avec les couleurs, que distinguait Rimbaud,
(A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu) ;
celles des sons avec les parfums, qu'a saisies Mme de Noailles,
(O mon jardin divin, j'écoute tes parfums) ;
celles des saveurs avec les sons, que précisait Huysmans, (« l'orgue de bouche » de des Esseintes) ; celles des couleurs et des parfums, qu'a discernées, une fois, Coppée,
(Quelque chose comme une odeur qui serait blonde).
Qui ne sent, en effet, l'ingéniosité, mieux : la finesse et la rareté de ces rapports ? Ils sont, d'ailleurs, pour effarer l'ombre de Voltaire, mais non pas celle de Racine.
Aucun poète, il est vrai, ne se fût, vers 1850, permis d'écrire ainsi. Vers 1850, les parfums n'émettaient point de sons et les couleurs étaient muettes. Nous avons changé tout cela. Le peintre donne à son coloris du « ton » et le musicien de la « couleur » à son orchestration. Proprement, cela ne veut rien dire, mais chacun en saisit le sens et, en matière de langage, cela suffit. Les mots n'ont pas seulement une acceptation littérale ; ils possèdent encore un pouvoir évocatif. Comme toutes les images, ils provoquent des associations. Si nous consentons à prêter, avec le poète, les propriétés d'un certain sens à l'autre sens, nous comprenons bien qu'il n'y a là qu'analogie de choses et non confusion de mots.
Rimbaud ne voyait pas l'I rouge ; mais le son de la voyelle provoquait en son esprit une sensation qui lui paraissait comparable à celle qu'il recevait de la couleur rouge. Rimbaud, Coppée, Mme de Noailles, Huysmans n'ont rien fait là que parler par ellipses : résumant hardiment tout le raisonnement intermédiaire ; et l'ellipse est la plus énigmatique des figures de style. Toutefois fixent-ils ainsi les «correspondances» dont parle M. Louis Vauxcelles ?
« Que Jean Cocteau, lui répond très finement M. Roland Manuel, le musicien, que Jean Cocteau compare Ravel à Bonnard, voilà qui me renseigne davantage sur Cocteau que sur Ravel ou Bonnard. » En effet, de telles affinités ne sont pas de l'ordre positif. Elles n'existent que pour – et peut-être par l'homme qui les sent, ou qui les imagine, et qui les note. En fait, elles échappent à l'analyse. Il serait très difficile de les définir. Sans doute, chaque époque a son esprit particulier, mais il s'agit là d'autre chose que des correspondances des arts. A la vérité, il advient qu'il y ait, entre certains artistes, de véritables affinités : encore est-il bien dangereux d'essayer d'en définir la nature ; mais non point des « correspondances » entre les arts : leurs moyens particuliers conditionnent ceux-ci d'une manière presque absolue.
Ce sont les hommes de lettres qui s'intéressent à ces problèmes, étant en possession de noter des analogies entre les sensations. En effet, l'art d'écrire n'est point soumis aux lois d'une technique : il consiste à traduire avec force des conceptions claires. Les lettres ne parlent pas aux sens, mais à l'esprit. Elles provoquent l'opération psychologique inverse. Il est vrai qu'une certaine école accorde à la musicalité des mots une vertu propre, indépendante du sens : peut-être ses oeuvres seraient-elles exquises, chantées sur le mirliton, mais à coup sûr elles ne sont point lisibles. Il ne faut pas outrepasser les possibilités de l'art qu'on pratique. Les rapports que peuvent avoir entre eux les arts sont uniquement l'effet des associations d'idées ; ils n'existent pas en eux, mais en nous ; aussi bien ne sont-ils perceptibles qu'à peu d'individus, et d'une manière variable.
Puisque les plus subtils les perçoivent, reconnaissons-leur une réalité. Croyons, avec Baudelaire et M. Louis Vauxcelles, que les parfums répondent aux couleurs et les couleurs aux sons : mais non point que l'art d'assembler les couleurs « en un certain ordre » réponde à l'art d'assembler harmonieusement les sons. Baudelaire a noté là le phénomène d'ordre psychologique. Mais il n'a pas confondu la sensation avec son excitant. De nouveaux venus tombent dans cette confusion, et s'en émerveillent. Mais s'ils ne s'admiraient eux-mêmes, qui diantre les admirerait ?

Guillaume Janneau

(1) Dans le premier numéro d'une revue nouvelle, Yassassin, Julien Nicaise-Besanger, se penche sur le cas de René Ghil, le synesthète scientifique.

(2) Les Miroirs, Paul-Napoléon Roinard, Chercheur d'Impossible (1re partie), (2me partie), (3me partie).

(3) Voir les articles sur Albert Cozanet-Jean d'Udine sur Livrenblog : Albert Cozanet - Jean d'Udine. Les Rythmes et les couleurs. Jean d'Udine : L'Art et le geste 1910. Jean d'Udine vu par Pierre de Lanux.

Adolphe Tabarant sur Livrenblog : Adolphe Tabarant : Tailhade. Lemonnier. Loti.

Félix Fénéon sur Livrenblog :
Francis Poictevin par Félix Fénéon et Remy de Gourmont. Félix Fénéon par Armand Charpentier. et... un peu partout



Edouard TOULOUSE préfacé par Antonin ARTAUD


En 1920, Antonin Artaud est confié par ses parents à l'asile de Villejuif, dont le chef de service est le docteur Toulouse.
Edouard Toulouse (1865-1947), en 1895, alors qu'il était chef de clinique des Maladies mentales de la Facultée de médecine de Paris, médecin de l'Asile Sainte-Anne, avait réalisé une série d'enquêtes sur la supérioté intellectuelle. Les résultats de son enquête sur Emile Zola avait été publié en 1896 par la Société d'Editions Scientifiques (1). Si les travaux du docteur Toulouse étaient publiés dans les revues savantes, son goût pour la vulgarisation, sa volonté de faire connaitre au plus grand nombre ses théories hygiénistes, l'ont amenés à publier dans les revues et journaux grands publics. Depuis 1912, Toulouse dirige la revue Demain (2), Antonin Artaud collaborera à cette revue avec 7 textes ou poèmes entre 1920 et 1921. Il rassemblera et préfacera des textes de Toulouse pour une anthologie, publiée en 1923 aux Editions du "Progrès civique". Mais l'intention d'Artaud, alors inconnu, n'était pas que son nom apparaisse sur ce volume, il écrit au Docteur Toulouse : « Je n'ai en vue en vous demandant de laisser mon nom dans l'ombre, à propos de votre livre, et de ne pas signer la préface que l'intérêt même de ce livre. Le docteur Toulouse ne peut-être présenté par un inconnu. ». Aujourd'hui si le livre est encore recherché, c'est sans doute plus pour Antonin Artaud que pour les textes d'Edouard Toulouse.

(1) Zola mis en fiches. Edouard Toulouse.

(2) Demain. Efforts de pensée et de vie meilleures. Organe d'hygiène intégrale, pour la conduite de la vie intellectuelle, morale et physique.

Voir : Edouard Toulouse, Antonin Artaud et la revue Demain par Bernard Baillaud, en annexe à Artaud en revues sous la direction de Olivier Penot-Lacasagne, Melusine, L'Age d'Homme. 2005.

dimanche 13 décembre 2009

LIBRAIRIE FAUSTROLL 2 Catalogues



Depuis juin 2009 deux catalogues déjà pour la Librairie Faustroll, dont l'enseigne n'est pas trompeuse. Christophe Champion amateur de 'pataphysique, à l'occasion du cinquantenaire de la disparition de Boris Vian, lui consacra son premier catalogue, le deuxième, décembre 2009, offre un large choix en littérature, photographie et beaux-arts.


De son premier livre, Vercoquin et plancton (4 éditions proposées), aux chroniques et essais, toutes les activités, toutes les passions de Boris Vian sont représentées dans ce catalogue.
Le romancier, bien sûr, avec L'écume des jours - 2 E.O., 1 E.O avec mention, et 2 rééditions -, L'herbe rouge, - l'E.O et l'édition en poche -, L'arrache coeur - une splendide E.O. sur vélin, dans une reliure au décor d'électrocardiogramme, 2 S.P. de la même 1ère édition l'une avec envoi à Marcel Arland, l'autre ornée d'un envoi amical à Paul Guth, 1 une troisième séche de toutes traces d'encre, 1 édition anglaise, 1 réédition -.
Pour la période Vernon Sullivan et ses parodies de romans noirs américains, E.O et édition illustrée par Jean Boullet de J'irais cracher sur vos tombes, la plus part des éditions du Scorpion et les inédits chez Christian Bourgois.
Avec Cantilènes en gelée - Une E.O. 1 des 10 hors commerce, illustrée par Christiane Alanore et les poèmes reproduits en fac-similé, une autre sur papier courant, le numéro spécial d'Oblique -, Je voudrais pas crever - Bourgois et Pauvert - et Barnum's digest - E.O. illustrée par Jean Boullet - le Boris Vian poète n'est pas oublié.
Avec 24 numéros sont présentes les pièces de théâtre et les traductions du joueur de trompinette. Suit une rubrique Pataphysique où l'on trouve, entre autres, deux séries complètes des Cahiers du Collège de 'Pataphysique, et la série complète des Dossiers du même Collège.
On connaît l'importance de la musique et notamment du jazz dans la vie de Boris Vian, on trouvera donc les 134 premiers numéros de Jazz Hot, avec l'intégralité des textes publiés dans la revue du vivant de Vian, des numéros de Jazz News, les Chroniques de Jazz - Pauvert, 1986 - Une partition originale pour une chanson de Léo Campion, un programme dédicacé des 3 Baudets, des partitions, l'E.O. d'En avant la zizique, des recueils, témoignent de la forte trace laissé par Vian dans le domaine de la chanson.
Suivent des textes parus en revues, des études, revues et articles consacrée à l'éclectique talent de Vian. Pour terminer ce superbe catalogue, deux photographies, l'une avec Juliette Gréco au Club Saint Germain, par Georges Dudognon, l'autre prise par Jean Weber lors du banquet d'allégeance du Baron Mollet à l'Epi d'Or.


Une surprise de taille dans ce deuxième catalogue, un manuscrit de Gabriel de Lautrec (1), surprise car le Prince des humoristes, auteur des extraordinaires Poèmes en Prose, n'a pas plus souvent les honneurs des catalogues de libraires d'anciens que des rayonnages des libraires de neufs. Ce manuscrit est celui de "La définition de l'humour" essai figurant en tête de la traduction de Lautrec des Contes choisis de Mark Twain, publiée en 1900 au Mercure de France.
La Librairie Faustroll devait se pencher sur la liste des Livres Pairs figurant dans la bibliothèque du Docteur, et faire un choix parmi les 27 titres la constituant - Enluminures de Max Elskamp, E.O. sur Hollande, E.O. d'Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck, Vers et Prose de Mallarmé, 2 E.O. d'Ubu Roi dont une avec envoi à Francis Viélé-Griffin !!, E.O. des Illuminations d'Arthur Rimbaud !! -
D'Alfred Jarry on trouvera 17 numéros dont un Messaline sur Hollande, et en collaboration avec Gourmont, trois numéros de L'Ymagier. De et sur Gourmont, Merlette, Le Fantôme sur Hollande, et 12 autres numéros. On trouvera encore 37 volumes de Raymond Queneau, L'Ecornifleur de Jules Renard illustré par Charles Huard (l'un des 15 sur Japon), 2 exemplaires de l'E.O. sur Japon de Locus Solus de Raymond Roussel (2) dont un avec envoi à Edmond Sée, et... mais je m'arrête là, demandez donc à recevoir ce catalogue de 476 numéros dont je n'ai donné ici qu'un court aperçu.


Librairie Faustroll
Christophe Champion
22, rue du Delta
75009 Paris
Tél : 06 67 17 08 42.
Vente par correspondance et sur rendez-vous

(2) Raymond Roussel sur Livrenblog : Raymond Roussel au théâtre. Le scandale de Locus Solus

Alfred Jarry sur Livrenblog : Les Jours et les Nuits d'Alfred Jarry par Emile Straus. Alfred Jarry : Premières publications. Messaline : Jarry - Dumont - Casanova - Champsaur. Ubu Roi par Martine et Papyrus. Alfred Jarry et Le Théâtre des Pantins. L'Almanach du Père Ubu par Martine. "Vive la France !" Le Théâtre des Pantins censuré. Le Père Ubu dans La Critique.



vendredi 11 décembre 2009

Jean AJALBERT par Rodolphe DARZENS




Rodolphe Darzens rédigea les deux volumes du Théâtre Libre illustré (1889-1891), recueil de brochures présentant les pièces jouées au théâtre fondé par André Antoine. En présentant son ami Jean Ajalbert il rappelle leur amitié datant du Lycée Condorcet (Fontanes jusqu'en 1883), les publications de jeunesse d'Ajalbert sous le peudonyme d'Hugues Marcy, leurs collaborations aux jeunes revues, leurs amis communs disparus, Charles de Tombeur, Fernand Icres et Ephraïm Mikaël. Darzens révèle posséder un manuscrit d'Ajalbert de quatre cent cinquante vers inédits ce qui ferait de l'auteur de Femmes et Paysages, un poète plus prolixe que sa production publiée ne laissait supposer.


Jean Ajalbert


Biographie littéraire



A l'âge que nous avons chacun, Jean Ajalbert et moi – l'un plus vieux que l'autre à peine de deux ans et si jeunes encore, puisque Jean Ajalbert, est né à Clichy en 1863, - quel étonnement de jeter un regard en arrière, après chaque nouvelle étape, et de s'apercevoir du chemin parcouru, déjà !
Ainsi il y a bientôt dix ans que nous suivons tous deux, non la même route, mais deux voies parallèles, de sorte que jamais nous ne nous sommes perdus de vue : et combien de fois, dans cette marche, vers un mystérieux inconnu, un soir de halte avons-nous mêlé nos souvenirs et rappelé le passé, en unissant nos espoir en l'avenir ?
L'Avenir ! L'inacessessible but... que nous voyons toujours à l'horizon tel qu'un mirage qui sans cesse se recule ; ce but que quelques-uns d'entre les camarades avec lesquels nous avons débuté au voyage n'ont même pas entr'aperçu ! N'est-ce pas ? C'est d'abord ce coeur si franc, Charles de Tombeur qui nous quittait ; un peu plus loin Fernand Icres, plus récemment Ephraïm Mikaël... d'autres encore.
Ces trois noms, comme il marquent bien trois époques de notre existence commune.
Tout d'abord, le Lycée Condorcet, et les premiers vers, au sortir des classes. Dois-je révéler le pseudonyme sous lequel Jean Ajalbert publia ces Juvenilia ? Il signait Hugues Marcy : et j'ai là, sous la main, un énorme recueil de prose et de poésie de cinq cent douze pages qui eut pour titre « La Ruche » (Oh ! Les sociétés littéraires d'antan :) où je trouve sous ce nom deux petits poèmes, Hivernale et ... Banlieue. C'était en 1883 : et le romancier futur d'En Amour silhouettait déjà en des vers d'une allure primesautière, les

Imbéciles qui savent être heureux,

dont il a si souvent depuis fait les sujets de son ironique observation. Et je possède de lui un curieux manuscrit datant de cette époque A travers Paris, quatre cent cinquante vers, absolument inédits.
Il avait à peine vingt ans alors et je me rappelle exactement l'impression qu'il me fit la première fois que je le vis. Je m'en souviens d'autant mieux que je la notai et que je viens de retrouver cette note en un tas d'anciennes écritures, au fond d'un tiroir qui supplée à ma mémoire.
La voici : « ... un bon visage, large, avec des lèvres sensuelles, des yeux allumés : il n'a ni barbe ni moustache, mais porte les cheveux châtain clairs un peu longs et très emmêlés ; il est court, bien campé ; un air d'insouciance que trahissent son élocution facile et sa vois où perce toujours une légère note malicieuse. En résumé, un peu la tournure d'un Courbet, mais d'un Courbet très jeune qui serait glabre et poète.
Oui, Jean Ajalbert était bien ainsi, à cette époque où il piochait dur en préparant son baccalauréat, et aux curieux de savoir l'opiniâtreté avec laquelle l'enfant qu'il était encore poursuivait ses études, je conseille de lire ce court roman, Le P'tit à plus d'un autre titre intéressant d'ailleurs, et qui en son genre, est, à mon avis, un fin chef-d'oeuvre.
Les premiers examens passés, ce fut l'Ecole de droit (Jean Ajalbert est actuellement avocat à la Cour d'appel de Paris), plus de liberté par conséquent, et alors d'assidues collaborations à un journal de Bruxelles, I'Etudiant et à une revue, belge également, dont la collection, fort rare, sera sûrement recherchée, si elle ne l'est déjà, La Basoche. Charles de Tombeur, mort à vingt-deux ans avait fondé ces deux publications et les dirigeait. Ce fut le point de départ de nos relations avec Mooris Maeterlinck, avec Charles van Lerberghe, avec Grégoire le Roy, ces poètes originaux, que ne nous a pas révélés M. Octave Mirbeau, relations que nous avons conservées toutes cordiales jusqu'aujourd'hui.


Cependant, à Paris, Jean Ajalbert publiait des vers un peu partout, principalement à la Jeune France où j'étais secrétaire de la rédaction, et présidait entre temps la Conférence Ortolan dont furent aussi Pierre Baudin, conseiller municipal de Paris, Raiberti le jeune député de Nice, M. Paul Bénard et bien d'autres que nous retrouvons à chaque détour de la route de la vie, et que nous saluons de loin.

A ce moment Jean Ajalbert recueillit ses premières poésies sous le titre de Sur le vif (vers impressionnistes), et Robert Caze dont la chère mémoire nous est toujours présente ainsi que la mort tragique, en écrivit la préface. Une chanson, parmi d'autres pièces curieuses mais trop longues pour être citées :

Au temps des fatigants labours,
Les vieilles restent dans les bourgs,
Tricotant ou filant la laine;
Et les filles — sabots aux mains —
Courent pieds nus, par les chemins
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

Le Breton gagne un pain amer,
Aux aventures de la mer
Parfois belle et parfois vilaine,
Habitant des flots incertains
Qui battent les récifs hautains
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

D'autres, semant le sarrasin,
Laboureurs du hameau voisin,
A la très sainte Madeleine
Ont dit un bout de chapelet.
Le flot monte sur le galet
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine.

La mer commence à se gonfler.
C'est le gros temps qui va souffler,
Toute la nuit, sans perdre haleine ;
On n'entendra pas les refrains
Qu'au retour chantent les marins
Dans le pays d'ille-et-Vilaine.

Pourtant, se laissant caresser
Par Pierre, sans peur de casser
A son corset une baleine,
Yvonne, les jambes en l'air,
Se signe quand passe un éclair
Dans le pays d'Ille-et-Vilaine. [1]

Entre temps Jean Ajalbert publiait à la Pléiade, une revue éphémère que j'avais fondée avec Ephraïm Mikhaël, avec Pierre Quillard, avec Mooris Maeterlinck et d'autres amis d'alors, ses premiers essais de rythmes nouveaux : car dès lors, dédaigneux à la fois des écoles et des sentiers déjà tracés, il s'enfonce brutalement à travers les halliers de la forêt poétique, sanglier un peu, singulier surtout.

Il s'acharne avec l'âpre patience qui caractérise sa race — il est originaire des montagnes du Centre — à acquérir une personnelle originalité, et cela sans avoir recours à de charlatanesques et absurdes phraséologies. Les lauriers décadents ne l'empêchent pas de dormir (il a protesté maintes fois et avec raison contre cette épithète) voire mène de ronfler sans doute, en faisant de doux rêves, et bien souvent, les yeux clos et la bouche ouverte, il a dû rire en lui-même à cette époque « des poètes qui ont tout de même fait un beau vers » ainsi qu'il l'affirmait malicieusement.

Il était alors secrétaire de la rédaction de la Revue Indépendante, de celle qu'avait fondée et dirigée Edouard Dujardin (et qui depuis de chute en chute...) et il publiait coup sur coup deux albums de vers, Paysages de Femmes, Sur les Talus, tous deux pleins d'exquises choses.

Sur les Talus, c'est l'histoire d'une liaison, dont le poète retrace ingénieusement toutes les phases en des vers toujours pittoresques et précis, soit qu'ils décrivent un paysage, soit qu'ils notent un sentiment. Et, tenez, c'est Elle qui vient :


Voici qu'elle arrive par les glaci

En corsage et en toque cramoisis

Dans la robe ondulante et qui froufroute.
.........................................................

Ses cheveux qui s'ébouriffent un peu

Dissolvent de l'or en son regard bleu.

Et maintenant, à travers des rythmes aussi divers que les sentiments qu'ils expriment, se déroule le récit de cet amour, — un entre tous ! — depuis la rencontre première, les aveux, la chute... jusqu'à la finale lassitude. Alors la rupture : mais comment dire — oh la jolie gaucherie de ce vers ! —

Qu'on ne pourra plus se revoir ?

Car on craint une scène, et pour se déterminer à l'adieu, on use de ces petits moyens objectifs et naïfs qu'inventent les enfants et les amoureux :

Je me donne du temps jusqu'au rond-point, là-bas,

Là-bas, où d'habitude elle ma quitte, en sorte

Qu'à ce moment l'émotion sera moins forte.

Et je me promets que je ne faiblirai pas !


Hélas on faiblit toujours. Seulement la lassitude d'aimer est réciproque, et comme Il se décide pas à parler, c'est Elle qui le fait :

Je ne suis pas sûre aujourd'hui d'un rendez-vous,

Mais je récrirai...


Elle me dit cela comme une bagatelle !


« Elle me dit cela comme une bagatelle ! » C'est fini : ils se quittent, sachant bien qu'ils ne se reverront plus, certaine, elle, de ne pas écrire ; persuadé lui, que la lettre promise ne lui parviendra pas.

J'ai pris plaisir a exposer, aussi succinctement que possible d'ailleurs, le sujet de ce conte en vers, par la raison qu'il donne bien la note caractéristique de la poésie de Jean Ajalbert, et parce que tout récemment le poète l'a reprise, après avoir paru l'abandonner quelque temps, au cours de ses actives collaborations au supplément littéraire du Figaro, à la Revue d'Aujourd'hui (qui eut laprimeur de ce curieux roman En Amour et plus récemment au Gil Blas.

Deux volumes, malgré cela, vont paraître chez Tresse et Stock : l'un, des nouvelles, Les Amours de Banlieue, l'autre, réunissant toutes ses poésies, éditées ou inédites, Femmes et Paysages. En même temps la maison E. Dentu annonce de lui Complice (dans la collection Félicien Rops) et un livre sur l'Auvergne. Car Jean Ajalbert est un voyageur intrépide : il passe dix mois de l'année à la campagne, au Cantal ou en Bretagne, en Alsace ou en Suisse, travaillant sans cesse, par monts et par vaux. Peu lui chaut, l'opinion des uns ou des autres : il tient à l'estime littéraire d'écrivains tels qu'Edmond de Goncourt, Emile Zola et Alphonse Daudet ; à l'amitié de quelques camarades d'enfance, et se soucie du reste moins que d'une guigne ; lisez plutôt ces ligues qu'il m'adresse au sujet de la pièce qu'il a tirée du roman La Fille Elisa :


Merci, mon excellent ami ; dès longtemps d'ailleurs je sais qu'en ta main loyale je puis mettre la mienne. Et en songeant tous deux à notre fraternité jamais démentie, que nous importent, n'est-ce pas, les injures et les haines, les calomnies et les insultes, de ceux qui, par exemple, ont besoin de mendier des certificats de moralité ?

Ayons donc, pour ces gens-là, l'indifférence sceptique dont fait profession envers eux, un homme de talent et d'esprit, M. Alphonse Daudet.




[1] Cette "Chanson d'Ille-et-Vilaine", parue dans Le Parnasse - Organe des concours littéraires (n° 82, 16 juillet 1884, p. 3). Le poème parut, retravaillé, une nouvelle fois dans L'Artiste de décembre 1886, sous le titre "Paysage breton", avant d'être recueilli dans Femmes et Paysages (Tresse & Stock, Paris, 1891), avec d'autres variantes, sous le simple titre de "Chanson". Je retrouve la copie d'une lettre d'Ajalbert, datée du 23 mai 1939 de Vic sur Cère, à un destinataire inconnu, qui lui demande des renseignements sur ce poème :
« Cher Monsieur,
Loin de mes livre, je ne peux bien vous renseigner... Ces vers - de jeunesse - ont bien l'air de faire parti de la fière Chanson d'Ille et Vilaine. Par d'autres temps, nous pourrons nous rencontrer, - et devant l'exemplaire - je serais plus affirmatif.
Mais en fait cette chanson doit figurer dans mes Poésies (!) complètes / Femmes et Paysages / que vous trouverais sans doute à la Bibli. Nationale. J'ai le volume mais à Paris. Nous éluciderons quand les temps le permettront...»

Voir sur Les Féeries Intérieures : La petite anthologie magnifique : poèmes de Jehan Ajalbert, Ephraïm Mikhaël et Jules Méry.

Rodolphe Darzens (1865-1938) : Poète, lutteur, marchand de bicyclettes, coureur automobile, secrétaire du Théâtre Antoine, directeur de théâtre, traducteur d'Ibsen, amateur de duel, il restera comme l'éditeur d'oeuvres inédites de Rimbaud en 1891 (Le Reliquaire) et comme le premier à avoir mené des recherches sur « l'homme aux semelles de vent », recherches dont la famille Rimbaud empêcha la publication.

Il est l'auteur de La Nuit, poésie (Jouve, 1885) - Le Psautier de l'amie, poésie - Pages en prose (Moscou, impr. de F. F. Aeby, 1887) - Strophes artificielles (Lemerre, 1888) - L'Amante du Christ, scène évangélique, avec frontispice de Félicien Rops (Lemerre, 1888 - Réd. Charpentier & Fasquelle, 1900) - Les Egyptiennes, Les Sénégalaises, plaquettes sous couvertures illustrées par Jules Chéret, aquarelles et dessins de Lucien Métivet (Plon) - Nuits à Paris illustrés de 100 croquis par Willette (E. Dentu 1889, réed. Viviane Hamy 2000) - Poèmes d'amour (1895) - Hukko Till, frontispice par Chéret (E. Dentu, 1891) - Scénario. Cartes postales... "Lorenza", ballet en 3 tableaux, musique de M. Frank Alfano (Sceaux : impr. de E. Charaire, 1901) - Amour de clown (P. Lamm, 1902) - Traduction : Les Revenants d'Henrik Ibsen (Tresse et Stock, 1890) - Préface au Reliquaire d'Arthur Rimbaud (L. Genonceaux, 1891).

Sur Darzens voir de Jean-Jacques Lefrère : Les Saisons littéraires de Rodolphe Darzens chez Fayard.

Sur le groupe de Fontanes, la Pléiade, la Basoche, la Jeune France, voir sur Livrenblog : Les Décadents par Ephraïm Mikhaël. Grégoire Le Roy par Pierre Quillard.







jeudi 10 décembre 2009

AMER, REVUE FINISSANTE, N° 3


L'éclectique sommaire de la revue finissante, devrait nécessairement vous inciter à lire Amer, qui en est à sa troisième livraison.

Idées :

Je vous salue de tout coeur, par Élisée Reclus

Intervention :

Fibrillation littéraire, par Ian Geai
Félix Fénéon dans le Roman d'un singe, par Bruno Leclercq
Paul Adam, "anarchiste", par Bruno Leclercq
Le sort de Camille, par Eric Dussert
Le sexe du coeur, par Anne Berger

Poème :

Ballade de la peine, par Charles Péguy

Nouvelles :

La maladie de coeur, par Princesse Sapho
Les laborieux, par Han Ryner
La littérature des assassins, par Maurice Beaubourg
Espèce d'ordure, par Lolita M'Gouni

Port folio :

A coeur ouvert

Entretien :

Les Briseurs de formules, avec Caroline Granier
Le Coeur flamboyant, avec Claude Louis-Combet
Coeur de Bouddha, avec Thaï-Luc
Le tableau de Paris, avec Sao-Maï

Correspondance :

A coeur perdu, lettres de guerre

Actualités :

La revue des revues
Lectures
Chapardage
Electrocardiogramme
Maisons amies
Sur la toile
Dernière minute



On commande Amer, à l'adresse postale suivante : Amer, porte cochère bleue, 82 rue Colbert, 59000 Lille.

On prend des nouvelles de la revue et des éditions ici : Les Âmes d'Atala.

A paraître :


Remy de GOURMONT : HISTOIRES HETEROCLITES
sortie prévue le 30 décembre 2009




Edité par les Ames d’Atala : Histoires hétéroclites, suivi du Destructeur . Ces textes de Remy de Gourmont, réunis par Ch. Buat & M. Lugan, — et postfacés par ce dernier, — ont pour commun d’avoir connu une édition pré-originale, journal ou revue, et de n’avoir jamais été, — à quelques exceptions près, — recueillis par la suite. L’ordre suivi est chronologique, sauf pour sept textes révélés être les chapitres d’un roman inédit, — et incomplet : le Destructeur


Un grand merci à Ian Geay.



Henry GEOFFROY GESTES ET PROFILS





Henry GEOFFROY : GESTES ET PROFILS. Précédé d'une étude par Urbain GOHIER.
Charles Davis éd., 1906, in-8, cartonnage demi-toile grège, illustrations pleine page. Tirage sur papier vergé, limité à 500 exemplaires.



Portraits pleine page en noir par Geoffroy de :


le président Fallières, Urbain Gohier, Jaurès, Gustave Hervé, Clemenceau, Colette, Caroline Otero, Mme Catulle Mendès, Cléo de Mérode, Maurice de Féraudy, Lucien Guitry, Bartet, Yvette Guilbert, Boni de Castellane, Paul Hervieu, Victorien Sardou, le préfet Lépine, Rochefort, Ribot, Baron de Zuylen de Nyevelt, Marquis de Dion, la comtesse de Noailles, Maurice Donnay, Bernstein, Charles-Henry Hirsch, Jean de Bonnefon, Francis de Croisset, Jacques Richepin, Jules Claretie, Mounet-Sully, Antoine, Cécile Sorel, Madame Le Bargy, Torin, et deux personnages non légendés.

Hommes politiques, écrivains, acteurs, actrices, je donne ci-dessous, un choix des personnalités croquées par Henry Geoffroy, certaines ont déjà fait l'objet de billets sur Livrenblog, ne doutons pas que le tour des autres viendra bientôt.




















































lundi 7 décembre 2009

Souvenirs sur MALLARMÉ par Victor MARGUERITTE




En 1936, pour le centenaire du Symbolisme, les journaux n'ont pas manqués de recueillir les souvenirs de quelques survivants. C'est dans Marianne que Victor Margueritte, petit-cousin de Stéphane Mallarmé, se souvient de celui qu'il appelait : "l'oncle Stéphane".

Souvenirs sur Mallarmé
par
Victor Margueritte


Les survivants du Symbolisme, groupés par Edouard Dujardin, qui fut l'un des porte-parole de cette noble école littéraire, ont fêté, ces jours derniers, la commémoration des années 1885 et 1886 où, des vieilles mains de Victor Hugo, la jeune poésie reçut l'immortel héritage.
Représentations à l'Opéra, l'Opéra-Comique, à la Comédie-Française et à l'Odéon. Brillante réception à l'hôtel de Massa où, devant le ministre de l'Education Nationale, Jean Vignaud, le dévoué président de la Société des Gens de Lettres, Edouard Dujardin, Francis Vielé-Griffin, Saint-Pol Roux et Edmond Jaloux retracèrent l'histoire du mouvement auquel nos lettres doivent une de ces floraisons qui, périodiquement, les renouvelle.
Ainsi ressuscita, pour une heure, le climat disparu qui, à la règle du Parnasse, incorpora une vie nouvelle grâce à l'assouplissement du rythme et à la transmutation des idées sur le plan imaginatif. Epoque glorieuse qu'une figure inoubliable domine : Stéphane Mallarmé.
De tous ceux qui étaient là, rassemblés autour de sa haute mémoire, sans doute suis-je celui qui l'ai le plus chéri, parc que je l'ai davantage connu. Il était le cousin-germain de ma mère, née Mallarmé. Mon enfance a été pleine de lui ; adolescent j'ai vécu dans l'intimité du maître que j'appelais l'oncle Stéphane.
A mes débuts littéraires il a donné l'investiture en l'un de ses quatrains familiers qu'il aimait à composer et dont, à la page de garde de l'Après-midi d'un Faune, il a calligraphié le témoignage qui est l'un de mes plus précieux souvenirs :

Victor, il me plaît quand j'ouïs
Tes vers qu'avec éclat renaisse
Sous des bosquets évanouis
Le chalumeau de ma jeunesse

Aujourd'hui, des plus proches parents, du disparu, seul je demeure. Aussi ai-je un mélancolique et doux plaisir à remonter, en compagnie du cher fantôme, la pente des jours lointains, à rassembler pour les lecteurs de Marianne quelques bribes du passé. Minutes fugitives dont, lorsqu'on les vit, on ne sait pas assez goûter l'enivrante saveur.
Il me faut d'abord dresser Stéphane Mallarmé tel qu'il m'apparaît à travers ces mille images, c'est-à-dire selon la forte expression de son fameux sonnet à Edgar Poe : « Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change. »
Le lendemain de sa mort, voici le portrait que j'en traçai : « Cet homme que les jeunes gens avaient appelé le prince des poètes, était vraiment un prince. Il l'était de par sa nature élégante et hautaine, qui donnait tant de grâce fière au moindre de ses gestes, tant de finesse à son sourire, tant d'autorité à son beau regard lumineux. Il l'était de par cette maîtrise de soi, empreinte à chaque ligne de son oeuvre comme à chaque ride de son front, de par cette aristocratie absolue qui le faisait vivre à l'écart, et qui, à peine surgissait-il en quelque réunion, le désignait, le consacrait. Il était de par tout son être exquis et rare. »
Petit de taille, il apparaissait, dès que s'élevait sa voix musicale et mesurée, d'héroïque stature. L'humble professeur d'anglais, qui, au lycée de Tournon puis à Fontanes, à Janson-de-Sailly, à Rollin, se cantonnait dans sa modeste fonction universitaire, devenait, aussitôt libéré, un éblouissant professeur de philosophie.
Son oeuvre écrite, burinée avec lenteur, polie avec un soin minutieux, certains l'ont jugée hermétique et sans doute, surtout dans les poèmes finaux, était-elle peu compréhensible au plus grand nombre, qui ne se donne point la peine d'approfondir.
Elle exaltait au contraire quantité de fidèles, et je me souviens des heures où, à la sortie du lycée, nous dissertions, Philippe Berthelot et moi sur telle incantation parue dans la Revue Indépendante, fondée par Dujardin, ou dans la Revue Blanche, où déjà, brillait Léon Blum.
Exégètes assidus nous découvrions, dans le raccourci des alexandrins ou des octosyllabes, un sens révélateur qui ravissait notre dilettantisme. Et, de fait, si tel ou tel poème demeure toujours abscons, que de fulgurantes déchirures de lumières en ces vers illuminant d'un éclair, jusqu'aux tréfonds de la sensibilité et de la pensée !
Mais où, sans conteste, le poète excellait c'était dans ses leçons verbales. Nul pédantisme. Une conversation à bâtons rompus qui soudain bondissait jusqu'au sommet, ouvrait à la réflexion d'immenses, de soudaines perspectives.
Que de jeunes cerveaux il a ainsi fécondés ! Combien lui doivent de nobles et généreuses idées ! Car, jamais il n'apprit, par son exemple comme par ses paroles, que le respect religieux de l'art. Sacrifice d'une vie modeste, toute d'abnégation et de renoncement, au culte passionné de l'intelligence.

L'hiver, Stéphane Mallarmé vivait à Paris, dans le petit appartement de la rue de Rome où, depuis qu'il avait quitté Tournon, toute sa fière existence s'est écoulée. Logis modeste, au quatrième étage. On passait d'une antichambre sombre à l'étroite salle à manger que les fameux mardis soir du poète ont rendue célèbre. Une seule fenêtre, et, se faisant face, un grand canapé rustique et un buffet ancien sur lequel était posé la cage où vivaient de petites perruches familières.
Au centre, sous la suspension, une table console Louis XVI formant demi-lune et, dans l'angle opposé à la porte d'entrée, le poële de faïence devant lequel, souvent, le poète se tenait debout, accueillant ses visiteurs, quels qu'ils fussent, avec une affabilité souveraine. Parfois, il s'asseyait dans son fauteuil-bascule, présidant avec sa courtoisie parfaite aux conversations et aux discussions dont il était l'âme.
Toute une génération poétique a défilé là. Souvent s'y joignait un aîné fameux. Presque tous fumaient, à l'exemple du maître de la maison, tirant de sa blague à tabac une blonde pincée de Virginie, dont il bourrait ses pipettes. Parfois une telle brume emplissait la pièce qu'à l'heure où apparaissait, avec un plateau chargés de grogs, la délicate silhouette de Geneviève Mallarmé, la fille du poète, ont eût dit l'apparition discrète d'une muse.
La pièce suivante était à la fois chambre à coucher et cabinet de travail. Peu de meubles, un papier neutre au mur, une simplicité accordée à une élégance secrète. Sur la petite table (d'époque Louis XIII, comme le lit) nul désordre. Mallarmé écrivait peu, raturait beaucoup et cachait dans ses tiroirs ses innombrables notes.
Seuls, devant le rectangle de papier blanc, une rose dans un vase et le grand bol de Chine bleu où attendent les lettres à répondre. Bien qu'il fût un correspondant fidèle, je le revois me montrant en souriant le tas des enveloppes : « Au bout d'un mois, le temps à lui-même répondu. » Ainsi éliminait-il de sa vie tout ce qui n'était point souci d'art ou d'amitié.
Ensuite venait la pièce où vivaient sa femme et sa fille. Sobriété, distinction, choix. Un grand cabinet de toilette-salle de bains et une petite cuisine complétaient le modeste logis. L'été, et parfois aux autres vacances scolaires, c'était Valvins, l'évasion, la joie, les heures de rêveries et de liberté.
Longtemps – dans une spacieuse maison paysanne qui, avec une plâtrerie et une villa voisine, formait, au bord de la Seine, l'humble hameau devenu célèbre – il fut locataire d'une grande chambre à deux fenêtres donnant sur un jardin de curé : un lit pour Mme et Mlle Mallarmé dans une alcôve, un divan pour lui, avec un paravent qu'on déployait le soir, une table de ferme pour les repas, quelques sièges paysans, mais de style, constituaient : salon, salle à manger et dortoir.
Une minuscule cuisine et, pour cabinet de travail, une étroite cabine tapissée de nattes de Chine qui contenait un petit bureaux Louis XV et un meuble laque où, chaque soir, il rangeait les notes qu'à tout propos il prenait. La vue s'éployait sur le silencieux et magnifique paysage : le fleuve aux moires changeantes, la forêt descendant sur la rive opposée.
On montait au refuge de l'ermite par un escalier extérieur couvert de vigne vierge.
Une grange où il rangeait les agrès de son joli canot d'acajou complétait le domaine. Plus tard, il s'élargit de deux ou trois pièces quand la vieille propriétaire mourut. Alors, seulement Mallarmé put avoir une chambre personnelle. C'est là qu'il s'éteignit, à 56 ans, terrassé par un mal subit.
Que de fois, mousse d'occasion, ai-je, de la grange au petit ponton de la berge où se balançait la luisante embarcation, porté les rames et le mât... Fuir sur l'eau, le plus souvent seul, c'était pour Mallarmé le divertissement préféré. De l'écluse d'Héricy aux premières maisons de Thomery, la Seine était, à son départ, une route mystérieuse. Elle lui donnait l'illusion du large. La gracieuse voile blanche, connue de tous les riverains, c'était pour lui l'aile libératrice.

Fuir, là-bas, fuir. Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux.

Il emportait avec lui son rêve intérieur, le songe qu'il désespérait de traduire dans toute son ampleur et dont il n'a laissé, hélas ! Que quelques fragments en dehors e ses notes accumulées.
Que sont-elles devenues ? On peut craindre, que, après la mort du poète, le docteur Bonniot, son gendre, ne les ait détruites, jugeant qu'elles ne serviraient pas assez d'éclat l'illustre mémoire... membra disjecta poetæ. Cet excellent homme, disparu à son tour, ne s'était-il pas un jour avisé de réclamer un séquestre pour les belles lettres autrefois écrites par Mallarmé à Zola !
C'est dommage ! Ont eût pu constituer, dans la vieille maison de Valvins, en y rassemblant les meubles de la rue de Rome, un précieux musée Mallarmée. Les amis du maître y auraient trouvé, à leur pèlerinage annuel, un précieux aliment spirituel.

Avant de quitter ces lieux où ma jeunesse s'écoula et qui pour moi demeurent enveloppés d'un voile noir depuis le jour où j'accompagnait la chère dépouille au petit cimetière de Samoreau, donnons un souvenir encore au temps lointain où Mallarmé, jeune (il n'avait pas alors 40 ans, et j'en avais 15) fut le metteur en scène du petit théâtre que mon frère et moi nous avions installé dans l'ancien atelier d'Alphonse de Neuville, au-dessus d'une grange bourrée de foin et de paille.
Nous y jouions du Hugo, du Banville, du Théophile Gautier, des pantomimes, de vieux fabliaux. Les paysans d'alentour, portant leurs lanternes et leurs chaises, formaient le plus cordial public, riaient ou pleuraient aux bons endroits, malgré l'étrange méli-mélo des décors sommaires et de nos costumes passe-partout. J'ai conté ailleurs cette folle aventure et Paul Margueritte l'a, de son côté, évoquée dans Nos Tréteaux.
Geneviève Mallarmé, tour à tour Colombine, Dona Sol, Nérine ou reine de Ruy Blas était l'étoile de notre petite troupe et son père, le magicien dont la voix, à travers celle de sa fille, préludait aux représentations. C'est pour notre théâtre de Valvins que furent écrits les triolets recueillis en 1920 dans « vers de circonstance » ainsi que le beau sonnet dont j'aime à me répéter l'exorde :

Par un soir tout couleur de topaze et d'orange
Leurs espoirs reflérés dans ce riche tableau,
De gais comédiens, suivant le fil de l'eau,
Ont débarqué la joie au seuil de votre grange,
Aucun toit si grossier ne leur paraît étrange.
Ils le peuvent changer vite en Eldorado.
Pourvu qu'au pli naïf qui tombe du rideau
La rampe tout en feu mêle l'or d'une frange.

A côté de l'oeuvre proprement dite, dont les plaquettes en éditions originales font prime et dont le recueil complet a été publié, en texte autographié, par l'éditeur Deman, à Bruxelles, il faut, sur le même rayon de bibliothèque que l'excellent florilège publié par Fasquelle, ranger cet amusant recueil des vers de Circonstance sans lequel on ne connaîtrait point Mallarmé tout entier.
L'un, pèlerin douloureux à la poursuite de l'Absolu, est celui que, de sa jeunesse à sa fin, tourmenta le démon de la pensée concrète et de l'expression concise. Celui-là, jamais content de lui-même, c'est l'écrivain de la perfection et déchiré du regret de ne la pouvoir spontanément atteindre. Ainsi, à force de chercher la forme la plus rare, il concentra celle-ci jusqu'à la limite extrême où le mot s'abolit, devient note musicale, évocation pure.
L'autre Mallarmé, c'est celui qui se délassait de son volontaire martyre en poétisant toutes les menues occupations de la vie. Un Mallarmé tendre, galant, railleur, fertile en épigrammes et madrigaux et qui s'amusait jusqu'à mettre en quatrains la banalité es adresses postales. Voici l'une d'elles, datant de 1884 :

Poètes, troupe disparue !
Victor Margueritte est l'un d'eux :
Il habite, à ses heures, rue
Bellechasse, quarante-deux.

On en trouvera dans Vers de Circonstance quantité d'autres. Les facteurs, sans doute moins occupés qu'aujourd'hui, se retrouvaient à travers ces fantaisistes indications.
Ces riens, avant de les envoyer, il les reprenait, les fignolait. C'est ainsi que dans ce volume de divertissements figure l'esquisse moins bien venue du quatrain ci-dessus :

Poètes, troupe disparue !
Victor Margueritte, l'un d'eux
Il loge chez sa maman
Rue de Bellechasse, quarante-deux.

Il y a encore un troisième Mallarmé, dont la personnalité est peu connue. C'est celui qui, durant des années, chérit d'une tendre passion une femme très belle et très bonne, dont il n'y a plus aucune raison aujourd'hui de taire le nom. Elle fut, dans la pauvre et suprêmement digne existence du poète, une lumière très douce.
A côté de sa femme, de santé fragile, et de sa fille, reflet délicieux de lui-même, Méry Laurent, son bel appartement de la rue de Rome, sa « maison de campagne » du boulevard Lannes ont été la verte oasis, le refuge doré. Il la conseillait, la guidait en tout. Il se fit pour elle antiquaire savant et décorateur de haut goût.
Très jeune, Méry Laurent avait, à la fin du second Empire, débuté au théâtre dans la Belle Hélène d'Offenbach. Elle y figurait, au naturel, une déesse. Devenue l'amie du docteur Evans, le fameux dentiste américain qui aida en 1870, l'Impératrice Eugénie à gagner l'Angleterre, elle avait fait de son salon un lieu de rendez-vous pour les artistes et les peintres. Avant Mallarmé y fréquentèrent François Coppée, Edouard Manet, Antonin Proust (le père de Marcel), le docteur Fournier, cent autres.
Manet, dans l'admirable portrait de la « Dame en Bleu » - légué par son modèle au musée de Nancy – a peint sa beauté blonde qui avait la noblesse et l'éclat d'un vivant Rubens. Ce visage d'aurore et cette chevelure de flammes qui, dans l'adoration de Mallarmé, étaient :

Comme un casque guerrier d'impératrice enfant
Dont, pour te figurer, il tomberait des roses.

A la mort de Méry Laurent, son exécuteur testamentaire me fit don de l'exquise correspondance à travers laquelle, à la moindre occasion, Mallarmé renouait son élan vers la Dame de ses pensées. Voici l'un des rares autographes qui mes restent, les autres m'ayant été dérobés :

Paon, du souci qui m'éloignait
Je suis quitte aujourd'hui dimanche.
Et je vous baise le poignet
Si vous écartez votre manche.

Ton Stéphane Mallarmé

(Dans Vers de Circonstance, il est cité sans le petit dessin du paon, c'était le nom familier que le rêveur avait donné à son amie et sans le « Ton » révélateur.)
On lira avec le même agrément ce billet inédit, qui fait penser aux temps d'une délicatesse évanouie :

« Ma chère amie,
Je suis depuis plusieurs jours un long gémissement coiffé d'une casquette de charretier en poils. Oh ! J'ignorais le rhumatisme dans la tête.
Le premier pas que je pourrais faire à l'air, qui me redonne mon bobo à coup sûr, vous savez bien de quel côté me portera toute seule ma marche et que la rue de Rome ,'a pas besoin de descendre pour qu'on se sente aller du 89 au 52.
Je baise les griffes avec autant de chagrin que j'ai d'élancements à cette maudite caboche.
Stéphane Mallarmé.»

Là s'achève, pour cette fois, ma glane de souvenirs. Puissent-ils aider à faire mieux connaître, et donc mieux aimer, ce génie insatisfait dont l'oeuvre, dédiée à la seule beauté, tenta la plus haute escalade et, par-delà la nuit de misères et de luttes, par delà le : « vomissement impur de la bêtise », nous montre toujours renaissant dans l'azur :

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui.

Victor Margueritte.