vendredi 23 mai 2008

Actualité : Le Rêve de Bismarck par Ernest Delahaye.

RIMBAUD au Progrès des Ardennes

Les Vieux journaux n'intéressent personne.

Un bouquiniste de Charleville-Mézières, achète quelques numéros du Progrès des Ardennes, il y cherche Le Dormeur du Val de Rimbaud, car il connaît la légende qui dit que le poème de Rimbaud aurait été publié dans ce journal.
Ne trouvant aucun textes signés de l'enfant de Charleville, le bouquiniste met son lot en vente, mais les vieux journaux n'intéressent personne (1), il traîne alors son paquet de canards de foires en salons. Les chineurs, les libraires, les documentalistes, les chercheurs, les universitaires (combien de Rimbaldiens parmi eux ?), sont passés devant les pages jaunies et trouées de ces Progrès des Ardennes glissés dans une pochette plastique, sans leur accorder la moindre attention. Décidément il n'attirent pas le regard ces pauvres épaves, ils n'ont pas la renommée des revues d'avant-garde, ne se parent pas en première page de gravures destinées à finir dans une Marie-Louise, pour décorer nos murs, non, ce sont de simples vieux journaux et les vieux journaux n'intéressent personne.
Que n'a t'il lu une bonne biographie de Rimbaud ou les souvenirs de Delahaye, ce bouquiniste, il aurait alors su que Rimbaud avait envoyés des poèmes à Emile Jacoby, mais que le fondateur du Progrès des Ardennes, se refusait à publier des vers en période guerre, « ce qu'il nous faut, ce sont des articles d'actualité et ayant une utilité immédiate » lui répondit-il par l'intermédiaire d'une note dans le journal. Il aurait alors su que Rimbaud s'était choisi pour l'occasion, le pseudonyme de Jean Baudry. Il aurait même put lire dans les souvenirs de Delahaye la description de l'article de son ami, Le Rêve de Bismarck (Voir ci-dessous).

Un cinéaste marseillais, Patrick Taliercio, en repérage à Charleville pour un futur film sur Rimbaud, lui, ne s'y est pas trompé, il achète le lot de six journaux se trouvant alors dans la vitrine du bouquiniste et découvre dans le numéro du 25 novembre 1870 l'article de Rimbaud.
Ce qu'il y a de plus miraculeux dans cette découverte, c'est bien la « science » du découvreur, la connaissance qu'il a de la biographie de Rimbaud, dans un monde qui zappe les informations, celui-ci s'est souvenu de ses lectures, il fut le seul.
Miracle ! Il reste des lecteurs et ils se souviennent.
Depuis les spécialistes se sont penchés sur le texte, les journaux l'on reproduit. Les plus enthousiastes y voient «la plus grande découverte littéraire du siècle» (M.-E. Nabe), d'autre plus circonspects, plus lucides, « un écrit de circonstance » (J.J. Lefrère) une « découverte extraordinaire, même si ce n'est pas un grand texte de Rimbaud » (S. Murphy).
Les journalistes ne reculant devant aucun raccourcis, nous transforment du même coup Rimbaud en patriote... Ils leurs suffit que le jeune Ardennais s'en prenne à Otto von Bismarck pour le confondre avec la foule « prudhommesquement spadassine » dont il se moquera quelques temps plus tard. D'autres ont d'un coup reconnu « une prose au style si caractéristique » dans cette courte fantaisie... La palme de l'enthousiasme aveuglant le jugement, revient pourtant à Marc-Edouard Nabe, pour qui la ponctuation de ce texte préfigure celle de Céline... pas moins !

Le Rêve de Bismarck (Fantaisie) de Jean Baudry, première publication d'Arthur Rimbaud connue à ce jour, est désormais en ligne un peu partout, chacun pourra donc se faire une idée.


(1) Le collectionneur recherche surtout de l'image. Les acheteurs de vieux journaux sont souvent des maniaques, collectionneurs de « thèmes » : catastrophes, accidents, avions, vélos, ballons, bateaux, meurtres, moulins, animaux, villages natals... que sais-je encore. Les plus lettrés vont jusqu'à collectionner les textes sur les mêmes sujets. J'en ai même vue se promenant dans les salons du livre, une pancarte autour du cou annonçant qu'il recherchaient « tout » sur tel ou tel race de chien, tel ou tel village.

Bismarck est abominablement saoul. Un Bismarck autrement n'aurait été, je suppose, accueilli par personne. Donc il est « rond comme une cosse », Monsieur le Chancelier de l'Allemagne du Nord. Et il rêve, accoudé sur sa table où s'écarte une carte de France. L'oeil alourdi par l'ivresse, l'oeil clignotant du monstre suit l'index qui tourne, tourne... autour de Paris... qu'il faut prendre... s'arrête ça et là, marque des points de repère : Etampes, Soissons, Versailles, repousse d'un geste furieux des choses là-bas, sur la Loire... tourne, tourne encore... peu à peu rétrécit le cercle fatal ; puis l'homme se penche, il pose enfin sur le point voulu sa pipe de porcelaine dorée... voluptueusement il grogne... mais l'oeil se ferme, la grosse tête chenue s'incline, s'affaisse... il dort – tellement saoul !... - Tout à coup un cri, un hurlement... c'est lui qui s'éveille, le nez grésillant dans sa pipe ardente!...


Ernest Delahaye. Souvenirs familiers à propos de Rimbaud, Verlaine, et Germain Nouveau. Messein 1925.


Rimbaud par Delahaye 1875

jeudi 22 mai 2008

FLORIAN-PARMENTIER plante des légumes

Comment survivent les écrivains

Il y a quelques jours, le désormais célèbre Préfet maritime de l'Alamblog donnait deux belles photos du poète Florian-Parmentier, ici et , suivies d'une petite biographie et des bibliographies des éditions qu'il dirigeât, les éditions Gastein-Serge et les éditions du Fauconnier. Venant d'ouvrir pour la première fois (tout arrive), le livre de Lucien Aressy, La Dernière Bohème, j'y trouve cette anecdote sur l'auteur de L'Ouragan ainsi qu'un portrait de Florian-Parmentier par lui-même, illico je vous en fait donc profiter.
Après une longue présentation des théories de l'Impulsionnisme, système philosophique qui devait s'appuyer sur la fondation d'une Fédération Impulsionniste Internationale. Aressy nous conte les déboires de Florian-Parmentier, suite à la création de cette Internationale.

- Ce manifeste eut une répercussion inattendue sur la vie de son auteur.
Florian-Parmentier avait des correspondants dans tous les pays du monde et, comme il était alors secrétaire de rédaction de la Revue Illustrée (première ébauche de L'Illustration), Florian-Parmentier avait commis l'imprudence de se faire adresser sa correspondance aux bureaux de la Revue. Le directeur qui venait de succéder au peintre Paul-Frantz Namur n'avait que de vagues notions du journalisme et peu de littérature. Voyant déferler un courrier abondant, un déluge de lettres et de papiers au nom de son secrétaire de rédaction pour une affaire qui n'étais pas la sienne, il crut à une concurrence déloyale. Il le flanque simplement à la porte. Et comme Florian-Parmentier n'avait que la foi pour toute fortune et pas du tout d'entregent et encore moins de notions pratiques sur l'arrivisme contemporain, il fit dès lors les besognes les plus invraisemblables, notamment des annonces en vers pour une maison de modes, le boulot d'un secrétaire de rédaction de grand Magazine à raison de 70 francs par mois, lequel secrétaire empochait 500 francs. Ce personnage ne pouvait assurer son service, étant Allemand et ignorant toutes les subtilités de notre langue ! Il se transforma en nègre, fit des bouquins pour des personnalités en vue, des articles, des discours. Et puis... toute la lyre.
C'est vers cette époque qu'il écrivit Déserteur ?
Entièrement claustré dans une chambre à Montmartre, avec ordre à la concierge de dire à tout visiteur que M. Florian-Parmentier était parti en voyage ! Pendant quatre mois que dura cet internement volontaire, il ne se sustenta que de lait et de pain pour toute nourriture. Il avait entrepris d'apprendre à vivre sans manger. Pendant une autre période lamentable où il ne disposait que de 30 francs par mois, il tenta une série d'expériences ingénieuses. Elle consistait par exemple à planter des légumes à racines dans des pots de fleurs, ils se renouvelaient à mesure qu'il en prenait pour son usage. Il faisait aussi croître du cresson sur son évier, transformait en épinards les verts des carottes, de navets, faisait cuire une pâtée de farine d'avoine au lait. Il apprit ainsi à vivre à bon marché, tout comme son ami Alexandre Mercereau, à vivre heureux puisque indépendant.
Mais tout cela c'est du passé, un passé bien mort. Une discipline qui l'a toujours soutenu a fait de Florian-Parmentier un écrivain de classe, l'auteur de ce livre prodigieux : L'Ouragan.

Pages 246/247 in ARESSY (Lucien) : La Dernière Bohème Verlaine et son milieu. Fantaisie-Préface de Rachilde. Jouve & Cie, s.d. [1923] in-12, broché, 316 pp., index, illustrations dont 4 hors texte (dessins de F.-A. Cazals, Marie Cazals, Fernand Fau, Florian-Parmentier, Gallien, J. Hilly, Ibels, Jarry, Moréas, Ernest Raynaud, Verlaine).
Des Visages et des reflets. Les Soirées du Procope. La Mort de Verlaine. Ubu et Cie. L'Abbaye. Des Hommes et des oeuvres. La Closerie des Lilas. Les Ecoles littéraires modernes. Du Futurisme au Dadaïsme. Cénacles Montparnassiens.

mardi 20 mai 2008

"Les moulins sont de plus en plus au bord de l'eau" Gabriel de LAUTREC


« Après avoir vu ces choses, je pense que je ferais aussi bien de me marier pour quelques temps »

PAYSAGE

Il est très triste, pour la lune, de se promener au-dessus des maisons et des églises, et d'écouter les conversations des paysans, sur les routes, les jours de marché.
Buvons quelques alcools à la santé de la lune, pour la consoler. Les clochers sont les cheminées des églises. La lune n'y songe guère. Elle a bien d'autres soucis. Si vous croyez que ce soit une sinécure !
Elle se promène toute la nuit et voit des choses qui la feraient sûrement rougir ; mais elle est si pâle !
Il faut surveiller des embarquements, paraître aux fenêtres pour la rime, luire au haut des ifs et ne pas oublier les rendez-vous que lui donnent les mauvais poètes. Quelle corvée !
Et ce n'est pas d'hier, seulement.
Aujourd'hui, elle est sur la route.
Les paysans sont venus à la ville vendre leurs chevaux. Cela suppose un état d'âme très fâcheux. Les blouses bleues dessinent la grande place. Les uns topent dans les mains des autres pour conclure des marchés. Les autres tendent leurs mains aux uns, dans le même but.
Tout à l'heure, ils iront ensemble au café. Après avoir vu ces choses, je pense que je ferais aussi bien de me marier pour quelques temps.
Allons d'abord dans la campagne.
Autrefois, avec un sourire, une femme aurait fait de moi tout ce qu'elle aurait voulu.
Maintenant j'aime mieux aller voir tourner les moulins au bord de la rivière.
Peut-être nous rencontrerons quelque pêcheurs à la ligne, que nous rapporterons au logis pour le modeste repas du soir.
Les moulins sont de plus en plus au bord de l'eau. Quelle merveilleuse invention ! Il doit falloir un puissant mécanisme intérieur pour faire mouvoir cette grande roue à palettes. Mais les palettes frappent l'eau avec une sombre énergie et lui impriment un mouvement régulier. Je comprends maintenant l'utilité des moulins pour activer le courant des rivières et empêcher l'eau de stagner. Toutes les palettes sont de dimension égale, à distance égale du centre, et l'ensemble est parfaitement rond.
Peut-être que, si l'on se servait de roues ovales, le mouvement serait plus irrégulier.


Gabriel de LAUTREC.

Des soucis de la lune aux roues des moulins, de l'âme fâcheuse des blouses bleues au sourire des femmes d'autrefois, retournant les images comme des gants, passant du coq-à-l'âne, inversant les points de vue, imposant sa logique maboule, laissant planer le doute sur le sens du texte, Gabriel de Lautrec publia ce délicieux léger délire en 1896 dans Le Rire.

lundi 19 mai 2008

Henri-Edmond CROSS par Emile VERHAEREN

Henri-Edmond CROSS

En 1910 à l'occasion du décès de Cross, Verhaeren reviendra sur la carrière de son ami, cet article de La Nouvelle Revue Française est repris dans Sensations d'art, le volume reprenant une grande partie des écrits sur l'art de Verhaeren et publié en 1989 par la Librairie Séguier. En juillet 1910, après avoir rappellé les origines Douaisiennes de Cross ainsi que son véritable nom, Delacroix, Verhaeren fait le portrait moral du peintre - "un tact sans défaillance le guidait dans la vie." "il raisonnait ses hésitations, ses doutes ; il désirait qu'on vit clair en lui" - puis, défini qu'elle fut la place de Cross dans l'école néo-impressionniste, présent à la fondation du mouvement, il sut s'écarter des doctrines trop "sèches" de Seurat, cherchant un compromis entre sa nature imaginative et les techniques "scientifiques" du mouvement, entre la spontanéité et la réflexion - "De tous les disciples de Seurat il était celui dont l'imagination était la plus vive, le sentiment le plus profond et l'esprit le plus synthétique" - Après avoir élargis et adaptés à sa sensiblité les théories de Seurat, Cross se consacra à "la glorification de ses visions intérieures" - "La réalité ne fut plus qu'un prétexte à choisir ses sujets et à ménager leur disposition" - Verhaeren affirme en terminant son article nécrologique que l'importance de l'oeuvre de Cross, la comparant à celle de Paul Signac "ne fera que grandir de décade en décade", il semble malheureusement que le peintre de Saint-Clair n'ai pas encore obtenu la reconnaissance que lui prédisait son ami.
En 1905, 114 rue du Faubourg Saint-Honoré, à la Galerie E. Druet, a lieu une exposition personnelle d'Henri Edmond Cross. Le petit catalogue de cette exposition est précédé d'une lettre-préface d'Emile Verhaeren, nous en donnons le texte ci-dessous.


LETTRE - PREFACE

Là-bas, dans un site fait de soleil, d'arbres, de rochers et de flots, je me plais à vous voir vivre, mon cher Cross, à vous voir vivre et peindre ce qui pour vous est une même chose probe, digne et exaltante. Chaque fois que je vous écris, deux noms charmants : Le Lavandou et St-Clair ornent l'adresse de ma lettre et m'évoquent votre maison, assise parmi les mimosas, les roses, les vignes et les centaurées maritimes.


Je vois la mer proche, la chaîne montagneuse des Maures, et tout au loin, les îles d'Hyères, si belles qu'on les appelle les Iles d'Or.


L'ombre y est semée sur le sol par les grandes taches bleues ou violettes, les pins et les chênes-lièges y développent de longs tapis de fraîcheur ; les monts déroulent aux horizons leur ligne ornementale, et, dans le tablier des plages, entre les pointes d'une série de grands caps, le sable jaune et fin étincelle, sous la lumière.


Vous vivez là dans un adorable isolement, mais non pas dans la solitude. Certes, l'absence de pas et de gestes humains y maintient le silence ; pourtant vous pensez et agissez comme si des foules innombrables vous entouraient. Chaque couleur, chaque ton, chaque
nuance de teinte devient à vos yeux un être qui vit, parle, chante ou se tait ; influence ou est influencé, s'épanouit ou s'assourdit, absorbe ou est absorbé, commande ou s'assujettit, si bien que votre regard est plus saturé de colorations remuantes, que l'oreille la plus attentive à la houle des multitudes, ne l'est de bruits et de clameurs.


Bien plus. Le tableau étant pour vous : « La glorification de la Nature », tout votre art s'évertue à concentrer les mille impressions que reçoit votre rétine, à les transformer et à les grandir pour qu'en des compositions lentement mûries leur variété tumultueuse s'équilibre, grâce à quelques ordonnance sûr et précise.


Ainsi, bellement, en ce coin de Provence qu'élut votre goût, vous développez votre travail réfléchi et clair et vous voici à ce tournant de route où l'artiste inquiet que vous êtes et qu'heureusement vous resterez, après avoir regardé longtemps les choses commence à regarder en soi-même. Le grand et pieux respect que vous avez montré pour la nature, la franche et intransigeante sincérité dont vous fîtes preuve en l'étudiant et en l'aimant, vous les voulez diriger à cette heure vers un autre objet. Et vous rêvez, comme vous me l'écriviez, de faire de votre art, non plus seulement la « glorification de la Nature », mais la « glorification même d'une vision intérieure ».


Le monde que tout artiste porte en lui, vous y voulez entrer à votre tour et l'extérioriser en de nouvelles oeuvres «qui participeraient davantage de l'imagination» mais resteraient soumises toutefois « aux principes de belle harmonie qui règlent les anciennes ».


Avec quelle joie, mon cher Cross, je vous suivrai en cette évolution impatiemment attendue !


L'imagination, qui demeure la plus importante des force d'art, sommeille depuis si longtemps dans l'oeuvre des meilleurs des peintres que celui qui la réveillerait assumerait comme la gloire d'un exploit.


Certains maîtres ne prétendent faire preuve en leur travail que de volonté tenace et patiente, d'autres n'y veulent inclure que leurs sensations directes et objectives, quelques-uns ne désirent qu'émouvoir. Tous se fractionnent et se diminuent. Une seule
de leurs facultés accapare la place de toutes les autres. Quels sont ceux qui proclameront : « Nous oeuvrons avec notre être entier, nous ne nous inquiétons point spécialement ni de notre volonté, ni de notre raison, ni de notre sensibilité ; toute notre force humaine, comme soulevée aux heures de travail, nous l'exaltons autant qu'il nous l'est possible. C'est avec notre personnalité totale, épanouie en toute sa plénitude, que nous tendons vers les chefs-d'oeuvres ».


Il me semble qu'un jour, vous, mon cher Cross, vous nous parlerez ainsi.


Votre exposition actuelle est très significative. Certaines des toiles où vous célébrez Venise sont admirables. Je distingue d'entre elles : La Vue du Bassin de St-Marc, Dans la Lagune, Murano, matin. L'atmosphère si délicatement variée des lagunes vénitiennes y semble tenir tout entière. Vous nous rapportez d'Italie une joie de couleurs comme renouvelée, et Dieu sait combien de peintres nous ont fatigué de la ville des doges et du Grand Canal !

Les dômes tour à tour blancs, bleus et verts, les facettes des vagues, la pose d'une gondole ou d'un voilier sur les flots, l'odeur d'eau qui se dégage du site mouillé, l'atmosphère imbibée de brumes transparentes, le reflet bougeant des façades dans les canaux, tout est d'une exactitude, d'une fluidité et d'un frémissement délicieux.


L'impalpable est touché et saisi, l'intraduisible est rendu, et le prodige qu'est toute peinture impeccable s'affirme aux yeux de tous et reste fixé, multicolore comme un drapeau conquis, sur le fond de la toile.


Ces quelques tableaux – La Vue du bassin de Saint-Marc surtout – qui grandement me ravissent et dont l'ordonnance fut méditée, conservent néanmoins toute la fraîcheur, toute la spontanéité, j'oserais dire, tout l'impromptu des choses directement traduites.


Vos oeuvres anciennes, mon cher Cross, péchaient souvent par leur rigidité ou leur froideur.


Votre raison qui les arrangeait, les combinait, les équilibrait, n'opérait sur elles qu'en les raidissant sous le gel des réflexions trop prolongées. Aujourd'hui la composition vous requiert tout aussi impérieusement, mais ni l'effort, ni la fatigue ne la stérilisent. Elle reste dans la vie ; autrefois, elle s'immobilisait dans la mort.


J'aime violemment celles de vos toiles où les végétations touffues, serrées, encombrantes même, exaltent tous nos sens. La vue, l'odorat, le toucher, le goût sont à la
fois sollicités ; il y règne comme une ardeur panthéiste. Les touffes d'herbes, les tumultes des verdures, les faisceaux des arbustes, la présence hautaine des pins et des chênes-lièges, imposent à ces décors de Paradou une richesse et une abondance merveilleuses. Vos Enfants dans les fleurs, où les gestes puérils se confondent avec ceux des branches, des feuilles et des floraisons, où l'être humain, avec sa chair humaine, ne semble exister, lui-même, que comme une plante chargée de fruits, soulignent déjà cette personnelle conception des choses. Pourtant, ce sont vos deux oeuvres : Cyprès (avril) et Cyprès (août) qui l'imposent, en toute sa force.


Oh ! La belle fête opulente et profonde que vous y célébrez ! Pour nous en faire goûter aussi impérieusement la joie, dites, comme il fallait que vous en aimiez l'ombre et le soleil, les lignes amples et belles, les verdures massives, les feuillages fourmillants, les fleurs ardentes et l'odorant silence !


Ces paysages, mon cher Cross, ne sont pas uniquement des pages de beauté,
mais encore, des motifs d'émotion lyriques.


Ils satisfont les peintres, grâce à leurs harmonies riches ; ils exaltent les poètes par la vision luxuriante et somptueuse qu'ils profèrent. Pourtant, cette abondance n'est nullement de la surcharge.


Elle reste légère, charmante et douce.


Elle n'a rien de matériellement lourd, rien d'opaque. C'est une évocation de parfums et de fraîcheur. Des idylles y pourraient naître ; on ne désirerait point y voir se déchaîner une bacchanale. La lumière que vous y déployez favorise les pensées claires, tranquilles et ductiles et nous invite au bonheur.


Quels admirables mouvements enveloppants et quelles courbes heureuses et quelle mise en page inédite nous présente le Cap Layet ! La composition de ce site me requiert avec insistance.


D'une manière heureuse et réussie, elle isole un fragment de nature, le détache du monde et lui assigne une existence dans l'art. Le chemin qui contourne la côte, les branchages inclinés et comme repliés sur eux-même semblent ramasser en une tournoyante unité le paysage entier. Que d'artistes s'imaginent que le cadre seul réalise cette concentration unitaire, mais vous, mon cher Cross, vous savez bien qu'un simple carré d'or ou de lattes blanches ne suffit pas pour qu'une toile s'affranchisse de l'ambiance et vive d'une existence personnelle. C'est par la disposition des plans, par la direction des lignes, par la vertu des tons, par tel sacrifice consenti au profit de telle ou telle mise en lumière, qu'une peinture se parachève en tableau.


Je clos, sans m'attarder à vos délicates, prestes et curieuses aquarelles, cette préface déjà trop étendue. Je voudrais qu'elle soit plus qu'une amicale poignée de main donnée au seuil de votre exposition ; j'ai tâché d'y inclure - insuffisamment, je le crains - le témoignage de mon respect pour l'homme admirable que vous êtes et les motifs qui m'incitent à exalter votre art, justement.


Emile VERHAEREN.


Henri-Edmond Cross, (Henri Edmond Joseph Delacroix) né à Douai le 20 mai 1856, mort à Saint-Clair dans le Var le 16 mai 1910. Commence ses études à l'Ecoles Académiques de Dessin et d’Architecture de Lille, en 1878. En 1884 il participe à la fondation de la Société des Artistes Indépendants et devient l'ami de nombreux néo-impressionnistes dont il adopte les théories. Lui le Flamand, passera une grande partie de sa vie en Provence, à Saint-Clair au Lavandou.


vendredi 16 mai 2008

Georges DARIEN : Maximilien Luce – peintre ordinaire du Pauvre

Maximilien LUCE
Par
GEORGES DARIEN

Pas un artiste-peintre. Un peintre. Rien chez lui du cabotin, du faiseur, du metteur en scène qui sait faire valoir ses toiles avec la roublardise d'une patronne de mauvais lieux exhibant ses pensionnaires. Il ignore les habiletés des malins qui savent faire l'article et qui battent un quart majestueux devant l'étalage de leur gloire. Le manque d'adresse dont il fait preuve dans l'exposition de ses oeuvres, il l'apporte encore dans le choix des passages qu'il évoque, dans la façon dont il les traite. Il a le mépris du sujet, de l'illustration anecdotique ; il a trop d'estime pour les fabricants de chromos pour leur faire une concurrence déloyale ; il ne laisse pas de place sur sa palette pour le macaroni littéraire.
Seulement, ses tableaux vous empoignent tout de même. Peut-être parcequ'il y met de la vie, à défaut des sentimentaleries spirituelles et bèbêtes, la vie des choses et la vie des hommes, la vie âpre, crispée et railleuse – douce aussi – Ce qu'ils représentent, ces tavbleaux ? Des choses très simples, des coins de Paris, de la banlieue ; la Bièvre, la Butte aux Cailles, Gentilly et St-Ouen, Montmartre et le Pont-Neuf, le Pont-Neuf encore et la rue Mouffetard. Des intérieurs aussi ; oh des intérieurs pas chics : des mansardes de pauvres, des logements d'ouvriers – d'ouvriers que Luce nous fait voir au travail encore, nègres blancs rageusement courbés sous le bâton de l'exploitation, esclaves du Salariat, esclaves frémissants, par exemple, et pas résignés pour un sou.
Superbes, quelques-unes de ces toiles. Une, surtout, que le peinte achève : un ouvrier, chez lui, aidé de sa femme, procède aux dernières ablutions. Oui, la bête humaine se décrasse. Et ce n'est pas ridicule, allez ! Ni banal. Et ça vaut mieux que les porcheries élégantes des foires aux navets officielles... C'est un peu ça, les toiles de Luce : les affiches des spectacles qu'on ne veut pas voir...
Et c'est dessiné, et c'est peint. Car Maximilien Luce n'est pas un de ces ignorants prétentieux qui retranchent leur nullité derrière l'audace imbécile des théories pillées. Il sait. Sa technique, celle des néo-impressionnistes, il l'applique sans rigueur, violant les dogmes et se laissant aller à ses instincts, quand il lui plait, révolutionnaire anarchiste – là comme ailleur.
Sa peinture violente, crue, brutale, sait évoquer l'âme saignante du peuple, la vie des foules angoissées et exaspérées par la souffrance et les rancoeurs, pliées en deux sous la malédiction sociale, le grouillement navré des parias haletant sous les ciels orageux et bas, chargés de colères, pleins de menaces. Mais elle sait évoquer, enfin, les joies du printemps et le calme de la nature, l'éternelle douceur des choses. Et c'est poignant, cette anthithèse (sic) entre la paix profonde de certaines toiles et l'amère brutalité de certaines autres – cette anthithèse (re sic) qui donne toute l'âme de plébéien, âme d'enfant, douce et gaie, qu'une société mauvaise a barbouillée de fiel.
Elle vibre bien, cette âme-là, dans cet homme de grand talent, simple et courageux, consciencieux et convaincu, dans ce révolté aux lèvres railleuses et aux yeux bons qui doit s'imposer et qui s'imposera, soyez en sûrs, dans Maximilien Luce – peintre ordinaire du Pauvre.

Georges DARIEN
La Plume, septembre 1891.

jeudi 15 mai 2008

Le Déjeuner du critique végétarien...

Quand JOSSOT
croque la critique

Paru dans Le Rire n° 58, du 14 décembre 1895.

L'OEIL BLEU - L'Abbaye de Créteil - Gustave Le Rouge - Verlaine...

L'Oeil bleu N° 6

Une livraison de choix ce mois-ci, encore, dans L'Oeil bleu, revue de littérature mais aussi revue de spécialistes et de fervents passionnés d'histoire littéraire.
Nicolas Leroux nous dévoile tout ce qu'il est possible de savoir du plus obscur des membres de l'Abbaye de Créteil : Lucien Linard, typographe et personnage essentiel de l'aventure du phalanstère littéraire, en effet il était le seul de l'équipe à connaître le métier d'imprimeur, activité qui devait garantir au groupe son indépendance financière. Sa jeunesse vagabonde, ses allers-retours en prison, son service militaire dans les bataillons d'Afrique, sa rencontre avec Albert Gleizes, ses fonctions au sein du groupe de l'Abbaye jusqu'à la guerre de 14 d'où il ne reviendra pas, cette courte vie de misère et de péripéties est ici minutieusement restituée d'après des documents inédits. Nicolas Leroux ne se contente pas de se faire le biographe de Linard, cet article est aussi l'occasion de rétablir quelques vérités sur les publications de l'Abbaye, nous promettant pour plus tard une analyse plus précise des différents volumes parus dans cette maison d'édition.

Deux nouvelles inédites de Gustave Lerouge, Le Guet-apens et Une exhibition fantastique, sont présentées par Henri Bordillon, qui, nous l'espérons, donnera un jour un livre, fruit de ses recherches sur l'auteur du Mystérieux docteur Cornélius.

Qui connaît la revue le Caen-Caen ? Les lecteurs du n° 4 de L'Oeil bleu grâce à Henri Bordillon, savent que cette revue d'étudiants normands a en 1895 publiée un poème inédit de Paul Verlaine. Marcel Troulay heureux possesseur d'un exemplaire de la revue, nous en donnes ici une description ainsi qu'une présentation du sonnet de Verlaine, Pour la Kermesse du 20 juin 1895, tel qu'il parut pour la première fois. L'article est suivi d'Une visite à Paul Verlaine par le directeur-gérant du Caen-Caen, C.-A. Ballière.
La bibliographie des revues est consacré à Poème et Drame d'Henri-Martin Barzun.

L'Oeil bleu. 59, rue de la Chine. 75020 Paris. 12 euros le numéro, Associationoeilbleu[AT]yahoo.fr.

A la suite de son article sur Lucien Linart, Nicolas Leroux reproduit un document de 1906, où les futurs membres de l'Abbaye de Créteil présentent leur projet dans un appel adressé aux personnes susceptibles de les aider financièrement. On peut y lire ce qui suit :
« Il y a quelques années, un bibliophile, un lettré, M. Edmond Girard, rêvant de faciliter aux poètes l'édition de leurs oeuvres, se fit à la fois leur imprimeur et leur éditeur et fonda La Maison des Poètes.

A l'imprimerie de la Maison des Poètes, il n'y eut que deux ouvriers : M. Edmond Girard et sa femme. Et tout deux, devenus habiles à l'assemblage des caractères et au travail de la presse, commencèrent, dans l'une des formes les plus artistiques qu'on ait vue, une collection des meilleurs ouvrages de poésie de la dernière génération. Elle n'en comptait pas moins de 70 lorsque survint la mort de Mme Ed. Girard. Cette mort ferma subitement la Maison des Poètes en pleine prospérité. »

La Maison des Poètes n'était pas la première expérience d'Edmond Girard dans le domaine de l'édition, sous son nom il fut, entres-autres, l'éditeur de la revue Les Essais d'Art Libre entre 1892 et 1894, ainsi que des fameux Portraits du Prochain Siècle, ajoutons, trois oeuvres d'Abel Pelletier - Consciences contemporaines. I. Illusion. (1894), L'Amour triomphe, poème dramatique, extrait de la ″Vie acceptée″ (1895), Titane, drame en 3 actes (1897) - co-fondateur des Essais d'Art Libre (voir le billet que je lui consacrais, ici), ainsi que Légendes naïves (1894) de Ch.-H. Hirsch, Sensations d'art (1896) de Georges Denoinville, Hérakléa (1896) d'Auguste Villeroy, et L'AEgypan, Poème Moderne de Charles Esquier, etc.

Edmond Girard n'était pas seulement éditeur et imprimeur mais aussi écrivain et poète, sous le pseudonyme d'Edmond Coutances, il participera aux Essais d'Art Libre et au collectif Portraits du Prochain Siècle. D'Edmond Coutances on peut citer - avant un inventaire plus complet - deux volumes, l'un publié entièrement sous pseudonyme - Coutances, Edmond : Fleurs de jeunesse. Paris, E. Coutances, (1890) - l'autre sous la marque d'E. Girard - Coutances, Edmond : Neige-Fleur, drame en 1 acte. E. Girard, (1893).

La Maison des Poètes, continuera à publier les oeuvres d'Edmond Coutances jusqu'à la mort de Lucie Girard en 1906 (l'atelier typographique, imprimeur de la Maison des Poètes, portait son nom). La Maison des poètes renaîtra quelques années plus tard, semble-t'il en 1912, les volumes étant cette fois imprimés par Mme Antonine Girard, perdurant jusqu'en 1925, elle publiera de nombreuses oeuvres d'Edmond Coutances. Je tenterais sans doute un jour une bibliographie plus complète des éditions Edmond Girard et de la Maison des poètes, en attendant et pour rester dans les liens entre celle-ci et L'Abbaye de Créteil, rappelons que le premier volume - L'âme essentielle, 1898-1902 - de l'un des fondateurs de l'Abbaye, René Arcos, parut En la Maison des Poètes en 1903.