mercredi 11 novembre 2009

LE MIME SÉVERIN Souvenirs d'un Pierrot



L'HOMME BLANC


Séverin Cafferra, dit Séverin, (1863-1930), né à Ajaccio, a commencé sa carrière à Marseille où il fut l'élève de Louis Rouffe, et l'un des plus grands mimes de la tourne du siècle. En 1929, il publie ses souvenirs, L'Homme blanc, Souvenirs d'un Pierrot, introduction et notes de Gustave Fréjaville. J'en donne un court extrait sur le « Théâtre des Funambules » qu'il fonda en 1898, petit théâtre où furent jouées des pantomimes et pièces, entre autres, de Pierre Veber [I], Melandri [II], Tristan Bernard, Liane de Pougy, et des musiques de Claude Terrasse [III]. Je reviendrai sur ce Pierrot, ses oeuvres et ses souvenirs prochainement.






Le Théâtre des Funambules de Séverin (1898-1899)


Après Chand d'habits, je jouai à Paris d'autres pantomimes, soit aux Folies-Bergère, soit à l'Olympia, et je commençai la série de mes voyages à travers les villes de France et d'Europe. Je parlerai plus loin des aventures de cette vie errante. Je revins à Paris jouer le Docteur blanc, de Catulle Mendès, musique de Gabriel Pierné (1). Puis je voulus réaliser un beau rêve d'artiste...
Il s'agissait de fonder à Paris un théâtre d'art où la pantomime aurait sa place. Je l'appelai « les Funambules » en souvenir du théâtre des Deburau. Je ne voulus pas cependant y jouer exclusivement la pantomime. J'eus la joie d'y monter des pièces de Tristan Bernard, Pierre Veber, Mendès, Armand Silvestre (2). Je m'appliquai à faire sur ce petit théâtre d'amusants essais de mise en scène. Aux entr'actes, l'orchestre ne jouait que de la vraie musique, de belles oeuvres. Dans le domaine de la musique gaie, je crois avoir été l'un des premiers à découvrir et à faire jouer Claude Terrasse. Je voulus que tout fût à l'avenant dans cette petite salle. Le programme était illustré par notre cher Willette ; ni autour de son dessin, ni même dans l'intérieur du programme, je n'admis aucune publicité, ne voulant pas que la réclame d'un marchand de chaussures vint piétiner une jolie chose. Je fus aussi le premier à payer mes ouvreuses et à leur interdire de quémander le « petit bénéfice ». Avec des idées pareilles, une petite salle, d'assez gros frais d'artistes et de mise en scène, au bout d'un an je payai jusqu'au dernier centimes acteurs et personnel et je laissai à d'autres mon théâtre, qui changea de nom.
Je repris ma course, revenant à Paris à peu près tous les ans, aussi souvent que je pouvais... C'est ainsi que j'y jouai beaucoup de pantomimes, créées ou reprises par moi de 1896 à 1914, et dont je ne citerai que quelques-unes : Pierrot don Juan ; Pousse-Caillou ; Pierrot pochard, de Max Maurey ; Conscience ; Pierrot en tournée, d'Armand Silvestre ; les Septs péchés capitaux. Je rappelle que j'eus la joie d'associer mon nom et mes efforts à des conférences de Mendès, de Victor Margueritte, à la Bodinière, avec la reprise de Pierrot assassin de sa femme, de Paul Margueritte, musique de Paul Vidal. Paul Margueritte avait créé lui-même cette pantomime, et de belle façon, ma foi, pour un amateur. Il était fort doué pour cet art qu'il aimait et Paul Legrand lui avait donné des indications. Il y avait dans cette pièce un petit rôle de croque-mort : notre Antoine ne dédaigna pas de le jouer.

(1) Le Docteur blanc. Cette pantomime, qui d'abord était en cinq actes, avait été créée aux Menus-Plaisirs, le 5 avril 1898, par Pepa Invernizzi et Marie Labounsjaïa, sans grand succès. Réduite à deux actes pour Séverin, elle fut jouée par celui-ci aux Folies-Bergères, le 23 décembre 1897, et ce fut un triomphe qui se maintint pendant quatre-vingt représentations.

(2) Le programme d'ouverture du théâtre des Funambules, 25, rue Fontaine (29 novembre 1898) comprenait : L'Amorce, de Michel Provins ; Visite de nuit ; de Tristan Bernard ; Chand d'habits, avec MM. Jablin, Jean Dax et Mlle Rivolta ; Paroles en l'air, de Pierre Veber et Léon Abric ; Le Souper du Notaire, opérette en un acte, de Séverin, Abric et Chantrier.
Le 26 janvier 1899, création de : la Conscience, drame en un acte de Melandri et Hawkins ; Pierrot en tournée, pantomime en un acte, par Armand Silvestre, Lutz et Bonnamy, joué par Séverin ; les Joies de l'Adultère, comédie en un acte, de M. Daniel Riche. Le 16 février, première représentation de l'Enlisement, comédie en un acte, de Mme Liane de Pougy.
Aux entr'actes, l'orchestre jouait la Marche des Funambules, de Claude Terrasse ; l'Arlésienne, de Bizet, etc.
Séverin institua en outre des « Vendredis de pantomime classique » où il joua notamment Pierrot nourricier, pantomime du répertoire de Deburau.








Sur la pantomime : Ariane Martinez, La Pantomime, théâtre en mineur 1880-1945, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2008, 322 p. (voir l'article de Gilles Bonnet sur Fabula).

Sur le Pierrot fin de siècle : Jean de Palacio, Pierrot fin-de-siècle. Séguier, Paris, 1990, in-8, 312 pp., bibliographie, couverture illustrée, cahier d'illustration.





samedi 7 novembre 2009

Maison J. VALLÈS : LA RUE



Une visite au journal La Rue, de Jules Vallès, grâce au chapitre La Maison Vallès de Les Maisons comiques par Charles Virmaitre et Elie Frebault. P. Lebigre-Duquesne, 1868, illustration d'Alphonse Humbert.



Rue d'Aboukir, 9, au troisième, un escalier raboteux, impossible, vrai casse-cou offert en prime aux abonnés, en gratification aux rédacteurs. Sur la porte, en gros caractères rouges lisérés de vert :


LA RUE
Entrez sans frapper.



Cinq chaises de paille, une table en bois blanc surchargée de lettres, de papiers, de registres ; des charges variées collées le long des murs ; dans le fond, une vaste cheminée sans feu – parce qu'elle fume... Tel est le mobilier...
Universitaire ou saltimbanque, raseur ou grand homme, Bellenger [I], un petit gros, joufflu comme un bébé, vous mettra poliment à la porte en vous disant à travers le lorgnon qui lui dessine le haut du nez : - Ces messieurs ne sont pas là.
Parvenez à pénétrer dans le salon du fond, vous pourrez admirer toute la rédaction assise sur des piles de journaux, rôtissant ses jambes à la flamme d'un feu clair, et vif et devisant joyeusement aux affaires de l'État et des femmes de France.........
Donc vous avez fait un article et vous êtes venu tout tremblant, n'osant qu'à peine aborder le farouche Vallès.
- Voyons, lisez-nous cela un peu. (Garnier [II], n'oubliez pas d'écrire au journal la Loque ce que je vous ai dicté.)
- Lisez.
La voix est rude, l'oeil inquisiteur, la tête penchée sur la main gauche, le corps enveloppé dans un mac-farlane dont la pèlerine déployée semble menacer le postulant.
- Bien ! Pas mal ! Continuez.
- Puissant [III], vous soignerez votre père Hyacinthe... Ce n'est pas ça du tout !... Que diable parlez-vous de petites fleurs et d'azur !... Dites donc, l'abbé, ne manquez pas de dire que Veuillot n'est qu'un bohème... Appelez-moi Frédéric Morin [IV] un Marat de sacristie... Continuez, je vous prie, pas mal, pas mal... Jeune homme, il faudra nous apporter autre chose.

Vous revenez un soir, deux ou trois jours après :

- Ah c'est vous ! Je me rappelle. J'ai là votre article, j'en ai même retenu des phrases. Vous avez écrit quelque part : « Thérésa [V], c'est la Louise voyou du peuple... » Non ? Alors je me trompe : c'est moi qui l'ai écrit... pas mal, du reste, votre machin ; mais ça ne va pas au cadre de notre journal. Faites nous du vrai, du réel, du poignant, et de la politique en dessous, vous entendez ?

Malgré tout, sous son air rogue de chien en colère, avec sa voix sèche, incisive et cuivrée, sa façon brusque, ses intentions de briser tout, de trousser, de casser l'os, malgré les grands ciseaux qu'il promène du reste fort intelligemment dans les articles de ses rédacteurs ; malgré la manie de fourrer partout des déclassés, des bacheliers sans ouvrage et des lamentables, Vallès, le farouche Vallès, Vallès le brutal est au demeurant le meilleur fils du monde. Obligeant dans les limites de son influence et de sa paresse, et facile à s'enthousiasmer pour qui a un peu de talent et de coeur. Ses manières sont plus d'un aristocrate qu'il ne le croît lui-même : ce capitaine des déclassés ne vas pas au café, ne prend pas l'absinthe, se couche à neuf heures, se lève à cinq, s'ennuie dans les petites orgies de famille, dort dans son fauteuil au théâtre, se moque de tout ce qu'on peut écrire pour ou contre sa vie ou ses oeuvres : très-désolé qu'un duel qui eut du retentissement l'ai fait passer pour un spadassin, parce qu'il se figure qu'on ose pas dire de lui tout ce qu'on pense, par crainte de sa brutalité.
Il ne cesse de répéter aux collabos et aux débutants, à qui l'éreintement fait peur ou que la réclame chatouille, que tout cela ne leur ôtera pas un gramme de talent, s'ils en ont, et ne leur en donnera point, s'ils n'en ont pas.

C'est fort juste. Du reste, Vallès cache sous les apparences de téméraire, un grand bon sens : il voit vite et juste ; il a le style ardent, mais l'esprit froid. Il vise – et ne s'en cache pas – à la gloire et aux dangers de la vie politique. Outre les dons de l'orateur qu'il possède au suprême degré, il aura, s'il arrive, toute l'habileté d'un chef de parti, vous verrez !

Il voudrait être riche, qu'il le deviendrait. Né au Puy, moitié Auvergnat, moitié Gascon, il est un singulier mélange de rusé et d'audacieux, c'est une figure curieuse. Sa Rue est un journal qui datera dans l'histoire ; lui seul pourtant, dans la maison, était connu.

Mais Vallès appelle tout le monde à la rescousse. Il sait découvrir un écrivain comme un cochon trouve une truffe ; il aime à déterrer les talents qui s'ignorent comme il aimait, jadis, à mettre en lumière les monstres inconnus ; et plus d'un a dû d'avoir son nom connu dans le monde littéraire à son entrée en lice sous la guenille rouge qui sert à la Rue de drapeau.

C'est lui qui a exhumé Puissant, l'auteur des Écrevisses et du Moulin, lequel, le soir, à six heures, quand on va fermer le bureau, ne manque jamais d'inviter, à la bourguignonne, un des rédacteurs, tous les rédacteurs même, à venir manger en famille le veau aux carottes, dirigé par lui-même, ou l'oie aux marrons qui croustille dans sa graisse onctueuse ; le tout arrosé d'un petit vin de Bourgogne naturel, dont Maroteau [VI] garde religieusement le souvenir.

Ah ! Les joyeux festins qu'on fait là, sans façon, à la bonne franquette, les coudes sur la table, le gilet déboutonné ! Puissant triomphe au milieu de ses collaborateurs et amis qui dévorent ; il jouit de leur appétit autant et plus que du sien ; après boire, quand les têtes sont échauffées, qu'on a dit du mal de Jules Favre et du bien de Proudhon, le vigneron entonne de sa voix sympathique quelque chanson bourguignonne, l'on n'a plus envie de s 'en aller.

Car Puissant est bon musicien. C'est de lui qu'on a dit qu'il était le seul capable de remplacer Scudo à la Revue des Deux Mondes.

Maroteau est secrétaire de Vallès, un gamin celui-là, dix-neuf ans, de longs cheveux récalcitrants, et timide... au point qu'il passa trois jours avant d'oser se présenter, pour la première fois, au bureau du journal avec un excellent article : un Malheureux, qui, du coup, le mit au rang des plus effrontés rualistes (c'est ainsi que ses messieurs s'appellent). Maroteau (Gustave) devait être jeune de langue et gagnerait aujourd'hui 2,400 fr. dans une échelle quelconque ; il a mieux aimer s'essayer à crever de faim sur le pavé de Paris pour la gloire. Ce naïf et bon jeune homme – a fait des vers qui ont failli le brouiller avec Vallès, pour la vie !

Garnier a manqué d'y sauter aussi, Garnier, l'enfant chéri de la Rue, pourtant ; pensez-donc, il a lâché l'École normale et l'Université pour venir à elle. E.A. Garnier brûle du désir de succéder aux Paradol, aux Taine, aux About, aux Sarcey... S'il m'entendait, lui qui ne peut souffrir Francisque !

Et, cependant, quoi que vous puissiez dire, Garnier, contre cette alma parens, qui vous a nourri de pensums, de Virgile et de haricots, qui vous offrait tout à l'heure encore une bonne place de maître d'étude à Nice, où vous pourriez admirer de temps en temps Villemessant ; quoique vous puissiez écrire de fin, de vrai, de juste et d'honnête contre ce redoutable éteignoir des intelligences, vous en fûtes, vous en êtes, vous en serez toujours.....................................................................................................

..........Il y a un abbé à la Rue. Je ne sais pas le secret et n'ai jamais vu cet abbé-là, c'est un mystère.

Je connais Enne [VII] – j'allais parfois, il y deux ou trois ans, passer mes soirées du lundi, - pour rire un brin, - dans une société de petits jeunes gens, gentillâtres de lettres, qui se réunissaient à jour fixe autour d'un tapis vert pour discuter doctoralement, par demandes et réponses, les plus hautes questions de littérature et de philosophie, ridicules et pleins d'eux-mêmes. Un seul ne parlait pas, se contentant de fumer sa pipe en silence, regardant les autres avec un sourire goguenard, et n'ouvrant, par-ci par-là, la bouche que pour se moquer d'eux un tantinet. Il s'appelait Francis Enne. Les amis le prenaient généralement pour un imbécile, et le toléraient par habitude et compassion. Je compris qu'il était le plus intelligent de la bande, et la Rue s'est chargée depuis de me donner raison. Observateur brutal, comme il le faut, Enne voit toujours juste, et n'hésite jamais devant la vérité la plus douloureuse et la plus pacteuse – gagne sa vie dans un bureau de mairie, en attendant... l'avenir.

Le promeneur attardé, le soupeur harassé qui se trouve, par hasard, égaré sur le quai d'Orsay, vers une heure et demie du matin, peut rencontrer une ombre fantastique, un faucheux gigantesque, agitant dans le vide ses grandes pattes, et dont le vaste manteau noir se détache lugubre sur la brume indécise du crépuscule naissant. Une toque informe couvre sa tête inusitée ; des flocons de fumée sortent précipités de sa bouche armée d'une courte pipe en terre rouge... C'est Cavalier [VIII] qui se rend à l'usine J. T. Cail et Cie, loin, bien loin dans Grenelle. La veille au soir, il a terminé, copié et recopié son article. Son écriture fait le désespoir des compositeurs, il s'en console en pensant que son style fait les délices des esprits distingués. Le matin, il s'en va dessiner toute la journée, dessiner à raison de quarante centimes l'heure ; - un métier de brute, - en attendant les 20,000 francs qui lui manquent pour fonder une usine et gagner des millions. Fort en X, il a passé par l'École polytechnique, ce qui l'a rendu profondément matérialiste et raisonneur. Travailleur plein d'activité, quand il le faut, mais flâneur avec passion, Cavalier voudrait bien trouver quelque part une éducation à faire, mais aucun père n'a voulu, jusqu'ici, lui confier sa fille : il est trop laid !!!

C'est ce que lui dit souvent Bellenger, pour se venger des plaisanteries que Cavalier se plaît à faire à propos d'un amour passé, sur lequel Bellenger souffle comme sur un feu qu'on ne veut pas laisser mourir. Ce souvenir lui tire, du reste, de l'encre aussi bien que des larmes, et il écrit, en s'inspirant de jadis, des lignes barbouillées d'émotion.

Voilà à peu près toute la Rue. Il y eu d'autres rédacteurs, mais qui ne sont pas nés dans la maison, ou qui n'on fait que passer.

On n'entend plus le trombone éclater dans la profondeur du nez d'Albert Brun [IX], ce sous-officier réformé pour sa taille, qui pleure encore en pensant à sa grand-mère, et soupire pour de femmes en pastel comme un Léandre de comédie italienne.

On ne voit plus Arthur Arnould [X], qui fit un jour Pauvre garçon ! Un chef-d'oeuvre.
On ne voit plus Savinien Lapointe [XI] (est-ce un malheur ?), depuis la fois où, dans un dîner à quatre francs par tête, - café compris, - sur la hauteur de la chaussée de Clignancourt, toute la rédaction indignée faillit lui jeter des litres vides à la tête, alors qu'il déclamait ou s'essayait à déclamer : Le Mendiant, pièce de vers !!!
Et du pain !

Vallès inséra pourtant le morceau, dur sacrifice à de vieilles amitiés ; sacrifice qui lui coûta cher, car il n'eut plus de prétexte pour refuser ensuite une dernière poignée de main à Dantrague [XII] mourant, un sourire à André Lemoyne [XIII].

Tous ces gens de la Rue, en dehors du chef, qui peut placer partout sa copie au prix fort ; tous ces gens, dis-je, non pas précisément signé de pacte cabalistique avec le diable... sinon pour le tirer par la queue...

Bah ! On vit tout de même, et le journal ne s 'en porte pas plus mal (1).

Les bureaux sont gais à toute heure. On y blague assez agréablement le prochain, - devant comme derrière ; - et l'on y reçoit souvent des visites agréables. Plus d'une femme s'est présentée, qu'on a revue le soir glisser au bras d'un rédacteur, dans des rues aristocratiques. Maintes fois, des gens du commun sont venus serrer la main des courageux jeunes gens qui parlaient pour eux et comme eux, racontaient leurs misères et leurs joies mieux qu'eux-mêmes.

Dans les entr'actes, quand le journal est fait, il y a la partie de boxe ou d'escrime, de savate ou de chausson, souvenir des luttes antiques et de l'arène Le Peletier. On ferme la porte à clef, et en avant coups de poing, coups de pied, coups d'estoc et de taille. Simple histoire de développer les organes et de redresser les torses mal conçus, car on n'a jamais eu l'intention de se préparer ainsi aux luttes à venir.

Quand la plume de Vallès attaque, elle demande que la plume d'autrui lui réponde, et ne craint pas la riposte, toujours prête et bien prête à la parade ; mais elle méprise parfaitement les batteries et les gens qui menacent sans cesse de coucher leur ennemi sur le terrain. Vallès est pourtant un des bons élèves de Dumesnil, le maître d 'armes, et le Benjamin de Lecour, le savatier.

Savez-vous le meilleur moyen de faire passer un article à Vallès ? C'est de le tomber entre deux et quatre heures de l'après-midi.

Pouvillon [XIV] l'a bien compris, et c'est à l'oeil poché que Vallès à traîné quelques temps dans Paris que la Rue doit son nouvel adepte, et je l'en félicite.

Pouvillon aura, dit-on, un jour 300.000 livres de rente. Pourquoi donc fait-il de la littérature ? C'est qu'il aime à ciseler dans le silence du cabinet de petites scènes pleines de vie, de sentiment et de réalité. Il travaille avec conviction et bonheur, et il s'admire ensuite naïvement dans ses oeuvres. Heureux mortel !

Mais il n'est pas question de rentes pour entrer à la Rue : il n'est pas même besoin d'être homme de lettres.

La porte est ouverte toute grande, à deux battants ; entrez ! Vous qui souffrez, vous qui avez des regrets, des remords même, vous qui vivez en bas, amers et désespérés, écrivez ce que vous pensez, comme vous le pensez, sans phrases, avec des sensations et non pas seulement avec des mots ; et si parfois une phrase choque les heureux, tant mieux !

Ne craignez rien, soyez hardis jusqu'à la témérité ! Vallès ne coupe que les parties molles, et n'a peur de rien !

Quand le Timbre voulut faire un procès à la Rue, Vallès lui cria carrément : « Faites le procès, je ne reculerai pas d'une semelle ! » et le Timbre ne fit pas de procès.

Quand le petit Marx (Adrien) [XV] - pauvre garçon – se fâcha tout rouge et parla de faire aussi son petit procès en diffamation, Vallès lui cria encore : « Marchez... mais marchez donc ! » Et Marx ne fit pas de procès.

Quand... Mais j'allais oublier deux censeurs avec lesquels il faut compter.

Limozin d'abord, Scipion Limozin, le gérant responsable, vénérable vieillard qui garde encore trois cheveux blancs et le respect de sa position dans une foule de sociétés utiles et publiques ; Limozin qui fut un lapin comme un autre en son temps, mais qui depuis a pris de l'âge et du poids, et conseille toujours à la jeune armée d'être prudente, très-prudente ; ce qui ne l'empêchera pas de faire deux mois à Sainte-Pélagie ; - que dira-t-on dans sa province !

Puis voici Kugelmann, l'imprimeur. Ah celui là, prenez garde de tomber sous son lorgnon inquisiteur. Il ne fait jamais grâce, et j'estime qu'il n'est peut-être pas dans la collection de la Rue, un seul article, un seul dessin qui n'ait été quelque peu tronqué par sa bienveillante inquiétude.

Grâce à lui, des numéros en masse sont restés improductifs, retenus par ses craintes dans les magasins ; grâce à lui, le numéro 27, - Cochons vendus, - n'a pas vu le jour ; et sans attaquer en rien le jugement qui supprima la Rue, on s'est étonné dans le public d'une condamnation qui frappe ainsi le poulet dans son oeuf, la pensée dans le cerveau de l'auteur. Aucun exemplaire n'est sorti de l'imprimerie ce jour-là ; les rédacteurs eux-mêmes n'ont pu relire leur prose sur la feuille humide échappée à la presse : où diable l'avocat général a-t-il pu se procurer ce journal introuvable pour asseoir dessus son instruction ? Si j'ai bonne mémoire, il a fallu que Me Laurier lui empruntât ce précieux document pour en prendre connaissance dans l'intérêt de son client.

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La Rue n'a pu trouver grâce devant le tribunal : elle a été condamnée à disparaître, accusée de s'être occupée de politique, quand elle avait le droit seulement de causer littérature. Elle chantait la Marseillaise quand il lui fallait murmurer Petit oiseau !

C'est une page de Vallès qui a mis le feu à la maison. A propos de la loi militaire, il brosse un matin un article qu'il appelle les Cochons vendus. C'était le lendemain de l'exécution d'Avinain [XVI] ; il commande, en même temps, pour la troisième page, un dessin représentant la cellule d'un condamné à mort.

On voit sous le drap blanc et triste comme un linceul un homme couché comme un cadavre : près du poële qui ronfle, un soldat est assis, tête bestiale, dos lourd, il se chauffe stupidement les mains. C'est l'abrutissement de l'obéissance, l'exécution résignée et muette de la consigne funèbre.

Le dessin est malhabilement tracé ; il y a des fautes de goût, un contre-sens : mais l'idée est grande dans sa simplicité et saisit le coeur.

Telle est, ce jour là, la huitième page de la Rue. La première est aux Cochons vendus.
Ils sont vendus, mais non livrés, les malheureux ! L'imprimeur, au dernier moment, refuse de se dessaisir des exemplaires. Vallès arrache à Kugelmann le service des abonnés, sept ou huit cent feuilles, mais tout le reste est mis sous clef ; ce qui n'empêche pas le parquet d'entrer dans le jeu et de poursuivre, non point Vallès, auteur de l'article, mais le gérant, M. Limozin, dit Scipion ; un brave homme qu'on a décidé, on ne sait comment, à courir les chances de la prison, à condition de toucher 25 francs par mois. M. Limozin a cinquante-cinq ans ; il est chauve, ressemble à Henri IV se laissant aller le matin de sa première bataille. Il n'en garde pas moins l'attitude fière du héros quand le président Delesvaux prononce sa condamnation à deux mois de prison. Vallès est là qui le regarde et rallume le courage du vieux aux éclairs de ses grands yeux noirs.

Limozin aurait envie de crier : Miséricorde !! mais le rédacteur en chef exige qu'on lutte jusqu'au bout et qu'on meure avec grâce. Il lève le pouce comme la vestale antique.

Et voilà comment l'imprudent vieillard, se faisant appeler Scipion, conduisit le deuil de la Rue.
La maison Vallès ne s'écroula pas pour cela. On décida qu'on tiendrait jusqu'au bout, qu'on vivrait tant qu'il y aurait une juridiction à épuiser.
Le 20 janvier, anniversaire de la mort de Proudhon, un numéro tout entier fut coupé dans l'oeuvre du grand penseur, et Courbet envoya un dessin représentant d'après une photographie de Carjat, Proudhon sur son lit de mort.
C'était encore là une idée de vrai journaliste, une trouvaille et, sous une forme simple, une machine de guerre : mais, franchement, l'administration n'avait rien à dire, et l'on fut tout étonné d'apprendre que le dessin de Courbet n'était pas autorisé et ne paraîtrait ni à la première ni à la dernière page de la Rue.
Courbet et Vallès protestèrent, rien n'y fit. On se résigna à ne pas mettre Proudhon mort ; on encadra le journal de noir, et, au lieu d'un dessin, Courbet envoya une lettre que l'on autographia. Ce numéro devait être tiré à 30,000 exemplaires.
Mais cette fois encore, l'imprimeur se ravise ; il a peur, et, moins heureux même que le numéro des Cochons vendus, le numéro de Proudhon n'est tiré qu'à dix exemplaires ; au onzième les presses s'arrêtent.
Vallès va ailleurs. On le voit sur tous les points de Paris, les cheveux au vent, courant après un imprimeur moins poltron. Rien à faire ! On sait que la Rue est supprimée, que le rédacteur en chef est mal en cour, que Rochefort et lui sont les bêtes noires du ministère, et personne ne consent à tirer le numéro de Proudhon. Douze imprimeurs s'y refusent.
Vallès sacrifie Proudhon et, lâchant la Rue, se propose de le remplacer par le Peuple. Mais c'est une panique générale. M. Pinard [XVII] épouvante les plus brave ; la maison Vallès est marquée d'une croix rouge comme l'hôtel d'un hugenot à la Saint-Barthélemy, et le rédacteur en chef avec ses collaborateurs, est condamné au silence !
On le rompra, ce silence, le jour où la loi permettra de fonder le Peuple politique.
Il n'a, ce journal-là, qu'à garder l'allure et à montrer le courage qu'avait la Rue, pour être une des feuilles les plus curieuses et peut-être la feuille la plus hardie de la presse contemporaine.
C'est bien ce qu'il faut à Vallès, les hasards et les périls du Forum ; lui et sa bande, ils feront, je vous le promets, un fier tapage.
De cette maison là, on tirera sur tout le monde, Vallès l'a dit dans le dernier numéro de la Rue, et l'on peut écrire comme une devise sur sa maison battue en brèche cette phrase de son oraison funèbre (11 janvier 1868) :
« Nous continuerons ici ou là, chez nous ou chez les autres, tous ensemble, à frapper au coeur ou à rire au nez des plus redoutables et des plus illustres : les redoutables qui menacent de leur influence, et les illustres qui abusent de leur gloire.
« Nous continuerons à battre en brèche tout ce qui, en dehors de l'État ou de l'Église, est caserne ou sacristie, attaquant l'ennemi par la colère ou l'ironie, cette arme blanche de l'esprit français. »

(1) Il y a eu du neuf depuis que ces lignes ont été écrites.

Notes de Livrenblog :

[I] Henri Bellenger écrira avec Vallès un drame en 12 tableaux, La Commune de Paris, il collaborera à La Rue de 1867 et La Rue de 1870 ainsi qu'au Cri du Peuple en 1871 où il fut secrétaire de rédaction.

[II] E. A. Garnier. A propos des collaborateurs de La Rue, Jean Richepin, dans Les Etapes d'un réfractaire, Jules Vallès, écrit : « On y trouve d'autres écrivains qui depuis ont changé de drapeau, ou qui n'ont fait que jeter là leur gourme : E. A. Garnier, E. Lemoyne, F. Enne, E. Blavet, etc... »

[III] G. Puissant, collaborera à la Marseillaise de Rochefort, il était en fait un mouchard. D'après les souvenirs du préfet Louis Andrieux, un agent du commissaire de police Lombard « Il attachait d'ailleurs de l'importance à n'avoir qu'un personnel intelligent et instruit. Il s'adressait de préférence aux journalistes. C'est ainsi qu'il embaucha ce malheureux G. Puissant, qui fut brûlé par la Lanterne »

[IV] Frédéric Morin (1823-1874), journaliste et homme politique il appartint, un temps, au groupe des démocrates catholiques, ce qui explique ce « Marat de sacristie ».

[V] Thérésa (Emma Valladon 1837-1913) chanteuse de cabarets et café-concerts très populaire, elle est considéré comme la diva du peuple. Vallès écrit dans Le Cri du Peuple : « Un jour une femme arriva avec une voix et un geste virils, dans cette époque où les hommes avaient la bouche cousue et les bras coupée [...] Et le peuple comprit, applaudit, et fit la gloire et la fortune de cette chanteuse du Sapeur, qui sapait l'Empire en rigolant ! »

[VI] Gustave Maroteau, communard, principal rédacteur du Salut Public, il mourra au bagne. Dans L'Insurgé Vallès laissera de lui ce portrait : « Il m'est arrivé un jeune homme de seize ans, à la figure maladive, avec des airs de fille, mais aussi avec l'ossature faciale d'un gars à idées et à poil. Espèce de moulage de plâtre jauni à l'air, avec le rat de la phtisie logé dedans ! C'est Ranc qui me l'a envoyé ».

[VII] Francis Enne (1844-1891) Ses deux volumes, D'après nature (1879-1883), publiés chez Kistemaeckers, reprennent la plupart de ses écrits publiés dans La Rue.

[VIII] Georges Cavalier (1842-1878). Sa collaboration à La Rue se limite à six articles sur les grandes écoles et des coins pittoresques de Paris. On trouvera dans « Georges Cavalier dit Pipe-en-bois » par Jean-Jacques Lefrère, précédant Les Mémoires de Pipe-en-bois (Champ Vallon, Dix-Neuvième, 1992), un large aperçu de la vie de cette figure pittoresque du journalisme, du théâtre (il menait des cabales), et de la politique.

[IX] Albert Brun avec Georges Cavalier fera parti du cabinet de Gambetta lors du gouvernement de Défense nationale en 1870. Cavalier écrit dans ses Mémoires : « Albert Brun que Lissagaray avait amené et qu'on prenait pour un caniche de fidélité. Albert Brun, petit journaliste piocheur, faisait un excellent employé aux écritures. Il était dans la misère. » Envoyé par Laurier dans le Gers, il y assura l'intérim de la préfecture durant la Commune, profitant de cette position il fut bientôt nommé sous-préfet « en passe de devenir préfet » Cavalier lui reproche d'avoir tourné le dos à ses amis et à Lissagaray en particulier.

[X] Arthur Arnould (1833-1895). Ecrivain et journaliste d'opposition au second-empire, il prendra une part active à la Commune. Adjoint au maire du IV arrondissement en 1870, élu au Conseil de la Commune en 1871, le 1er mai il est chargé du Journal Officiel de la Commune. Il est l'auteur d'une Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, et écrit de nombreux romans sous le pseudonyme d'Arthur Matthey.

[XI] Savinien Lapointe (1812-1893). Ouvrier poète des années 1840, il est l'auteur de nombreuses chansons, poèmes et contes et recueilli les Mémoires de Béranger en 1857. Combattant de 1830 et de juin 1832, il rallia l'Empire.

[XII] Sur Gabriel Dantrague on peut lire cette note annotant un passage des Mémoires de Jules Levallois recueilli par W. T. Brandy et Claude Pichois dans Baudelaire devant ses contemporains (Editions du Rocher, 1957). « Mort en 1867 du « mal de Paris », il avait été attaché fort jeune au bureau de l'Esprit public et était entré ensuite dans l'armée du Corsaire-Satan. On consultera sur lui un article de Marie de Saint-Germain dans les Tablettes de Marseille du 28 octobre 1868. »

[XIII] André Lemoyne (1822-1907). Poète, il fut avocat, typographe, correcteur, puis bibliothécaire de l'Ecole des arts décoratifs. Ses oeuvres complètes se trouvent chez Alphonse Lemerre.

[XIV] Emile Pouvillon (1840-1906). Ecrivain, c'est dans La Rue de Vallès qu'il publia ses premiers textes.

[XV] Adrien Marx (1837-1906). Journaliste au Figaro.

[XVI] Jean-Charles Avinain après dix-huit ans passé à Cayenne, il revient à Paris où il tua deux grainetiers. Il fut exécuté le 28 novembre 1867.

[XVII] Ernest Pinard (1822-1909), procureur impérial célèbre pour ses poursuites contre Madame Bovary de Flaubert et les Fleurs du Mal de Baudelaire et Les Mystères du Peuple d'Eugène Sue.





jeudi 5 novembre 2009

Ballet Policier : Tous au Poste !




Charles Péchard, commissaire de police de la ville de Paris, est l'auteur de Police, une méthode de défense et d'attaque enseignant les diverses manières d'arrêter, d'immobiliser, terrasser, conduire, désarmer un malfaiteur. L'ouvrage publié par J. Rueff en 1909, est illustré de 130 gravures, en voici une première série, d'autres suivront, sans doute.





















mercredi 4 novembre 2009

André ARMANDY et le Roman d'aventureS



Quelques couvertures du romancier André Armandy (1882-1958), ainsi que le début de l'introduction qu'il publia en tête du premier volume de Le Satanic - Les Épaves dorées, où il explique son goût pour l'aventure et questionne sur le sort fait dans "certains cénacles" à la littérature de "genre".


Introduction

On a beaucoup médit des romans d'aventures. Il est du meilleur ton parmi certains cénacles de les considérer comme un genre inférieur, en marge de la littérature. Serait-ce que, pour avoir droit au titre d'écrivain, la première condition soit de se confiner dans l'analyse de son moi ?
L'aventure ? J'ai conscience de lui devoir beaucoup, et je n'éprouve nulle honte à l'avouer. Je l'aimais avant que d'écrire. Ecrivain, je me suis complu à me pencher sur ceux qui, s'évadant des conventions, surent rompre avec la monotonie de l'existence. Des aventuriers ? Il se peut. Des hommes, à coup sûr, de rudes hommes, des femmes aussi, en la poitrine desquels bondissait un coeur tumultueux où, si tout n'était point vertu, tout n'était point non plus que fange, et qui, dans la plupart des cas, payèrent d'une terrible rançon le droit qu'ils s'arrogèrent de ne puiser qu'en eux les raisons de leurs actes, de n'en admettre qu'eux pour juges.
Est-ce donc encore un roman « d'aventures » que j'entreprends d'écrire ici ? Si je dis : oui et non, ce n'est point, croyez-le, une concession que j'entends faire au dédain en lequel certains affectent d'enfermer ce genre décrié. Mais c'est qu'à proprement parler ce récit est celui d'une aventure au sens passionnel du mot, d'une aventure vécue, d'une vérité cruelle, et que si les péripéties que traversèrent ses douloureux héros justifient ce pluriel péjoratif, il n'en est pas moins vrai que leur amour, par sa pathétique grandeur, domina très haut les contingences parmi lesquelles il évolua.
Lecteur, vous voici prévenu : à vous de lire ou de passer. [...]









lundi 2 novembre 2009

Elfes, Faunes, Fées et autres semblables






Robert KIRK : La République Mystérieuse des elfes, faunes, fées et autres semblables.
Traduit de l'anglais par Rémy Salvator. Bibliothèque de la Haute Science [L'Art indépendant], 1896, in-12, broché, V-64 pp.


Préface :

La nécessité de présenter sous une forme moderne le très vieil ouvrage qu'est celui-ci, nous a entraînes à en condenser le titre qui, dans l'original, se développe sur une page et plus. C'est d'abord : La République mystérieuse ou Traité montrant les principales curiosités telles qu'on les voit encore de nos jours parmi diverses gens du peuple d'Ecosse, singularités pour la plupart propres à cette nation. A ces titres et sous-titres, du livre étrange que nous traduisons aujourd'hui, l'auteur, le Révérend Robert Kirk, pasteur à Aberfoyle, en Ecosse, ajoute cet autre : Sujet traité jusqu'ici par aucun de nos écrivains, et tenté cependant à titre d'Essai, pour supprimer l'impudent et croissant athéisme de ce temps, et pour satisfaire au désir de quelques amis de choix. Le digne pasteur dont on ne saurait suspecter la bonne foi, se montre méticuleux au dernier chef, car le faux-titre même de son livre se développe en ces termes précis : Essai sur la nature et les actes des êtres souterrains (et pour la plupart) invisibles, connus sous le nom d'Elfes, Faunes, Fées et autres semblables, chez les Ecossais des basses terres, tels qu'ils sont décrits par ceux qui possèdent la Seconde Vue ; et maintenant recueillis et comparés pour donner lieu à de nouvelles enquêtes, par un instigateur circonspect, demeurant parmi les Ecossais-Irlandais, en Ecosse.
Pour ne rien omettre de l'intéressant travail du Révérend Robert Kirk, nous ajoutons encore les six épigraphes, qu'il place en tête de son étude :

« Alors un esprit passe devant moi et mes cheveux en furent hérissés ; il se tint immobile, mais je ne connais point son visage, un fantôme était devant mes yeux » Job.4, 15, 16.

« C'est ici un peuple de rebelles qui dit aux voyants : Ne voyez pas, et aux prophètes : Ne nous prophétisez pas des choses justes, mais parlez-nous de choses agréables » Isaïe, 30. 9. 10.

« Et l'homme dont les yeux étaient ouverts a dit ». Nomb. 24. 15.

« Car maintenant nous voyons en un miroir d'obscurité, mais alors les faces regarderons les faces ». I Ep. Aux Corinth. 13. 12.

« Ce que nous serons n'est pas encore manifesté, mais nous serons semblables à Dieu et nous le verrons tel qu'il est ». I St Jean 3. 2.

« Voici que j 'ai mis sous les eaux les géants et ceux qui habitent avec eux ». Job. Chap. 26. 5. (Sep.)


Voici, de plus, quelques détails sur la vie de notre auteur. Le Révérend Robert Kirk étudia la théologie à St-Andrews et prit ses degrés de professeur à Edimbourg. Il fut successivement ministre des paroisses de Balquedder et d'Aberfoyle (que connaissent tous les lecteurs de Rob-Roy.) Il s'occupa d'une traduction irlandaise de la Bible, et publia un psautier en langue gaëlique en 1684. Il se maria une première fois avec la fille de sir Collin Campbell de Mochester, qui mourut en 1680. Et se remaria avec la fille de Campbell de Fordy, qui lui survécut.
Il est à remarquer qu'il fut le plus jeune et le septième fils de M. James Kirk et, sans doute, fut particulièrement doué pour s'occuper des êtres souterrains et invisibles qui nous entourent. Lui-même, dans son traité, parle de privilèges mystérieux des septièmes fils, « dont les parents émettent en le procréant une vertu plus puissante que pour tout le reste, comme s'ils étaient au faîte et à l'apogée de leur vigueur. » C'était un homme studieux, d'une famille honorable et comme le prouve ses livres, simple et savant.
Quoiqu'on voie au bout du cimetière d'Aberfoyle, du côté de l'Orient, le monument élevé à la mémoire du digne ministre (Robert Kirk), et sur lequel son nom est dûment inscrit, ceux qui connaissent son histoire véritable ne croient pas, cependant, qu'il jouisse du repos réel du tombeau. Son successeur, le Révérend docteur Grahame nous a informés qu'on croit généralement que, comme M. Kirk se promenait un soir en robe de chambre sur un dun-shi, c'est-à-dire une montagne hantée par les Fées, il éprouva ce qui paraissait être une attaque d'apoplexie, de sorte que les ignorants le crurent mort, tandis que les gens très instruits savaient que ce n'était qu'un évanouissement causé par l'influence surnaturelle de la race dont il avait violé l'habitation. Après la cérémonie de ce qui n'était un enterrement qu'en apparence, le Révérend Robert Kirk apparut à un de ses parents et lui ordonna d'aller trouver Grahame de Duchray, de qui est descendu ke général Grahame Herling, vivant encore, « Dites à Duchray qui est mon cousin aussi bien que le vôtre, » lui dit-il, « que je ne suis pas mort, mais que je suis captif dans le pays des Fées, et qu'il ne me reste qu'une chance pour être délivré. Quand l'enfant posthume dont ma femme est accouchée depuis ma disparition sera sur le point d'être baptisé, je paraîtrai dans l'appartement et si Duchray jette par dessus ma tête la dirk ou poignard qu'il tiendra à la main, je serai rendu à la société, mais s'il laisse échapper cette occasion, je suis perdu pour toujours. » Duchray fut informé de ce qu'il avait à faire, la cérémonie du baptême eut lieu, et l'on vit M. Kirk paraître pendant qu'on était à table, mais Grahame de Duchray fut saisi d'un tel étonnement qu'il ne put exécuter ce qui lui avait été rescrit. Il est donc à craindre que M. Kirk ne subisse encore son destin dans le pays des Fées ; la cour des Fées lui déclarant comme l'océan au pauvre Falconner, qui périt en mer après avoir composé son poëme si connu intitulé le Naufrage :

« Tu as proclamé notre pouvoir, - sois notre proie ! » (I)

Pour ce qui est de la date vénérable de l'oeuvre du Révérend Kirk, elle est pour le manuscrit de 1691 : une centaine d'exemplaire furent tirés en 1815 par Longman and Co mais cette édition est devenue à peu près introuvable. De la présente traduction, nous nous permettons de dire qu'elle nous fut d'un labeur difficile, l'anglais du pasteur d'Aberfoyle n'est rien moins que moderne, et comme nous avons tenu à serrer d'aussi près que possible le texte original, nous avons dû renoncer à toute élégance de style.

Rémy Salvator




Illustrations, John Anster Fitztgerald, Fairies Looking through a Gothic Arch (circa 1864), The Fairies' Banquet (1859)


mardi 27 octobre 2009

Le 29 octobre chez votre libraire






"Ce n'est pas si désagréable d'être un jeune auteur"
De Jean Paulhan (67 ans) à André Pieyre de Mandiargues, le 4 décembre 1951. Il vient de se voir refuser Lettre au directeurs de la Résistance par cinq revues (ou journaux).

"Je rêve beaucoup, ces derniers temps, que "je découvre des manuscrits". La dernière fois, et l'avant-dernière nuit, c'était l'"Histoire de l'Etincelle" de Cyrano de Bergerac".
De André Pieyre de Mandiargues à Jean Paulhan 16 décembre 1951.

En librairie le 29 octobre 2009 : André Pieyre de Mandiargues, Jean Paulhan. Correspondance 1947 - 1968. Gallimard, Les Cahiers de la NRf, 2009, 448 p. Edition établie, annotée et préfacée par Eric Dussert et Iwona Tokarska-Castant.

Livrenblog reviendra, sous peu, sur ce volume passionnant.



lundi 26 octobre 2009

LE COSMOGRAPHE Catalogue N° 47







Parfois délaissés au profit du numérique, les catalogues à prix marqués des libraires d'ancien, continuent d'exister et d'apporter dans nos boîtes à lettres, surprise (de la découverte), rêve (de posséder), espoir (de trouver enfin le volume tant recherché).

Le Cosmographe, Pierre-Yves Erbland, a publié il y a peu, son 47e catalogue. Chez lui pas de spécialisation outrancière, un choix large d'ouvrages de toutes époques amoureusement choisis... Pour exemple on peut trouver dans la rubrique "Art" le volume de J.-M. Campagne sur Clovis Trouille, L'Art Ochlocratique de Péladan, le Célestin Nanteuil d'Aristide Marie chez Carteret ou La Légende de Saint-Germain des près de Michel Traviger.

Eclectique donc, ce catalogue contient quelques numéros intéressant plus particulièrement les amateurs de littérature XIXe et anté-séculaire, un Parnassiculet contemporain (1867), parodie du Parnasse contemporain, due à Paul Arène, Alphonse Daudet, Jean du Boys et Charles Bataille, et publiée anonymement, de Delphi Fabrice, L'Opium à Paris (1907), du Dr Gérard, La Grande Névrose (1889), de l'Hydropathe Georges Lorin (Cabriol) son excellent Paris rose (1884), Le Satanisme et la magie de Jules Bois, un manuscrit original de Victor-Emile Michelet, Le Monde occulte et la magie, Propos d'un intoxiqué de Jules Boissière, la réédition sur papier bleu des Martyrs ridicules de Léon Cladel et, du même, Petits Cahiers (1879) et Léon Cladel et sa kyrielle de chiens (1885). Parmis les Naturalistes et chez Kistemaeckers : Harry Alis, Les Pas de chance (1883), Le Calvaire d'Héloïse Pajadou (1883) de Lucien Descaves et D'après Nature (1879) de Francis Enne. De Jean Lorrain, Le Vice errant (1902), de Catulle Mendès, Lesbia (1886), Les Folies amoureuses (1883) et Monstres parisiens (2e série) sur hollande. A noter encore un exemplaire des Soliloques du pauvre de Jehan Rictus avec 1 poème et deux lettres manuscrites à Jean Ott. Une curiosité parmi toutes celles dont ce catalogue foisonnent : 3 numéros de Le Falot Cosmopolite, organe hygiénique et de sûreté indispensable en ménage (1868) dont la direction était assurée d'une façon presque fictive, par Albert Glatigny.

La petite liste qui précède ne rend compte que d'une infime partie des curiosités que renferme ce catalogue, histoire, curiosa, sciences, livres illustrés, spectacles, voyages...


Librairie Le Cosmographe
La Closerie du Cassereau (3)
37210 Vernou-sur-Brenne