vendredi 18 juillet 2008

Cyprien Godebski / Willy. Controverse autour de Wagner



En mars 1895 commence, dans la Renaissance idéaliste revue dirigée par Albert Fleury, la parution des feuilles détachées des Mémoires d'un artiste (inédits), par M. Cyprien Godebski, série de rencontres intitulées L'intimité des grands hommes. Le premier extrait de ces souvenirs est consacré à Richard Wagner, et provoquera une controverse avec Willy, qui dans la Plume mettra en doute la véracité de cette rencontre et des propos prêtés au maître de Bayreuth par Cyprien Godebski.
Pour comprendre tout à fait cette controverse il faut tout d'abord rappeler qui est Cyprien Godebski, car on le verra, la personnalité et même l'état civil, de l'auteur sont en partie responsable de cette controverse et du ton employé par Willy.


Cyprien Godebski est un sculpteur d'origine polonaise, à qui l'on doit entre autres, un médaillon en bronze d'Hector Berlioz, et une statue en marbre de Calliope, sur la tombe de Théophile Gautier, au cimetière de Montmartre. Au musée du Louvre est exposé le buste de l'archéologue Barbet de Jouy, à Moscou se trouvent les bustes de Jean-Sébastien Bach et de Beethoven, et à Varsovie la statue d'Adam Mickiewicz (détruite par les nazis et reconstruite en 1950). Cyprien Godebski épousa la fille aînée du violoncelliste et compositeur belge Adrien François Servais, ils auront deux enfants, l'aîné Cipa (Xavier Cyprien) Godebski (1874–1937) sur lequel je reviendrais, et Misia qui deviendra la célèbre Misia Natanson, puis Edwards, et enfin Misia Sert. Muse et modèle d'Edouard Vuillard, de Toulouse-Lautrec ou de Bonnard, Misia restera une figure centrale du monde artistique parisien jusque dans les année 20-30 (1). Il ressort de tout cela que le Cyprien Godebski qui signe les lignes sur Wagner, n'est pas le Rosi+crucien, adepte de Péladan que croit tancer Willy dans son article, mais un artiste renommé, né en 1835, gendre d'un célèbre musicien, lui-même ami de nombreux compositeurs célèbres. Si les pages inédites de ses souvenirs se retrouvent dans la petite revue d'Albert Fleury, c'est sans doute grâce, ou à cause, de son fils Cipa, qui tient la Chronique d'art dans la Renaissance idéaliste, de là une confusion possible entre le père et le fils. Nous ne croyons pas que le ton de l'article de Willy fut le même si il n'avait crut avoir affaire à l'un des thuriféraires de Péladan que forment pour lui les collaborateurs de la Renaissance idéaliste. Il n'en reste pas moins que les critiques et les arguments de Willy semblent justes, tellement justes que même le « Comité » de la revue et son directeur admettent les possibles erreurs de jugement et les défauts de mémoire du sculpteur.
Willy avait sans doute bien raison de relever les incohérences de l'article incriminé, mais il n'aurait pas dû confondre Cyprien Godebski avec un quelconque collaborateur de la revue, ce qui permet au directeur, Albert Fleury d'insister sur le manque de courtoisie de Willy, son irrespect face à un homme d'âge mur. Connaissant mieux sa victime, Willy n'aurait sans doute pas manquer de noter avec la même rosserie et le même irrespect, la mémoire défaillante du vieux sculpteur vaguement célèbre, et de souligner la curiosité de voir ses pages inédites publiées dans une revue « de jeunes » plus ou moins inféodée à la Rose+Croix, mais il n'eut sans doute pas insisté sur son appartenance à la Rose-Croix.

Il existe des portraits de Cipa Gobedski par Toulouse-Lautrec (2) et par Bonnard (musée d'Orsay).
A partir de 1904 il fera parti du groupe des Apaches (3) formé autour de Maurice Ravel, on y retrouve le critique Calvocoressi, le pianiste Ricardo Viñes, le peintre Sordes, Léon-Paul Fargue, le pianiste Marcel Chadeigne, le décorateur Séguy, et le compositeur Maurice Delage... Le groupe fréquentera domicile de Cipa rue d'Athène. C'est à Jean et Mimie, les enfants de Cipa qu'est dédiée Ma Mère l'Oye, la suite pour piano à quatre mains de Ravel.

Un mot encore sur la Renaissance Idéaliste, les lecteur de Livrenblog connaissent Albert Fleury, on le retrouve ici dans le rôle du directeur de la revue, les autres collaborateurs réguliers sont Georges Pioch, pas inconnu de nos services, Edmond Pilon, le Comte Léonce de Larmandie, Guillot de Givry, et à partir du numéro 8 et 9 de août-septembre 1895, Louis Lambert, et à partir du n° 11 de décembre 1895, Henri Boucher. Alexander von Sonnenberg, Péladan, Félix Hautfort, Ryttho de Margghi, Emmanuel Delbousquet, Charles Velay, y participèrent ponctuellement. Des publicités pour la sortie de Babylone de Péladan, des annonces pour le Salon des Rose+Croix, un poème de Pioch dédié à Péladan, deux articles du Sâr, l'admiration porté au mage par son directeur, pouvait faire penser à un organe rosi+crucien, mais il semble plutôt que les collaborateurs, chacun avec sa sensibilité, se trouvaient d'accord pour s'opposer au symbolisme « obscur » de Mallarmé, et se sentaient proches, pour les poètes tout du moins, de Bouhélier et du Naturisme, dont ils ne manquent pas de conseiller la lecture de la revue Documents sur le Naturisme à chaque numéro. Voilà qui relativise les théories et querelles d'écoles, les classifications faciles, qui ne pourront jamais expliquer comment l'on pouvait, en 1895, être à la fois anti Mallarméen, Idéaliste, anti Naturaliste, mais déjà Naturiste, de cette école qui bientôt fera d'Emile Zola, tant honnis par nos jeunes « Péladaniens », l'un de ses héros.
La revue d'abord mensuelle devient bi-mensuelle à partir de janvier 1896 pour les deux derniers numéros, 13 et 13 bis, son tirage était de 150 exemplaires. La revue sera absorbée par Documents sur le Naturisme.

Les articles qui suivent sont la preuve qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre les témoignages, quelque soit leur origine. Et, que s'il ne faisait pas bon affabuler sur Wagner devant Willy, il eût été préférable pour celui-ci de mieux connaître son adversaire, pour mieux toucher la cible.


(1) Gold (Arthur) & Fizdale (Robert) : Misia. Gallimard, 1981.
(2) http://www.allposters.com/-sp/Cipa-Godebski-Brother-of-Misia-Godebska-Muse-and-Model-Wife-of-Tadee-Natanson-1895-Posters_i2576268_.htm
(3) Malou Haine, Cipa Godebski et les Apaches, revue belge de musicologie, Bruxelles 2006, LX.
Sur la famille Godebski : http://www.lexpress.fr/region/les-godebski-la-culture-en-patrimoine_481051.html

Albert Fleury sur Livrenblog : Albert Fleury : Le Sar Péladan. Albert Fleury. Un poète Naturiste.


Willy
sur Livrenblog : Les Académisables : Willy. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Romain Coolus présente quelques amis. Colette, Willy, Missy - Willy, Colette, Missy (bis). Pourquoi j’achète les livres dont personne ne veut ?. Le Chapeau de Willy par Georges Lecomte. Nos Musiciens par Willy et Brunelleschi. Nos Musiciens (suite) par Willy et Brunelleschi. Willy l'Ouvreuse & Lamoureux. Quand ils se battent : Willy et Julien Leclercq. Willy préface pour Solenière par Claudine. La Peur dans l'île. Catulle Mendès.
Maîtresse d'Esthètes par Papyrus. Quand les Violons sont partis d'Edouard Dubus par Willy. Le Jardin Fleuri. R. de Seyssau par Henry Gauthier-Villars. Willy fait de la publicité.

Georges Pioch sur Livrenblog : Vénus


L'intimité des grands hommes
WAGNER

Naples 15 décembre 188...
Ce matin, je suis à ma fenêtre grande ouverte ; devant moi, à travers une brume d'or s'élevant du golfe, s'estompe à l'horizon le Vésuve isolé, aride et nu ; à ses pieds, s'étendant jusqu'à la mer et recouverte d'une riche végétation, Portici ; Resina, Torre del Greco étendant vers la gauche leurs lignes non interrompues de maisons qui forment comme une continuation de la ville de Naples ; à ma droite, Castel de l'Ovo, puis la Chiaja et le Pausilippe allant se perdre au lointain ; enfin la Santa Lucia d'où montent jusqu'à moi les cris des marchands de fruits et de marée, la rumeur de tout un peuple grouillant, remuant, gesticulant, et sur qui le soleil répand à profusion ses broderie d'or.
On frappe à la porte, et à regret je m'arrache à ma contemplation : c'est le facteur qui m'apporte une lettre ; je ne lui en veux pas trop, puisqu'elle est de mon illustre ami Franz Liszt.
« Cher ami, Franz Servais me dit que vous êtes à Naples ; vous me feriez grand plaisir en me tranquillisant au sujet de la santé de Wagner dont je suis sans nouvelles, qe qui me plonge dans une grande inquiétude. Merci à l'avance, et bien cordialement à vous.

F. L.

P. S. - Wagner habite, avec sa famille, au Pausilippe, dans la villa du prince de X. »

J'apprends à la fois la maladie de Wagner et son séjour ici ; à part le plaisir que je ressens à être agréable à Liszt, j'éprouve une certaine émotion à la pensée de me trouver bientôt en présence de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre, et que je n'ai fait qu'entrevoir il y a quelques années à Vienne, en compagnie du regretté pianiste Tauzig.
Après une rapide toilette, et muni de la précieuse lettre devant me servir d'introduction, je prends allègrement le chemin de la Chiaja, (les Champs-Elysées napolitains, éternellement en fêtes) qui aboutit à Marjellina ; et tout en flânant par une pente à ma droite, j'arrive à ce Paradis qui se nomme le Pausilippe, où je me propose de me faire enseigner la villa du prince de X – Je salue, en passant, le tombeau de Virgile.
L'heure encore trop matinale ne me permettant pas de me présenter chez Wagner, je me rappelle heureusement qu'à quelques pas de moi se trouve l'atelier du peintre Nittis, bonne occasion de lui serrer la main, et d'être immédiatement renseigné.
Je le trouve établi sur la terrasse de son hôtel, dominant sur la mer ; une vieille napolitaine, espèce de Parque filant sa quenouille, lui sert de modèle. Il me reçoit avec sa cordialité habituelle et se remet au travail ; il y a chez lui nombreuse compagnie, j'y rencontre le doyen des artistes napolitains, le peintre Altamura, homme plein de talent et d'enthousiasme, ardent patriote, ami de Garibaldi, charmant causeur et adoré très justement de ses collègues. Nous parlons de choses et d'autres, et il me raconte que dans sa jeunesse, le roi, apprenant ses attaches révolutionnaires, un soir durant une fête au palais, le prit par les cheveux en disant : « Voilà une belle tête à montrer au peuple » Heureusement, le monarque n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution, l'avertissement était suffisant, et suivant le conseil de ses amis, le garibaldien alla se réfugier à Florence, attendant des temps meilleurs.
J'ai oublié de dire qu'au nombre de ses qualités, Altamura était l'homme le mieux renseigné de Naples ; il savait donc non seulement que Wagner y était, mais encore il m'apprit que le prince de X. passionné de musique et très galant homme, après avoir mis sa villa, ses chevaux, sa voiture et le reste à la disposition du maître, s'en fût à Rome afin de ne gêner en rien son hôte.
L'heure étant venue je me hâtai de prendre congé de mes amis, bien renseigné sur mon but, que je ne tardai pas à atteindre, après avoir fait passer ma carte, sans oublier la lettre justifiant ma visite. Je fus introduit en présence du grand musicien : il était vêtu d'un veston de velours et la tête recouverte d'un béret de même étoffe ; le salon dans lequel je me trouvais était décoré dans le style dit rococo, personnifiant le goût architectural des Italiens de la fin du XVIIIe siècle.Après les politesses d'usage, et avant qu'il me fut permis d'approcher de la maîtresse de la maison,
Wagner me dit :
« Ne faites pas attention à tout ce que vous entoure ici, car vos yeux d'artiste ne pourraient qu 'en être blessés. »
- Quelle singulière façon, pensais-je, de reconnaître l'hospitalité du prince !
Après les salutations d'usage, je pris place à mon tour au milieux de quelques fidèles qui m'avaient précédés. - La conversation reprit son cours, que ma venue avait évidemment interrompu ; parmi les visiteurs se trouvait un jeune Italien très bavard, et dont la spécialité me sembla être, comme on dit vulgairement, de faire des gaffes. - Dans le but probablement louable, de m'instruire, il demanda au Maître ce qu'il pensait de la Danse macabre, de Saint-Saëns.
Wagner allant parler, j'étais tout oreilles.
« La Danse macabre, fit-il avec son disgracieux accent allemand, la Danse macabre ! Ma chère Cosima, n'est-ce pas cette machine où des os se battent ? Qu'il nous a fait entendre à Bade ? Oui, très gentil, très gentil ! »
L'Italien, voyant qu'il avait fait fausse route, ne se découragea pas :
- « Et Rossini ? Notre grand Rossini ? Quelle est celle de ces oeuvres que vous préférez ? »
- « Oh ! Rossini, il avait certainement l'étoffe d'un musicien ; et je me souviens qu'étant à Paris, un jour que j'allais le voir, il voulut bien reconnaître devant moi son insuffisante éducation musicale, et avec une franchise qui lui fait honneur, il me dit : Cher maître, si au lieu d'être né italien, j'avais eu le bonheur de naître votre compatriote, je crois que j'aurais fait quelque chose. - Il faut pourtant avouer qu'il a fait trois mesures bonnes dans sa vie. »
Et donnant l'exemple à l'appui, il ébaucha trois mesures du Barbier sur le piano. Après cette courte et bienveillante appréciation sur l'auteur de Guillaume Tell, il y eut un moment de silence, après quoi, toujours à l'instigation du jeune Italien, le maître exécuta une série d'autres musiciens, que dans ma naïveté je croyais gens
de valeur ; et comme conclusion :
« Non, voyez-vous, à notre époque il n'y en a qu'un : c'est Offenbach. »
Je me sentais étouffer dans cette atmosphère haineuse, et j'avais hâte de revoir le soleil, de contempler la nature, si radieuse dans ce beau pays de Naples. Je regrettais presque d'avoir approché et pu juger cet homme, si dieu par son génie, si piètrement humain par sa vanité.Ce fut la seule fois que j'eus l'honneur d'être admis dans l'intimité de Wagner, et pls que jamais j'ai été à même d'apprécier dette véridique parole : il ne faut pas voir les grands hommes de trop près.
Cyprien GODEBSKI.

Feuilles détachées des Mémoires d'un artiste (inédits), par M. Cyprien Godebski.

La Renaissance Idéaliste N° 3, Mars 1895.


WAGNER ET GODEBSKI

Je remercie l'inconnu qui m'envoya le numéro de mars de la Renaissance idéaliste, puisqu'en ce canard rosi+crucien ; parmi un lot de pélâdanerie d'une littérature consternante, il me fut donné la joie de savourer quelques fragments des Mémoires inédits où un certain Cyprien Godebski prétend avoir eu avec Richard Wagner une conversation, au cours de laquelle le Maître lâcha beaucoup d'imbécillités malveillantes ; il les relate ; il déclare qu' « il se sentait étouffer dans cette atmosphère haineuse » et conclut ; « Il ne faut pas voir les grands hommes de trop près. »
Mais voyons de plus près ce Cyprien Godebski.
Sa machine débute ainsi :

Naples, 15 décembre 188...

Ce matin je suis à ma fenêtre grande ouverte ; devant moi, à travers une bruine d'or, etc., etc. (Sautons par dessus une description godebskique éminemment pompier du Vésuve et des environs) Le facteur m'apporte une lettre de mon illustre ami Liszt : « ... Franz Servais me dit que vous êtes à Naples, vous me feriez grand plaisir en me tranquillisant au sujet de Wagner, dont je suis sans nouvelles, ce qui me plonge dans une grande inquiétude... »
Comme date c'est un peu vague, mais suffisant à prouver que le Godebski bafouille. Nous sommes quelques-uns à connaître la vie de Wagner et quiconque veut imaginer des fariboles sur ses prétendues relations avec l'auteur du Ring, doit surveiller avec le plus grand soin sa chronologie. (Le faussaire anglais récemment exécuté – avec quelle maëstria ! - par Houston-S. Chamberlain, en sait quelque chose.) Or, je me fais un plaisir d'apprendre à Cyprien que jamais Wagner ne se trouva en décembre à Naples ; en 1880, il s'y installa le 3 janvier ; l'année suivante il n'y passa que quelques jours, en route pour Palerme, où il arriva en novembre ; enfin, en décembre 1882, il était à Venise.
J'engage le rédacteur de la Renaissance Idéaliste à se munir d'une date plus plausible.
Pendant qu'il y est, qu'il remplace également le nom de Liszt par celui de quelque autre wagnérophile. Comment ! Liszt est inquiet de la santé de son gendre, et, au lieu d'écrire tout simplement à sa fille Cosima ; « Comment se porte ton mari ? » il s'amuse à demander des nouvelles à Godebski ? Zut ! Pour en avaler une de cette taille il faudrait être autruche au Jardin des Plantes ou membre de la Rose+Croix.
Autre correction, également indispensable : il affirme avoir interviewé Wagner le matin. Or, jamais, au grand jamais, Wagner ne recevait pendant la mâtinée, exclusivement consacrée au travail ; sa femme elle-même ne pénétrait pas chez lui avant le dîner (à l'allemande, entre une heure et deux, quelque fois trois). J'ajoute qu'à cette époque, tout à la composition de Parsifal, et à la rédaction de Religion und
Kunst
, l'oeuvre principale des dernières années, Wagner devait être modérément tenté de l'interrompre pour aller se faire bassiner par des visiteurs tel que cet italien anonyme « très bavard, dont la spécialité, constate Godbeski, était de faire des gaffes» et par Godebski lui-même.
Vétilles que tout cela, d'ailleurs. Mais l'invention, qui consiste à mettre dans la bouche de Wagner des stupidités haineuses de pianiste incompris. Et d'abord, Cyprien a tort de se figurer que son hypothétique interlocuteur était homme à s'installer complaisamment sur la selette pour se laisser tirer les opinions du nez, - et quelles ! «Que pensez-vous de Saint-Saêns ? Que pensez-vous de Rossini ? Etc., etc. » Bon pour Zola, ces complaisances, ou pour Jules Simon. Lui, dominait la conversation, la conduisait à sa guise, et ne permettait pas aux Cyprien de le raser. Donc, comme la date, comme l'heure, le genre de cette conversation fabuleuse sue l'invraisemblance.
J'arrive à l'opinion sur Rossini, que l'inventif rosi+crucien prétend avoir entendu formuler par Wagner.
La voici :
« Rossini, il avait certainement l'étoffe d'un musicien ; et je me souviens qu'étant à Paris, un jour que j'allais le voir, il voulut bien reconnaître devant moi son insuffisante éducation musicale, et avec une franchise qui lui fait honneur, il me dit : Cher maître, si au lieu d'être né italien, j'avais eu le bonheur de naître votre compatriote, je crois que j'aurais fait quelque chose. - Il faut pourtant avouer qu'il a fait trois mesures bonnes dans sa vie. » Et donnant l'exemple à l'appui, il ébaucha trois mesures du Barbier sur le piano. »
Ce jugement imprévu se compose de deux parties distinctes : les lignes en italique sont tranquillement empruntées à la traduction, par Camille Benoît, d'Un Souvenir de Rossini, page 236. (La publication, dans l'Allgemeine Zeitung, d'Ausbourg, de cette
« Erinnerung », datant du 17 décembre 1868, il faut avouer que Cyprien sert à ses co-mystiques des nouveautés d'une fraîcheur douteuse). Pour cette grossièreté : « il a fait trois bonnes mesures dans sa vie », comment la concilier avec cette déclaration formelle du Souvenir de Rossini : « Il fit sur moi l'impression du premier homme vraiment grand et digne de vénération que j'eusse encore rencontré dans le monde artistique. »
L'adepte du Sâr a donc oublié qu'à vingt reprises Wagner à loué Rossini avec une bienveillance qui pourrait surprendre ? Il a donc oublié ce chapitre d'Oper und Drama, où Rossini est représenté comme le dernier véritable maître de l'opéra : « Mit Rossini starb die Oper ». (III, 316.) Il a donc oublié les innombrables passages où Wagner parle en grands détails des oeuvres du maëstro, depuis la Cenerentola jusqu'à Guillaume Tell ?
Que Cyprien Godebski se renseigne avant d'écrire, sinon des wagnériens malintentionnés, faute de connaître sa sincère ignorance, le pourraient accuser de mentir comme un Péladendiste.

WILLY.

La Plume, n° 143, 1er avril 1895.

Note

L'anecdote contée dans notre dernier numéro par M. Cyprien Godebski sur Wagner a provoqué dans La Plume et le Monde artiste de grossiers démentis de M. Henry Gauthier-Villars. - M. Godebski peut se tromper, c'est du moins le droit de son détracteur de le prétendre, mais ce qui n'est pas admissible, c'est qu'un jeune homme qui n'appartient ni à l'Art, ni à la Littérature, mais au seul journalisme, bafoue toute une existence d'oeuvres et de probité esthétique. M. Gauthier-Villars pouvait incriminer la mémoire, le jugement, surtout le patriotisme de M. Godebski, mais il a méprisé une production considérable, et musicalement parlant, jamais les plaisanteries de M. Gauthier-Villars n'ont prouvé l'amour et la compréhension de l'Art qui rayonnent du buste de Beethoven et du médaillon de Berlioz, de M. Godebski.
Nos lecteurs pouvant s'étonner de ne nous point voir prolonger cette aventure, nous donnons ci-après la lettre adressée par notre directeur à M. Gauthier-Villars. - Que le noble artiste qu'est M. Godebski s'enferme dans la dignité des oeuvres réalisées, et qu'il plaigne le malheureux impuissant réduit à blaguer pour exister.
Le Comité.

A Monsieur Henry Gauthier-Villars.

Monsieur,

Il ne m'appartient pas d'intervenir au cours des discussions qui naissent des articles de la Renaissance idéaliste. Mais je suis juge de la courtoisie des adversaires, et comme vous avez répondu aux erreurs possibles de M. Godebski par un mépris puéril et scandaleux de toute une vie d'art, vous jeune contre un homme mûr, vous sans oeuvre envers quelqu'un qui a prouvé sa force, vous enfin journaliste comique vis-à-vis d'un artiste véritable, j'interdis dans ma revue toute polémique avec ceux qui ne respectent ni l'âge, ni le travail, ni le talent. La jovialité peut être une qualité française, mais la qualité des journalistes à calembours n'est pas un motif suffisamment idéaliste pour que jamais on ne s'occupe de vous chez moi.
Albert Fleury.

P. S. - Si d'autres, plus accommodants, veulent prendre vos gamineries habituelles au sérieux, je leur conseille de se procurer, comme indispensable truchement de votre verbe, les Mille et un Calembours, édition de colportage chez tous les libraires de la banlieue.

A. F.

La Renaissance idéaliste, n° 4, avril 1895.

La Renaissance Idéaliste dans Livrenblog : Léonce de Larmandie : Les Étranglés. La Renaissance Idéaliste, Bibliographie.




lundi 14 juillet 2008

Albert SAMAIN Dessinateur




Dans un billet précédant, Fagus dressait le portrait d'Albert Samain en « Lorenzaccio bureaucrate».
Cette fois c'est un « poète fonctionnaire », comme son modèle, Léon Bocquet, qui dans Autour d'Albert Samain revient sur les débuts de l'auteur du Chariot d'or dans l'administration, et notamment sur son goût pour le dessin, et ses tentatives dans ce domaine. Ces travaux annexes, délassements d'employé désœuvré, les thèmes abordés, les amitiés qu'ils impliquent, nous dévoile un Samain moins guindé, moins spleenitique, que ne le laisse voir son Flanc du Vase, il apparaît ici dansant pour le Mardi Gras et faisant la noce avec ses amis, ne rechignant pas devant le dessin grivois et la caricature satirique.


Léon Bocquet estime que Samain a du réaliser des centaines de dessins, dont une soixantaine lui était connus.
On sait que Samain, très tôt devait arrêter ses études, pourtant, Bocquet qui citant « quelqu'un de bien placé pour en connaître », affirme qu'il suivi les cours du soir de l'Académie des Beaux-arts des Flandres. Arrivé à Paris, Samain partage un bureau à l'Hôtel de Ville avec trois collègues : Emile Dennery, Henri Germain, Henry Juge, tous amateurs d'eaux-fortes et de lithographie. Henri Germain futur feuilletoniste au Petit Journal est graveur de métier, ses dessins polissons et satiriques sont connus dans tous les bureaux de la Préfecture de la Seine.

Ces quatre là, vont constituer un dossier spécial de leurs dessins à caractère érotiques, ils feront payer leurs collègues désirant le consulter, constituant ainsi une cagnotte pour leurs sorties nocturnes. Henry Juge est chargé des légendes figurant sous les dessins, il avait sous le pseudonyme de Sylvia Consul écrit des livres pour enfants, comme « Négro, les aventures d'un caniche parisien », « Les mémoires d'un gros sous » ou « Les petits touristes, premier voyage de vacances ».



Bocquet décrit quelques-uns des dessins qu'il a pu consulter, malheureusement il ne reproduit que ceux que l'on peut voir ici. Nous aurions aimer avoir le petit dessin où Samain croque Alfred Vallette, Rachilde, Edouard Dubus, lui-même et, Roux, le caissier du Mercure de France, ainsi que les portraits de Jehan-Rictus, encore Gabriel Randon et futur auteur des Soliloques du Pauvre, et celui du très oublié poète Léon Masseron, dont Bocquet évoque le passage rapide dans le monde des lettres. Fondateur de La Revue Littéraire Septentrionale, Masseron que ses rêves de gloire entraîneront à Paris connaîtra la faillite, puis la misère, avant de retrouver sa Normandie, guérit du poison de la littérature.
Les dessins de Samain sont aujourd'hui dispersés dans des collections privées. A ma connaissance personne n'a cherché à réunir les plus significatifs. Quand au dossier spécial du 3e bureau, s'il n'est à jamais perdu, il pourrait constituer un piquant document sur les délassements et fantasmes des fonctionnaires « fin de siècle ».




BOCQUET (Léon) : AUTOUR D'ALBERT SAMAIN. Mercure de France, 1933, in-12, 232 pp., dessins in et hors texte dont 1 tiré en phototypie en frontispice.


Albert Samain sur Livrenblog : Albert Samain par Fagus. Samain. Mendès. Lorrain. Jeanne Jacquemin. Albert Samain croquis par Jehan-Rictus.

La Revue Septentrionale de Léon Masseron.



vendredi 11 juillet 2008

Péladan par Bernard Lazare, Albert Fleury, Léon Bloy


Joséphin Péladan, écrivain.

L'image de Joséphin Péladan, malgré études et biographies, reste toujours celle d'un excentrique en gilet de velours, à la tignasse graisseuse, lançant anathèmes et excommunications à ceux de ses contemporains qui ne partageait pas son idéalisme et son catholicisme intransigeant. Occultiste de pacotille, avide de tapage et de réclame, pour les uns, grand initié et mage considérable pour les autres, objet de railleries ou de vénération, son oeuvre littéraire reste dans l'ombre de sa personnalité exubérante. Pourtant les signes ne manquent pas qui nous incitent à le lire, Drieu La Rochelle qui dans son journal écrit : « [...] en voilà un [Péladan] qu'on a trop méprisé et moqué, il vaut bien les trois quart et demi des Académiciens de tous les temps, et l'ignorance de ceux qui l'accusent de plagiat ou d'à-peu-près en tous domaines aurait dû les laisser muets ; c'est un assez digne disciple de Barbey et de Villiers. Moins aigu et profond que Bloy, il est plus vaste et cette ampleur n'est pas toujours creuse. Le dessein de son éthique est assez ample et embrasse un témoignage important. Il est supérieur à Bourges », Alfred Jarry qui fait de Babylone l'un des livres pairs du Docteur Faustroll, Barbey d'Aurevilly qui signe la préface du Vice suprême, son premier roman, voilà des parrainages qui suffiraient à bien des auteurs. L'influence esthétique de Péladan à travers les Salons de la Rose+Croix, où exposèrent, entre-autre, Armand Point, Fernand Khnopff, ou Alexandre Séon, n'est pas négligeable. Enfin, faut-il rappeler qu'Erik Satie fut le compositeur officiel de l'ordre de la Rose+Croix, avant de s'en aller fonder L'Eglise Métropolitaine d'Art de Jésus Conducteur.
Pour commencer notre tour d'horizon de quelques avis et opinions sur Péladan nous commencerons par Bernard Lazare, le Bernard Lazare de l'affaire Dreyfus, l'écrivain engagé par excellence. L'anarchiste Bernard Lazare considérait l'oeuvre de Péladan comme une oeuvre de révolte, il s'en explique dans un article des Entretiens Politiques et Littéraires publié à l'occasion de la sortie de Typhonia, avant de lui consacrer un portrait dans ses Figures contemporaines où il voyait au-delà du dandy Chaldéen « un des plus curieux et des plus personnels artistes de ce temps ».
Nous avons déjà rencontré Albert Fleury au fil de ce blog. M'appuyant sur les articles nécrologiques de ses amis Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Beaubourg, je rappelais qu'il fut un poète de l'école Naturiste, relevant toute fois qu'il débuta en dirigeant La Renaissance Idéaliste, où l'influence de Péladan ne fut pas assez forte pour l'empêcher lui, et son camarade Georges Pioch de rejoindre, en 1896, la rédaction de Documents sur le Naturisme (future Revue Naturiste) et la jeune génération de poètes groupés autour de Bouhélier. C'est donc le jeune Albert Fleury, 19 ans, qui dans La Plume de novembre 1894, prend la défense de Péladan, dans un article que je qualifierais encore d'actuel si je n'avais peur d'être injuste pour tout ceux qui par la réédition et l'étude ont contribué depuis à faire connaître Péladan l'écrivain.
Pour terminer et donner la parole à l'accusation j'en appellerais à Léon Bloy, qui avec Tailhade et quelques autres, Péladan le premier, contribuera à créer un Péladan fantôche, un « faux mage » ou mieux, un « mage d'épinal ».


Bernard Lazare
Les livres
Typhonia, par Joséphin Péladan (E. Dentu, éditeur)

Peu, parmi les romanciers contemporains, parmi les jeunes j'entends, ont été aussi discutés que M. Péladan. L'écrivain de la Décadence latine a trouvé des admirateurs enthousiastes et des détracteurs passionnés. Quelques-uns l'ont hyperboliquement loué, d'autres l'ont outrageusement insulté. Il a connu des triomphes qui ont dù lui être doux, il a subi des avanies qui lui ont été indifférentes je crois.
Quand un homme est l'objet de discussions aussi contradictoires et aussi vives, il mérite d'attirer l'attention. Aussi sied-il au critique scrupuleux de l'étudier et de chercher à démêler les causes des inimitiés et des amitiés qu'ont provoquées les oeuvres et l'individu.
Dans le cas spécial de M. Joséphin Péladan, ceux qui décernent le blâme et l'éloge ont considéré plus souvent l'individu que le romancier. Ils ont ergoté sur l'attitude du mage, beaucoup plus que sur ses romans ; ils nous ont parlé des costumes du Sar et peu du Vice suprême ou de l'Initiation sentimentale. Il est vrai que ces sujets décoratifs sont généralement plus accessibles aux pieds plats qui remplissent communément les fonctions de juges. La plupart de ces honorables chevaliers, qui semblent écrire avec un plumeau ou une brosse, se préoccupent avant tout de plaire aux éditeurs dont ils sont parfois les premiers commis, et lorsqu'ils ont écrit l'article de commande bien tarifé et grassement payé, il ne leur reste que très peu d'heures pour lire les livres qui ne se recommandent que par eux-mêmes.
Il est certain que, pour de semblables gens, c'est une aubaine que de connaître sur l'artiste telle particularité, telle habitude, telle manie même. Il est bon d'avoir à d'écrire un pourpoint de velours, des bottes à entonnoir, un chapeau Louis XIII. Cela permet quelques images d'un ordre simple, quelques prosopopées faciles, et l'on peut ainsi mettre sa conscience en repos en parlant du roman, qui est le prétexte, d'après l'annonce à insérer, ou bien n'en parlant pas du tout.
J'avoue que j'aime assez cette prudence des critiques, ayant remarqué que, lorsqu'ils avaient le malheur de lire un livre, ils manifestaient une si totale et si déplorable incompréhension, qu'on les eût envoyés avec plaisir vaquer à leurs occupations
habituelles. C'est ce que j'aurais désirer faire pour M. Philippe Gille qui, ayant d'aventure ouvert, et peut-être lu Thyphonia, a pris immédiatement cette peinture de la province pour un tableau de Paris et a consigné cette découverte dans sa bibliographie figaresque. Mais je ne veux insister là-dessus, n'ayant pas l'intention de scruter l'âme de M. Philippe Gille, ni même de constater, ce qui serait banal, que sa critique le montre étranger à la littérature autant que ses vers le montrèrent étranger à la poésie.
Il n'est guère possible, lorsqu'on parle d'un roman de M. Péladan, de négliger ses oeuvres précédentes, puisque toutes, dans la pensée de l'auteur, font partie d'un ensemble : d'une éthopée. Cette éthopée se compose désormais de onze romans, elle doit en comprendre trois autres, mais dès maintenant on peut déterminer les caractéristiques générales de cet esprit curieux dont les tendances vont du lyrisme et de l'idéalisme le plus forcené, à la satire la plus contingente.
Que ce soit dans Curieuse, la Gynandre et le Panthée, que ce soit dans A Coeur perdu et la Victoire du mari, partout M. Péladan s'est montré à la fois mage et sociologue – je prends ce mot dans son sens strict. - Il a voulu étudier les manifestations passionnelles de ceux qui, vivant sous le joug de la société que nous a faite la révolution bourgeoise de 1789, en surent retirer des bénéfices ou en subirent l'oppression. Les libres institutions dont se réjouissent tous les agioteurs et tous les trafiquants du temps présent, n'ont pas trouvé dans M. Péladan un admirateur complaisant, ni même un indifférent doux et sceptique, mais au contraire un fustigateur d'une rare violence. Celui qui ferait remonter volontiers ses origines jusqu'aux vieux Chaldéens philosophes et occultistes, et qui, il y a quelque siècles, aurait vécu sans doute courbé sur le creuset de l'alchimiste en quête du grand oeuvre, ignorant des turbulentes agitations de la foule, n'a pu échapper à la hantise de son temps.
Nous subissons trop et par trop de points la tyrannie des Etats qui nous gouvernent, des codes qui nous régissent, pour pouvoir négliger leur action. Le nombre des lois qui prétendent régler les moindres de nos actes, est trop considérable pour que nous puissions nous flatter d'échapper à leur action. Il nous est impossible de vivre en oubliant ces règles obligatoires, et, quelque isolé que nous vivions, nous sentons toujours, à une minute de notre vie, qu'il est des entraves que nous ne pouvons éviter.
A cette obsession ; tous les artistes, tous les individus ayant conscience de la hauteur et de la valeur de leur être, ont voulu se soustraire. Quelques-uns, non des moindres, se sont réfugiés dans leur rêve ; d'autres, poussés par la violence de leur tempérament, ou destinés par leur caractère à sentir plus fortement la cruauté des chaînes, se sont révoltés ; une troisième catégorie a su réunir es deux tendances et ne s'est haussée jusqu'aux visions ; qu'en détruisant au préalable tout ce qui s'opposait au libre essor de leur moi. M. Joséphin Péladan appartient à cette dernière classe. Certes, par ses convictions, par l'intransigeance de son catholicisme, par ses théories hiérarchiques ou synarchiques, M. Péladan n'appartient à aucune des sectes révolutionnaires qui s'agitent aujourd'hui ; il n'en n'a pas moins fait une oeuvre qu'aucun des partisans de ces sectes ne nierait, car, par tous ses côtés négatifs, cette oeuvre concorde avec leurs âmes, soutient leurs idées.
M. Péladan a contre la bourgeoisie la même haine que les communistes ; il a pour le militarisme, pour la justice, pour le patriotisme, pour le pouvoir démocratique, la même horreur que les anarchistes, et de ses romans on tirerait facilement une centaine de pages dépassant en violence bien des brochures de combat, qui contribueraient très activement à la propagande destructrice. On se souvient de la diatribe contre l'armée qui fut mise en appendice à une de ses oeuvres. Il est vrai que, dans ce cas particulier, il écrivait un plaidoyer personnel, mais, d'autre part, il n'a jamais démenti ses opinions.
Ce qui plus saillante encore la terrible acrimonie de M. Joséphin Péladan, c'est que, fidèle à sa conception de l'art, dédaigneux des procédés du réalisme, des méthodes de l'observation étroite, il n'a jamais pris comme héros de ses romans que des personnages d'exception, dont la réaction contre le milieu qui les voulait déprimer est d'autant plus violente que leurs aspirations naturelles sont contraires. Que ce soit Merodak, Nebo, Adar ou Sin, aucun de ces êtres ne peut vivre dans les conditions spéciales que les nations imposent à leurs sujets. Ils sont tous des insurgés, et des insurgés que le romancier reconnaît comme seuls logiques, seuls intéressants, seuls bons, parce qu'ils se dressent devant le nombre pour le nier et pour le combattre. Le dernier roman de M. Péladan, Typhonia, ne dément point ceux qui précèdent ; il est inspiré par la même philosophie, par la même ardeur de destruction et de satire. Typhonia, c'est la province monotone et méchante, la province qui hait l'esprit, prône la bête, n'agit qu'en vue du mal et a l'horreur du juste et du beau. C'est la province qui énerve les âmes, qui émascule les esprits, qui tue les individus ; c'est le bouge dont la vue salit, dont l'odeur empoisonne, dont le contact viole. Là, nul moyen d'échapper, et ceux que saisit le monstre, sentent lentement et sûrement leur essence se dissoudre. Un seul remède existe, fuir, et c'est le seul courage, car tout autre est inefficace. Aussi est-ce l'unique désir de Sin, l'éphèbe, et de Nannah, la vierge. Beaux tous deux, tous deux d'aspiration noble, ils sont en butte aux mépris, à la fureur du monstre qui les pousse à s'unir, pour se défendre et surtout pour résister.
Mais le poème d'amour n'est, dans Typhonia, que le prétexte permettant au romancier de contempler et d'insulter la province. Analyser les citoyens de la ville du crocodile, n'est-ce pas connaître le bourgeois qui maintenant gouverne et dans la cité que rien ne peut arracher aux soucis quotidiens et misérables, ne verra-t-on pas mieux s'étaler la corruption de la caste puissante, la sottise ou l'infamie des institutions ou des lois. Là, c'est le pouvoir, la fonction, le grade qui distinguent les individus. Aussi, là seulement apparaissent tel qu'ils sont, avec toute leur hideur, toute leur insolence, ces pouvoirs, ces fonctions et ses grades. En quelques brefs chapitres M. Peladan nous montre agissant l'Evéché, la Préfecture, la Mairie, le Palais de Justice, la Caserne, le Lycée, toutes les tentacules de la pieuvre, toutes les ventouses par lesquelles elle aspire la vie de ses captifs.
A ceux qui veulent se sauver de l'enlacement inévitable, il faut la haute croyance de l'Art ou la suprême illusion de l 'Amour, mais l'haleine deTyphonia tuerait à la longue et l'Amour, et l'Art; et c'est pour cela que, par une nuit claire, Sin et Nannah, quittent Typhonia l'horrible pour éviter la Mort. Mais qui montrera à Nannah et à Sin la route qu'il faut prendre pour trouver la vraie Vie.


Bernard Lazare
Entretiens Politiques et Littéraires N° 34, Tome VI, 10 janvier 1893




Bernard Lazare :
Figures contemporaines, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain.
Joséphin Peladan

Monsieur Joséphin Peladan, qui a contemplé la décadence latine d'un oeil peu complaisant, quoique perspicace, a trouvé, plus que tout autre romancier de sa génération, des admirateurs enthousiastes et des détracteurs passionnés. Quelques-uns l'ont hyperboliquement loué, d'autres l'ont outrageusement insulté. Il a connu des triomphes qui ont dû lui être doux, il a subi des avanies qui lui ont été indifférentes sans doute.
Il a défrayé les échotiers et les reporters beaucoup plus que les critiques : cela prouve que les premiers sont plus consciencieux que les seconds, ce qui n'est d'ailleurs plus à prouver. Je veux dire par là qu'on a généralement considéré M. Peladan sous son aspect extérieur et non en lui-même. On a employé pour parler de lui les termes mêmes dont on se servait pour louer M. Loyal, Auguste, ou M. Febvre ; tous ceux, en un mot, qui ne se recommande que par la façade. Le malheur est que M. Peladan doit s'en prendre à lui, ou plutôt à son attitude, de l'erreur que l'on commet ainsi en l'assimilant à quelques-uns.
Pour un homme que les essences seules intéressent et qui prétend voir le monde sous l'aspect de l'éternité, comme disait Spinoza. M. Peladan attache trop de prix aux apparences des choses. Etre mage, et même Sâr, cela n'est point mal ; se prévaloir de ces titres hypothétiques, mais en tous cas persans et chaldéens, pour revêtir un costume Louis XIII et porter des bottes à entonnoir, voilà qui est hasardeux. Se vanter de descendre de Mérodak – qui fut un très grand dieu en son temps – et se borner à représenter d'Artagnan ou même Athos, cela est médiocre. Ce qu'il y a de pire en la chose, c'est que M. Peladan sait tout cela, et c'est évidemment la connaissance exacte de son époque qui l'a conduit à d'aussi regrettables contradictions. Il a senti qu'on lui saurait gré du décor qu'il affichait et qu'il en tirerait avantage plus que de ses oeuvres mêmes. Il n'a point tort, mais il a cependant dépassé son but. Aussi, a-t-on négligé ses romans, et la réputation qu'on lui a faite est désormais analogue à celle de Mangin. C'est là une grande injustice, car, malgré ses excentricités spéciales et raisonnées,
Joséphin Peladan est un des plus curieux et des plus personnels artistes de ce temps. Penseur et écrivain, il est un des rares qui aient su être originaux ; psychologue profond, analyste habile, il a su évoquer et créer des types ; prosateur lyrique, il a été un des premiers à combattre le naturalisme et à en dire la pauvreté esthétique ; polémiste spéculatif, il fut inspiré toujours d'une incomparable ardeur de destruction et de satire. Romancier, philosophe, esthète, il n'est point ordinaire, et, même en étant snob parfois, il reste un snob supérieur.


Bernard Lazare
Figures contemporaines, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain.
Perrin et Cie, éditeurs, 1895.




Albert Fleury
Le Sar Péladan

Quand une matière est trop obscurcie de légendes, il faut la traiter d'une façon d'autant plus documentée et précise ; et quand une physionomie se trouve dénaturée par les courants d'opinions, on doit produire les actes sans même les commenter.
Le Sar Péladan est un exemple des déformations que le public peut infliger à toute personnalité un peu étrange. Laissons, pour un instant, les clichés du journalisme ; venons en aux faits, c'est à dire aux oeuvres ; et d'abord étudions séparément dans leur ordre d'évolution les diverses activités de cet écrivain.
Il a débuté dans les lettres par un étude sur Rembrand publié en 1881, puis il a consacré des analyses très développés à tous les Salons depuis 1882. Ces critiques, parues d'abord dans l'Artiste, puis en brochures séparées, formeraient en les réunissant, un ensemble de sept ou huit volumes auxquels il faudrait ajouter diverses monographies sur Rops, Manet, Courbet, les musées de province et la collection Braünn. Il avait même commencé une suite au grand ouvrage de Charles Blanc « Introduction à l'histoire des peintres de toutes les écoles depuis les origines jusqu'à la Renaissance. » mais comme le nom de l'auteur : n'était suivi d'aucun titre administratif : Sous conservateur de, attaché à, les Bibliothèques refusèrent de souscrire, et la publication s'arrêta après l'Orcagna et l'Angelico. - En ce moment même, paraît à la librairie Chamuel l'Art idéaliste et mystique, doctrine de la Rose+Croix, qui expose dogmatiquement les théories du Sar. Ces théories ont paru à leur auteur d'une telle importance qu'il a fondé un Salon annuel pour les mieux démontrer. On se souvient peut-être du succès qui accueillit cette tentative à la galerie Durand-Ruel. L'année suivante, la même manifestation eut lieu au palais du Champs-de-Mars. Cette année même, la galerie des Artistes modernes, rue de la Paix, a réuni les fervents de l'Idéalisme mystique ; et nous pouvons affirmer que 1895 verra, toujours plus sélectif, le quatrième Salon de la Rose+Croix. Il est peut-être utile d'ajouter, pour ceux qui ne suivent pas exactement les manifestations esthétiques, que la théorie rosicruxienne est simplement la restitution de celle qui présida au ciseau de Phidias et au pinceau de Léonard et Raphaël. - A une époque où M. Armand Silvestre, cet ignorant sinon de l'érotisme, est inspecteur des Beaux-Arts, l'esthéticien qui a prouvé sa compétence depuis quatorze années, est aussi méprisé au ministère de l'instruction publique que ridiculisé sur le boulevard. L'Angleterre a d'autres sentiments pour Ruskins.
Si le Sar Péladan n'eut été que critique d'art, peut-être aurait-on admis qu'il existât, mais en 1884 il publia, sous le patronage de Jules Barbey d'Aurevilly un premier roman Le Vice suprême, qui surprit le journalisme avant qu'il se fût mis en défense. Le Sar Péladan aurait dû rester l'auteur du Vice suprême ; le livre avait été accepté, la critique ne pouvait plus s'en dédire, et il serait encore à cette heure considéré ; mais l'année suivante, il publia Curieuses, et ainsi d'année en année : l'Initiation sentimentale, A Coeur perdu, Istar, La Victoire du mari, Coeur en peine, l'Androgyne, la Gynandre, le Panthée et Typhonia. Depuis 1892, c'est à Messieurs Curel, Gougis et Cie qu'il faut demander pourquoi la Décadence latine, s'est arrêtée à son onzième roman. L'auteur de l'Ethopée, devant les ennuis que lui suscitaient les commerçants nommés, a remis dans les cartons les trois volumes qui termine le second septénaire. Mais cédant au désir de ses amis le Sar Péladan va donner en novembre à la Cocarde son douzième roman : le Dernier Bourbon. C'est une étude de la période des décrets dans le midi légitimiste. Le treizième : la Lamentation d'Ilou, écrit quoique lyriquement, au point de vue de l'homme d'Etat établira avec rigueur le Finis Latinorum ; et enfin la Vertu suprême montrera qu'elle peut être l'activité de lumière dans une décadence.
Tandis que l'incomparable Balzac se proposa de produire à l'état esthétique toute une société, Péladan, convaincu que nul ne peut répéter un aussi grand effort, voulut, dans son Ethopée conclure du particulier au général et arriver à une notion d'ensemble par des psychologies d'exception. - Il commença dans le Vice suprême à produire des figures d'aristocratie finissante et de hautes cultures perverses. - A travers les tableaux de rue de Curieuse, les intérieurs de l'Initiation sentimentale et l'intimité d'A Coeur perdu, il étudia le problème de la passion tel qu'il se pose aux jeunes gens lettrés de notre génération, - Istar fut la peinture de l'adultère en province, et la Victoire du Mari, précisa les exigences de la femme contemporaine exaspérée par l'influx artistique. - Un Coeur en peine, malgré sa facture lyrique peignit la détresse des êtres de douceur et de paix en ce temps aigu et fiévreux. Puis l'Androgyne représentait les phénomènes de la puberté, et la Gynandre résolvait avec un diagnostique sûr les aberrations érotiques de la femme. - Enfin le Panthée et Typhonia montraient combien les destinées passionnelles dépendent toujours de la destinée matérielle.
Le Dernier Bourbon, qui fut commencé le premier de tous les romans de l'Ethopée, s'attache à faire ressortir l'actuelle impossibilité pour les vrais caractères de toucher à la chose publique. - Les constatations relatives à la France s'étendent à tout l'Occident dans la Lamentation d'Ilou, sorte d'oratorio funèbre de ce qui fut la latinité. - La Vertu suprême dégagera de la décomposition sociale les derniers devoirs des Initiés.
Ainsi, cette éthopée en quatorze volumes, partant des constats pris sur l'exception aboutit quand même à une formule synthétique, et se raccorde idéologiquement à l'oeuvre philosophique du même auteur.
Sous le titre de Amphithéâtre des sciences mortes, Péladan a publié déjà trois in-octavo, une éthique, une érotique, une esthétique, et le 1er février paraîtra une politique sous l'appellation de Livre du Sceptre. - L'auteur de la Décadence latine, qui fut longtemps appelé le Mage avant que l'occulte ne reçut son actuelle vulgarisation, a réduit en formule métaphysique les obscurs symboles de l'hermétisme. Au crible du néo-platonisme, il a passé les restes pleins d'alliages du legs mystérieux, et déchirant le grimoire, il a poussé la rationalisation de la Magie peut-être plus loin que l'admirable Eliphas.
Le Comment on devient Mage est une méthode d'individualisme qui a aidé et aidera beaucoup de jeunes gens à prendre conscience d'eux-mêmes, et à ne pas être dupes des poncifs sociaux. - Le Comment on devient fée explique les phénomènes sexuels, et met pour la première fois un déterminisme scientifique sur la passion et ses modalités. - Le Comment on devient Ariste enseigne une culture méthodique de la sensibilité et montre les voies ascétiques de l'intellectuel. - Quand au Livre du Sceptre, c'est un examen de toutes les formes d'existences collectives avec des conclusions sur le présent et l'avenir du monde.
Outre la critique d'art, le roman et la philosophie, le Sar Péladan a porté son effort vers le théâtre. Malgré les vingt-cinq ou trente volumes de son oeuvre, il n'a pu obtenir une lecture à la Comédie-Française. Vainement l'a-t-il demandée au ministre de l'Instruction publique. _ Or il s'agissait de rien moins que de la restitution des deux tragédies perdues de la Prométhéide, restitution qu'approuvait officiellement dans une lettre publiée par le Temps, Emile Burnouf, le plus vénéré de nos hellénisant. - Le Sar Péladan avait cru naïvement qu'Eschyle étant le plus grand génie du théâtre, et Prométhée la plus grande oeuvre d'Eschyle, il vaincrait la malveillance en réalisant une tâche aussi écrasante.
- Mais M. Claretie, domestique de Monsieur Francisque Sarcey, lequel, concierge des théâtres de France, ignore le grec, M. Claretie disons-nous, dissuada son Comité – Or la lettre de M. Monval, secrétaire de la Comédie Française, refuse en propres termes le Prométhée ENCHAINE qui est d'Eschyle, et non le Porteur de feu et le Délivré, les seuls sur lesquels il y eut jugement à porter. Donc le 5 mai 1894, les huit personnages dont les noms suivent ont déclaré Eschyle indigne de la Comédie-Française ; ce sont MM. Worms, Coquelin cader, Prudhon, Baillet, Le Bargy, de Féraudy, Boucher, Truffier, et Leloir.
L'auteur de Prométhée restituée avait cependant tout fait pour éclairer le public sur son effort dramatique : Le Fils des étoiles représenté en 1892 au Salon de la Rose+Croix ; Babylone jouée sept fois l'année suivante au Champ-de-Mars, reprise cette année à l'Ambigue, au Parc de
Bruxelles et chez lady Caithness, duchesse de Pomar, suffisent à montrer que cet écrivain n'est pas de ceux qu'on enterre et dont la marche puisse être arrêtée longtemps par des routines.
Lugné-Poe va monter la Prométhée au Théâtre de l'Oeuvre, et le grand artiste Philippe Garnier a accepté le rôle du Titan. De plus, une Sémiramis, écrite spécialement pour Sarah Bernardt, va lui être présentée : le Mystère du Graal et Orphée attendent dans les cartons.
Quant au Sar, tel que le dépeignent des boulevardiers qui ne l'ont jamais vu (car il ne met jamais les pieds au boulevard), quant à l'homme qui préfère le mot Sar Kaldéen au mot Sieur des huissiers ; quant à l'excentrique qui ose avoir une veste en satin noir au lieu du smocking de drap, il est inutile d'en parler. Ce qui importe c'est l'oeuvre d'un homme. Or, celui-ci, si l'on y comprend sa version du Béreschit, pourrait siéger, sans les déshonorer, dans quatre classes au moins, de l'Institut.
Et comme on ne peut pas le traiter d'inconscient ni d'imbécile, peut-être y a t-il lieu de respecter celui qui aurait aisément marché dans la voie officielle, et qui a préféré les bizarreries de sa nature aux petits honneurs de son temps. - Des quatre chantiers où il oeuvre, le Sar Péladan offre un intérêt réel par sa rénovation des vieilles fraternités intellectuelles.
L'Ordre de la Rose+Croix du Temple est exprimé dans un élégant opuscule contenant les Constitutions ; mais l'activité de ce groupement depuis trois ans déjà se manifeste d'une façon notable par un Salon, des représentations théâtrales, des concerts et des conférences. Le Salon qui ouvrira pour la quatrième fois ses portes au moi d'avril prochain est une chose désormais établie, et dont l'influence sur l'art contemporain n'est pas niable.
Si on rapproche et le poids des oeuvres, et le zèle manifesté sous la forme de Rose+Croix, si on tient compte de la dignité littéraire, et enfin, à une époque socialiste, de la somme de travail, il se pourrait que l'on accordât au Sar Péladan, quelque considération. - Plus tard, on s'étonnera qu'un homme ai été si longtemps méconnu, et plusieurs critiques se feront une originalité en découvrant, l'un l'esthéticien de la Hiérophanie, l'autre le romancier de la Décadence Latine, l'autre le philosophe de l'Amphithéâtre des sciences mortes ; enfin un quatrième trouvera plus encore, s'apercevant que la tragédie racinienne , rénovée par l'influx Wagnérien, a retrouvé vie et lumière en Babylone, en Orphée, et en Prométhée. - Mais il sera trop tard et les contemporains du Sar seront sévèrement jugés pour leur indifférence.

Albert Fleury
La Plume, n° 133, 1er novembre 1894

Albert Fleury : Des Automnes et des Soirs. Albert Fleury, poète naturiste .La Renaissance Idéaliste, Bibliographie.


Léon Bloy dans La Femme Pauvre, représente Péladan sous les traits de Zéphyrin Delumière, au prise ici avec le peintre Gacougnol, l'ami de Marchenoir :

« Pour ce qui est de ton « Androgyne » ou de tes « Enfants des Anges », c'est de l'esthétique de pissotières et il ne m'en faut pas. Les maîtres n'ont pas eu besoin de toutes ces cochonneries pour sculpter ou peindre des merveilles, et le grand Léonard aurait été dégoûté de son oeuvre, s'il avait pu prévoir ta sale façon de l'admirer... Tiens ! Veux-tu que je te dise, vous êtes tous des esclaves, les jeunes, avec vos airs de tout inventer et vous marcheriez très bien à quatre pattes devant le premier venu qui aurait le pouvoir de vous sabouler. Ils vous manque d'être des hommes, rien que ça ! Je veux bien que le diable m'emporte si on peut trouver une idée dans votre sacrée littérature de geusards prétentieux et tarabiscotés... Toi, tu es le malin des malins, tu as trouvé le troisième sexe, le môde angélique, ni mâle ni femelle, pas même châtré. Joli ! On s'embêtait, c'est un filon d'ordures qui va certainement enrichir quelques crapoussins de lettres, à commencer par toi, qui est l'initiateur et le grand prophète. Seulement, vois-tu, ça ne suffit pas pour être un critique et tu peux te vanter d'avoir écrit de belles âneries sur la peinture !... [...] Et toi, Bambino des anges, petit Delumières de mon coeur, tu vas me faire le plaisir d'aller voir dehors si j'y suis. Ta conversation est aussi ravissante que nutritive, mais j'en ai assez pour quelque temps. Tu viendras me voir, quand je n'aurais rien à faire... Là ! C'est bien, prends ton chapeau et bonsoir à tes poules...
Je ne te reconduis pas. Zéphyrin Delumières, le fameux hiérophante romancier, promu récemment à d'obscures dignités dans les conciles interlopes de l'Occultisme, prit, en effet, son chapeau et – la main sur le bouton de cuivre de la serrure, d'une de ces voix mortes au monde qui ont toujours l'air de sortir du fond d'une bouteille, - laissa tomber, en guise d'adieu, ces quelques paroles adamantines :
- Au revoir donc, ou jamais plus, comme il vous plaira, peintre malgracieux. Il me serait trop facile de vous punir en vous effaçant de ma mémoire. Mais vous flottez encore dans l »amnios de l'irresponsable sexualité. Vous en êtes, pour combien de temps ! Aux hésitations embryogéniques du Devenir et vous croupissez dans l'insoupçon de la Norme lumineuse où se manifeste le Septénaire. C'est pourquoi vous oeuvrez inférieurement dans les ténèbres du viril terrestre conculqué par les Egrégores. Et c'est aussi pourquoi je vous pardonne en vous bénissant. Vous finirez par comprendre un jour. Ainsi posé, le devisant mystagogue était bien la plus exorbitante et supercoquentieuse figure qu'on pût voir, avec sa tignasse graisseuse de sorcier caffre ou de talapoin, sa barbe en mitre d'astrologue réticent et ses yeux de phoque dilatés par de coutumières prudences, à la base d'un nez jaillissant et onéliscal, conditionné, semblait-il, pour subodorer les calottes les plus lointaines.
Affublé d'un veston de velours violet, gileté d'un sac de toile brodé d'argent, drapé d'un burnous noir en poils de chameau filamenté de fils d'or et botté de daim, - mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon, - il apparaissait comme un abracadabrant écuyer de quelques Pologne fantastique. »




jeudi 10 juillet 2008

A venir, à lire, à noter


Bientôt sur Livrenblog, un personnage étrange, un écrivain décrié, un critique oublié, un mage moqué, un original plein d'originalité : le Sar Péladan, ses pieds, ses doctrines ésotériques, esthétiques, ses beaux romans, ses excentricités, ses amis et ses ennemis...

Sur le blog des éditions Cynthia 3000 un jeu-concours : retrouvez les titres des livres publiés par l'éditeur à partir de nuages de mots, bonne chance.


Les Féeries Intérieures restent muettes, et nous le regrettons bien.

Sur le site Remy de Gourmont, Willy rencontre Enrique Larreta et Maugis est confondu avec le ministre Barthou, le "portrait du prochain siècle" de Rachilde par Jules Renard est en ligne.

Le dimanche 29 juin 2008 Plume nous invitait à lire ou relire les Moralités Légendaires de Jules Laforgue

A propos de l'enterrement de Verlaine, Bruno Monnier nous signale une gazette de Raoul Ponchon que l'on peut retrouver sur le blog consacré à l'auteur de La Muse au Cabaret.

Un commentaire pertinent et constructif sur Livrenblog à propos de la bibliographie de la revue L'Image et sur la participation de Bellery-Desfontaines à celle-ci.

Les éditions Tristram réédite Le Tutu, le roman signé Princesse Sapho, publié par Léon Genonceaux. On trouvera dans cette édition l'article de Pascal Pia de la Quinzaine Littéraire, qui en révéla l'existence et une étude de Jean-Jacques Lefrère. L'étrange, l'extravagant, le monstrueux Tutu est suivi d'une postface de Julián Ríos, amateurs de Lautéamont, de Jarry, ne manquait pas de lire Le Tutu.

Une thèse sur Han Ryner par G. Lecha dont ont trouvera le résumé, le plan général et le sommaire détaillé sur Han Ryner.

A propos de Gustave Le Rouge dont nous signalions dernièrement une version non répertoriée de sa nouvelle Le Guet-Apens, lire dans la rubrique Gendelettres des Commérages de Tybalt, l'article que lui consacre Henri Bordillon.

mardi 8 juillet 2008

DONNAY se souvient : VERLAINE, SCHWOB, LORRAIN, ALLAIS,



Maurice DONNAY
J'ai vécu 1900.



Arthème Fayard, C'était hier, 1950, in-12, broché, 294 pp.
Maurice Donnay (1859-1945), c'est au Chat Noir (le second), que débuta ce futur académicien français. En 1892 il écrit sa première Lysistrata, il s'illustra par la suite dans les comédies de Boulevard avec des pièces comme : Les Amants (1895), La Douloureuse (1897) et Le Torrent (1899). En collaboration avec Lucien Descaves il écrivit pour le Théâtre Libre d'Antoine, La Clairière (1899) et Oiseaux de passages (1904).

Ce volume contient des extraits de son journal, de 1893 à 1914. On y rencontre surtout le monde du théâtre, acteurs et auteurs, et des académiciens. Mon choix c'est porté vers les souvenirs sur des auteurs plus familiers de Livrenblog.





Enterrement de Verlaine :

1896


Le vendredi 10 janvier, enterrement de Verlaine par une froide mais claire matinée. Un joli enterrement de poète, avec mieux que des célébrités et des personnages officiels : avec des fervents et des disciples. La foule, le cercueil, et des gens grimpés sur les tombes, des groupes de jeunes gens avec des têtes extraordinaires, des poètes qui ont du talent comme tout le monde et des cheveux comme personne. Des discours tombent : ce sont des pelletées de gloire en attendant les pelletées de terre du fossoyeur. Adieux au pauvre Lélian ; discours de François Coppée, ému et sans prétention ; Lepelletier ridicule et sans sincérité (il se fait sévèrement juger par mon voisin Albert Samain). En revanche, très joli discours de Maurice Barrès, avec des passages d'une ironie merveilleuse. Mais, Barrès, la jeunesse intellectuelle, c'est vous, et non pas ceux au nom desquels vous parlez, et qui ne comprennent pas plus qu'ils n'ont compris Verlaine et les autres. Ensuite, une prière de Catulle Mendès, poète parnassien, vulgarisateur des moeurs lesbiennes, le « Jules Verne de Lesbos », comme nous l'appelions au Chat Noir ; Catulle Mendès qui a été beau, mais qui, maintenant, est gras et dont la chair semble couler, ainsi qu'un fromage de brie. « Va là-haut vers ton Dieu, monte vers ton Dieu par des escaliers de marbre léger, au milieu des frémissements des lauriers-roses... », dit Mendès, très pâle, d'une voix blanche, lointaine, comme d'outre-tombe. Il essuie même une larme. Et, cinq minutes plus tard, à la porte du cimetière, Catulle Mendès, qui est déjà consolé, le col du pardessus relevé, le chapeau haut de forme en arrière, raccroche des convives pour le déjeuner, et dit d'une voix joyeuse : « Que penseriez-vous du père Lathuille ? » ce qui amuse beaucoup Albert Samain.


Mirbeau

1902
mercredi 5 mars


A la Comédie-Française, réunion dans le cabinet de Claretie. Je maintiens mes droits au sujet de l'Autre Danger, qui doit passer avant Les Affaires sont les Affaires. Je dis à Guitry, directeur de la scène, que je reconduis chez lui, dans la rue de la Paix :
- Crois-tu que Mirbeau m'en veuille ?
- Oh pas une minute, répond Guitry.
- Oui mais toute la vie.
- Evidemment !
Ce dialogue mettait les choses au point.


1904 samedi 27 août

Rentré hier au Prieuré. Ce matin, Porel déjeune à la maison. Il nous parle de la lecture d'une pièce de Mirbeau et de Thadée Natanson, le Foyer, contre la charité, ou plutôt contre les oeuvres de charité. Porel dit, dans son langage qui n'est qu'à lui, que c'est plein de théories socialistes et grimaçantes.

Marcel Schwob

1905
mardi 28 février


A midi, le facteur apporte le courrier, le Figaro, où je lis la mort de Marcel Schwob. Il avait dîné à la maison le mercredi 8 février, moins de quinze jours avant notre départ. Nous devions faire une pièce ensemble, tirée d'une des nouvelles des Vies imaginaires. Il devait m'envoyer ici des livres, un scénario. J'allais lui écrire pour lui rappeler sa promesse. Hélas ! Je ne pensais pas que son silence serait aussi long. Un autre jour, il avait dîné chez nous avec Moreno, qui partait pour une tournée. Il est mort, dans son grand appartement de la rue Saint-Louis-en-l'Ile ; il est mort seul, tout seul, sans que sa compagne fût auprès de lui. Son fidèle Chinois l'a soigné sans doute ; mais, à la pensée de cette agonie, je frissonne d'horreur.


Jean Lorrain
1905
jeudi 30 mars

Jean Lorrain et sa mère déjeunèrent à la maison. Jean Lorrain aux doigts chargés de bagues, au chapeau gris pointu, au foulard jaune et noir salamandre, aux boutons de manchettes de somptueuses verroterie. Il nous raconte les scandales de la Riviera.

1906
lundi 2 juillet

Le journaux nous apprennent la mort de Jean Lorrain. Il est mort samedi à 11 h.½ dans la maison de santé du docteur P... Consultation de trois chirurgiens qui ont jugé l'opération impossible (péritonite). S'il y avait eu dix mille francs au bout, ils auraient peut-être opéré. Jean Lorrain ! Je me rappelle la dernière fois qu'il a déjeuné à Agay. Il avait cassé une de ses fausses dents, cela faisait un trou noir par lequel la salive coulait. Les vraies dents lui faisaient mal, il souffrait horriblement et malgré cela, il fut causeur brillant, méchant certe, mais bien amusant. Nous l'avions emmené faire une promenade en voiture. Il s'est mis à saigner du nez. Je le vois encore avec son immense chapeau gris, accroupi au bord de la rivière et lavant ses mouchoirs ensanglantés dans l'eau claire.
Il aimait la nature, les choses élégantes.

Alphonse Allais

1905
dimanche 29 octobre


Passé la journée auprès de mon pauvre Alphonse Allais. Oh ! Ce cadavre dans une petite chambre d'un hôtel de la rue d'Amsterdam !
... Je regarde une dernière fois Alphi avant de m'en aller. Ce matin, il semblait dormir très calme ; il avait l'air de faire une fumisterie aux siens, le pauvre humoriste ; mais maintenant, on voit qu'il fait des efforts pour conserver son air de pince-sans-rire, des efforts visibles, sensibles. La soeur me dit :
- C'était un vrai Normand... Regardez, il a l'air d'un Scandinave...
C'est absurde qu'elle me dise ça, mais c'est vrai. La tête pâle, longue, la moustache blonde retombant sur les lèvres minces... oui, c'est un homme du Nord, un Northman. Maintenant que la figure est rentrée dans le calme, débarrassée de l'expression parisienne, fumiste, montmartroise, - oui, maintenant qu'il n'y a plus sur ce visage le reflet des préoccupations qui nous rendent tous semblables, l'origine reparaît avec une netteté singulière.

lundi 7 juillet 2008

LE GUET-APENS Gustave LE ROUGE dans La Croix Illustrée




Dans le n° 6 de la revue L'Oeil Bleu (1), Henri Bordillon faisait paraître une nouvelle peu connue de Gustave Le Rouge, Le Guet-Apens. Cette nouvelle a été publié sous ce titre, dans le second tome du roman Les écumeurs de la pampa et dans Le Globe Trotter du 14 novembre 1907, sous le titre Le Spectre Mortel, et la signature Major Carl Bell.
L'amitié de Gérard Marin, libraire à l'enseigne de l'Hypermonde, m'a permis de consulter et de vous présenter aujourd'hui une autre version de cette nouvelle.
C'est dans La Croix Illustrée n° 302 du 7 octobre 1906 aux pages 314-315 que figure Le Guet-Apens, signé de Gustave Lerouge. Le texte est très légèrement étoffé par rapport à celui donnait par L'Oeil Bleu, il est de plus illustré de trois dessins.
Cette nouvelle version confirme le travail de réécriture de Gustave Le Rouge, travail imposé par le type de publications, mais aussi par soucis d'écriture, le changement d'un mot, la suppression d'un autre, l'inversion d'un adjectif, ne s'expliquent que par une volonté d'amélioration du texte.





(1) Henri Bordillon Deux nouvelles méconnues de Gustave Le Rouge. In L'Oeil Bleu, revue de littérature, N° 6, avril 2008.



vendredi 4 juillet 2008

Oscar WILDE conteur. "La Pièce qui n'a pas cours"


Dans son article de 1900 dans la Revue Blanche, sur Oscar Wilde, Ernest La Jeunesse, qui l'avait bien connu lors de son dernier séjour à Paris, écrivait : « Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... » Cette histoire, comme tant d'autres, Wilde ne l'écrivit pas, ses contes il les improvisait au fil de la conversation, les reprenant parfois devant d'autres interlocuteurs, il fut en cela comparable à Villiers de l'Isle-Adam, autre conteur inépuisable dont Remy de Gourmont écrivait « Que de nouvelles n'a-t-il pas racontées qu'il n'a jamais, qu'il n'aurait jamais écrites ! » (1). Curieusement, Guillot de Saix, eut l'idée de compiler les souvenirs des uns des autres, pour écrire lui-même les contes « parlés » d'Oscar Wilde (2). « L'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie » entendue par La Jeunesse, figure dans le recueil de Guillot de Saix sous le titre La pièce qui n'a pas cours. Voici donc, ce texte, ni tout à fait de Wilde, ni tout à fait de Guillot de Saix.

La Pièce qui n'a pas cours

Un jour, un pauvre diable qui gagnait péniblement sa vie en travaillant de-ci, de-là, trouva sur son chemin une pièce d'or.
C'était une pièce à l'effigie d'un roi inconnu.
- Cela tombe bien, se dit l'homme. Voilà longtemps que j'ai l'envie d'un bon repas.
Et tout fier de sentir la pièce dans sa poche, il alla s'attabler à la plus proche auberge et commanda selon son goût. Pour la première fois, il mangea à sa faim.
Mais, quand à la fin du repas, cet homme fit sonner sa pièce sur la table, l'aubergiste lui dit :
- Cette pièce-là n'a pas cours. Personne ne connaît le profil de ce roi.
L'autre soupira :
- C'est que je n'ai pas d'autre pièce, mais qu'à cela ne tienne : je travaille ici près. Je vous paierai sans faute.
Et le pauvre diable tint sa parole, et dut, pour la tenir, travailler doublement.
Quand il se fut enfin acquitté de sa dette, il fit un paquet de ses hardes, prît un bâton et si mit en route pour découvrir le pays où sa pièce étrange aurait cours.
Et travaillant, de-ci, de-là, notre homme fit le tour du monde, sans trouver jamais le pays illusoire où régnait le roi dont il promenait l'image. Partout où il présentait sa pièce d'or, les gens disaient :
« Ta pièce est fausse. Ce roi n'a jamais existé. » Mais lui ne voulait pas les croire.
-Puisqu(il a son portrait en or, il doit bien régner quelque part !
Et l'homme s'en allait, poursuivi par les rires. Et il reprenait allégrement sa route et tout en marchant il chantait, car il avait, au moins, la satisfaction de n'être point dépourvu de ressource, puisqu'il avait toujours en poche sa pièce d'or mystérieuse, et dans le coeur son espérance.
Un soir qu'il était las, plus las que tout les autres soirs, il s'arrêtât au bord d'une rivière qu'il devait traverser. Il aperçut un passeur, le héla et lui tendit sa pièce.
A sa grande stupeur le passeur l'accepta.
A peine l'homme eut-il mis le pied dans la barque que celle-ci parut s'enfoncer sous son poids dans les eaux tout à coup plus sombres. Sous une dernière lueur, alors qu'il allait disparaître, il reconnut dans le profil du passeur noir, comme serti par un fil d'or, le profil de ce roi qu'il s'était fatigué à chercher par toute la terre.
Et dans un suprême sourire, partant pour le pays d'où l'on ne revient pas, son obole dûment payée, il se laissa glisser vers le fond des eaux noires.
Oscar Wilde concluait :
« En vérité, l'amour et le génie sont en tous points semblables à cette pièce qui n'a pas cours, et celui-là qui possède l'un ou l'autre parcourra vainement la terre sans parvenir à l'échanger. »
Il a, par la suite, précisé le côté prophétique de son oeuvre en écrivant au trop cher « Bosie » dans le De profundis :
« Certes, tout cela est annoncé et prévu dans mes livres. Une partie l'est dans Le Prince Heureux ; une autre, dans Le Jeune Roi, principalement dans le passage où l'évèque dit à l'enfant agenouillé : « Celui qui a créé le malheur n'est-il pas plus sage que toi ? » phrase qui, lorsque je la traçai, me parut plus qu'une phrase... »
Wilde proclame que : « A tout instant de l'existence, l'homme est ce qu'il va être, non moins que ce qu'il a été. » Le présage est encore incarné, d'après lui, dans le poème en prose de l'homme qui, du bronze de la statue du Plaisir-qui-ne-dure-qu'un-moment
doit faire l'image de la Douleur-qui-dure-pour-jamais.
« Hélas ! Hélas ! Pauvre Wilde ! S'écrie André Gide, ce n'était pas cela que disait votre conte ; l'artiste dont vous parliez, tout au contraire, brisait la statue de la Douleur pour en faire celle de la Joie, et votre volontaire erreur reste plus éloquente qu'un aveu. »
Un matin, comme il venait de lire un article dans lequel un critique assez épais le félicitait de « savoir inventer de jolis contes pour mieux habiller sa pensée », Wilde, prononça :
« Ils croient que toutes les pensées naissent nues. Ils ne comprennent pas que je ne peux pas penser autrement que sous forme de contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre la pensée ; il pense en marbre directement. »
Et, le poète ajoutait :
- « Moi je pense en contes. »

Une variante du conte figure dans le même recueil :

La pièce qui n'a pas cours

« Un pauvre diable a trouvé une pièce de monnaie ; cette pièce est à l'effigie d'un roi inconnu et le pauvre diable se met à voyager de par le monde sans arriver à découvrir le pays où cette pièce a cours et où il pourrait l'échanger... Il travaille pour pouvoir voyager et dépense tout son argent pour échanger enfin cette pièce... L'homme va son chemin, avec la satisfaction de n'être point dépourvu de toute ressource, puisque sa pièce d'or mystérieuse lui reste... »

(Version notée par Francis Carco.)


(1) « Un carnet de notes sur Villiers de l'Isle-Adam... », Promenades littéraires, 2e série, Mercure de France, 1906.
(2) Le Songe merveilleux du Dormeur éveillé. Le Chant du Cygne. Contes parlés d'Oscar Wilde. Recueillis et rédigés par GUILLOT DE SAIX. Mercure de France, 1942.

Oscar Wilde sur Livrenblog : Mes souvenirs sur Oscar Wilde par Jean Joseph Renaud. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Lord Alfred Douglas : Mes fréquentations littéraires à Paris. Oscar Wilde et son traducteur français. Henri de Régnier : Souvenir sur Oscar Wilde.

De Guillot de Saix sur Livrenblog : Laurent Tailhade et La France