lundi 29 septembre 2008

JEHAN-RICTUS, iconographie



L'auteur des Soliloques du Pauvre, a souvent servi de modèle à ses amis peintres et illustrateurs.

Vallotton (ci-dessus), Steinlen (ci-dessous), Brindeau (ci-contre), l'ont, entre-autres, croqué, mais lui-même griffonnait ses contemporains. Pour aujourd'hui je reproduis, outre les trois portraits, des illustrations de et sur Rictus, provenant du numéro spécial du Goéland Illustré Album souvenir 1936 - 1949. N° 90, 1er trimestre 1949, revue éditée par Théophile Briant. D'autres suivront sans doute.

Caricatures de Jose-Maria de Heredia, Catulle Mendès, Laurent Tailhade, Gambetta et Jean Moréas par Jehan-Rictus :




Portrait de Rictus par Albert Samain dont nous avons déjà pu constater qu'il fut lui aussi dessinateur :

Documents :
Livrenblog a déjà publié un document sur Gabriel Randon / Jehan-Rictus, il s'agit de son exemplaire du menu du Dîner du Pierrot, qui se trouve ici.


Enquête L'ERMITAGE 1893 LE BIEN SOCIAL ?




En Juillet 1893 la revue L'Ermitage publie les premiers résultats d'un « référendum » sur l'organisation de la société, effectué auprès des écrivains. Voici la question qui leur était posée :
« Quelle est la meilleure condition du Bien social, une organisation spontanée et libre, ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? Vers laquelle de ces conceptions doivent aller les préférences de l'artiste ? »
Avant de donner quelques exemples des réponses reçues, il faut revenir sur la question posée, que fallait-il lire derrière « organisation libre et spontanée » et « organisation disciplinée et méthodique » ? les promoteurs s'expliquant dans un épilogue, nous dévoilent la volonté qui a été la leur : « on avait voulu éviter dans la formule le mot socialisme, source d'équivoques, et le mot contrainte, de nuance trop défavorable », on verra que les écrivains ont pour beaucoup compris que « l'organisation libre et spontanée » caché le mot d'anarchie et « l'organisation disciplinée et méthodique » celui de tyrannie.
Le référendum paru en deux partie, la première publication donne les réponses de la jeune génération (numéro de juillet 1893), la deuxième (numéro de novembre 1893) celles de la génération précédente.
J'ai choisi d'extraire quelques réponses, qui m'ont semblé significatives, parmi les écrivains dont les noms ont encore une résonance, même très légère, aujourd'hui.


Gourmont (Remy de). - Sûr d'être toujours broyé par la machinerie sociale, l'artiste doit se méfier – de tout.

Hérold (Ferdinand). - L'entente sociale, à qui, pour base, il faut la sympathie, doit avoir comme seuls buts d'assurer à l'homme le moyen de vivre, et d'empêcher qu'un individu ne s'empare d'un pouvoir matériel qui lui permette d'exploiter à son profit ou d'opprimer un autre individu. Nul en effet n'a le droit d'ordonner quoi que ce soit à autrui, et chacun a le droit de vivre, de penser, de parler, d'aimer, comme il l'entend. Le communisme économique, joint à l'anarchie politique, intellectuelle et morale, me semble assurer, seul, le libre développement des personnalités ; et, par suite, j'estime que c'est à lui que doivent aller les préférences de l'artiste.

Maeterlinck (Maurice), de Gand. - Il me semble que la meilleure condition du bien social serait une organisation libre et spontanée ; mais une telle organisation sera-t-elle possible, tant que les hommes n'auront pas avec la vie les mêmes rapports que les poètes et les sages ont avec la beauté ?

Masson (Paul). - Pour répondre à cette question, il faudrait tout d'abord s'étendre sur ce qu'on dénomme le Bien social, tâche qui exigerait plusieurs volumes ; force nous est donc d'ajourner provisoirement la solution du problème. Quand à décider vers quelle conception doivent aller les préférences de l'artiste, il est certain qu'aujourd'hui dans les estaminets la doctrine du « bon tyran » tend à prévaloir, mais ces une mode qui passera, comme celle du suffrage universel et de l'anarchisme, avec lesquelles il serait désirable qu 'elle alternât.

Maubel (Henry), de Bruxelles. - L'artiste préférera l'idéal au réel. La conception d'une organisation sociale spontanée et libre me semble être toute idéaliste, c'est à dire anti-politique. Je la préfère. Quand au bien social, deux espèces de travailleurs en fournissent la matière aux sociologues : les producteurs du capital matériel et ceux du capital spirituel. Il faut évidemment que ceux-ci puisent aimer, penser, souffrir et travailler en paix.

Mauclair (Camille). - La logique glorifiant la sensibilité, l'exaltation de l'être en harmonie avec les lois naturelles, s'estimer en autrui comme en soi-même, n'opprimer ni soi ni les autres – et ces deux respect se coordonnant – voilà mon formulaire d'éthique. C'est dire que je veux toute spontanéité. L'être et l'état ne se soutiennent que d'un constant afflux d'émotions : émotivement, nous mourront de méthode et de discipline. Je pense qu'il faut remédier avant tout à ce raréfiement du pathétique : auprès de cela, le désordonnement – d'ailleurs passager et atténuable – d'une libération sociale trop soudaine, est un inconvénient secondaire. Je dis ceci en artiste et en homme – mêmes mots pour moi qui instaure de ma vie une parallèle oeuvre d'art. Sentir intensément ! Mais c'est la seule parole que je consentirais à crier dans les rues ! Dans la vie et dans l'art, l'événement est l'effet du magnétisme individuel.

Michelet (Emile). - Il ne peut exister d'organisation spontanée et libre, puisque toute organisation exclut fatalement la spontanéité et la liberté. Pour le Bien social le desideratum m'apparaît : liberté et spontanéité à outrance sur le plan immatériel, discipline et méthode sur le plan matériel. Quand aux préférences de l'artiste, elles iront toujours, à mon avis vers la liberté sans limite.

Merrill (Stuart), de New-York. - L'art étant l'affirmation suprême de la volonté, l'artiste doit rechercher la liberté qui lui permette cette affirmation. Mais s'il est anarchiste dans l'absolu, il ne peut être que socialiste dans le relatif, car il n'est pas de liberté possible sans entente commune de tous les citoyens. Il faut que chacun sacrifie quelques libertés inférieures, afin que tous jouissent de liberté supérieures.
La question sociale de l'heure présente est surtout économique : c'est une question du ventre, comme l'a dit Schaeffle. Avant que tous gagnent la liberté d'agir de penser ou de rêver, il faut que tous s'organisent contre la faim. Or cette organisation ne peut être abandonnée à la spontanéité des individus : l'anarchie économique n'aboutirait, comme elle n'a dès aujourd'hui abouti, qu'à l'accaparement des moyens de production par la minorité, donc à la surproduction d'une part, à la sous-consommation de l'autre.
Le socialisme seul, en identifiant l'intérêt de chacun avec celui de tous, est capable d'harmoniser les égoïsmes économiques. La Cité future serait, tel un beau poème, une manifestation de la liberté soumise à l'ordre.

Pujo (Maurice). - Je crois que l'intime nature de l'homme peut se définir par l'Action. Le libre déploiement de l'Action, l'expansion absolue de l'individu, expansion obtenue non par l'égoïsme, mais par l'amour et la sympathie, tel est l'idéal moral. L'idéal social sera la coordination des actions diverses s'aidant, se déterminant et se limitant mutuellement : un minimum possible de gouvernement. Au terme c'est l'Anarchie que seul peut réaliser le véritable artiste s'il arrive à renier en lui tous les principes de limite pour laisser son âme et son oeuvre à la pure liberté, à la pure Activité créatrice, dont la conscience est pure Emotion.

Quillard (Pierre). - Toute hiérarchie politique ou sociale est nécessairement arbitraire, stupide et malfaisante, qu'elle repose sur la force brutale, la puissance de l'argent, le respect de la tradition ou le mandarinat. Les artistes ne peuvent que souffrir, de même que leurs frères en servitude, de toute organisation autre que spontanée et libre. La méthode et la discipline supposent l'identité absolue de toutes les nomades humaines, les traitant en pure abstractions et supprimant par avance, au nom des lois chimériques, tout ce qui distingue un individu d'un autre individu et en fait réellement une « personne ». Toute oeuvre d'art, comme exceptionnelle et unique, équivaut à une négation de la règle et nul artiste conscient ne saurait s'accommoder d'un état de choses où rythmer un poème ou une symphonie, peindre une toile, tailler un bloc de marbre fait de lui immédiatement une espèce de malfaiteur, ainsi du reste que n'importe quel acte non prévu par la sagesse incertaine, hésitante et caduque de l'autorité.

Rachilde. - D'abord, il faut tout démolir. Ensuite, quand tout sera par terre, on se réunira spontanément sur une place publique (s'il en reste une), et on avisera aux moyens de tout reconstituer ; mais, comme il n'est guère possible de s'entendre en liberté, chacun voulant crier plus fort que l'autre, on plantera une borne, on déléguera des gens pour monter dessus, et, d'instinct, on les choisira sonores, c'est à dire creux.
D'où les députés.
Puis il pleuvra (il finit toujours par pleuvoir). Viendra donc l'idée méthodique de couvrir les orateurs d'un parapluie. Du parapluie au fronton grec, il n'y a qu'un pas à faire... en arrière. On le fera, et les pas en arrière, c'est le principe de toute discipline.
D'où la Chambre.

Retté (Adolphe) : Si l'homme libre existait réellement, l'idéal social lui serait sans doute formulé par la devise de Thélème : « Fais ce que voudras. »
Il y a un autre idéal aussi séduisant : la théocratie telle que la réalisèrent en Egypte, les prêtres d'Isis et leurs élèves : les Pharaons des belles dynasties. Mais, en application dès les siècles, hier, aujourd'hui, demain les choses sociales furent, sont et seront triturées par les Malins et à leur profit exclusif.
Il faut se résigner, se créer sa Thélème ailleurs – peu-être plus haut – ou se fonder une théocratie de rêves.

Schwob (Marcel). - L'association n'est pas une fin, mais un moyen ; la civilisation n'est point une académie, mais une école.

Vielé-Griffin (Francis), de New-York. - Mes chers confrères, votre question est ambiguë :
Si vous considérez le futur Bien Social comme établi, il devra reposer par hypothèse, à mon sens, sur la spontanéité et la liberté ;
Si vous envisagez l'état révolutionnaire transitoire, il pourra être, selon des éventualités impronosticables, anarchique ou dictatorial et, peut-être, successivement l'un et l'autre.
L'art étant d'essence anarchique, c'est-à-dire spontanément et librement hiérarchique, contemple, par delà les crises contingentes, l'eurythmie humaine ; il appartient à l'artiste de réclamer l'absolu, ne dût-on obtenir que le relatif.

Vallette (Alfred). - Quand on est un, on se contredit ; quand on est deux on ne s'entend guère ; quand on est trois, on ne s'entend que par hasard ; quand on est le Parlement, on ne s'entend plus ; quand on est une société, on ne « s'entendra » jamais : voilà infirmée la proposition d'une organisation libre et spontanée. Reste l'autre : la trique avec méthode si vous y tenez. Et l'artiste, en tant qu'artiste, n'a rien à voir dans la question.

Wilde (Oscar), de Londres. - Autrefois, j'étais poète et tyran. Maintenant je suis artiste et anarchiste.

Un de nos amis nous a envoyé sa réponse au Referendum artistique et social publié dans notre dernier numéro trop tard pour que nous puissions la joindre aux autres. Nous la donnons ici :

Si vous me dites : « Je suis patriote », montrez-moi votre livret afin que je m'assure que vous avez été, que vous êtes encore soldat.
Si vous me dites : « Je suis socialiste », prouvez-moi d'abord que, volontairement pauvre, vous vivez de peu et distribuez le reste. Et les misérables vous permettront de vous occuper d'eux, et même, après avoir mangé, ils vous pardonneront, quand emporté au delà du but, vous vous égarerez dans le rêve.
Sinon laissez l'artiste à son art, où libre, égoïste, mais inoffensif, il barbote assez comme ça.

Jules Renard.


Réponses du n° de novembre 1893 :

Mallarmé (Stéphane). - Une organisation libre et spontanée aujourd'hui jaillissant se fige avant des siècles en tant que traditionnelle puis autoritaire, faute cela de varier dans son dessin à l'infini (l'espèce manquant même pour ses satisfactions et son intérêt, d'imagination) : ou si abstraitement on établit un état tout de suite comme fatal, après du temps chacun a lieu d'y retrouver son propre vouloir, l'habitude aidant et l'impossibilité selon lui que ce soit autrement, bref, que cette organisation disciplinée et méthodique.
N'intéresse l'artiste, du moins le littérateur, que ce qui concerne l'homme, seul et dans un raccourci, vis-à-vis du monde ; les théories sociales, elles s'équivalent, presque opposées : et je sais que je ne m'inquiète ou ne m'indigne sinon quand je vois au nom de l'esprit individuel ou collectif molester du pauvre monde, où je me place.

Picard (Edmond). - L'Anarchie, mot que votre questionnaire hésite à prononcer ; qu'il remplace par cette circonvolution Organisation libre et spontanée, avec raison peut-être, avec opportunité assurément puisque l'exaltation des uns et la badauderie des autres l'ont détourné de son sens scientifique et humanitaire ; l'Anarchie; alors même qu'elle ne serait pas la meilleure condition du Bien Social, est, pour moi avec la clarté de l'évidence, la meilleure condition de l'Art. Elle le sauve de ces servitudes amoindrissantes : les préjugés d'école et les disciplines académiques. Chaque artiste libre dans l'Art libre me paraît la devise suprême. Qu'importe pour ce domaine esthétique où se meuvent nos préoccupations de lettrés qu'on puisse discuter si l'Anarchie, telle que l'on comprise et codifiée des esprits aussi nobles et aussi fraternels que Reclus et Kropotkine, est aussi la meilleure condition du Bien politique !

Lemonnier (Camille). - L'art, étant d'essence libre et spontané, exige, pour se développer plénièrement, un milieu spontané et libre. Une organisation méthodique et disciplinée ne serait pour lui qu'une contrainte et une entrave. Il y perdrait sa sève et sa force, ne serait plus que l'effort contrarié d'une plante poussée à l'ombre et qui péniblement s'oriente à la lumière.

Mirbeau (Octave). - Les questions que vous me posez sont fort complexes et demanderaient de longues pages pour être traitées. Je ne puis donc que vous indiquer brièvement, et sans les étayer d'arguments, mes préférences.
Je ne crois qu'à une organisation purement individualiste. Sous quelque étiquette que l'Etat se présente et fonctionne, il est funeste à l'activité humaine et dégradant : car il empêche l'individu de se développer dans son sens normal ; il fausse ou étouffe toutes les facultés. Je ne conçois pas qu'un artiste, c'est-à-dire l'homme libre par excellence, puisse chercher un autre idéal social que celui de l'anarchie.

Zola (Emile). - Je suis un évolutionniste et je ne crois au progrès que par le développement normal de l'humanité, à travers les milieux physiques et historiques qu'elle traverse. Les Révolutions ne sont que des crises qui peuvent hâter ou retarder la marche en avant. Mais les siècles n'en sont pas moins comptés pour le voyage des peuples vers le peuple unique.

dimanche 28 septembre 2008

Parution : Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux



SPiRitus nous informe de la parution du deuxième numéro du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux consacré à La Dame à la Faulx (Mercure de France, 1899).

Il recueille les comptes rendus du drame parus dans les petites revues de l'époque et une lettre inédite, signés : Victor Margueritte, Gustave Kahn, Edmond Pilon, Paul Adam, Catulle Mendès, Jean Héritier, Fernand Gregh, Henri Degron, André Gide, Jacques Copeau, Edouard de Max, Georges Eekhoud, etc. En frontispice, un dessin de Mary Piriou : "Saint-Pol-Roux dans la forêt des Ardennes en 1895".

Commandes : harcoland@gmail.com. ou télécharger la présentation et le bon de commande sur le groupe des Amis de Saint-Pol-Roux : http://groups.google.com/group/lesfeeriesinterieures/

samedi 27 septembre 2008

LES "TU M AS LU !" (suite) Ernest LA JEUNESSE dessinateur


Suite du billet consacré au numéro du 3 octobre 1901 de l'Assiette au Beurre, intitulé Les "Tumaslu !" Tu ne m'as pas regardé ?, par Ernest La Jeunesse.


La Jeunesse fut, comme Henri Bauer, critique dramatique, il n'atteignit pourtant jamais la notoriété et l'influence qui fut celle de Bauer, notamment à L'Echo de Paris. Avec André Ibels, La Jeunesse, avait déjà "chargé" le portrait du fils naturel d'Alexandre Dumas.

Tristan Bernard, Maurice Donnay, deux auteurs à succès, deux auteurs gais, deux amis. L'Homme qui rit, serait-il Donnay, qui à l'instar du héros de Victor Hugo, arborait un éternel sourire ? Un Mari pacifique, roman de Tristan Bernard, vient d'être publié par les éditions de La Revue Blanche.

Maurice Barrès, auteur du Culte du Moi et député.

Les frères Paul et Victor Margueritte.

Journaliste spécialiste des questions religieuses. Jean de Bonnefon s'il fut la terreur de Saint-Sulpice, ce fut surtout par les révélations d'anecdotes croustillantes sur les milieux catholiques et sur le Vatican dont il compose ses articles et recueils.

Encore un critique dramatique, ce que Jules Lemaître ne fut pas seulement, même si ses Impressions de Théâtre, se composent de dix volumes de 1888 à 1898. Normalien, critique littéraire, Lemaitre fut l'un des fondateurs de la Ligue de la patrie française.


LES "TU M AS LU !" Ernest LA JEUNESSE dessinateur 1ère partie.

Ernest La Jeunesse sur Livrenblog : Ernest La Jeunesse préface au Forçat honoraire, roman immoral. Ernest La Jeunesse : Le Roi Bombance de Marinetti. Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger. Ernest La Jeunesse par Léon Blum. Bibliographie. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes 1ère partie. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes suite. L'Omnibus de Corinthe. Jossot. André Ibels. Faut-il lire Ernest La Jeunesse ?

LES "TU M AS LU !" Ernest LA JEUNESSE dessinateur



Livrenblog s'est déjà intéressé au romancier, chroniqueur et dessinateur Ernest Lajeunesse. Nous le retrouvons aujourd'hui dans ses oeuvres de dessinateur, pour le numéro du 3 octobre 1901 de l'Assiette au Beurre, intitulé Les "Tumaslu !" Tu ne m'as pas regardé ?.

Sur la couverture de ce numéro c'est Catulle Mendès qui plastronne avec pour unique légende : Le Soleil de Minuit, titre d'un de ses recueils de poèmes, souligne le déclin du parnassien flamboyant. En effet ce regard perdu, ces yeux cernés de fatigues et d'excès, ce crane chauve couronné de cheveux filasses ne rappellent en rien la beauté de Christ débauché, à la crinière de lion, qu'on lui reconnaissait dans sa jeunesse.

Maurice de Waleffe raconte qu'à la table de Mendès au café Napolitain, "résonnaient dès l'entrée les glapissements suraigus de la voix eunuquoïde d'Ernest La Jeunesse" [...] Grand diable hirsute, mal peigné, mal rasé, d'énormes bagues de pierres de couleur à tous mes doigts [...] Souvent dans cet entourage de Mendès on voyait apparaitre, derrière le torse de belluaire en chandail du beau Jean Richepin, la barbe de Silène de Raoul Ponchon, mais le plus fidèle au poste était Courteline, avec sa petite moustache ébouriffée sous un nez gouailleur de bistrot faubourien. " C'est notre Molière ! ", disait de lui gravement Mendès qui l'admirait." Courteline que La Jeunesse n'a pas manqué de croquer ici.

Si La Jeunesse voit dans les cafés la source des ennuis financiers de Courteline, Waleffe encore lui, a une explication moins cruelle à ces soucis : " Brave Courteline ! Il déguisait sous cette rondeur gouailleuse, outre les souffrances d'une santé compromise, celles, plus prosaïques, d'une gêne financière qui ne demandait rien aux succès faciles. Ses petits actes drôles, vifs comme la poudre, l'avaient rendu célèbre sans l'enrichir. Il les composait minutieusement, en écrivain qui garde la coquetterie de sa langue. Ses manuscrits laborieux; il lui arrivait de les recopier ensuite, non pour le plaisir, mais pour l'argent que lui en offraient les collectionneurs d'autographes."

Auteur de L'Enfant d'Austerlitz, de la Ruse et de la Force, romans de l'épopée Napoléonienne, c'est en habit vert, lui qui ne fut "même pas Académicien", qu'apparait Paul Adam. La Jeunesse est lui-même l'auteur d'une Imitation de notre-maître Napoléon, où il ne cache pas son admiration pour l'empereur.

Pierre Louÿs partageait quelques amis avec La Jeunesse, le premier de ceux-ci était Jean de Tinan. On connaît l'amitié de La Jeunesse pour l'Oscar Wilde vieillissant des derniers jours Parisiens, Louÿs fut des proches de Wilde lors de son premier séjour en France et participa à la mise au net de sa Salomé écrite en français. Comment ne pas faire allusion au plaisir à propos de Louÿs, dont la gloire vint par Aphrodite ?


Tire-Lyre, le jeux de mot n'est pas joli, mais souvent la critique déteste les écrivains qui réussissent. Les pièces de Rostand, ces vers où brille, faux diamant, le fameux esprit français, le "tapage médiatique" fait autour de l'homme et de l'oeuvre, ne pouvait provoquer que ce genre de rosseries.


Jean Lorrain, qui ne manquait pas d'humour, signait ses Pall-Mall semaine, Raitif de la Bretonne, la laconique légende du dessin n'en est que plus facile, et... vulgaire. Dans Les Ennuis, les nuits et les âmes de nos plus notoires contemporains, le portrait de Lorrain est plus nuancé (1)


A SUIVRE... : LES "TU M AS LU !" (suite) Ernest LA JEUNESSE dessinateur

Ernest La Jeunesse sur Livrenblog : Ernest La Jeunesse préface au Forçat honoraire, roman immoral. Ernest La Jeunesse : Le Roi Bombance de Marinetti. Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger. Ernest La Jeunesse par Léon Blum. Bibliographie. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes 1ère partie. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes suite. L'Omnibus de Corinthe. Jossot. André Ibels. Faut-il lire Ernest La Jeunesse ?

(1) Voir : Jean Lorrain vu par Ernest La Jeunesse sur le site de Christine Serin.

jeudi 25 septembre 2008

CATALOGUE D'AUTOGRAPHES


Malgré la vente en ligne, des libraires d'anciens éditent encore des catalogues et des listes de livres à prix marqués, William Théry, est de ceux-là.
Sa dernière liste est consacrée à Georges Courteline & ses amis, on y trouve des lettres adressées à Courteline (Catulle Mendès, Léon Dierx, Félicien Champsaur, Jean Ajalbert, André Antoine, Franc-Nohain, Firmin Gémier, Steinlen, Marcel Schwob, Saint-Georges de Bouhélier, Willette, Willy, etc. 188 numéros), des lettres de Courteline (notamment à Romain Coolus. 7 numéros), ainsi que des lettres à Jules Moinaux (Edouard Detaille, Paul Féval, Eugène Labiche, Alfred Stevens, etc. 12 numéros) et de quelques livres de l'auteur de Boubouroche.
Joint à cette première liste, une seconde d'autographes, livres, photographies, dessins & vieux papiers, dont le numéro 34 a particulièrement attiré notre attention, il s'agit d'un dossier Laurent Tailhade et Emile Métrot comprenant 4 documents (copie de lettres de Tailhade par Métrot, minutes des réponses de Métrot) à propos de la collaboration des deux hommes pour une série d'articles, les Lettres de Don Quichotte à Sancho Pança, parus dans le journal la Presse en 1898. Qu'il suffise de dire que leur collaboration finira si mal qu'il fut même question d'un duel.

Contact : William Théry 1bis, place du Donjon 28800 Alluyes. Tél. : 02 37 47 35 63 williamthery[at]wanadoo.fr

Lucien JEAN et l'art pour tous



Lucien Jean Notes.
Panem et Artes. - On a fait broder, sur une belle bannière, une phrase de Mirbeau : « Nous avons droit à la beauté »; une de Heine : « Le peuple à droit à des roses » ; une de Ruskin : « Il faut une religion de la beauté. » Et l'on va vers le peuple.
Evidemment c'est très bien. J'aime le peuple, j'aime les belles bannières et les belles phrases. Si quelques hommes du peuple apprennent qu'il y a des livres plus intéressants que les feuilletons, c'est très bien. S'ils apprennent qu'il y a des photographies de chefs-d'oeuvres moins chères que les almanachs, des moulages moins chers que les horreurs coloriées, c'est très bien. Mais...
Pour des raisons qui sont dans mon sang, je préférerai ce maçon, ce cocher, ce petit marchand, ce sergent de ville, aux quatre riches que voici. Mais ma raison ne me permet pas, malgré mon coeur, son sang et ses raisons, de croire que les premiers aient plus de vertus que les seconds.

Après l'homme naturellement bon, il fallait bien inventer l'homme naturellement esthète. Et l'on nous dit que l'homme inculte est plus vibrant devant le chef-d'oeuvre, moins embarrassé par des idées critiques. Oui, mais sa beauté ne sera pas la vôtre. On n'admire que ce que l'on comprend. Ne dites pas, avec M. Péladan, que les nymphes de Jean Goujon n'ont rien à voir avec l'imprimerie, car, peut-être, beaucoup d'hommes incultes trouveraient-ils plus belles les nymphes des salons modernes. Il se peut que les hommes incultes soient capables d'une admiration plus forte, mais rien ne la garantit plus judicieuse.

Interrogez un de ces primaires (c'est ainsi que vous les nommez) qui se sont développés. Choisissez-le grave, réfléchi, hésitant au besoin, et non de ces bavards qui ont tout vu, tout compris. Demandez-lui ce qu'il pense de tout cela, s'il regrette sa dure peine, et s'il pense qu'il faille prendre les hommes par la main pour qu'ils gravissent la montagne ?

Une religion de la beauté ? Ah ! Que les hérésies seront belles !

Cette nouvelle Note de Lucien Jean prouve que l'on peut être un écrivain du peuple sans tomber dans la naïveté et l'angélisme.

Sur Lucien Jean, voir : Lucien Jean (20 mai 1870 – 1er juin 1908) Parmi les Hommes, Lucien Jean - Catulle Mendès.

Sur Gidiana.net : L'Immoraliste par Lucien Jean.

Illustrations : Jean Goujon.

mercredi 24 septembre 2008

Le Chapeau de WILLY par Georges LECOMTE


On trouve dans le numéro 98 du 15 mai 1893 de la revue La Plume, un article signé de Georges Lecomte sur le célèbre chapeau à bords plats de Willy.




LE CHAPEAU DE WILLY


Ce chapeau est une de nos personnalités parisiennes les plus en vues ; Les soirs de première représentation ou pendant les minutes qui précèdent un concert, les intéressés qui veulent savoir si Willy est présent et désespèrent de le découvrir dans la foule entassée et grouillante, parcourent les couloirs, interrogent de l'oeil les vestiaires, afin d'y découvrir le phénoménal chapeau : Peut-être que Willy, qui ne rêve que plaies et bosses mais les redoute pour son couvre-chef et a besoin de ses deux mains (qu'il regrette de ne pas posséder plus nombreuses) tantôt pour applaudir, tantôt pour diriger les stridences de son sifflet, s'en est-il débarrassé entre les mains des ouvreuses ? Dans ce cas, il pend à une patère, colossal, velu, luisant, très haut sur ses larges bords plats. Quelle carrure il vous a ce chapeau ! C'est pour les uns une provocation, un réconfort pour les autres. Les éphèbes qu'une toute récente rhétorique a frottés de littérature et qui palpitent au simple « frôlé » des gens de lettres, sortent pendant les entr'actes pour contempler, toucher et lisser ce chapeau : Quelle gloire de pouvoir ainsi remplacer le traditionnel bichon des émules de M. Gibus par les mains caressantes de tout le printemps littéraire. Willy mettrait-il ingénieusement en pratique les profonds aperçus du chapelier Balzacien, qui savait si parfaitement associer l'aspect d'un couvre-chef au caractère de la figure et, au lieu de soumettre ses clients aux lois banales d'une mode unique, assouplissait cette mode à la physionomie de chacun et ne coiffait point Housteau comme Bixiou, Marsay comme Rastignac. Chez Willy cette intellectualité sous la coiffure nous semble plus instinctive que voulue : simple coquetterie d'élégant très personnel qui sait aussi agrémenter sa boutonnière de tout un arc-en-ciel de décorations exotiques pour rehausser son teint du voisinage de quelques bouches colorées.


GEORGES LECOMTE.



Georges Lecomte, dès vingt ans fut directeur de la revue La Cravache de 1888 à 1889, il débuta au théâtre en 1891 avec deux pièces représentées au Théâtre libre : La Meule et Les Mirages. Romancier (Les Hannetons de Paris, Les Cartons verts) et journaliste, il est aussi l'auteur d'essais historiques et d'ouvrages de critique d'art, notamment sur l'impressionnisme. Il fut directeur de l'école Estienne et président de la Société des gens de lettres. Entré à l'Académie française en 1926 il en deviendra le secrétaire perpétuel en 1946. On peut lire ses souvenirs dans Ma traversée, publié en 1949 chez Robert Laffont.


Willy sur Livrenblog : Cyprien Godebski / Willy. Controverse autour de Wagner. Les Académisables : Willy. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Romain Coolus présente quelques amis. Colette, Willy, Missy - Willy, Colette, Missy (bis). Pourquoi j’achète les livres dont personne ne veut ?. Nos Musiciens par Willy et Brunelleschi. Nos Musiciens (suite) par Willy et Brunelleschi. Willy l'Ouvreuse & Lamoureux. Quand ils se battent : Willy et Julien Leclercq. Willy préface pour Solenière par Claudine. Léo Trézenik et son journal Lutèce. Jean de Tinan, Willy, petite revue de presse.


BARBEY D'AUREVILLY - GOURMONT et le Mercure de France

VIENT DE PARAITRE



POUR LES AMATEURS DE REMY DE GOURMONT, DE BARBEY D’AUREVILLY ET LES RAFFINÉS



Le Connétable, le Régent & son Ombre. Barbey d'Aurevilly vu par Remy de Gourmont, Jean de Gourmont et le Mercure de France, textes choisis et présentés par Christian Buat, Éditions du Frisson Esthétique.

16 euros port compris pour la France, au lieu de 20 (17 pour l'Union européenne et la Suisse), (chèque à l’ordre des Éditions du Frisson Esthétique et adressé à : Christian Buat / Les Amateurs de Remy de Gourmont, 11 rue Eugénie, 50580 PORT-BAIL)

- offre valable jusqu’à la parution prévue le 30 septembre 2008 - contact : siteremydegourmont@orange.fr & 06 88 74 65 95 - n’oubliez pas de préciser votre adresse postale et, le cas échéant, votre courriel ou votre téléphone

Source : http://www.remydegourmont.org/


mardi 23 septembre 2008

Lucien JEAN - Catulle Mendès


Comme promis je poursuis la publication de quelques Notes de Lucien Jean.
Celle-ci est consacré à Catulle Mendès, poète parnassien, romancier, dramaturge, librettiste, chroniqueur, fondateur et directeur de revues et journaux (La Revue Fantaisiste, La République des Lettres, La Vie populaire, Gil Blas, L’Écho de Paris, Le Journal). Mendès est généralement peu apprécié de la jeune génération, qui lui reproche ces romans légers, ses nouvelles grivoises, sa facilité à démarquer les poètes de son temps. Mendès fit parti de « ceux-là [qui] ne sont bientôt plus qu'un tas de cendre, et [que] le vent éparpilles » sitôt tombés. La position de Mendès dans la presse, ses chroniques et sa critique, son entregent, ses relations, son mariage avec Judith Gautier, sa liaison avec Augusta Holmès, faisait de lui un personnage important, le type même de « l'écrivain célèbre ». Comme nombre de ses contemporains, Lucien Jean lui reproche une réussite qui laissera dans l'obscurité ceux de la génération du Parnasse les plus talentueux, Mallarmé et Verlaine.
Aujourd'hui l'apport de Mendès est enfin réévalué, son oeuvre en partie rééditée, je conseille pour ma part la lecture de Méphistophéla, Les Oiseaux Bleus (Préface de Jean de Palacio, Séguier, Bibliothèque Décadente, 1993), La Maison de la Vieille (édition, préface et notes de J.-J. Lefrère, Michaël Pakenham, J.-D. Wagner, Champ Vallon, Collection Dix-neuvième, 2000), Zo'Har (Préface Michel Friang, Editions Palimpseste, collection Singuliers, 2005), Le Chercheur de tares (dans l'indispensable Romans fin-de-siècle, édition établie par Guy Ducrey, R. Laffont, Bouquins, 1999), Gog (1896), La Première Maîtresse (1894), et enfin Le Roi vierge (1881).


Lucien Jean, Notes.

Apologue pour M. Mendès – Il y a une forêt toute pleine de mystère et d'angoisse, d'horreur et de beauté. Il y a un chemin rude qui traverse la forêt et qui s 'appelle l'Art, et tout au long du chemin, éternellement, des hommes cheminent. Les uns partent, s'enfoncent à droite, à gauche, dans la forêt. Il faut croire que c'est pénible, car il arrive qu'ils n'en ressortent pas : mais s'ils en reviennent, c'est avec des branches lourdes, des belles fleurs et des fruits. Lorsqu'ils tombent (on ne va jamais jusqu'au bout), leur récolte reste sur le chemin et ne se flétrit pas. D'autres vont droit devant eux, avec ponctualité, avec force, d'un pas lourd et assuré, comme des brutes. Parfois, lorsqu'ils s'arrêtent, ils regardent le chemin parcouru avec des yeux stupides. Durant leur lent effort, ils se sont comme imprégnés des odeurs de la forêt, et cela suffit souvent pour les préserver de la pourriture mortuaire.
D'autres, enfin, dansent le long de la route. Ils sont si souples et si légers qu'ils ont l'air de cueillir des rameaux au passage. Ils n'ignorent pas, ceux-là, qu'il existe une forêt et ses mystères. Mais quoi, toutes ces branchettes qu'ils abattent, n'est-ce pas cela la forêt ? A-t-on besoin de tant peiner pour du bois et des feuilles et de s'enfoncer dans les taillis, puisqu'il n'y a qu'à cueillir au bord, tout au bord ?... Lorsqu'ils tombent, ceux-là, ils ne sont bientôt plus qu'un tas de cendre, et le vent les éparpilles. Préférons-leur les brutes.
Monsieur Catulle Mendès, acceptez la dédicace de cette fable ; elle est un peu forcée, et pas très nouvelle, mais vous la comprendrez ; car vous êtes renseigné sur tout et sur vous même, quoi que vous en disiez, et c'est votre peine. N'est-ce pas, malgré les airs bravaches et juvéniles, il y a des matins de lassitude où l'ange se lève devant nous et nous présente notre image. Et c'est triste ! Mais on vient chez vous, et l'on vous interviewe, car vous êtes un écrivain célèbre. Alors vous prenez une attitude de vieil ouvrier de lettres. Vous dites : « J'ai écrit ces livres, et ceux-ci, et ceux-ci. J'en suis fier. Ceux qui me dénigrent sont des envieux qui jugent les hommes autour d'une table de café. Ils s'attaquent toujours aux génies évidents, par exemple à mon ami Rostand. Ils ont exalté Mallarmé..., ils ont surfait Verlaine, qui n'était qu'un bon poète de second ordre..., ils n'ont rien lu de moi..., ceux qui me lisent sont les gens du peuple, etc. »
Tout cela, c'est des bêtises, et vous le savez. Vous savez que beaucoup d'hommes, aujourd'hui, même parmi les écrivains, lisent les livres (même les vôtres) et les jugent sous la lampe, avant d'en parler au café. Ils disent que ceux-là sont de grands poètes chez qui ils ont trouvé un peu de ce que nous cherchons tous. Ils honorent la grandeur et la beauté, même chez les hommes célèbres, lorsqu'ils se nomment Hugo, Vigny ou Leconte de Lisle, même chez les hommes vivants, lorsqu'ils se nomment Claudel ou Elémir Bourges.
Nous avons honoré Mallarmé et Verlaine, deux poètes de votre génération : l'un écrivit de beaux vers parmi les plus beaux ; l'autre, avec une ferveur de primitif adroit, exprima des sentiments profonds. Il est singulier que vous nous reprochiez d'élire des artistes à demi obscurs, alors que vous devriez rougir d'avoir laissé dans l'obscurité les plus purs d'entre vous.



Catulle Mendès dans Livrenblog : La Brasserie : Léon Bloy par Catulle Mendès et un peu partout, tant il est impossible de parler de cette période littéraire sans citer son nom.

Sur Lucien Jean, voir : Lucien Jean (20 mai 1870 – 1er juin 1908) Parmi les Hommes, Lucien Jean et l'art pour tous

L'Oeil Bleu N° 7. Tellier Retté Jarry Le Rouge



L'Oeil Bleu N° 7, vient de sortir.

L'incomparable revue de Nicolas Leroux continue son exploration d'une littérature qui nous est chère, celle tout d'abord des poètes fin de siècle avec un article d'Henri Bordillon sur Jules Tellier, poète saturnien, ce Havrais si doué à la santé fragile, ami de Verlaine, Jules Lemaître et professeur de Gustave Le Rouge au lycée de Cherbourg. La présentation de l'auteur de Nos Poètes est suivie d'un article sur Verlaine publié par Tellier dans le Parti National du 9 octobre 1887, et d'un choix de poèmes. En 1894 commence les grandes rafles d'anarchistes, Adolphe Retté, poète, collaborateur de La Plume, rallié à l'anarchie avant de se convertir au catholicisme le plus intransigeant, fit partie des "raflés" de la première heure, l'article de Nicolas Leroux démontre que la préfecture de police et les juges ont tendance à confondre dans leurs arrestations droits communs et politiques, cambrioleurs et "intellectuels", propagandistes et voleurs de volailles. Il ressort de cet article que si Retté fut alors arrêté ce fut plus pour son intempérance et ses noctambulismes que pour se convictions anarchistes. Henri Bordillon, responsable, entre autre travaux sur Jarry, de la publication des tomes 2 et 3 de l'intégrale Jarry dans la collection La Pléiade, publie ici trois lettres inédites de l'auteur d'Ubu Roi, à Emile Straus, Rachilde et Victor Lemasle. A propos de la réédition du roman martien de Gustave Le Rouge, Le Prisonnier de la planète Mars et La Guerre des vampires aux Editions Terre de Brume, le même Henri Bordillon souligne les erreurs figurant dans la présentation anonyme de ce volume et en profite pour faire le point sur les différentes éditions de ce romans et leurs dates de publications. Une bibliographie de La Revue Anarchiste (1893) termine ce numéro.

L'Oeil Bleu sera présent au 18e Salon de la Revue les 11 & 12 octobre 2008, espace d'animation des Blanc-Manteaux 48, rue Vieille-du-Temple, Paris 4e.

Pour commander : L'Oeil bleu. 59, rue de la Chine. 75020 Paris. 12 euros le numéro, Associationoeilbleu[AT]yahoo.fr.

Adolphe Retté frontispice à L'Archipel en fleur

L'Oeil Bleu, N°9

L'Oeil Bleu N° 8.

L'Oeil Bleu N° 7. Tellier Retté Jarry Le Rouge

L'Oeil Bleu N° 6 - L'Abbaye de Créteil - Gustave Le Rouge - Verlaine...

L'Oeil Bleu N° 5

jeudi 18 septembre 2008

Maurice de WALEFFE - Les ambitions de Francis de CROISSET


Maurice de Waleffe quitte Bruxelles pour Paris en 1897, à sa descente du train l'attend son camarade Francis de Croisset arrivé quinze jours plus tôt, tout les deux viennent de publier leurs premiers vers dans la Jeune Belgique. Croisset n'a pas perdu son temps, lors de ses premiers jours à Paris, il a obtenu d'Octave Mirbeau une préface pour son premier livre, Les Nuits de quinze ans. De cette préface, il fut déjà question dans Livrenblog, Waleffe nous apprend comment fut obtenue par le jeune ambitieux, cette préface.


Maurice de WALEFFE : Quand Paris était un paradis. Mémoires 1900-1939. Denoël, 1947.
Mais déjà, par-dessus la foule de la gare, je le voyais agiter une main impérieuse gantée de suède jaune clair : « Tu as fait bon voyage ? Bravo ! Laisse tes bagages à la consigne ! Tu les feras prendre par le concierge de l'hôtel où je t'ai retenue une chambre, cité du Retiro, près de la Madeleine, pension complète neuf francs par jour, ça va ? Ce soir je t'emmène dîner à côté, dans une amusante taverne où nous allons causer ! J'en ai des choses à te conter ! En deux semaines je n'ai pas perdu mon temps. Ainsi, pour mon premier volume de vers, tiens-toi bien ! J'aurais une préface d'Octave Mirbeau !
- Mirbeau ? C'est magnifique, tu l'as vu ?
- Pas encore, mais j'aurai une lettre pour lui, une lettre de Clemenceau, à qui, depuis l'affaire Dreyfus, Mirbeau n'a rien à refuser.
- Clemenceau, tu l'as vu ?
- Pas encore, mais il a un frère lié avec le mari de ma soeur qui, tu le sais, est médecin ici. Bref, j'aurai une lettre très chaude pour Mirbeau, Clemenceau doit me la remettre demain à l'Aurore, où il nous attend à minuit. Tu viens avec moi, je te présenterai !
- A minuit ? J'avais lu que Paris appartient à ceux qui se lèvent tôt ?
- Erreur ! À ceux qui se couchent tard ! Se lever tôt est un luxe d'écrivain parvenu, qui travaille à ses heures, à son aise, en robe de chambre. Nous deux, il nous faudra courir après l'omnibus, mais je me sens des ailes aux talons ! La préface de Mirbeau me vaudra un article dans Le Figaro. Dans Le Journal, j'en aurai un autre de Catulle Mendès... Celui-là je l'ai vu. Je suis allé le trouver pour lui proposer carrément une conférence sur ses oeuvres ! Je m'étais appuyé leur lecture complète. Je les lui ai récitées par coeur. C'est lui qui m'a remercié.
- Je n'apprécie pas absolument ses vers. C'est adroit, mais trop livresque, trop fabriqué.
- C'est possible ! Mais l'homme est brûlant d'intelligence, serviable, enthousiaste, charmant. Il soupe tous les soirs après le théâtre au café Américain. Je te présenterai.
- Décidément, on se couchera tard ?
- On ne se couchera plus, mon vieux ! Ah ! Quelle ville ! Et comme je la sens ! La vie vous coule dans les veines comme un vin chaud.
- Moi qui demain espérais courir avec toi les musées, le Louvre, Notre-Dame...
- Penses-tu ? Notre-Dame, j'irais le jour où je me ferai baptiser par l'Archevêque de Paris !
- Baptiser !
- Parbleu ! Tu es chrétien ! Moi, il me faut le devenir ! D'abord je t'avertis que je ne m'appelle plus Wiener. D'ici dix ans (puisqu'il faut dix ans pour être naturalisé) j'aurais rendu le nom de Croisset assez connu pour que l'état civile ne puisse me le refuser.
- Mais Croisset n'est-il pas déjà, à une lettre près, le nom d'un professeur de grec, membre de l'Institut ?
- Croiset et Croisset, ça fait deux. Je ne sais pas le grec, je ne compte donc pas lui faire concurrence ! Je prends le nom du village d'où Gustave Flaubert datait les volumes de sa correspondance. Si Flaubert vivait encore, je ferais le voyage pour aller lui demander cette investiture. Il ne me la refuserait pas : c'est un hommage !
- En somme, tu agis comme ses affranchis de l'Empire romain qui adoptaient le nom de leur patron ? Mais pourquoi ne pas garder le tien, tout simplement ? La famille Wiener est très honorable.
- En Belgique ! Mais je vivrai pas en Belgique, mon vieux. Je ne veux me marier dans l'aristocratie française, où ma future femme, quelle qu'elle soit, ferait la grimace à l'idée de s 'appeler Mme Wiener ! Madame de Croisset sonnera mieux.
- Noblesse de plume !
- Elle en vaut une autre ! Surtout quand je graverai sur mes cartes de visite : de l'Académie française.
- Tu vois les choses de loin !

Fait ont plus arriviste ?
Francis de Croisset ne sera pas de l'Académie, il obtiendra 8 voix en 1930 contre 20 à Le Goffic, et 8 encore en 1932 contre 20 à Abel Bonnard.

Les mémoires de Maurice de Waleffe sont à ajoutés à nos listes de livres de souvenirs. I - II

Emile HENRY - Gustave KAHN et l'anarchisme



Émile HENRY (1872-1894) fut arrêté le 12 février 1894, il vient de jeter une bombe au café Terminus de la Gare Saint-Lazare. Le 27 avril 1894 il est condamné à mort par la cour d'assises de la Seine. C'est récemment, en 1891, qu'Émile Henry commence à fréquenter les milieux anarchistes. Contrairement à Vaillant, Henry n'est pas un prolétaire, c'est un intellectuel, il a collaboré à L'En Dehors de Zo d'Axa, bon élève, il est titulaire d'un bac ès sciences. Suite à la répression de la grande grève des mineurs de Carmaux (1892), il se tourne vers la propagande par le fait, il revendiquera la pose de la bombe dans l'immeuble de la Société des mines de Carmaux (8 novembre 1892), bombe qui, transportée au commissariat de la rue des Bons-Enfants, explosera, causant la mort de cinq personnes. Sage et modéré, Gustave Kahn, toujours dans la revue La Société Nouvelle, revient dans son article sur l'origine bourgeoise d'Henry, constatant que l'"Idée" s'étend dans les couches sociales et au delà des castes religieuses. Comme dans son article sur Vaillant, Kahn condamne les actes de violences, il compare l'acte d'Henry aux "crimes politiques" de la commune dont la répression fut si néfaste, il appelle les réformateurs à créer en France un "système de vie meilleure", à soigner plutôt que de punir.

EMILE HENRY
par
Gustave KAHN


Émile Henry a été condamné, comme Vaillant ; il n'en pouvait guère être autrement, les choses ayant peu changé d'allures depuis janvier ; aussi, en ces procès, le verdict n'a aucune valeur d'imprévu ; les assistants et aussi l'accusé le savent parfaitement ; l'accusé le sait, en a l'irréfutable conscience au moment où il encourt la sanction de son acte, au moment où il se prépare à son acte ; et notre assurance qu'ils eurent cette certitude n'est pas faite pour nous empêcher de croire à leur courage.
La bombe de Vaillant était pour ainsi dire théorique ; épouvantail plus qu'engin de destruction, devant faire apercevoir aux parlementaires l'existence des couches nouvelles, travaillées de besoins, travaillées de l'idée de justice. C'était une forme nouvelle de régicide ; cette bombe réussit surtout à former cette majorité compacte qui règne aujourd'hui au Parlement français et qui jette par-dessus bord si allégrement toutes les libertés si douloureusement acquises.
L'acte d'Émile Henry a une autre portée ; c'est un acte de guerre de caste ; c'est le quatrième État qui emploie les moyens violents, et avec la sauvagerie égale à la répression, en cruauté ; on ne sait d'ailleurs rien de plus sanguinaire que la guerre civile, de quelques moyens qu'elle se serve pour lutter.
On a dit bien des choses d'Émile Henry, qu'il était cambrioleur, etc. ; tout cela n'a guère de sérieux ; on peut même dire que la graphologie vient faire, dans ces accusations, singulière figure. Ce fait même d'invoquer sérieusement, pour impliquer leur homme dans une mauvaise affaire de plus, une science, du moins un embryon de science mal né, mal défini et qui n'a guère servi qu'à des divertissements entre plaisantins pince-sans-rire, enlève à la contenance ordinaire que doit avoir un justicier quelque peu de sa majesté ; on alléguerait, il est vrai, que depuis longtemps on consulte utilement des experts en écriture. On répondrait que, outre que leur utilité n'a jamais été admise par le consentement universel, ces savant s'escriment, la plupart du temps, dans des questions commerciales, sur des livres ou lettres de provenance sûre, et qu'ils n'ont pas besoin d'un très grand flair pour établir les participations à des affaires véreuses ; puis la certitude morale qu'ils se font d 'après les débats, ou les renseignements qu'on leur donne, les aide puissamment à se faire une opinion. Ici il s'agit vraiment de choses très en l'air. Expliquer pédantesquement des probabilités n'a jamais été leur communiquer un caractère d'authenticité ; donc, malgré les bruits les mieux accrédités, nous n'attacherons aucune espèce de sérieux aux accusations que l'on multiplie autour de l'anarchiste que l'on tient. Émile Henry n'a, sûrement, sur la conscience que l'affaire du Terminus.
Ce qui devrait faire réfléchir les hommes de gouvernement, c'est ce que ce jeune homme (ils l'ont constaté uniquement pour s'en étonner un peu naïvement) n'est pas un malheureux, un sans-le-sous, un prolétaire ; c'est un homme de la petite bourgeoisie, presque un capitaliste.
Il serait, à ce point, curieux de rechercher combien peu, parmi les protagonistes des théories socialistes et anarchistes, naquirent dépourvus, et n'eurent pas, grâce à des efforts ataviques, part au capital. Ce fut sans doute, au contraire, leur connaissance des allures intrinsèques et fatales de la société capitaliste qui incitèrent des Lassalle et des Karl Marx à tenter de la détruire. Ce furent des Sémites qui portèrent les premiers coups aux veaux d'or de leurs pères, si généreusement admis par la société actuelle qui en bénéficie, sauf aux moments où elle aimerait les dépouiller, et ceci, non pas pour le bien général de la collectivité, mais pour les aises plus grandes d'une petite partie du plus grand nombre, qui ne se trouve pas rentée à sa guise. A la suite de Lassalle et de Marx, bien d'autres israélites, étant issus de familles capitales, en un sens capitalistes, choyèrent comme leur plus doux rêve la destruction de cette ploutocratie au front de taureau, suivant l'expression de Baudelaire. Il serait injuste de réserver à la caste peu nombreuse de l'élite juive ces sentiments de réforme et ces rêves de générosité de tous, d'un jubilé formidable de la terre. Les croyants à ce but humanitaire ont oublié ensemble toutes les communautés religieuses dont notre belle Europe se pare.
Les abus étant les mêmes pour tous, un fils de piétiste de l'Allemagne du Nord, un descendant des catholiques du Midi, peut se faire les mêmes réflexions et se plaindre que le corps social soit bâti à l'instar d'un d'un corps malade, et évoque le souvenir de cet Hannon de Salammbô, gros, cruel et pustuleux, chez qui la circulation du sang est arrêtée par de nombreuses tumeurs extérieures et intérieures. Les tumeurs de notre corps social sont les trop grosses fortunes et les compagnies tyranniques.
Les parasites en sont évidemment ces financiers, dont toutes les opérations, (si elles n'étaient couvertes par leur patente, qui est une immunité achetée), considérées isolément, n'auraient d'autres fins que d'emplir de ces autorités de la hausse et de la baisse quelques salubres pénitenciers. S'en apercevoir et s'en indigner est le propre des jeunes bourgeois généreux.
Si Émile Henry était né plus tôt, sa culture intellectuelle et son genre d'esprit l'eussent amené à être un théoricien des nouvelles doctrines, à rêver, lui aussi, une panacée pour la misère du monde ; mais quand il vint à la vie libre, une fois démailloté des langes de l'école, il s'aperçut que les meilleurs programme de vertu collective et d'émancipation de l'ilote moderne chômaient depuis des années, n'ayant même plus pour les oreilles dirigeantes ce charme léger, ou cet étonnement de la nouveauté qui fait qu'au moins elles se détournent et écoutent un moment, pour retomber très vite sur le mol oreiller du scepticisme. Émile Henry, convaincu que l'heure était aux agissants, agit et c'est à regretter, car peut-être son parti se fût-il enrichi d'un esprit net, cultivé, avisé, et qui eût pu fructueusement répandre par la parole des doctrines nobles et libres, au moins de généreuses utopies.
Ce n'est pas, à mon sens, un tout pour le tout qu'il a joué ; il n'a pas agi de dépit, de ne pouvoir se faire une place parmi ceux qui jouissent des biens de la terre ; il ne paraît pas avoir désiré les plaisirs sans excessivité de la classe bourgeoise pour son propre compte ; la destruction de ces félicités lui importait beaucoup plus que la part qu'il eût pu y prendre. C'est évidemment un homme, un homme qui a réfléchi, peut-être trop vite, mais qui a jugé son temps, en en voyant se dérouler devant lui peu d'années.
Il serait à désirer, devant cet exemple qui montre que les partis de revendications ont de profondes racines, que bientôt le quatrième État aura tous les concours des jeunes adeptes de la science comme les insurgés de 1830 avaient le concours des polytechniciens du temps, que le gouvernement renonçât aux répressions inutiles et s'occupât de calmer le mal social, selon son devoir comme médecin, et non autrement... mettons ! En chirurgien.
Quand les détenteurs et les chefs de grandes compagnies se trouveront seuls, ayant en face d'eux tout ce qui tient une plume, tous les savants et tout le populaire, ils tomberont. Leur résistance aveugle et sourde, acharnée, aura exaspéré tant de maux, que la révolution sociale sera violente et détruira des instruments de travail intellectuels et matériels. Au lieu de s'armer de lois répressives, il serait juste et habile de mettre à l'étude des lois qui permettraient et obligeraient que les pauvres fussent nourris par les communes, que le pain soit pour tout le monde, qu'il y eût un impôt pour les misérables, comme il y en a tant d'autres. Quelle gloire et quelle popularité recueillerait le pouvoir qui, au lieu de se considérer comme un gendarme, voudrait être un prévoyant et commencer à fonder en France un système de vie meilleure, que l'étouffant et provocateur état de malaise qui règne ici. Nous savons fort bien que l'État ne peut d'un trait de plume modifier les choses, qu'il faut du temps, de la sagesse, qu'il faut beaucoup de temps pour persuader ses plus fermes colonnes de la nécessité de se départir en partie de leur raideur ; mais au moins, en commençant quelque réforme, en étudiant quelque grand plan de soulagement de la pauvreté et du meilleur partage des biens, on ferait quelque chose d'utile : on empêcherait que des malheureux tuent et soient tués, car enfin, le devoir de l'État n'est pas de punir, mais de prévoir.
Il est à espérer que le pouvoir n'assumera pas l'odieux qu'il y aurait à tuer un homme aussi jeune qu'Émile Henry (1). La barbarie serait grande : sans vouloir nullement agiter que ce jeune homme soit inconscient, ou trop jeune pour s'être déterminé, ou tout autre chose de ce genre, je rappellerai seulement que les adversaires de la peine de mort objectent aux exécutions demeurant des plus vieilles barbaries, que la société abuse de son droit, quand, corps constitué, elle tue un isolé ; or, le cas d'Henry n'est pas un crime de droit commun pour lesquels tous les bons esprits sont unanimes à réprouver la peine de mort, c'est un crime politique comme ceux de la Commune, et vraiment y a-t-il en France beaucoup d'intelligents qui ne regrettent la répression de la Commune, la terrible et sauvage répression.
Les derniers incidents de la Chambre ne font malheureusement pas prévoir une étincelle d'intelligence de ces temps difficiles, chez ceux qui détiennent le pouvoir. La Chambre, à propos d'un député socialiste, M. Toussaint, exerçant dans une grève un rôle pacificateur, et s'étant pris de paroles, ce faisant, avec des gendarmes, a tenu à supprimer au détriment de M. Toussaint l'immunité parlementaire. C'est d'un assez grave exemple, et de gens bien sûrs de leur aujourd'hui, si on ne peut pas (eux non plus) causer sérieusement de leur demain. Il s'est formé, pour repousser la théorie de M. Casimir Périer, soit : qu'il est bon de donner tous les droits à la justice, envers qui que ce soit, et particulièrement lorsqu'il s'agit d'un député socialiste, une minorité de plus de deux cents voix. Il serait à souhaiter que cette minorité, qui n'est pas très cohérente, puisque s'y sont alliés socialistes et radicaux, se retrouve très unie, chaque fois que la quasi dictature du centre menacera les libertés acquises.
Leur union sur ce point principal amènerait sans doute la désagrégation de la majorité, car il n'est pas de majorité fidèle, et celle-ci, quoique peu clairvoyante, finira sans doute par s'apercevoir qu'elle ne travaille pas précisément pour défendre les idées que le suffrage lui a confiées. Les parlementaires n'invente rien, n'apportent pas de remède aux maladies du corps social, au moins doivent-ils, s'ils ne peuvent ajouter des conquêtes nouvelles à nos libertés, défendre soigneusement les anciennes acquises qui sont fort en péril.

Gustave KAHN



(1) L'exécution a eu lieu : que peuvent comprendre ces autoritaires aussi imprévus qu'habiles.

Lire sur Livrenblog l'article de Gustave Kahn sur Auguste Vaillant.

mercredi 17 septembre 2008

Auguste VAILLANT (suite) - Gustave KAHN et l'anarchisme

Première partie.


Auguste VAILLANT


par

Gustave KAHN (suite)


IV



Dans tous les cas, qu'on ne s'y trompe, qu'on ne veuille pas s'y tromper, les temps sont finis de promettre et de ne pas tenir.
J'ai entendu développer assez généralement cette assertion que Me Labori avait eu tort de récuser M. de Rothschild. Celui-ci disait-on, n'eût pas voulu, n'eût pas pu condamner à mort, et sa puissance eût fait graviter vers lui l'opinion des onze autres jurés. Je me rangerais volontiers à cet avis et que signifie-t-il chez ceux qui le partagent, c'est qu'ils connaissent les responsabilités terribles qu'a amassées sur lui-même le capital et qu'elles savent que M. de Rothschild en est un des plus formidable représentants. Aux yeux de ceux qui pensent que la défense a là commis une erreur au détriment de son client, le capital, n'étant plus la machine à tout broyer, mais s'incarnant en un homme , eût été clément. Il eût craint, dans le meilleur sens du mot, d'accumuler des haines encore, contre ce qui en est si justement l'objet, car si dans les âmes basses le capital ne crée que des convoitises, dans d'autres il soulève, au spectacle de ses abus, haine et mépris. Et nul, autant que le puissant financier, n'eût été autorisé à savoir qu'on peut vouloir y toucher et détruire son règne sans être bien coupable, moralement. Puis c'eût été vraiment un spectacle antithétique et dramatique qu'ils fussent en face tous deux, en leurs positions assignées, le chef de maisons de banque et le pauvre diable exaspéré à force d'être exhérédé.
Car, encore une fois, Vaillant n'est pas un criminel de droit commun, il n'est pas l'ambitieux et le rhéteur que la presse y a voulu voir ; c'est un pauvre hère qui en a eu assez, que le sentiment de sa faiblesse etde sa misère a poussé à l'acte antisocial. Je n'ai pas l'intention de dire qu'il fit bien, mais je ne le considérerai jamais comme un assassin. Sa tentative a visé le Parlement. Le Parlement en a été indigné, et ceux qui par devoir ou subvention soutiennent le parlementarisme, et ceux-ci plus encore que les parlementaires, au moins ceux dont les noms se trouvent publiés sous le recours en grâce ; il a été dit ailleurs et bien que l'exaspération générale des conservateurs et des républicains de diverses nuances n'était pas aussi générale ni aussi successive que l'on avait bien voulu le dire. Du blâme, oui, de la fureur non pas.
Or, puisque la question se pose si pressante, que rien n'assure, bien au contraire, que Vaillant n'ait pas d'émules, que par contagion bientôt quelqu'un de ceux que les anarchistes appellent les solitaires et qui vivent à côté de leur parti, sans être connus, peut recommencer et recommencer plus tragiquement, il faut que la société entre dans la voie de réalisation de ses promesses. Quel est celui des membres du Parlement qui n'a promis à ses électeurs de soulager autant qu'il le pouvait les misères sociales ; qu'ils commencent et entraînent le gouvernement dans cette voie. Cela sera infiniment plus utile que de réprimer et de terroriser. Les réformes à faire, les réformes indiquées sont nombreuses, et ce sont des réformes promises. Tel perfectionnement à la mécanique sociale n'est pas accompli, que les républicains du gouvernement ont promis depuis longtemps. Il serait de leur devoir et de leur intérêt de tenir leurs engagements. Evidemment toutes les réformes ne peuvent pas s'exécuter immédiatement. Parmi les justes desiderata de l'idéal anarchiste, il se trouve des demandes qu'on ne pourra satisfaire qu'infiniment plus tard. Des personnes cérébralement tout à fait antimilitaristes accordent sans difficulté qu'on ne peut songer actuellement au désarmement, que c'est prudence de tenir tête aux antimilitaristes, car accorder leurs postulats serait les condamner eux-mêmes aux misères de la défaite et a d'irréparables pertes. Il est certain que confondre l'idée d'Etat avec l'idée de patrie, et vouloir désagréger la seconde parce que le premier a des droits et des devoirs d'une définition trop ancienne et abusive, est une erreur. L'Etat est un ensemble factice de lois, la patrie un phénomène presque naturel de par la langue, le caractère et les habitudes ; mais sans même se soucier encore des problèmes éloignés, autrement que d'une façon théorique, il faut s'occuper tout d'abord des problèmes les plus urgents.
Et pour les bien résoudre, peu importent les divergences de vue et de point de départ entre les libéraux. L'essentiel est de les délimiter et d'obtenir des améliorations immédiates. De ces améliorations, quelles sont les plus urgentes ? C'est ce que, dans la mesure de ses forces, cette revue cherchera à délimiter, tout en continuant à présenter des idéaux pour plus tard.

Gustave KAHN



Voir la première partie de cet article parut dans La Société Nouvelle.





Gustave Kahn dans Livrenblog : Emile HENRY - Gustave KAHN et l'anarchisme

Auguste VAILLANT - Gustave KAHN et l'anarchisme



Suite à la condamnation (5 février 1894) d'Auguste Vaillant (1861-1894), pour l'attentat qu'il commit à la Chambre des députés le 6 décembre 1893, Gutave Kahn dans la revue La Société Nouvelle, appelle à la clémence pour un "malheureux", un "souffrant", "un lecteur" influençable, dont la colère s'explique par l'état social. Il n'en condamne pas moins la propagande par le fait, qu'il juge inutile à la cause. On connait les sympathies anarchistes de bien des écrivains Symbolistes, mais sait-ont bien quelle était leur vision de la société future, inéluctable à leurs yeux ? Je commence ici la publication d'une série de textes sur le sujet en commençant par la première partie de cet article de Gustave Kahn. A suivre la seconde partie, et plus tard, un article sur Emile Henry, autre propagandiste par le fait, par le même Gstave Kahn.



Auguste VAILLANT


Il n'y a pas beaucoup à épiloguer sur le cas de Vaillant. C'était un souffrant, un malheureux depuis des années lourdes ; il avait confiance en la vérité, l'avenir, la possibilité, la nécessité des idées anarchistes, ou plutôt de ce qu'il en savait.
Des évangiles trop simplistes l'avaient conquis. Alors il a fait ce que ne font ni ne feront les sages et les théoriciens des religions, même extrêmes ; il a frapper ; et frapper c'est un tort ; c'est peu compatible avec la modération, avec la réflexion, avec cette allure un peu triste et découragée qui revêt les masques et les actes des penseurs. Mais Vaillant n'était pas un penseur, c'était un lecteur, et même mieux, un auditeur et un souffrant.
Aussi, pour le juger au point de vue simplement humain, il faut faire la part de bien des choses. Pour être justement mené, son procès ne devrait pas être uniquement le sien. Une enquête scrupuleuse eût fait citer à la barre le Capital et tels de ses monstrueux Mammons ; on eût dû exposer, pour en donner une idée nette, la marche titubante du corps social vers la vérité, pour bien indiquer à quelle étape de cette marche Vaillant avait été pris de colère folle. Le procès n'a été instruit que sur l'acte même et non sur ses mobiles. C'est ce qu'on compris très certainement deux hommes bien loin l'un de l'autre, mais qui, pour des motifs dissemblables, ont cru devoir soulever les premiers la demande de grâce : l'abbé Lemire, au nom du pardon des injures et nocivités qui lui est intimé par sa foi, et M. Clémenceau, sans doute au nom de sa connaissance de l'homme, de l'état social et parce que la recherche de la clémence, si l'on comprend bien, est aussi commandée à un républicain qu'à un religieux.
Dans la presse, parmi les généreux efforts tentés pour empêcher la réapparition sinistre de la guillotine dans un pays où la peine de mort devrait être abolie, il faut signaler, outre M. Octave Mirbeau, dont la générosité habituelle ne pouvait se démentir en cette occasion, MM. Gustave Geffroy et Maurice Barrès. M. Barrès, avec son ton de lent scepticisme, échauffé d'une croyance intérieure que tous les progrès sont possibles si l'on restaure la liberté de l'individu, a trouvé de topiques phrases sur le caractère de Vaillant et la propagande par le fait. Il est exact et sensé de dire :
« Très certainement celui-là possède en lui des sentiments qui, mieux servis par les circonstances, eussent été jugés héroïques. Il est préoccupé d'assurer le bonheur de l'humanité et il aima la gloire. »
Il est juste de fixer le rêve de la propagande par le fait, même chez les exaltés, les désespérés, les isolés du parti, à un désir d'avertissement, de sonorité exagérée. C'est un tort de ne pas croire Vaillant quand il déclare avoir voulu faire peur plutôt que tuer. Il pouvait désirer le bruit et le fracas éclatant en symptôme de revendication, le plus fort possible il ne devait désirer de morts.
Gustave Geffroy a apporté à l'étude de la question son bon sens et sa droiture. Il a défendu les théoriciens classiques de l'anarchie, en démontrant l'enchaînement de toutes les idées politiques, comme toutes les volitions de liberté s'enchaînaient les unes aux autres, quelles parentés entre les rêves admis du républicain libéral et les rêves bannis des prophètes anarchistes ; et aussi, dans un autre article de pitié, c'est bien d'avoir dit :
« Quels sont donc les plus faciles à convaincre : les misérables qui peinent, qui errent dans la nuit de l'esprit, qui cherchent une issue, qui voudraient un peu d'air, un peu de lumière, ceux qui ne savent pas ou qui savent à moitié ; ou bien ceux qui savent, qui possèdent la richesse, le pouvoir, la direction.
C'est bien à ces derniers, il ne saurait y avoir de doute, qu'incombe le devoir de prendre des mesures de paix et non de guerre. C'est à eux, non d'exciter, mais de pacifier, de sauver les cerveaux de la violence, d'épargner à tous les catastrophes. »
La plus grande partie des journalistes a d'ailleurs tenu, à propos de ce malheureux, un ton qui n'était pas de convenance ; j'admettrais encore, à la rigueur, qu'avant le verdict qui a calmé leurs impatiences et leurs peurs et qui donnait satisfaction à leurs tendances combatives, ils eussent accumulés les vocables synonymiques de mépris, qu'on trouve si facilement dans le Boissière, et tiré des souvenirs de crimes épouvantables de leurs Larousse. Ce sont là jeux possibles, si c'est un goût possible que celui de demander des têtes ; mais quand l'homme a été condamné et qu'ils peuvent presque le considérer comme mort, il est temps pour eux d'utiliser quelques paroles polies, de n'en point parler en le traitant de lâche, ce qui est d'un goût douteux, et d'une langue qu »il est hors de propos d 'employer vis-à-vis d'un homme de la colère duquel on est garanti par les solides portes de la prison.

II

La propagande par le fait est-elle légitimable, est-elle utile à la cause qu'elle veut servir ? Sur ces deux points la négative doit être formelle. Car s'il est vrai que les oeuvres sanguinaires de la majorité surexcitant les colères de la minorité jusqu'à l'effusion du sang, la réciproque est vraie.
Puis, si celui des anarchistes, qui, persuadé de la vérité et de la beauté de la propagande par le fait, se trouvait, comme il y en a, un admirable savant, un très noble caractère, un grand poète, un évangélisateur doué des vertus attractives de la charité, ce serait pour son parti d'abord, pour l'humanité ensuite une perte notable et cruelle, que ne compenserait pas le dommage si court causé à la société ; et souvenons-nous que cette société, à un élan de crise généreuse qu'on peut espérer, puisqu'en somme, il y en a eu dans le passé, sera demain, dans un proche avenir, l'humanité ; et comme alors on regretterait les massacres et les morts individuelles, inutiles.
Si c'est un obscur croyant de la religion future qui tue, à quoi bon son dévouement isolé, pernicieux à lui, inutile à ses confrères en souffrance : rien ne se cimente par la violence, ou le progrès amené par la violence amène de terribles réactions, ou des analogies singulièrement regrettables. On a signalé, on signalera encore comment les excès de la Terreur ont engendré les carnages de l'Empire ; on signalera bientôt comment la répression terrible de la Commune était propre à ensemencer le sol de haines durables, et communiquer aux grèves les aspects de la guerre civile. Dans les petits livrets d'instructions politique et sociale, ce point ne devait jamais être oublié que le sang versé appelle un autre sang versé. Il faudrait donc dissuader, de tout son pouvoir, les humbles, de la propagande par le fait, car enfin, s'il y a d'un côté les anarchistes de Chicago, et Vaillant qui, hors cet acte social, a les mains pures, il y a aussi Ravachol dont on ne pourra jamais attribuer les crimes à l'anarchie. Son affirmation n'en est pas in garant, il était hors cela un criminel, et les criminels n'ont rien de commun avec les partis de progrès, d'évolution, de charité humaine. Donc, ni un apôtre ni un humble ne doit admettre l'opinion de la propagande par le fait.
De plus, si un théoricien croyait de son devoir d'armer un bras, il ne serait plus un théoricien; mais un simple politicien, apportant aux fois nouvelles des moyens qu'elles doivent rejeter comme le mauvais héritage des erreurs anciennes ; non, les partisans éclairés, les créateurs divers des fois nouvelles ne doivent encourager ni admettre ma mise à mort politique, l'incendie, ni même la déportation qui sont moyens héréditaires des tyrannies diverses, et la plus laide face du crime dans le monde.

III

La déclaration de vaillant fixe sa nuance parmi les libertaires; il appartient à un groupe à allures scientifiques qui se réclame de Darwin et de Spencer ; c'est assez bizarrement qu'il évoque le nom d'Ibsen, il est presque naturel qu'il ignore Tolstoï.
Ce n'est pas ici le lieu d'établir un réquisitoire contre Darwin et Spencer et contre un certain nombre des idées qu'ils ont répandues, idées qui sont devenues dans la masse des mots-proverbes, des mots-étiquettes où l'on déverse un peu ce que l'on veut. Ces mots de sélection, ce concurrence vitale, cette représentation du monde en tant que des luttes de forces, les plus considérables détruisant les plus débiles, n'ont plus la valeur de cohésion qu'elles possédaient encore il y a peu de temps. De nouveaux faits, de nouvelles théories viennent infirmer ces systèmes vieillis, et cette réflexion s'impose que, lors même que cela serait vrai, si les choses se passent d'une façon brutale dans le monde, ce n'est nullement une raison pour que l'homme s'y plie et se désigne comme un idéal ce qui n'est qu'une constatation décourageante et découragée. La possibilité de triompher des maux sociaux et de s'élever jusqu'à l'idéal le plus pur de la civilisation, les lettrés l'ont entrevue : Tolstoï, Ibsen et Morris. C'est d'ailleurs des lettrés que viendront les meilleures idées et la réalisation de l'ère meilleure, que les savant seront seulement chargés d'organiser en mettant le plus possible les éléments de production, la richesse du sol et les phénomènes naturels aux mains des communautés libres. Faites par les savants seuls, la révolution sociale serait incomplète, boîteuse et nécessiterait encore une fois des modifications. Tolstoï, de son tdéal de travail purifié, de charité persistante, d'instruction saine et divulguée, a été plus près que les savants anglais de la solution du problème. L'abnégation des tmps heureux du christianisme, au moins tel que les lui montre le prisme de son génie, est certes l'état le plus favorable pour y faire une halte, et élaborer là les conditions matérielles, et les lois, pour un temps aussi longtemps que possible ne varietur, d'une nouvelle société. Car s'il est bon et nécessaire de fractionner les Etats en petits groupes d'affinités, pour y vivre le plus facilement et le plus moralement possible, ce groupement ne pourrait être qu'une étape, pour donner à la conscience le temps de se ressaisir, d'apprendre à oublier la concurrence et la nocivité envers autrui, pour pouvoir ensuite former le plus immense groupement d'hommes possible parmi ceux qu'astreignent les mêmes besoins, et auxquels conviendront les mêmes coutumes.
Cette prééminence de l'élément lettré sur l'élément philosophique et scientigique dans la futurition et pour le meilleur devenir des organisations futures, la cause profonde en est que les mouvements s'effectueront par crises morales. Ce seront des ententes de sensibilités qui ne voudront plus se froisser qui feront tomber les coutumes barbares de notre temps. L'expression d'homme sensible dont se servait si heureusement le XVIIIe siècle, reviendra, mais seulement elle servira de dénomination à l'homme purement avisé.
L'idéal de la société future, celui que cherchent les savants, celui que rêvent les lettrés, c'est la conquête du plus de bonheur possible. Chacun oublie dans ces éléments de bonheur ceux qui lui sont le plus indifférents, d'où les coins souvent agaçants qu'offrent les meilleurs systèmes scientifiques. Mais à l'expérience première, ces difficultés d'entente s'aplaniront ; si les savants, de leur rigorisme foncier sont méticuleux à abandonner une partie de leur réforme, qui harnache de soucis l'humanité dans son désir d'être libre, les lettrés et ceux qui marcheront à leur suite, les sensibles, les entraîneront à mettre leur esprit pratique au service de théories générales et nouvelles plus heureuses, et sans aucun doute les matérialistes, qui sont nombreux parmi les rangs des partis libéraux, subiront l'essence idéaliste qui met en oeuvre tout mouvement d'avenir social, et accepteront les formules de religion supérieure qui leur seront alors offertes.
Le mystère qui enveloppe le monde détermine l'homme à reconnaître le sens du mystère. Sa logique qui lui fait rejeter les anthropomorphismes antérieurs. Mais philosophiquement on peut, dès à présent, conclure à la nécessité de construire sciemment une religion anthropomorphique, dégageant pour l'humanité de notre âge, l'idéal-homme qui sera Dieu. Vers cet idéal de l'homme magnifié tendront les bonnes volontés, et d'admirables caractères se modèleront. Ce sera bien l'homme libre, celui qui fait la sélection de ses instincts et se grandit de tout son possible en connaissance de cause.
Mais une définition exacte de ces tendances n'est pas encore aujourd'hui nécessaire. Le temps n'est pas absolument prêt.


A lire, aux éditions Fornax :

Collection Noire Cette collection, dirigée par Philippe Oriol, est consacrée à l’anarchisme pendant l’ère symboliste.

n° 1. A propos de l’attentat Foyot - Quelques questions et quelques tentatives de réponses, Philippe Oriol
n° 2. Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, Sébastien Faure
n° 3. L’Anarchie par la littérature, Pierre Quillard
n° 4. Morituri, Mécislas Golberg
n° 5. Correspondance, Octave Mirbeau - Jean Grave
n° 6. Lettres à Jean Grave, Bernard Lazare
n° 7. Défenses et Illustrations de Félix Fénéon (jamais paru), Collectif
n° 8. Odes de la Raison, suivies de La Délivrance, Gustave Kahn. 52 pages, format 13 x 19 cm. Couverture muette carte rouge, jaquette de papier noir imprimée en blanc. Intérieur offset gris. Reproduction de la couverture et du frontispice de la 2e édition du recueil. Préface et notes de Richard Shryock. ISBN 2-86288-407-3. Anarchiste intellectuel, Gustave Kahn, toujours intéressé par la question sociale, apporta au public, avec les Odes de la Raison, la fusion de ses idées esthétiques et politiques.Tirage sur offset gris : 13 euros.

Gustave Kahn dans Livrenblog : Emile HENRY - Gustave KAHN et l'anarchisme

mardi 16 septembre 2008

Camille Lemonnier, Lautréamont, Rachilde.



Curieuse préface que celle de Camille Lemonnier pour la Sanglante ironie de Rachilde parue chez l'éditeur Léon Genonceaux en 1891. Il ne parlera réellement du livre concerné qu'à la toute fin de son texte, y découvrant une Rachilde assagie, un héros masculin, et une héroïne sans corps. Le grand belge semble être déçus de ne pas retrouver dans ce nouveau roman, la Rachilde sulfureuse, qu'il se délecte à décrire tout au long de la préface. Démoniaque, «écrivain du mauvais Savoir», perverse, il voudrait la voir plus proche, de cet Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, et ses Chants de Maldoror qu'a réédité Genonceaux l'année précédente. Alors sans trouver de réelles analogies entre les deux écrivains, il n'en utilise pas moins un paragraphe de sa préface pour signaler « le fait de ce tumultueux et imprécatoire rhéteur, de ce musicien des grandes orgues littéraires, de cet infant des lettres qui mourut sans avoir régné et probablement ne sera reconnu Prince spirituel que par un très petit nombre de ses pairs. ».


Préface de CAMILE LEMONNIER à la SANGLANTE IRONIE de RACHILDE

Tout le monde n'à pas la conscience littéraire de M. Maurice Barrès, qui très subtilement, dans une préface qu'il écrivait pour Monsieur Vénus, élucidait, à propos du livre et de l'auteur, le cas d'un cerveau « infâme et coquet ». Pour à peu près la totalité de la critique – (en admettant qu'on puisse ainsi dénommer l'espèce de reportage pharisaïque et bref qui prévaut) – les romans de Rachilde appartiennent encore à la catégorie spéciale, réputée aphrodisiaque et délétère. On les signale avec réticence, comme un article de librairie secrète, et si le courage va jusqu'à la glose, on n'est pas loin d'assimiler l'écrivain à une Locuste expérimentant sur le lecteur ses poisons. L'ignare imbécillité et la cuistreuse intolérance, dans un temps où, à force de parler de la morale, on a fini par en oblitérer la notion, s'efforcent ainsi d'avoir raison d'un esprit rétif à s'amender et qui persiste dans ses voies. C'est pourquoi il y a quelque probité à reconstituer cette figure méconnue, l'une des rares femmes de lettres qui soient plus que des bas-bleus.
Je ne voudrais pas établir de rapprochement entre l'auteur d'Ironie sanglante et ce comte de Lautréamont (Ducasse) dont l'éditeur de Rachilde vient justement de remettre au jour les extraordinaires Chants de Maldoror. D'analogie, il n'en est point, à part peut-être la communauté d'injustice qui les voue à d'immérités silences. Je signale simplement le fait de ce tumultueux et imprécatoire rhéteur, de ce musicien des grandes orgues littéraires, de cet infant des lettres qui mourut sans avoir régné et probablement ne sera reconnu Prince spirituel que par un très petit nombre de ses pairs. Ce lyrique blasphémateur, qui attisa le plus virulent satanisme sur les grils de ses prosopopées, ce nébuleux et outré négateur des morales et des cultes professés, aux métaphores tendues comme des balistes ou giroyantes comme des catapultes, ce vociférateur des litanies du Péché et de la Damnation, créateur d'un antiphonaire sabbatique s'égalant aux pires rituels du Diabolisme, perturba tellement l'inepte critiquaille contemporaine qu'à part deux ou trois hauts esprits, nul ne se sentit assez sûr de ses propres lumières pour plonger dans ces gouffres d'incohérences et de ténèbres où, par moment, clame une voix merveilleusement musicale. La plénipotentiaire sottise s'effara d'un livre dont il eût fallu chercher la clef dans les effrois du moyen âge et qui, sur le crépusculaire marécage des actuels détritus littéraires, projette les noires coruscations d'un inquiétant bolide. Lautréamont, qu'un éditeur courageux avait tenté de ressusciter, devait périr ainsi une seconde fois sous les stratifications d'obscurité que la lâcheté et l'indifférence hostiles dressèrent autour de sa mémoire.
Rachilde n'a rien du satanisme exaspéré de ce Maldoror, et pourtant elle est une satanique à sa manière. A travers les soufres et les poix enflammés de ses cycles de perversion, il étend, lui, les ailes tourmenteuses d'un Baphomet révolté, il est le mauvais ange sans visage assumant la colère des âmes rebelles et tourbillonnant comme un typhon dans des régions de mort et d'épouvante. A côté de cet effrayant symbole même de la Haine et de la Désespérance, elle n'apparaît que comme une démone diminutive, vouée aux oeuvres malignes, brassant les chaudrons des curiosités réprouvées, mais du bout des doigts jetant sur les feux où elle active ses cuisines une pincée de poudre rose qui en mitige les fulgurations écarlates. Ou plutôt, c'est une petite nonne des chapelles du Mal, une nonne du temps de ces abbesses qui, à travers les enluminures de leur psautier, regardaient complaisamment tirebouchonner les cornes du Diable, une nonne qui, sous les bribes des béguins qu'elle n'a pas tout à fait jetés par-dessus les moûtiers, eût pour toutes les Sainte Inquisition terriblement senti le roussi.
Et peut-être ce joli écrivain du mauvais Savoir qu'est la petite nonne (on peut sans témérité le supposer) eût été menée devant le crucifix dans les souterraines geôles ; et là, ce même crucifix, on le lui eût mis, chauffé à blanc, dans ses mains noires du péché d'écriture, - ces mains qui, en écrivant, osèrent toucher aux emblèmes détestés et remuer les fatalités de l'originelle déchéance. (N'a-t-elle pas dit un jour les mains, les vierges petites mains, toutes les mains des pâles jeunes filles, en un court poème de prose aux senteurs libertines, aux muscs de sexe et d'officine parfumant le geste de la perdition qui ensuite s'efface et n'est plus que le rythme chaste des petites mains redevenues des mains de bonne innocence ?) Ah ! Elle connaît les mystères, elle sait les gestes et les paroles, elle est bien la nonne des sacristies où le grand Diable catholique, le pourpre grandqueux des cantines du Mal, se transmue, pour être adoré, en l'aimable sourire et les touffes roses aux joues d'un petit page des caresses et du baiser, d'un chérubin aux bouts d'ailes légèrement apparents sous le pourpoint, d'une revivance du vieil Amour des mythologies et qui, à lui seul, serait tous les amours.
Eh non ! Ce n'est plus rien du Satanisme liturgique, s'il se peut dire, de l'âpre Satanisme se flagellant avec ses désirs et se crucifiant sur ses remords. La Messe noire a fait place à des rîtes moins tragiques où la volupté ne se vomit plus rugissant contre les divines Miséricordes et seulement s'éréthise dans les affres de jouissances diaboliques encore, bien que le Diable ni ses suppôts ne s'y suscitent plus avec de matérielles évidences. Ils demeurent diaboliques malgré tout, ces effrénements de la curiosité, par cela même qu'ils sont la soif et la faim du Péché, - la soif qui boit à tous les ciboires avec le tourment d'en relécher jusqu'aux lies, la faim qui voudrait rafler jusqu'aux miettes des tables dressées par la démence des sens. Leur diabolisme, pour résigner le reniement des Symboles et se circonscrire dans les perversions amoureuses, n'en n'est pas moins lié au primordial Satanisme par la joie périlleuse de transgresser les Commandements et de rompre les sceaux que l'Eglise a mis sur le goût des délectations de la chair.
C'est encore un délice de perdition, cet ineffable besoin de se faire mal à l'âme en fatiguant et torturant l'habitacle charnel où elle bat des ailes, où, pendant les moments du péché, elle s'agite impuissante, comme le témoin muet des opprobres par lesquels on la répudie et on voudrait la casser aux barreaux de sa cage. Les âmes très chrétiennes surtout possèdent le sens des sombres blandices du ravalement et de l'immolation, car ne risquent-elles pas, celles-là, le règne éternel pour un bref et exécrable délire, car chacune des titillations de la chair n'est-elle pas un coup de lance qui retentit au flanc divin ?
Mais, même pour les autres, dénués de la foi aux éternités, le voluptueux supplice s'attise d'une idée de sacrifice : c'est en tournant et retournant la chair sur les claies du plaisir qu'elles se sentent se recroqueviller et panteler, c'est en se fustigeant avec les lanières des coupables désirs qu'elles goûtent les joies éperdues et se délivrent en des abois qui les égalent presque à la surhumaine douleur des âmes chrétiennes.
Cette douleur, vous ne la trouverez pas chez les vierges impures de Rachilde, ni les grands frissons de la Damnation, ni les stupres qui hersent la race des hommes jusqu'en ses racines. Elles ne sont chrétiennes, je pense, que par habitude, chrétiennes peut-être uniquement par la peur des aveux qu'il leur faudra chuchoter au confessionnal, par un reste d'ancienne créance aux démons qui les émoustille délicieusement dans leurs défaillances et fait passer sur la brûlure des baisers à leur peau un rien du soupçon de la rôtissure infernale. Si elles l'étaient, chrétiennes, elles seraient bien plus ardentes à l'oeuvre impie, bien plus vertigineusement emportées vers l'atroce et suave certitude de l'expiation finale, car la beauté des religions est de pousser le mal jusqu'au martyre, jusqu'au cri et au tenaillement des plus effroyables tortures corporelles.
Ces étranges jeunes filles (et c'est par là qu'elles s'attestent bien modernes) répudient toute analogie avec leurs soeurs antérieures, les amères possédées des âges de la Damnation, les plus cruelles amazones des batailles de la chair s'amputant le coeur et le donnant à manger aux pourceaux des grandes luxures. Névrosées, les sens précocement excités par des ferments d'hérédité, malades d'un excès de songerie qui les livre déjà savantes et dévirginisées à l'homme, elles assument une façon de perversité ingénue et demeurent le plus longtemps qu'elles peuvent, à travers le mal subtil de l'esprit, des jeunes filles ayant tâté du bout des doigts au péché, mais différant de l'étreindre cors à corps. Pour le monde ce sont, en effet, toujours des jeunes filles ; le diable seul met l'oeil à la fêlure et suppute les petites salissures de leurs âmes, ces salissures par lesquelles elles lui appartiennent. Elles sont friandes de sensualités, toutes également ; la tentation chaque nuit vient cogner à leur porte et elles l'entrebâillent en attendant qu'elles l'ouvrent toute large. Ce sont les écouteuses des mauvais conseils de la curiosité ; elles se chatouillent d'intentions libertines qui, enfin, mûrissent pour les concupiscences. Les plus neuves jouent à la poupée avec le Désir jusqu'au jour où le joujou devient entre leurs genoux le manche à balai sur lequel ces diligentes sorcières chevaucheront vers les sabbats. Car inévitablement elles sont dévolues aux sabbats. Car inévitablement elles sont dévolues aux sciences de perdition, les naïves aussi bien que les rouées ; et le rêve n'est pour elle que le stage des expériences décisives. Mais par le rêve elles ont déjà tout vu, elles savent à l'avance tout ce que peut suggérer le rêve, et, plus tard, elles tâcheront de mettre leur rêve en pratique.
Rien ne ressemble moins aux terribles ensorcelées de ce faiseurs d'âmes sataniques et qui, du même geste de plume dont il les vouait à l'enfer, avait l'air de les exorciser, j'entends messire Barbey d'Aurevilly ; et toutefois elles sont de la famille, elles y accèdent en qualité de cadettes et de pupilles. L'auteur des Diaboliques, ce Custode des ordres de l'Impénitence, eût tiré de son trousseau la grande clef d'or pour leur ouvrir le guichet de ses monastères, comme à de mignonnes nonnains d'élection qu'il se fût chargé de former pour les sataniques épousailles. Mais je crois bien que leur mère spirituelle lui eût agréé encore plus. Cette déconcertante Rachilde qui, presque une enfant, débutait par des livres torsés avec les plus purs fils diaboliques, cette novice des cloîtres de ma perversité qui tout de suite se révélait professe, cette Agnès doublée d'une princesse du Décaméron l'eût paternellement délecté comme une fille de son cerveau. Ingénue et perverse à l'égal des énigmatiques vierges de ses romans, avec des neiges d'âme teintées d'écarlate à de soudaines reverbérations d'en dessous, il semble par moment qu'elle soit l'une des jeunes filles qu »elle osa dévoiler, ignorante de ce qu 'elle ne pouvait savoir, mais bien plus savante déjà, en cette ignorance, que celles qui, n'ayant pas tout appris par la conjecture comme elle, ne savent que ce que la vie leur a fait connaître.
Elle qui se piquait d'être sincère, le fut au point de laisser croire que les femmes qu'elle créait étaient presque toujours créées d'après elle-même. Et vraiment il y a de telles spontanéités de nature, il y a de si sûres trouvailles de vérité dans telles de ses pages venues sous sa plume comme un aveu, qu'on ne doute plus qu'elle n'ait poussé la sincérité jusqu'à se raconter dans l'entraînement d'un coeur très candide et d'une petite cervelle infiniment vicieuse. Ce dualisme s'avère en maint endroit : tandis que la tête va de l'avant et bat la campagne, une fraîcheur d'émotion, j'allais dire une pudeur de bonne âme, signale, parmi les débâcles de l'imagination, la présence et la sauvegarde de l'Ange gardien.
Ce serait le moment de parler de l'espèce d'écrivain qu'est littérairement Rachilde. J'en sais peu qui, volontairement ou non, aient plus l'insouci de l'art et la négligence des coquetteries de la forme. Même pour d'aucuns, épris du chatoiement des mots et du miraillé de ce style toujours rouant qui japonise d'un air de bibelot rare les étagères de notre littérature, elle détone sur l'universelle application à ciseler des orfèvreries, à polir des gemmes, à tailler des cathédrales dans un dé à jouer. Ce sera vertu de ma part à le confesser, peut-être artialise-t-on un peu trop de nos jours au détriment de la nature sans laquelle c'est, comme chez les illusionnistes, faire pousser des roses au bout d'un manche de parapluie. Notre préciosité, nos maniérismes, cette pompe de nos styles tout en façade 'ainsi qu'un prestige de palais de théâtre léger et creux) légueront aux démocraties futures la mémoire et peut-être l'ennui d'une ére ostentatoire et décorative, d'un autre siècle de Louis XIV où; comme là tout était équerre et cordeau, tout ici apparaîtra paillons, feux d'artifice et polychromes.
A côté de ces pétarades, la cursive écriveuse de Monsieur Vénus, de La Marquise de Sade, de Madame Adonis, se dénonce un écrivain naturel, un écrivain en déshabillé et qui, merveille pour une femme ! Ne se mire en écrivant non plus au miroir des ses phrases qu'en nul autre miroir. Elle écrit comme elle sent et comme elle pense, et vous savez si, dès les premiers livres, cette petite raisonneuse pensait avec décision et netteté ! Elle écrit d'un style sans falbalas, et qui, flexible néanmoins, avec un léger fard de métaphores et ça et là des fleurs et des rubans, ne verse pas dans l'hommasse et reste un style féminin. Elle écrit d'une main qui sait le point de tapisserie et fait claquer l'éventail, - d'une main d'instinct si vous voulez et qui n'a pas été gâtée par l'imitation à une époque où les femmes imitent si bien les hommes qu'elles ont fini par en prendre les manies et les virtuosités. Et cette écriture instinctive correspond bien à sa psychologie sans le vouloir, toute d'instinct aussi, de pénétration naturelle et immédiate, et qui se dévide entre ses doigts comme un écheveau dont elle porterait les fils dans son coeur et dans ton cerveau.
Ce qu'elle est dans ses précédents livres, elle l'est encore, mais autrement, dans cette Ironie sanglante qu'on va lire. La petite tête folle d'antan s'y révèle assagie, devenue tout à fait grande personne, détaillant posément une grave histoire qui s'attaque au problème même de la vie, une histoire dont, par exception, le protagoniste cette fois porte culottes, - mais avec quelles nuances de féminéités autour, quels délicats pastels de têtes de femmes, quelle arôme de nature en cette Grangille et quels capiteux bouquets en la petite femme sans corps, au sexe remonté dans l'orient des yeux et les humides pulpes des lèvres, mourantes du regret des baisers ! J'évite de dire mes préférences, je ne veux pas comparer aux premiers ce dernier livre d'une veine généreuse et qui, à l'âge des essais encore, atteste un écrivain soudain mûri. C'est déjà un bien supérieur mérite qu'il diffère de ses aînés et répugne à l'industrie de nos grands pâtissiers littéraires battant leurs meringues dans un moule imperturbable. Il est estimable d'être le pommier du bord des routes : c'est une spécialité comme une autre, encore qu'un unique pommier dans le paysage à la longue me consterne. Mais le bon Dieu a permis que certains cerveaux fussent le verger tout entier. Et j'attends du verger de Rachilde des automnes féconds et toujours neuves cueillettes.

Camille Lemonnier.




Rachilde sur Livrenblog : Visite aérienne à Rachilde (par Louise Faure-Favier). Rachilde et le vin de coca (notice extrait de l'Album Mariani).

LUCIEN JEAN (20 mai 1870 – 1er juin 1908) PARMI LES HOMMES




NOTES par LUCIEN JEAN


Les Primes à la littérature. - Concours de pièces, concours de romans, concours de nouvelles. Que prétendent-ils faire ? Faciliter les débuts ? Encourager à écrire ? Voilà une bêtise et un mensonge bien modernes. Celui qui veut s'élever au-dessus des autres, qu'il apporte avec lui son génie et sa force. Sinon qu'il soit plutôt maçon, si tel est son talent, ou employé ou rentier. Comme disent les bonnes gens, il n'y a pas de déshonneur à cela – mais nous savons que leurs vues ne sont pas si naïves...

Hommes de lettres. - M. Pierre Maël, nous apprend le Journal, fait partie des athlètes intellectuels (encore une société secrète !) On nous donne son portrait, torse nu, et son bertillonnage : tour de poitrine 1 m. 26 ; biceps, 42 centimètres ; deltoïde, 65 centimètres. Et songer que ce bras formidable à écrit tant de chefs-d'oeuvre !

Willy paiera l'amende, pour outrage écrit aux bonnes moeurs.
- C'est dégoûtant, ce que vous avez écrit, disait le magistrat.
- Monsieur, répondit Willy, j'ai fait oeuvre d'art.
Cette indignation et cette protestation sont belles. J'aime à croire que ces deux augures souriaient, comme il convient.

Bubu et notre conscience - Il fait beaucoup parler de lui, Bubu de Montparnasse. Il n'est plus seulement Bubu, il est Apache. Il a subi l'influence de la littérature, il lit les articles de M. Arthur Dupin, du Journal. Il tue encore, pour vivre, des vieilles femmes seules. Mais il n'a plus cette simplicité forte qui l'asseyait si bien sur ses courtes jambes. Il a du romantisme dans les veines. Il s'aligne comme Julot de Grenelle, il déclare des vendettas, il joue à la manille, et l'enjeu, c'est un coup de couteau que le perdant devra placer entre les épaules du premier passant. Que penserons-nous de cela ?
Nous étions enfants ; on nous apprit les vérités élémentaires. Les actions des hommes étaient cataloguées : ici le bien, là le mal, et l'on s'y reconnaissait facilement. Il fallait aimer le bien et détester le mal. Néanmoins il y avait une autre classification familière. Pardonner à son ennemi, par exemple, était bien souvent la première, et s'en venger était bien suivant la seconde.
Prendre la femme de son prochain. C'était encore une chose jugée de diverses manières. Enfin, tout fut remis en question, et l'on nous apprit une vérité nouvelle : à savoir, qu'il n'y a pas de vérité. Il y a des valeurs qui changent avec l 'époque, avec le lieu, avec l'homme même. Cela était d'une telle évidence que nous étions abasourdis. - Dansons, nous sommes des hommes libres ! - Mais nous sommes des hommes, et nous avons des besoins vitaux, parmi lesquels, aussi vif que la faim et l'amour, un besoin de foi et d'enthousiasme. Que croirons-nous ? Ce que nous ne pourrons pas nier. Qu'admirerons-nous ! Ce qui nous dépassera. Et, faut-il le dire ? Nous nous étonnons difficilement. Durant des siècles, nous avons découvert en nous-mêmes des choses belles et surprenantes. T'en souviens-tu, lorsque t'on souffle anima la première flûte ? Et lorsque tu sentis pour la première fois l'orgueil d'être bon ? Comme nous les avons aimés, les dieux que nous faisions à notre image ! Nos sentiments se transformaient de siècle en siècle, mais ils étaient simples et ne gênaient pas nos mouvements. Hélas, maintenant nous avons fait le tour des choses et nous en connaissons un si grand nombre d'aspects, que nous ne croyons plus aux apparences. Nous les ramenons toutes à quelques notions élémentaires, nous les intégrons...
Mais nous ne savons guère partir d'un point et agir. Un sage moderne dit : « J'ai trente-cinq raisons pour ne pas faire cette chose, et trente-six pour la faire : je le ferais donc. » - Tel autre, qui a pourtant des passions, un coeur ardent, et aussi une restriction suffisante pour ne pas se disperser, écrit une page enflammée sur la vie nouvelle et les sentiments. Puis il dit, avec une triste sincérité : « Je sens que j'écrirais maintenant le contraire avec la même certitude. » - On conçoit que cette complication diminue singulièrement notre élan, et que la spontanéité nous semble une chose admirable ! La volonté et l'action nous surprennent comme des phénomènes rares, et nous les évaluons en tension, comme une énergie mécanique ; nous n'avons plus que ce moyen d'appréciation.
Or, voici : Bubu s'en va entre deux gendarmes des chaînes aux poignets. Ses yeux regardent tout droit, comme ceux des dieux. Il est vaincu, et a dû dépenser, pour être lui-même, une volonté plus forte que tout ce que nous possédons. Charles-Louis Philippe lui dit : « Mon frère, je te salue, car tu as su choisir. » Des hommes l'insultent et se réjouissent de le voir enchaîné, tandis que la voix amère de Nietzsche murmure :
« C'est la sécurité que l'on adore maintenant comme divinité suprême ! »
Cependant un homme se lève aussi, il a un couteau planté dans le dos, et nous pensons à toutes les maisons où des femmes et des enfants attendent un homme. Nous pensons à des vieilles mères qui habitent la banlieue, et que Bubu irait visiter un soir. - On nous dit encore : « On ne te demande ni ton amitié ni ta haine. Si tu rencontrais un serpent, tu le jugerais suivant sa nature, et tu penserais seulement à mettre ton pied sur sa tête... »
Ce n'est pas vrai ! Bubu est un homme, et il faut que je l'aime que je le haïsse, et je ne sais plus...
Ah ! Que nos sentiments sont donc enchevêtrés ! Qui nous apportera notre vérité ? Notre attente est bien douloureuse, et malheur à ceux pour qui le soir viendra sans que leur vérité se soit révélée !....


Employé de la ville de Paris, de santé fragile, d'origine modeste, doux et tendre aux malheureux, révolté aussi... Le portrait pourrait être celui-ci de Charles-Louis Philippe, l'auteur de Marie Donadieu, du Père Perdrix, et de Bubu de Montparnasse, il correspond aussi parfaitement à son ami Lucien Jean (Lucien Dieudonné 1870-1908). Mort très jeune à 38 ans, Lucien Jean laisse une oeuvre de peu de pages, quelques nouvelles, des articles, le tout fut réunis par ses amis dans un volume parut au Mercure de France en 1910, Parmi les hommes, c'est de ce volume que sont extraites les Notes, publiées ci-dessus, et dont je donnerais d'autres exemples dans de prochains billets. Le volume est présenté par Georges Valois, préface que l'on retrouvera ci-dessous. Les nouvelles de Lucien Jean, entre réalisme et conte philosophique, mettent en scènes la vie quotidienne des humbles, « Les petites gens de la citée », content des souvenirs d'hôpital, se penche sur des personnages jusqu'alors délaissés dans la littérature, ce qui lui vaudra de figurer en bonne place parmi les précurseurs de la « littérature prolétarienne », cette « littérature qui ne serait pas un jeu, un divertissement pour oisifs », dans le volume d'Henry Poulaille, Le Nouvel Age Littéraire. Juste après la mort de Lucien Jean, c'est Louis Pierard dans la revue La Société Nouvelle, qui lui rendra hommage avec le texte qui suit.


LUCIEN JEAN


Il me souvient avec émotion de deux visites que je lui fis dans cet humble logis qui prenait jour sur la rue du Renard, étroite déserte et triste avec au bout, bien loin, bien loin, me semblait-il, le mouvement, la fièvre et la joie de la rue de Rivoli. N'est-ce point cette grande maison sombre, cet appartement et ce quartier qu'il a décrits à la fin de son livre, Dans le jardin : « La fenêtre s'ouvrait au couchant sur une vieille rue étroite et sinueuse, où des enfants jouaient le soir. Le dimanche, je m'en souviens, il y avait dans la ruelle sombre un grand calme, tandis que la place au bout brillait, très vivante. Nous regardions la nuit descendre sur les toits et les lumières naître. Certains jours, c'était comme un village en fête, et l'on buvait gaîment à des tables dressées dans la rue, sur la chaussée même. »
Une fervente admiration pour le talent discret, l'esprit si délicat et si averti de l'écrivain – admiration que partagent nombre de jeunes -, une grande sympathie, un penchant naturel pour la sensibilité de l'homme, des idées enfin ou des modes de pensée qui nous étaient communs m'avaient attiré vers Lucien Jean. Et voici que je le voyais, que je le connaissait tout à fait : il était bien tel que je me le représentai souvent, avec cette barbe ample et soyeuse, ce visage aux yeux doux, affiné par la souffrance, sous le béret violet qui me rappelait Constantin Meunier, avec encore cette voix musicale et tendre où passait toute la bonté geignarde et phraseuse découlant de je ne sais quel canon moral, de quel postulat humanitaire ; mais d'une bonté qui était la fleur de son être, celle aussi d'un fort qui a beaucoup souffert. Aimer, aimer tout à coup les hommes, nos frères, parce qu'ils souffrent comme nous, les aimer d'un amour immense, furieux, comme le petit Allioscha des Frères Karamasow. « Aimer sans savoir pourquoi, disait Lucien Jean, tendrement, jusqu'à ce que l'amour éclaircisse les yeux des hommes auprès de nous ! Aimer les voleurs et les prostituées, aimer les faibles parce qu'ils souffrent et les forts pour qu'ils apprennent à aimer ! » (1)
Lui moral et vertuolâtre ? Allons donc ! Cela devait être impossible à l'homme de goût, supérieurement intelligent, qui défendit récemment M. Willy, roi des amoralistes, « homme de la race forte, de saine logique, héros magnifique de l'impudeur et de l'indépendance » (2), contre les piteux imbéciles, les tristes échantillons d'humanité qui lui firent au Moulin-Rouge... une conduite de Grenoble. [I] A quelques temps de là, Lucien Jean railla fort agréablement, avec une délicieuse fantaisie, l'Idéal laïque, la Religion aveugle de la science et autres thèmes à torpides laïus. A M. Binet-Sanglé, qui à l'Ecole des Sciences Psychologiques annonçait une série de conférences sur Jésus, « dégénéré et atypique », le sceptique proposa un vaste travail d'investigation scientifique sur tous les Dieux et dressa comme suit la fiche de quelques membres de la famille Ouranos :
« Arès. - imbécillité, avec une pointe de gigantisme ;
« Aphrodite. - Grande hystérie ;
« Héphaestos. - Claudication – on peut diagnostiquer de la tuberculose osseuse ;
« Hermès. - Kleptomanie précoce. Aviation ;
« Héraklès. - Epilepsie. Héroïsme. Peut-être la tunique mortelle, transmise par Déjanire, est-elle un symbole syphilitique ? » (3)
Pareillement, avec la même charmante liberté d'esprit, il considéra le « romantisme
nietzschéen », aussi haïssable que le plus plat des christianismes, ce spectacle ridicule que prodiguent auhourd'hui avec un total manque de goût les Daniel Lesueur, les Chambalot, tous les commis-voyageurs et « Bildungsphilister » du nietzschéisme.(Que devient Nietzsche dans tout cela ?).
« Ulysse, Renaud, d'Artagnan, et le prince Rodolphe, dit Lucien Jean, étaient des héros forts. Mais ils l'étaient simplement, parce qu'il faut l'être pour faire des choses fortes. Ils étaient aimables. Ce n'étaient pas des hommes forts. » (4) Et ailleurs : « Naturellement, ce furent les esprits les plus chancelant qui proclamèrent le plus haut le régime de la force et de la dureté. Ce sont kes débiles qui font du Sandow. » (5)
Longtemps, nous devisâmes un jour, Lucien Jean et moi, de ce snobisme et de ce romantisme nietzschéens qui sévissent chez quelques uns de nos contemporains. A son intention je rapprochait d'une petite prose adorable qu'il avait publiée sous ce titre ; Jeux de la rue (7), certaine aventure bien ténue, mais bien suggestive aussi, à laquelle je venais d'être mêlé. Il avait conté la « tournée des boulangers » que faisaient régulièrement trois vauriens, Honoré, Mimile et Loulou. « Par le soupirail grillé l'on voit les mitrons, torse nu, tablier aux reins. On jette un petit caillou et on attend. Si le mitron n'y prend pas garde, on recommence : il la tête et crie. Mimile répond, c'est lui l'homme de langue ; il a toujours une réplique prête : « Tais-toi vilain pas beau. Ta bouche ou je saute dedans. Monte donc, feignant, si tu n'as pas la trouille ! » A Mons, capitale du Hainaut, le gamin des rues s'appelle « un ropïeur ». Un jour donc qu'assis dans l'herbe, au bord du canal de Condé, je regardais peindre un ami – le plus nomade des pastellistes – j'entendis tout à coup lancer vers nous des provocations de ce genre : « Ah ! Les deux « fâtes » ! les deux fainéants ! Approche ici, su t'as d'la moulle... » Je levais la tête et j'aperçus sur l'autre rive, qui retroussaient héroïquement leurs manches, en nous narguant, deux valeureux ropîeurs. De combien le bras de canal qui nous séparait renforçait leurs vaillance, nul ne le saura jamais ! Cette histoire amusa fort le pauvre Lucien Jean. Tous deux nous y trouvions, comme dans les bordées de Mimile, une miniature de ces hommes forts à bon marché, de ces surhommes de papier mâché que le nietzschéisme de contrebande a fait pousser partout comme des champignons. Pauvre cher Lucien Jean ! Il me présentait avec fierté son grand fils, son « jeune homme ». Quand, dans la conversation, il avait une parole de découragement, révélant un affaissement moral que la maladie provoquait pour un instant seulement, une jeune femme était là qui protestait, le réconfortait, parlait de la grande oeuvre à écrire un jour, bientôt... Mais il hochait la tête avec un doux sourire désabusé.
Sa vie s'écoula, calme, rêveuse et mélancolique, entre ce logis et son bureau de l'Hôtel-de-Ville proche. Parfois, profitant de quelques jours de liberté, il s'échappait vers Courseulles-sur-mer en Calvados qui est, je crois, le pays où moururent ses aïeuls. Il avait un ami, Charles-Louis Philippe, qui campa si solidement dans la littérature contemporaine ce Bubu-de-Montparnasse « petit mais costaud », qui restera. Lucien Jean meurt à trente-huit ans, couronné de l'ardente sympathie de quelques hommes qui l'approchèrent, de l'estime des jeunes qui avaient placé sur son talent si fin tant d'espérances. « Ce sage si français, disait naguère M. Christian Beck, ce juste d'esprit, doué d'une sensibilité si douce et tout ensemble d'une ironie si pénétrante. » Comme chez un Wilde ou un Mallarmé, la figure de ce jeune écrivain se complète merveilleusement en dehors du livre, dans la vie quotidienne, en de nobles, graves et douces paroles où il mettait toute son âme. Son oeuvre tient pour ainsi dire tout entière en quelques pages éparses dans les revues d'avant-garde (Aujourd'hui, L'Ermitage, Le Mercure de France, Antée, La Société Nouvelle). Nous avons presque tout cité plus haut... Et pourtant, nous n'avons point dit encore qu'il osa publier dans L'Ermitage (7) une série de Petits caractères. Qu'on relise ces portraits sobres, parfaits, d'un trait si net, d'une ironie mesurée : Florent, l'homme de lettres « qui va perpétuellement travailler » et qui, une fois assis à sa table, laisse son indolence ruser avec sa soif de gloire : il n'écrira jamais une page ; et Tiburce, le tribun, pareil à l'Hérénien de Verhaeren, et Raton ! « Raton, patricien blanchi, n'a qu'un tour dans son sac, mais il est bon. Ayez l'air de lui reprocher une défection ou un marché : il léve les bras, tremble et déclame d'une voix larmoyante et terrible : « Quoi... quoi, on ose... insulter un vieux Gibelin... un vieux Gibelin » Et vous vous taisez, n'osant juger, vous, un homme aussi vieux et aussi Gibelin. » Qui de nous ne connait Raton ?... Dans L'Ermitage encore (8), on trouvera ces Souvenirs de l'Hôpital qui sont probablement ce que Lucien Jean nous a laissé de meilleur. Je ne connais rien sur ce sujet d'aussi poignant, d'aussi amer, d'aussi douloureusement humain que ces pages. Voilà bien le vrai Dostoïewsky français ! Cette vie de l'hôpital, ces portraits de malades, ces convalescences et ces agonies, tout cela est décrit dans une langue sobre, dépouillée et forte, qui laisse loin derrière elle l'écriture artiste de Soeur Philomène. Lucien Jean a écrit, en outre, une nouvelle et des contes. En 1901, il publia un petit recueil de contes frais et bons comme le pain de froment pur, une centaine de pages réunies sous ce tiitre : Dans le Jardin. La prose en est lyrique souvent et se pare d'un ton légendaire qui fait le grand charme de Barnabé, simple histoire paysanne, aussi bien que du Dernier Chant de Marsyas (sarires de K.X. Roussel et Jour d'été dans la montagne de d'Indy). Ce petit livre apparente Lucien Jean au naturisme. Enfin, je ne suis pas loin de croire que ce jeune maître-écrivain nous a laissé une manière de chef-d'oeuvre dans cette nouvelle : Un vieil Homme, que publia d'abord le Mercure de France (9). Cela est simple, cela est poignant : quatre amis de café, vauriens comme on l'est à vingt ans, qui ne savent point encore combien une âme peut être ravagée cruellement par l'illusion, imaginent de faire croire au père Matelas, un honnéte et silencieux fonctionnaire, qu'ils voient tous les soirs, quil est aimé de Juliette, « P'tit Blé », la maîtresse de l'un d'eux. La désillusion, quand elle vient, est atroce et fait en un instant de ce veuf de quarante-ans, qui espérait une nouvelle vie, un vieil homme. Va-t-il se jeter dans la Seine, comme on l'appréhende vers la fin du récit ? Non point : « Un soir de l'automne qui suivit, je passait par là et je regardai à travers les carreaux. Il était là, dans le cabinet près de l'Aquarium, avec deux autres bonshommes qui jouaient aux cartes. Il fumait une cigarette. Il avait son vêtement à larges carreaux. Il n'était guère changé, et pourtant, dans le pli creux de ses yeux, dans l'affaissement de sa tête, dans son air douloureusement distrait, se lisaient une fatigue infinie et la mort définitive de sa jeunesse. » Cette nouvelle admirablement construite, parfaite, est d'un Maupassant plus humain, que ne tyrannise point la théorie de l'impossibilité. Un Montfort, un Jaloux, un Villetard, un Marcel Boulenger nous émurent et nous enchantèrent semblablement.
Et c'est peut-être, cet art-là, ce que nous avons de plus intéressant, de plus riche dans la littérature présente.

Louis Piérard.

(1) Dans le Jardin.
(2) Cf. Carnet de Route (Antée, 1er février
1907)
(3) Cf. Carnet de Route (Antée, 1er avril 1907)
(4) Cf. Notes (L'Ermitage, janvier 1904)
(5) Cf. Dieu à Paris (Antée, 1er octobre 1906)
(6) Cf. Antée (1er avril 1906)
(7) 15 septembre et 15 octobre 1906.
(8) 15 février et 15 mars 1906.
(9) En 1905.


LUCIEN JEAN
20 mai 1870 – 1er juin 1908


Ceux que le souvenir d'une grande amitié perdue a réunis pour un dernier hommage à la mémoire de Lucien Jean ne sauraient point présenter leur ami à ceux qui liront les pages qu'il a laissées. Ils ont pieusement recherché les feuillets que le temps avait dispersés. Ils ont voulut en former un recueil où leurs frères et leurs fils retrouverons les signes de la Pensée et de la Passion d'un homme qu'ils ont aimé et admiré. Leur tache est faite, et ces cahiers qu'ils ont constitués avec les pages éparses de l'écrivain, ils les déposent sur son tombeau afin que les vivants puissent les ouvrir et les lire dans le silence et la paix. L'art et l'émotion d'un seul d'entre eux, peut-être, eussent possédé le pouvoir de parachever leur oeuvre : Charles-Louis Philippe aurait pu dire ici la vie admirable de celui qui avait été pour lui le meilleur des amis et le plus fraternel des maîtres. La mort retient aujourd'hui son dessein. Ceux qui demeurent ne sauront que rassembler quelques souvenirs où ils essaieront de fixer quelques traits de la figure de Lucien Jean.
Lucien Dieudonné, qui fut connu des lettrés sous le nom de Lucien Jean, est né à Paris le 20 mai 1870. Il était le fils de travailleurs parisiens, originaires d'Alsace. Il fréquenta, dans sa petite enfance, l'école communale, puis il fut élève de l'Ecole Turgot. Sa mère l'avait élevé dans la religion catholique.
A l'âge de 16 ans, il entra dans l'administration municipale. Il y tint longtemps un emploi modeste. La maldie, qui ne le quitta jamais, lui interdit de préparer les concours qui lui eussent permis de gagner les emplois supérieurs. Vers sa vingtième année, alors qu'il était fiancé, il fut pendant de longs mois en très grand danger. Les siens le crurent perdu. Les soins de sa mère le sauvèrent, et il put se marier dans sa vingt et unième année. De ses longues souffrances, il lui restait une extrême douceur, un amour profond pour ceux qui sont frappés par la douleur.
Il eut deux enfants, un garçon et une fille. C'était la plus forte raison de son amour pour la vie. Il ne concevait pas de plus noble fonction pour l'homme que celle de Père de Famille ; il l'acceptait pour lui-même avec une passion grave. Son travail quotidien, il le regardait comme une partie essentielle de cette fonction, et il l'accomplissait avec une loyauté parfaite. Les vingt années qu'il passa dans les bureaux de la Ville, où il eut la qualité de piqueur municipal, furent vingt années de labeur opiniâtre, qu'il avait volontairement doublé, pour augmenter la sécurité des siens, d'un travail qui occupait la plupart de ses veilles.
Ses collègues avaient pour lui une amitié très profonde et très délicate. Il était simple ; il était bon ; il était juste. Ceux qui vivaient avec lui reconnaissaient sans effort ces qualités qu'il possédait à un degré presque surhumain. Auprès de lui, qui vivait avec eux de toute son âme, ils se découvraient meilleurs, et apaisés. Ils se sentaient reliés par lui au monde où sont établis la connaissance des choses, et le juste jugement, et la paix. Ils suivirent sa dernière maladie avec une véritable anxiété, et quelques semaines avant sa mort, ils lui exprimèrent, dans une lettre d'un très beau sentiment, l'ardent désir de le revoir que leur inspirait leur amitié. Ce n'est pas en vain que Lucien Jean avait aimé ses frères : ils lui donnèrent ce jours-là le plus affectueux témoignage de leur reconnaissance.
Lucien Jean demandait au travail l'ordre fondamental de sa vie ; mais il ne connaissait point de parfait équilibre, pour lui-même, sans le secours de l'Esprit, par la connaissance et l'art. Dès sa jeunesse, il avait cherché seul le complément de sa culture chez les artistes et chez les philosophes. Un sens très sûr de l'harmonie intellectuelle le guidait. Cet homme qui connut si parfaitement l'âme moderne, telle qu'elle s'exprime chez les Français et chez les étrangers, se cultiva par la fréquentation des plus classiques de nos écrivains. Il voulait bien penser et exprimer en une langue claire ses sentiments et ses pensées. Ce souci d'ordre intellectuel domina sa recherche. Il soumit toujours ses mouvements au contrôle de sa raison. Il connaissait l'angoisse et la douleur. Mais il refusait de les laisser s'exprimer en cris inarticulés.
L'ordre, c'était pour lui une des plus belles acquisitions de l'esprit. Il l'a mis dans son oeuvre comme il l'avait mis dans sa vie, qui était admirablement ordonnée. D'abord une parfaite dignité morale, puis chaque chose à sa place, et chaque acte en son temps. Le travail accompli, il se donnait aux siens. Et lorsque ses enfants avaient reçu ses dernières caresses du soir, il écrivait, s'il en avait le loisir, auprès de sa femme qui travaillait.
Dans sa vie diminuée par la maladie et remplie par le travil et les soucis de l'époux et du père, il avait su faire une place à l'action extérieure et à l'art. Vers 1895, il avait fréquenté les réunions littéraires, comme celles de la Plume, et les réunions anarchistes. Plus tard, La Plume, le Parti Ouvrier, l'Art Social, l'Humanité Nouvelle, l'Enclos, l'Ermitage, le Mercure de France, Antée, la Société Nouvelle, la Nouvelle Revue Française (1), eurent sa collaboration. En 1901, il fonda même et soutint de ses ressources un cahier mensuel dont le titre exprimait sa pensée directrice, Aujourd'hui, qu'il publia pendant quelques mois.
Enfin sa porte était largement ouverte à ses amis. Il avait groupé quelques jeunes hommes qui venaient auprès de lui chercher le bonheur de la véritable amitié et la jouissance d'une sagesse qui s'étendait à toutes choses. Ceux qui souffraient venaient lui demander leur apaisement : il savait leur dire les paroles qui consolent et qui redressent les âmes. Ceux qui vivaient dans l'angoisse du siècle venaient lui demander des directions : il savait les encourager à vivre et à espérer la révélation. Ceux qui avaient trouvé leur paix et leur voie venaient lui demander d'approuver leurs oeuvres : il savait les fortifier par leur propre critique. Tous avaient pour lui un sentiment fait d'affection, d'admiration et de respect : ils le regardaient comme un frère aîné, très sage et très juste, plein de clairvoyance et de bonté. Il leur parlait avec une douce énergie ; ses sentiments rayonnaient autour d'eux, et entraient dans leurs coeurs. Et sa raison contrôlait les mouvements de leurs âmes. Il leur enseignait la beauté et la justice, qui étaient ses deux passions. Sur la vie et sur les textes, il leur donnait de merveilleux commentaires. Il avait une intelligence enveloppante et pénétrante qui saisissait tous les aspects des choses, et il possédait un sentiment complet de la justice qu'il mettait en exercice pour toutes les personnes. Il vivait dans un équilibre absolu de la sensibilité et de l'intelligence que la maladie même ne put détruire, et ce fut pour ses amis un noble enseignement que de le voir conserver, jusqu'à son dernier jour , après des années de souffrances, une parfaite santé spirituelle.
Ces dons devaient lui assurer une influence profonde et durable chez ceux qui l'approchèrent. Il ne recherchait point cette influence ; il l'eut presque contre son voeu. Il connaissait trop le doute où il demeurait pour désirer d'être un guide pour quelques-uns de ses amis. Mais ses vertus étaient celles de la foi, et sa supériorité était si éclatante et si douce que chacun trouvait son bonheur à renoncer devant elle à toute résistance de l'orgueil. Ceux qui lisent les livres de Charles-Louis Philippe pourront connaître la mesure des sentiments que Lucien Jean inspirait à ses amis et le sens de la direction qu'il leur donnait ; il le reconnaîtront dans plusieurs figures que Philippe introduisit dans ses romans : il est là tel que ses amis le voyaient à son travail, dans sa vie, et dans la leur.
Il y a d'autres livres encore, qui viennent de ses amis, où sa personne et sa pensée apparaissent. Le moment n'est pas encore venu d'en parler. Il faut simplement marquer que ce commencement que constitue son oeuvre. Lucien Jean a été un précurseur. Il a tiré des formes anciennes de l'expression des formes parfaitement adaptées à notre vie et qui se rattachent très étroitement à celles que nous avons reçues de la tradition ; il les a employées à exprimer les plus profonds de nos sentiments et ce sens nouveau de la vie dont nous cherchions la signification. Il ne lui appartenait pas de donner à notre vie spirituelle la nourriture que nous attendions. Mais il nous a appris l'emploi dans notre temps des belles ressources de notre race. En publiant son oeuvre, ceux qui conservent son souvenir ne veulent pas seulement honorer la mémoire de leur ami par un témoignage de fidélité : ils veulent accomplir un devoir que leur dicte leur amour de la culture française. Ils ont assemblé ces matériaux précieux afin que ceux qui viendront aperçoivent Lucien Jean à la place qu'il a tenue avec un simple héroïsme, à l'origine de cette renaissance du génie français dont le débit obscur coïncide avec la naissance du vingtième siècle.


Georges Valois.

(1) Une de ses dernières nouvelles, l'Enfant prodigue, a été publiée par ses amis de la Nouvelle Revue Française ; mais elle n'a paru qu'après sa mort, qui précéda de quelques mois la fondation de la revue.


Autres Notes de Lucien Jean : Lucien JEAN - Catulle Mendès, Lucien JEAN et l'art pour tous

samedi 13 septembre 2008

Valentine de Saint Point. Tendances Nouvelles.





Il a déjà été question ici de la revue Tendances Nouvelles et de son directeur Alexis Mérodack-Jeaneau. Aujourd'hui c'est principalement la présence de deux textes de Valentine de Saint-Point dans son n° 58 qui attisent notre intérêt : Le Théâtre de la femme et le Manifeste futuriste de la luxure, qui se veux une Réponse aux journalistes improbes qui mutilent les phrases pour ridiculiser l'Idée ; à celles qui pensent ce que j'ai osé dire ; à ceux pour qui la Luxure n'est encore que péché ; à tous ceux qui n'atteignent dans la Luxure que le Vice, comme dans l'Orgueil que la Vanité.

Après l'excellent billet d'Eric Dussert sur son Alamblog, Valentine de Saint-Point, la luxure et la force je ne m'attarderais pas sur la biographie de Valentine, qu'il me suffise de dire qu'elle fréquenta, un temps, les milieux futuristes parisiens, sans doute par l'intermédiaire de son compagnon Ricciotto Canudo et qu'elle fut la seule femme à ce réclamer de ce mouvement qui à la suite de Marinetti faisait bien peu de cas des femmes (1).


(1) "Nous voulons glorifier la guerre, seule hygiène du monde, le militarisme, la patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme". Cette phrase extraite du Premier Manifeste futuriste de Marinetti, sera mis en exergue par Valentine de Saint-Point à son Manifeste de la femme futuriste, provoquant les provocateurs, Valentine répond en femme forte, créatrice, libre.


Sur Valentine de Saint-Point :
Manifeste de la femme futuriste, éditions Mille et une nuits, présenté par Jean-Paul Morel.
Véronique Richard de la Fuente, Valentine de Saint Point, une poétesse dans l'avant-garde Futuriste et méditerranéiste, Édition des Albères, 2003.
Qui est-elle ? Sur le site Lettres et Arts.net


Mais l'intérêt de ce numéro ne se limite pas à ces deux textes essentiels dans l'oeuvre de Valentine de Saint-Point. La couverture est illustré par Mérodack-Jeaneau (1873-1919), un peintre originaire d'Angers, élève de Gustave Moreau et Luc-Olivier Merson. Le caractère entier de Jeaneau, son intransigeance, ses déceptions aussi, ont fait de lui un rebelle des milieux de l'art. Contre le mercantilisme entravant le travail de l'artiste, il ouvre une Galerie d'art où les oeuvres seront « vendus directement du producteur au consommateur ». En 1904 il fonde la revue Tendances Nouvelles, organe de L’Union Internationale des Beaux-Arts, des Lettres, des Sciences et de l’Industrie, association d’artistes, en 1907 à Angers il organisera une grande exposition intitulée « Musée du Peuple » où seront exposé 1244 oeuvres, dont 109 tableaux de Kandinsky, qu'il a largement contribué à faire connaître en publiant dans sa revue 33 de ses bois gravés et en publiant 5 de ceux-ci dans un volume intitulé Xylographies, en 1909. Mérodack-Jeaneau illustrera d'un frontispice L'Homme-fourmi de Han Ryner publié par la Maison d'Art en 1901.

Sur Mérodack-Jeaneau voir :
Sur le blog Autour du Père Tanguy, la reproduction d'un tableau ayant pour thème le cirque et rappelant la couverture de la revue reproduite ici.
Sur le site L'Internaute La Danseuse jaune (Musée des Beaux-Arts d'Angers).

On trouve encore dans ce numéro la première partie d'un article de Paul Jamot sur Emile Bernard, un article de Jérome Doucet sur A. de Souza-Cardoso dont 3 dessins sont reproduits en pleines pages, un article de Gustave Kahn sur Picart Le Doux, un article d'Henry Breuil sur Frédéric Fiebig (voir notre billet) dont quatre tableaux sont ici reproduits (reproductions en noir sans intérêt), un article de Franzoni sur P.-E. Vibert dont un beau bois gravé est reproduit, un article de Francis de Miomandre sur Rodolphe d'Erlanger, etc.


Merodack Jeaneau sur Livrenblog : Tendances Nouvelles : Frédéric Fiebig, Vassily Kandinsky. Merodack-Jeaneau par Hector Fleischmann

Voir Mérodack-Jeaneau illustrateur de "L'Homme-fourmi" et la bibliographie de la revue Les Partisans sur le blog de C. Arnoult consacré à Han Ryner

jeudi 11 septembre 2008

Quelques infos....


Christine Serin nous informe de la mise à jour de son site sur Jean Lorrain, avec notamment des articles de Théo Martin "Quand Georges Normandy parle de Jean Lorrain", une chronique de Michel Arnauld dans la Revue Blanche "Jean Lorrain : M. de Phocas", un article de Remy de Gourmont, sous le pseudonyme de R. de Bury, parut dans le Mercure de France, à propos d'un article d'Octave Uzanne sur Jean Lorrain dans la Dépêche.



Après le déferlement de chroniques, notices, portraits de Jules Renard sur Livrenblog, le relais est pris par C. Arnoult qui donne sur son blog une conférence d'Han Ryner sur l'auteur des Histoires naturelles.


(illustration : ex-libris de Jules Renard trouvé sur un exemplaire d'A travers les grouins de L. Tailhade)


Les Amateurs de Remy de Gourmont nous informent : Enfin une édition savante de l'Esthétique de la langue française. Esthétique de la langue française, texte présenté, établi et annoté par Gabriella Carpinelli. Préface de Giovanni Dotoli, Schena Editore et Alain Baudry & Cie Editeur, 2008.

Un article sur Jossot : Henri Viltard, auteur du site Goutte à Goutte, publie "Abdou'l-Karim Jossot : polémiques d'un renégat en Tunisie" dans la revue Tunisienne IBLA, n° 201, 2008. On peut se le procurer en écrivant à IBLA 12 Rue JAMAA AL-HAOUA, 1008 Tunis, ou ibla.revue@gnet.tn



A tous les malheureux qui tentent de trouver leur bonheur parmi les 676 romans de la rentrée littéraire ces conseils d'Hyppolite Babou restent d'actualité. A tous ceux qu'intéresse encore la distribution des prix littéraires, ces réflexions de Renée Dunan.



Sur le blog des éditions Fornax, une bibliographie évolutive pour une Bdc (Bibliothèque de chiottes).


ZOLA mis en fiches. Edouard TOULOUSE.


« L’artiste est frère du criminel et du dément » Thomas Mann



Enquête Médico-psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névropathie. I Introduction générale. Emile ZOLA par Edouard TOULOUSE chef de clinique des Maladies mentales de la Facultée de médecine de Paris. Médecin de l'Asile Sainte-Anne. Société d'Editions Scientifiques, 1896.

Ce fort volume in-12 de 286 pages, précédé d'une lettre d'Emile Zola et d'une préface de l'auteur (XIV pages) présente la particularité, à ma connaissance, tout à fait unique de se pencher sur les écrivains comme sur « de simples matières à observation », d'étudier les artistes comme sont examiné « à l'asile des sujets moins illustres mais non moins intéressants ». Voici un livre qui a la volonté d'utiliser l'analyse clinique pour connaître mieux les mécanismes psychiques des créateurs, qui mieux que Zola, qui voulait appliquer la méthode expérimentale de Claude Bernard au roman, aurait fait un meilleur cobaye pour le docteur Toulouse ?
Devant l'ampleur de l'enquête, l'auteur, se réservant le domaine de la neurologie et de la psychologie, dût faire appel à des spécialistes d'autres domaines médicaux et scientifiques pour nous donner un tableau scientifique et médical complet de Zola : Francis Galton enregistra ses empreintes de doigts, le Dr Manouvrier ses particularités morphologiques et prit les mesures du grand homme (notamment celle du crâne), le Dr A. M. Bloch évalua sa sensibilité cutanée, Charles Henry, l'ami de Félix Fénéon et théoricien du néo impressionnisme, utilisa son fameux dynamomètre pour mesurer la pression de sa main, le Dr Sauvineau vérifia sa vision, le Dr Bonnier ses capacités auditives, M. Serveaux, au nom si bien approprié pour le chef de la clinique des maladies mentales assista lui aussi le Dr Toulouse, M. Montet et le Dr Alb. Robin ont analysés les urines de l'auteur de L'Assommoir, M. J. Philippe a surveillé et noté ses temps de réactions, Alphonse Bertillon, de la Préfecture et inventeur du système de fichage du même nom, dressa sa fiche signalétique, Crépieux-Jamin expertisa son écriture, Jacques Passy son odorat, le professeur Albert Robin fut consulté à propos des troubles de la nutrition et le Dr Huchard pour les problèmes cardiaques, enfin, le Dr Galippe s'occupa de la dentition du chef de file du Naturalisme. Zola est ici mis en fiches, en tableaux, en graphiques, pesé, mesuré, analysé, comme un malade ou un criminel.
La recherche du docteur Toulouse portait sur les rapports entre les maladies mentales, notamment la névropathie, et la supériorité intellectuelle, ses études devaient se poursuivre avec d'autre personnalités intellectuelles, Henri Poincaré fera l'objet d'un volume (1), et avait d'ors et déjà collectés « des documents d'un haut intérêt » auprès de Alphonse Daudet, Puvis de Chavannes, Rodin, Dalou, Saint-Saëns, Berthelot, Jules Lemaître, et Edmond de Goncourt, pour tenter de démêler d'une manière scientifique les rapports entre la folie et le génie déjà constaté par Diderot et dont l'ineffable Cesare Lombroso avait fait en 1877 le sujet de son volume « L'Homme de génie ». Les conclusions de cette étude, on s'en doute, sont assez pauvre d'un point de vue médical, et ne confirme en rien qu'il existe des prédispositions tant à la névropathie qu'à la créativité. Il reste pourtant un document important pour la connaissance d'Emile Zola.


Bibliographie : Fernandez-Zoïla, le docteur Adolpho. «Les névropathies de Zola», Les Cahiers naturalistes, XXIX, no 57, 1983, pp. 33-49.
Jacqueline Carroy. « "Mon cerveau est comme dans un crâne de verre" : Émile Zola sujet d'Édouard Toulouse », Revue d'histoire du XIXe siècle, 20/21, 2000.

(1) Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle : Henri Poincaré. Paris, Flammarion, 1910

Zola sur Livrenblog : La Vérification des bagages Emile Zola illustré par Fernand Fau. Zola intime par Henry Céard. Emile Zola dans le Reporter de Paul Brulat.

mardi 9 septembre 2008

Aux urnes ! avec LEMICE TERRIEUX. Pastiches poétiques


Paul Masson, qui signe ici de son pseudonyme le plus commun, Lemice Terrieux, s'essaye à un genre littéraire voué à un bel avenir, le pastiche... Le pastiche revendiqué comme tel, présenté comme un exercice de style. En effet il sont nombreux les recueils de pastiches : A la manière de..., une série commencée en 1908 par Paul Reboux et Charles Müller, Pastiches et Mélanges (1919) de Marcel Proust, Le Parfait plagiaire (1924) de Georges-Armand Masson, Dix perles de culture (1952) de Jacques Laurent et Claude Martine , Haute École (1950), La Chine m'inquiète (1972) et La France m'épuise (1982) de Jean-Louis Curtis... Patrick Rambaud seul ou avec Michel-Antoine Burnier, tout comme Patrick Besson, continuent le genre.
En 1896 dans La Plume il s'agissait pour Paul Masson de présenter les candidatures de quelques poètes à la sucession de Paul Verlaine au titre de Prince des Poètes. Le véritable gagnant figurait bien dans sa liste et même en tête, puisqu'il s'agit de Stéphane Mallarmé.

Elections poétiques
du 1er Février 1896

Candidats recommandés par La Plume :


Stéphane Mallarmé
Jean Moréas
Sully Prudhomme
François Coppée
J.-M. De Heredia
Emile Verhaeren
Jean Richepin
Henri de Régnier
Francis Viélé-Grifin
Léon Dierx
Adolphe Retté


Voici maintenant le texte des affiches électorales que l'on voit derrière l'Institut, dans les salles de rédaction de la Revue Blanche, du Mercure de France, de l'Ermitage, de l'Art Moderne, de la Jeune Belgique, de Pan, de l'Art et la Vie, de la Plume, dans les cafés du Chat Noir, Procope, Vachette, Pousset, Nouvelle Athènes et sur les murs du théâtre de l'Odéon :


Poètes !
D'un geste, se conçoit, à l'heure où – prestige matériel évanoui, hélas ! - en lumière pure se résout le fantôme humain, autrefois levé sur le pavois, de l'aède, désigner quel, d'une présence réclamée dès lors, doit primer dans le respect et l'admiration, son front lauré des unanimes palmes.
Peut-être, écarté l'effroi de l'entrée en scène, le passé – le mien - , poètes riches du peu d'années vendangées, m'incite-t-il, parmi les cuivres sourds de mon crépuscule et les vierges clartés de votre aurore, à surgir pour, enfin, recevoir tel salaire d'honneur.
Ici, donc, je veux, sans plus, demander, à qui est échu parce que digne, le droit de l'attribuer, un suffrage.

Poètes !
Cher, mon voeux que par vous vive un nom,
le mien,
s'exprime tel.


Stéphane Mallarmé.


Mes chers amis !
Je me présente à vos suffrages
Avec un peu de prose et de nombreux ouvrages
En vers. J'ai fait surtout beaucoup d'alexandrins,
J'ai chanté tour à tour la mer et les marins,
Le faubourg, l'atelier et l'homme qui voit rouge,
La veuve et l'orphelin, l'épicier de Montrouge,
Et la femme qui va, loin du chemin banal,
Avec son corset mis dans le Petit Journal.
Mes poèmes sont vrais et mes rimes exactes,
Si vous voulez au lieu de paroles des actes,
Je viens d'en donner cinq en vers à l'Odéon.
Ma flûte de poète est un accordéon :
Des jaloux l'ont parfois visé de leur satire
Mais la foule applaudit aux accents que j'en tire
J'ai fait, du premier jour, vibrer les coeurs français
Et d'un seul coup, d'un seul j'ai connu le succès,
Enfin, j'en jure ici par la croix de ma mère,
Jamais je n'ai trompé mon éditeur, Lemerre,.

Mes chers amis !
Je dois vous dire encor ceci :
C'est que j'ai cinquante passés ; j'ai réussi
Et je n'ai pas trouvé cela si difficile.
De plus, l'Académie est un aimable asile.
Ainsi donc j'attendrais sans trop d'émotion
Le complet résultat de cette élection.


François Coppée.


Messieurs !


Le front déjà ceint des lauriers virides que pour moi coupèrent les Nymphes de la Seine. Moi le fier aède que la noble Athènes a nourri – en outre ! Je vous viens demander de m'élire pour ce que j'ai su redonner au Vers français sa forme pure. Les Muses romanes m'ont prêté leurs pipeaux et seul, après Ronsard, Joachim du Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, André Chénier, j'ai su jouer dextrement – tel un chèvre-pieds – de la flûte à sept trous. Les douces coulombes m'ont baisé sur la bouche ; Amour, archer malin, m'a décoché ses plus douces sagettes et mes chansons – s'elles gazouillent comme oiselets – m'ont conqueté les beaux esprits.

Donques Messieurs,

Déjà lauré des poètes romans, je viens, fils d'Apollon, - puisque les Parques ont tranché le fil de vie de celui qui fut Verlaine, - offrir à vos couronnes mon front presque chenu.


Jean Moréas.


Raymond de La Tailhède Ernest Raynaud
Maurice du Plessys Charles Maurras


Chers Confrères !


Plusieurs d'entre vous ont voulu me désigner comme leur candidat au poste devenu vacant par la mort du regretté Paul Verlaine. Je dois élever la voix aujourd'hui pour, après l'expression de tous mes sentiments de reconnaissance envers eux, décliner l'honneur d'être appelé aux fonctions de Président de la République des Lettres. Ma position de fortune ne me permet pas d'assumer les frais de représentation considérables qu'entraînerait ma nomination. Je ne puis en effet, entretenir comme Victor Hugo par exemple, six secrétaires, chargés de remercier en mon nom tous ceux qui rendraient hommage à mon génie et lui demanderaient la consécration officielle de leur talent.
Pour ces raisons, je me vois forcé de retirer une candidature portée par mes amis et de demeurer dans la solitude plus favorable au travail que le vain bruit des honneurs, restant ainsi dans la méthode de vie que je me suis toujours imposée.

Chers Confrères
Votez pour un plus fortuné !


Sully Prudhomme.


Chers poètes !


La Mémoire pleure accoudée dans la Barque qui glisse abandonnée sur le Fleuve.
La Torche – Signe du Sceptre – dévolue à qui doit présider aux destinées du Rythme, gît sur la Terrasse Taciturne ! Le Glaive est appendu tristement sur la Porte ! Et la main défaillante de Verlaine a laissé tomber l'Anneau !
Quelques-uns me voudraient léguer et la Torche et le Glaive et l'Anneau !
Ils oublient quels filiaux devoirs me lient aujourd'hui à un poète haut dont le Soir appelle plus que mon jeune Front le Laurier.
Déjà la Gloire l'a placé à l'Académie. Je n'en suis encore qu'au Seuil.

Chers poètes !
Votés pour José Maria de Hérédia !!


Henri de Régnier.


Evolutifs et Instrumentistes !


Tonne ma voix vers vous, clamant au Mieux, en quoi se coagrèrent les spermatozoaires dardés des géniteurs puissant du Rythme et, comme des vols multiptères urant d'or, que tournoie flamboyant, exhaust de vos ahans – le Verbe.
Girent les courroies et se tordent les multisoleillantes bieilles dans la Vie aux diastoles larges – et le vallon grouille de heurts – et les Hommes nostalgiques hurlent long d'épandre leurs génitoires.
Mais le Carbure omni-potent entraîne le rythme des causalités engrenées vers le Meilleur Devenir.


Instrumentistes et Evolutifs


Des amplitudes ivres de la saillies tragique que se dresse, fier – par Moi – le Verbe lent charriant d'abstruses quintessences.
Pas d'abstractions ! Aux urnes
Et méfiez-vous des manoeuvres de la dernière heure.


René Ghil.

Bardes !


Le France languit. Sa poésie manque de tête sinon de bras. Voulez-vous que je sois cette tête ?
Voulez-vous donner aux Lettres une direction saine et forte, une orientation harmonique et vigoureuse à la fois par quoi elles s'arrachent enfin au marasme qui les tient depuis trop longtemps ? Etes-vous pour la liberté absolue du Vers, pour l'égalité du nombre dans les alexandrins, pour la fraternité des rimes ?

Si, oui, votez pour moi.
Assez de paroles ! Des actes !
Je vous apporte un programme de réformes précises, nécessaires. Si vous me nommez, je saurai les faire aboutir.
N'est-il pas révoltant, par exemple, de voir des poètes se servir de mètres de 12 pieds et au-dessus, alors que d'autres n'ont à leur disposition que des vers pas plus grands que çà ?


A bas le monopole !!!
Citoyens bardes !
On vous trompe. Je vous apporte, la vraie mesure égalitaire ; je me présente à vous comme le candidat du mètre-étalon, le seul mètre qui ne puisse susciter de contestations.
Je jure de défendre loyalement mon programme dans la mesure de mes forces.

Le manoeuvre de dernière heure.


Nous sommes autorisé à démentir de la façon la plus catégorique, le projet de candidature que l'on avait un instant prêté à M. Alphonse Allais. Le charmant écrivain des Oeuvres Anthumes n'est pas, ne sera jamais candidat.

D'autre part, le très haut poète de la Chevauchée d'Yeldis écrit à notre Rédacteur en chef :


Mon cher Deschamps,
Voulez-vous dire que ma modestie, mon âge, le souci de laisser à un plus digne et plus méritant la palme de « le plus sympathique aux poètes » m'obligent de refuser l'honneur que d'aucuns me voudraient voir accepter ?
Votre

Francis Viélé-Griffin.

Et maintenant aux Urnes !

Lemice Terrieux.


Paul Masson sur Livrenblog : Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Paul Masson : Une conférence sur la fumisterie

jeudi 4 septembre 2008

MESSALINE : JARRY - DUMONT - CASANOVA - CHAMPSAUR



En 1902, Alfred Jarry écrivait au directeur de La Revue Blanche :
Monsieur le Directeur,

Ma Messaline, publiée dans votre Revue et dans ses Editions, a déjà eu deux fois l'honneur d'être démarquée : d'abord par un sieur Dupont ou Dumont, qui méritait miséricorde parce que, non sans une pudeur relative, il déguisa son emprunt sous un nouveau titre : « La Chimère » ; aujourd'hui par M. Nonce Casanova, lequel a commis l'impudence non seulement de conserver le même titre – d'ailleurs à tout le monde – mais de le souligner par mon sous-titre : Roman de la Rome impériale (Cf. annonces de La Revue Blanche, 15 janvier 1901, et annonces dans diverses revues).

J'ai pris la peine de relever les coïncidences et vous transmets la liste des principales : une confrontation plus complète exigerait la reproduction presque totale des deux volumes ! Rappelons seulement, pour ne citer qu'un chapitre, que la fin du roman, où Messaline se sent devenir amoureuse du soldat qui la tue, est en entier de mon invention. Je veux croire que M. Casanova, pour ma plus grande gloire, a pris les documents de mon crû pour une source antique, ce qui l'a fait disserter longuement sur des fausses dents de l'empereur Claude, que j'ai jugées agréables, et sur une boules en verre (!) qu'il m'avait fort diverti de suspendre dans les jardins de Lucullus. Je ne décline qu'une responsabilité : ce n'est pas moi qui ai fait écrire à M. Casanova, en sa page 217 : Messalus Barbata !

Suit la liste des « coïncidences », pas très évidentes, il faut en convenir. Les amateurs de Jarry pourront lire ce tableau comparatif d'assez mauvaise foi, dans La Revue Blanche, Tome XXVII, N° 209 du 15 février 1902. (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/CadresFenetre?O=NUMM-15548&M=tdm)



Pourtant le sieur Casanova s'attendant sans doute à ces reproches de plagiat avait prit les devants en faisant précéder son roman de cette note de l'éditeur précisant : « Cette oeuvre, commencée en 1895, fut annoncée en page de garde du Choc, au mois de février 1897. » Dumont faisait lui, suivre son texte de ces dates : Rome, septembre 1899 / Rochefort, mars 1901 et écrivait à La Revue Blanche, 15 juillet 1900, pour « prendre date et éviter des difficultés pour l'avenir ».

Les romans « antiquisants » depuis Le Roman de la momie de Gautier ou Salammbô de Flaubert, se sont multipliés dès la fin du siècle, comme le rappelle Paul Adam dans sa préface au livre de Louis Dumont : « Les Contes Latins de Jean Richepin, et même le médiocre Quo Vadis nous ont permis de fréquenter les citoyens de Rome. Renan nous a présenté Jésus, et André Ibels le peuple de Jérusalem (1) vers ce temps-là. Les Martyrs de Chateaubriand nous apitoient et nous émeuvent dans un songe de pureté, de grandeur et de bonté magnifique. Nous goûtâmes les splendeurs spirituelles d'Alexandrie et ses voluptés rares en causant avec Thaïs par l'entremise du subtil Anatole France ; en écoutant les idées religieuses tenter le Saint-Antoine de Flaubert ; en nous inclinant vers l'autel d'Aphrodite, dont Pierre Louÿs ouvrit des portes neuves et belles. Jean Lombard nous a montré l'intrusion féconde de l'âme orientale dans le coeur gréco-latin, lorsqu'il composa l'Agonie, lorsqu'il mena à l'émeute le grouillement populaire de Byzance. M. Schlumberger a fait vivre, agir, dominer et régner Nicéphore Phocas. » Encore, Paul Adam oublie t'il de citer son propre roman byzantin Basile et Sophia (Ollendorff, 1900), et de nombreux autres romans antiques dont la liste serait trop longue à faire ici.

Mais ce début de XXe siècle, voit une floraison de Messaline (2). Alfred Jarry bien sur, avec son roman publié en 1901 aux éditions de La Revue Blanche, mais voyons un peu ce qu'il en ait de ceux qu'il dénoncent comme ses plagiaires.

Louis Dumont, d'abord, qui avec la « Chimère. Pages de la Décadence » (2) (réédité sous le titre « La Louve » en 1908) nous offre une Messaline dont il faut bien convenir avec son préfacier qu'elle est d'un pornographe, utilisant le thème de la décadence pour multiplier les scènes d'amour où les partenaires augmentent à mesure que le roman progresse. Notons que Paul Adam, le comparant à un scientifique, le défend contre toutes attaques morales : « Il est aussi honorable d'être pornographe que d'être géographe ou paléographe. La pornographie est une science du ressort de la psychologie. » Si Jarry voyait dans La Chimère un démarquage de sa Messaline, son amie Rachilde dans sa rubrique des Romans au Mercure de France accusait Dumont de plagier Pierre Louÿs et son Aphrodite. Pas plus que la Messaline de Nonce Casanova, celle de Dumont, ne peut rivaliser avec le roman de Jarry, aucun des deux ne possède un style comparable à celui de l'auteur de César Antéchrist, sa « complication de phrases en arabesques (4)», « son érudition sûre et particulière » ses qualités de « jongleur très habile » (5). En 1903, c'est Félicien Champsaur qui se penche sur la couche de Messaline avec son Orgie Latine (6), il fait précéder son roman d'une longue introduction sur La Luxure dans les lettres et les arts, ne renonçant pas aux procédés de compositions utilisés depuis son célèbre Dinah Samuel, ne nous seront épargné ni un Interludepoétique, un dialogue entre Sénèque et Messaline, et pour clore le tout une Bouffonnerie tragique ;La Mort de Messaline en dix tableaux avec Ballet Nuptial.



  1. André Ibels, Gamliel au temps de Jésus, Offenstadt éditeur, 1901

  2. « On annonce une revue intitulée : Messalinette. Moi, je recommande aux ouvreurs de portières de l'antiquité amoureuse ce titre fulgurant : Messalin ou l'enfant du mystère. (On entend d'ici les vers que pourrait faire là-dessus Franc Nohain, et surtout la musique de l'endiablé Claude Terrasse !) » (Rachilde, Les Romans, Mercure de France, tome XLI, N° 147, mars 1902, Messaline de Nonce Casanova). On retrouvera effectivement Messaline sur la scène de la Cigale en 1904 avec Le Béguin de Messaline, opérette du compositeur Justin Clérice, écrit par Maurice de Féraudy, Marcel Yver, et Jean Kolb, toujours en 1904 c'est au Théâtre Municipale de la Gaieté que sera repris Messaline, avec Emma Calvé, un opéra, représenté pour la première fois à L'Opéra en 1899, composé par Isidore de Lara écrit par Eugène Morand et Armand Silvestre.

  3. Le Sous-titre pour la pré publication dans la Plume était : « Amours antiques »

  4. Michel Arnauld, La Revue Blanche tome XXIV, Les Livres, N° 184 1e Février 1901 Pages 232-233.

  5. Gustave Kahn, La Plume, Critique des Romans, 1e Avril 1901, N° 287, pages 209-210.

  6. Félicien Champsaur : L'Orgie Latine, E. Fasquelle, 1903, Illustrations d'Auguste Leroux.

    Sur Messaline de Jarry voir la préface et les notes de Thieri Foulc à l'édition Eric Losfeld, Collection Merdre, 1977.



mardi 2 septembre 2008

DARZENS - CHAPUIS - WILLETTE




On ne compte pas les poèmes mis en musique, plus rares sont les ouvrages réalisés en commun par un poète, un musicien et un illustrateur, c'est le cas de ces Poèmes d'amour, signés de Rodolphe Darzens (1), mis en musique par Auguste Chapuis (2) et illustrés de dix lithographies d'Adolphe Willette.


Nous avons déjà rencontré Darzens et Willette à l'époque du Pierrot, journal fondé et dirigé par Willette après son départ du Chat Noir, Darzens fut l'un de ses collaborateurs.

Ce volume (21 x 29 cm) a été publié en 1895 par les édition du journal "Le Journal", la musique avec le texte des poèmes sont gravés sur un beau papier japon, les lithographies sur vergé, il n'y a pas de justification de tirage.

Liste des poèmes :


Madrigal
La Neige
Envoi de roses
Un jour de Fête
Dans le Parc
Des Cygnes
Devant un vitrail
Fleur triste
Clair de Lune.


(1) Sur Darzens voir de Jean-Jacques Lefrère : Les Saisons littéraires de Rodolphe Darzens chez Fayard.
(2) Auguste CHAPUIS 1858 – 1933, fut l'éléve de César Franck, compositeur, organiste, et professeur.