vendredi 29 avril 2011

L'Eventail une enquête sur Baudelaire. 1917.


Apollinaire, Edouard Dujardin, Paul Fort, A. Ferdinand Herold, Rachilde, Henri de Régnier, Jules Romains, J.-H. Rosny, Saint-Georges de Bouhélier, Francis Vielé-Griffin, Willy répondent à une enquête sur Charles Baudelaire dans le numéro 1 de la revue suisse, L'Eventail, du 15 novembre 1917.

Baudelaire

Opinions inédites réunies par L'Eventail


On peut mettre Baudelaire au rang non seulement des grands poètes français, mais des plus grands poètes universels. Il peut toujours nous apprendre qu'une attitude élégante n'est pas du tout incompatible avec une grande franchise d'expression. Les Fleurs du Mal sont à cet égard un document du premier ordre. La liberté qui règne dans ce recueil ne l'a pas empêché de dominer sans conteste, la poésie universelle à la fin du XIXme siècle.
De cette oeuvre, nous avons rejeté le côté moral qui nous faisait du tort en nous forçant d'envisager la vie et les choses avec un certain dilettantisme pessimiste dont nous ne sommes plus les dupes.
Baudelaire regardait la vie avec une passion dégoûtée qui visait à transformer arbres, fleurs, femmes, l'univers entier et l'art même en quelque chose de pernicieux.
C'était là sa marotte et non la saine réalité.
Toutefois, il ne faut point cesser d'admirer le courage qu'eut Baudelaire de ne point voiler les contours de la vie.
Aujourd'hui ce courage serait le même.

Guillaume Apollinaire.


La bonne fée qui veut bien répandre quelques fleurs dans le chemin que tant de mauvaises fées ont semé d'épines, m'a donné sur le tard un ami qui fut, ces dernières années, l 'un des hommes avec qui il m'était le plus agréable de converser. Les sujets de nos causeries étaient limités ; mais aucune des questions d'histoire des religions et de sociologie qui me passionnent ne lui était indifférente ; et dans chacune il avait une opinion compréhensive, fine, personnelle souvent.
Il me dit un jour :
- Je constitue une collection de poètes.
- Vous voulez étudier sociologiquement les poètes ?
- Mais non... Rien que poétiquement... J'aime la poésie, moi aussi, cher ami.
Mon ami ne m'avait pas, jusque-là, fait la confidence de cet amour ; je le félicitai ; nous parlames de quelques poètes ; je nommai Baudelaire.
Mon ami m'arrêta :
- Celui-là, je ne l'aime pas.
Je le regardai, et me tus... Je sus plus tard pourquoi cet homme qui aimait la poésie n'aimait pas Baudelaire ; et voici ; la chose était fort simple.
Ce que mon ami aimait en poésie, c'étaient les mauvais poètes, et, dans les bons poètes, leurs erreurs, leurs faiblesses, leurs tâtonnements ; c'était, plus précisément, la formule couramment harmonieuse, ce semblant de beauté verbale qui épingle les oripeaux aux pensées usagées, c'est-à-dire aux pensées que le poète n'a pas pensées lui-même, aux émotions factices, c'est-à-dire aux émotions qu'il n'a pas senties en son coeur, aux visions rabattues, c'est-à-dire aux visions que son oeil n'a point vérifiées ; autrement dit, le naïf ou roublard effort où se plait un chacun à redire des paroles entendues, en les accommodant de fioritures.
J'ai compris pourquoi mon ami n'aimait pas Baudelaire.

Edouard Dujardin.


Baudelaire ? Un des plus grands parmi nos maîtres éternels.
Toujours les Fleurs du Mal seront le livre de ceux qui aiment les grands vers soutenus d'une musique latente, imbus d'un puissant charme automnal, chargé d'une nostalgie étrangement subtile et suggestive. On peut être infidèle à Musset, à Lamartine, à Alfred de Vigny, à Victor Hugo même : on reviendra toujours à Baudelaire et à Verlaine, qui, sous des aspects et des moyens différents, furent, au dix-neuvième siècle, les deux poètes français dont le charme fut le plus indéniable, le plus prodigieux.
Baudelaire a été le père et l'inspirateur du Symbolisme et des écoles littéraires qui l'ont suivi. Il restera le poète qu'aimeront le plus les poètes de tous les temps futurs : comme les Anciens, il ne vieillit pas, ayant su donner à ses vers un son d'éternité.
L'art de Baudelaire, merveilleux et savant, se revêt de simplicité racinienne, comme celui de Victor Hugo éclate de grandeur et de puissance, comme celui de Paul Verlaine se voile de naïveté. Mais chez tous les trois, quelle sûreté et quelle maîtrise !
La légende de satanisme et de perversité que l'on créa au poète des Fleurs du Mal et en laquelle il put se complaire quelquefois, n'est, en somme, qu'une fantaisie de l'heur, une sorte d'épouvantail pour le bourgeois d'alors, l'horrible philistin des romantiques et de leurs cadets, une charge d'atelier ou de bureau de revue littéraire.
Cinquante ans après la mort de Charles Baudelaire, on lui a fait pleine justice en le dépouillant enfin de tous ces vains oripeaux du moment. Il ne reste à présent de lui que le poète souverain, le dieu.
A tous les jeunes poètes qui le découvrent Charles Baudelaire apporte « un frisson nouveau ».

Paul Fort.


Vous me demandez mon opinion sur Baudelaire ? Je l'admire et je l'aime. Vous en dire plus ? Pourquoi ? Je n'ai guère le loisir d'écrire une longue étude, qui d'ailleurs me rendrait importun ; et, en quelques lignes, je risquerais fort de répéter seulement d'anciennes – ou de nouvelles banalités.

A. Ferdinand-Herold.


J'admire beaucoup le poète, en Baudelaire, mais je n'aime pas l'homme.
Sa vie, qui ne fut qu'une comédie perpétuelle, devait cacher de grandes douleurs on tout simplement une impuissance absolue à les ressentir. Le dandysme ne remplace jamais l'aisance des mouvements naturels, et la nature, lorsqu'elle est bien portée, est certainement la plus belle des parures.
Je suis de ceux qui pensent que Baudelaire est dangereux, non pas par ses écrits, qui ne sont pas d'une lecture facile, heureusement, mais par sa vie elle-même, cette vie factice que l'on connaît peut-être mal et que l'on a le tort de vouloir interpréter... comme on voudrait transposer un morceau de musique difficile pour les petites mains. Toute une génération de littérateurs a imité Baudelaire... surtout dans la pose. Quand voudra-t-on comprendre que le mystère est une des forces du génie !
Si cet homme fut un souffrant qui s'efforçait de cacher sa misère physique, nous lui devrions au moins le silence, une des formes du respect. Et ce grand sacrilège aurait dû se douter que Dieu... était peut-être très malin... de ne paraître qu'en ses oeuvres...
J'ai été, dans ma jeunesse littéraire, surnommée Mademoiselle Baudelaire. Etait-ce un compliment, était-ce une injure ?... mais j'ai un réel plaisir à vous avouer... qu'à vingt-trois ans je ne l'avais pas encore lu.

Rachilde.


Excusez-moi de ne pas vous envoyer d'appréciation sur Baudelaire. J'ai dit ce que je pense de cet admirable poète dans une préface que j'ai écrite pour l'édition des Fleurs du Mal publiée par la Renaissance du Livre. Vous y trouverez ma réponse à votre enquête.

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Cette perfection de la forme, cette fermeté de la pensée, Baudelaire n'a jamais cessé de la rechercher et de l'atteindre, et il pratiqua toujours l'art classique d'exprimer clairement les idées compliquées ; aussi le malentendu est-il curieux qui accompagna longtemps sa réputation. Nul écrivain moins que lui n'eût dû être considéré comme un écrivain de décadence. Sous le novateur hardi il y avait en lui un classique traditionnel, de même que derrière le nerveux dont la nervosité s'excitait en paradoxes, en mystifications, il y avait un artiste infiniment probe, sévère et consciencieux, un homme scrupuleusement délicat, à qui la vie avait été dure ; celui que devina le subtil Sainte-Beuve lorsque, après la lecture des Fleurs du Mal, il l'accueillit par ces mots : « Ah ! Mon pauvre enfant, comme vous avez dû souffrir ! »

Henri de Régnier
De l'Académie française.


La rumeur distincte que fait en ce moment le nom de Baudelaire au sein du plus assourdissant cataclysme est de nature à nous donner quelque consolation. La Poésie est donc chose assez solide, qu'une gloire de poète puisse résister, et même aviver son éclat, dans le déchaînement de la matière. S'il en est ainsi, ayons un peu de courage ; disons-nous que tout n'est pas fini, et que nous verrons peut-être des vignes sur les côteaux après le retrait du déluge.
Il semblait encore paradoxal, il y a quelques années, de prétendre que Baudelaire est avec Racine et Hugo un des trois plus grands poète de langue française, et que plusieurs de ses poèmes n'ont été surpassés dans aucun temps ni aucun pays. Mais on s'accoutume à cette idée ; et elle deviendra une banalité de manuel.
On peut même soutenir que si Baudelaire est inférieur à d'autres génies pour l'ampleur et la variété des ses compositions, il n'a presque aucun rival en ce qui regarde la profondeur de la sensibilité poétique et la pureté de l'accent. Je crois qu'il l'emporte sur Poe et Shelley. Il faudrait remonter jusqu'aux Anciens pour obtenir une comparaison satisfaisante, jusqu'à Virgile et Lucrèce.
Quant à l'influence de Baudelaire, elle est considérable, et revêt des formes insoupçonnées.
J'ajouterai, pour éviter toute confusion, que le public moyen, et d'ailleurs les générations d'artistes qui nous ont précédés, se sont formés de Baudelaire une image fausse et convenue, ou au moins incomplète, qui explique certaines répugnances. Le Baudelaire satanique n'est plus celui qui compte, ni son romantisme purulent. J'avoue que Baudelaire a rendu l'erreur possible, et le titre même de son principal ouvrage ne me paraît pas excellent à cet égard. Mais à côté, au-dessus du Baudelaire pervers et décadent, du Baudelaire pour esthètes de 1889, il y a un grand poète de la vie moderne, de l'homme moderne, des villes, des ports, des foules ; un poète puissant et sain, un classique.
Je pense que c'est ce poète-là surtout que nous célébrons aujourd'hui.

Jules Romains.


Excusez-moi. Je n'ai pas le temps d'écrire ce qu'il faut penser de l'oeuvre de Baudelaire.
Je me bornerai donc à dire que je suis son admirateur fervent, que je le tiens pour un des poètes les plus originaux et les plus subtils de la France et du monde.

J.-H. Rosny.
De l'Académie Goncourt.


La grandeur de Baudelaire, c'est d'avoir été un poète vrai, qui s'est dépouillé de la verbosité romantique pour aller au fond de la vie intérieure.
La sainte simplicité, voilà ce qui, en littérature, nous sera toujours une grande lumière.
Nous avons en France une littérature très riche ; mais l'une des plus fécondes, en sources, c'est au XIIme et XIIIme siècles que nous la trouvons. Baudelaire ne l'a pas ignoré et son inspiration s'en est enrichie de joyaux sans ombre.

Saint-Georges de Bouhélier.


En France, la littérature poétique post-napoléonienne est née d'une réaction, pour ainsi dire chimique, au contact du Romantisme anglo-germanique : elle est essentiellement hybride ; elle véhicule des éléments mal fondus.
Chez Baudelaire, l'esprit romain s'épanouit et se confirme ; sous l'excitation de l'américain Poe, il semble que le fond celtique ait refleuri : après les diableries romantiques, derrière le démon de la perversité, voici le Diable orthodoxe de Baudelaire.
Mais là n'est qu'en partie l'originalité des Fleurs du Mal ; elle réside, moins en la versification latine et épigraphique de ces poèmes, qu'en l'intégration de la Poésie dans cette forme propice à l'éloquence dès qu'elle abandonne sa sobriété aphorismale.
Ce qu'on pourrait appeler la matière poétique, celle qui est au poète ce que la terre est au modeleur, est infiniment rare dans la littérature française versifiée. Cette matière, condition de l'incarnation poétique de la pensée, combine si intimement la réalité et le rêve; l'idée et la sensation, qu'elle nourrit l'âme de parfums, de rayons, d'harmonies, cependant qu'elle rassasie les sens de spéculations et de songes. On dirait d'une pensée plastique, d'une étreinte idéale : l'âme et le corps participent à la même communion et le souffle des lèvres est, ici, vraiment l'âme.
Certaines strophes dans à Agate, par exemple, illustrent cette vérité ; Correspondance en sont l'analyse.
De tels poètes sont les nourriciers des générations ; ils agissent indirectement sur les meilleurs esprits et les provoquent, non pas au plagiat, domaine du classicisme, mais à la cérébration et à l'ardeur créatrice.

Francis Vielé-Griffin.

A Marseille, il y a une quinzaine d'années, dans son atelier de photographie, Nadar me conta de bizarres détails sur le « nihilisme spécial » de Baudelaire, dont il affirmait l'absolue chasteté, sur ses cravates sang-de-boeuf dont s'émerveillaient les visiteuses de l'Hôtel Pimodan, sur l'effroyable agonie du malheureux P. G. (altération du centre de Broca) dans la maison de santé du Dr Duval, etc.
Disait-il toujours vrai, le vieux bohème ? Je me le demande. Mais ses anecdotes de 1850, comment les vérifier ? Laissant à Jean-Jacques le cynisme instructif des aveux, l'auteur de Mon coeur mis à nu ne chuchotait que des demi-confidences et se racontait – le mot est de Laforgue – sur un mode modéré...
Aussi bien, l'homme nous requiert, ici, moins que le poète cher aux amoureux fervents comme aux savants austères (puisqu'il possède, avec le don des larmes, « les charmes de l'horreur » dont s'enivrent les forts), cher surtout aux gens de lettres qui, malheureusement, s'avèrent incapables d'admirer ce fils aîné des dieux sans nier le génie des autres inspirés. C'est ainsi qu'un Laurent Tailhade, sur les degrés de l'autel baudelériens vers lequel il « léve ses bras pieux » égorge Lamartine, ce « Saint-Joseph de la Muse » (ô Corbière), Victor Hugo, producteur d'absurdes vacarmes, Musset, « lâche bavard », d'autres encore.
... Dans l'oeuvre de Baudelaire, comment ne pas chérir surtout l'Indécis, déjà verlainien, le clair-obscur des « ciels brouillés », la nostalgie des « confuses paroles » et les mystérieuses « Correspondances » qui l'apparentent à Novalis, à Mallarmé, à Meredith, ce rêveur dont les contemporains n'ont pas compris la phrase divinatrice : « Toutes les choses pensent, mais musicalement ».
Pourquoi faut-il que Baudelaire soit devenu la victime des admirations à la mode ? Les femmes du monde l'ont adopté (comme Wagner, Rodin et la peinture néo-impressionniste) par snobisme pur. Avec son joli sourire, si fin, Francis de Miomandre note qu'il est « le poète dont on ne peut pas se passer ». Et, en effet, non seulement les salons le revendiquent, mais le théâtre.
Sur la scène du Vaudeville, une demoiselle extrêment perlière, Régine Flory, s'avance en remuant les hanches jusqu'au trou du souffleur et verjute :

Dans le grand lit conjugal
Gaiement, jusqu'au petit jour.
Relisez les Fleurs du Malentendu
Pour cueillir la fleur d'amour.


(Les revuistes, auteurs de ces conseils érotico-littéraires, est-ce qu'on pourrait pas les fusiller ?)
Dire que jadis ce pédant archaïque de Brunetière, et Faguet, polugraphe crasseux, et toute la bande des Scherer figés l'accablaient de malédictions ! Dire que l'académicien Doumic ne consentait même pas à le nommer dans son « Traité de la Littérature Française » tandis qu'un autre professeur, Lanson, stigmatisait son « esprit sec » !!!
C'était le bon temps.

Willy.


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