jeudi 31 juillet 2008

Charles Vignier et les Décadents


J'extrait aujourd'hui de la Revue Moderniste, un article de Charles Vignier, quelques notes critiques qui auront des conséquences dramatiques.
Charles Vignier passa, un temps, pour un l'un des écrivains de la génération de 1885 promis à un grand avenir. En 1891, lors de L'Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret, il reste l'un des poètes les plus cités parmi les symbolistes et décadents. Il fut parfois considéré comme l'un des chefs de file de l'école nouvelle, lui qui avait été de tous les les cercles artistiques du Quartier-Latin, Hirsute, Zutiste... Son nom figure régulièrement dans les nombreux articles suscité par les « Décadents » (1) Pourtant son oeuvre poétique se résume à ce Centon publié chez le Bibliopole Léon Vanier en 1886. Son nom reste associé aujourd'hui à la mort de Robert Caze, suite au duel qui opposa les deux hommes. Tout commence par un article de Félicien Champsaur paru dans le supplément littéraire du Figaro du 17 octobre 1885. Caze est présenté dans cet article comme un imitateur suiveur de Huysmans, de plus Champsaur y écrit que Caze s'était rendu par train spécial à Lourdes avec sa maîtresse. Rencontrant Champsaur au Café Américain, Caze provoque une altercation avec le journaliste, ce qui lui vaudra quelques coups de cannes de l'auteur de Lulu. Il ne plut pas à Caze que sa mésaventure fut contée par Vignier, « Et M. Champsaur rossa M. Caze », ces simples mots parus dans la Revue Moderniste, suffirent pour que Caze envoie ses témoins, Paul Adam et Dubois-Pillet, à Vignier. Le duel eût lieu le 15 février 1886, Caze s'embrochât sur l'épée de Vignier dès le premier assaut, touché au foie il mourut le 28 mars 1886. Charles Vignier, deviendra collectionneur et expert en arts d'extrême-orient. C'est Félix Fénéon qui pour Les Hommes d'Aujourd'hui (n° 300) trace le portrait de Charles Vignier.

(1) Voir entre autre : Deschaumes (Edmond) : Symbolistes et cymbalistes. L'Evénement, 22 septembre 1886. Tellier (Jules) : L'Ecole décadente. Parti National, septembre 1887.

Manière de voir
(Notes critiques)



Constater l'effarement de la presse dite littéraire à qui incomba d'examiner certaines publications, fut, durant cette défunte année 1885, notre jovial bilboquet. Se souvient-on ? Quelques jeunes gens, dont deux d'un certain âge, ambulaient jusqu'à des heures tardives sur le boulevard Saint-Michel, vaticinant, symbolisant. Leurs agissements, divulgués par d'aimables parodistes, traversèrent l'eau, s'insinuèrent dans les bureaux de rédaction. Et s'essora la décadence ! Dès lors, c'était l'été, la pénurie de copie aidant, il devint de bon ton dans la gent reporter d'émettre des opinions plaisantes sur les poètes soupçonnés d'affiliation à la chose. Et MM. Vittorio Pica, Pipitone, Mathias Morhardt prirent le train le même jour, à la même heure pour aller promulguer l'art suggestif ès-pays transalpins.
En de telles occurrences, parurent quelques livres, entre autres, La Course à la mort, de M. Edouard Rod, Petitau, de M. Francis Poictevin. Les clameurs périodiques – calmées, - on eût pu croire – furent à nouveaux entendues. MM. Deschaumes et Paul Alexis dénoncèrent comme décadents les deux talentueux psychologues susnommés. Et M. Champsaur rossa M. Caze.
Qu'est-ce, à dire vrai, que le journalisme littéraire ? Le stage obligé de tout novateur, soucieux de montrer au public ce qui, de ses idées, a chance d'émouvoir le public ; quoi encore ? Une carrière pour littérateurs besogneux ; les mieux doués parmi ceux-là réussissent à s'y créer un genre en dehors de leurs préoccupations, d'autres s'usent, et c'est le cas fréquent, à débiter des tranches d'art mitigé ; mais l'immense majorité des chroniqueurs ne se peut point classer de la sorte. Ces messieurs sont parfois de perplexes bacheliers ; ils débutent en général dans la cuisine des quotidiens et peu à peu montent en grade. On finit par leur confier le soin de vulgariser les idées de ceux qui en possèdent. D'où, d'éhontés quiproquos. Car, n'est-ce pas ? Il se peut faire qu'en des époques spéciales, une génération littéraire ait accompli sa tâche, avant que la génération suivante soit efficacement prête à lui succéder. Un temps d'arrêt semble alors se produire. Affolés, les chroniqueurs ressassent ou pataugent, lâchent le gros mot : Décadence !
Or, l'époque actuelle est précisément marquée par un semblable temps d'arrêt. Les devanciers sont au Panthéon ou déjà momifiés. La mort de Victor Hugo opéra le sacre de M. Zola. N'en parlons plus, il ne sera même pas de l'Académie ! Symptôme plus flagrant, la vieille critique est morte. A savoir : M. Taine, qu'à l'Institut requiert le parti des ducs, n'a de temps que pour invectiver la Révolution. Son plus récent geste fut, croyons-nous, d'adresser à M. Poictevin une lettre dans laquelle il recommandait au jeune romancier d'écrire pour des Canadiens ou des Suédois policés. M. Brunetière, cantonné dans la Revue des Deux-Mondes, publie de coléreux articles, bien séduisants, une fois admis le critérium restreint. M. Sarcey, bourru et bienveillant, voudrait s'intéresser aux productions nouvelles ; mais qu'il conférencie sur A Rebours ou sur La Course à la mort, il perd – et s'en accuse – à s'aventurer sur des terrains non défrichés, sa belle assurance d'autrefois. M. Weiss s'en est allé. M. Renan, qu'on pouvait justement nommer me premier journaliste de France, s »amuse à des pantomimes et autres farces tabarinesques (Lire : Le prologue dans le Ciel). M. Henry Fouquier sera certainement député ou académicien ; pour l'heure, habile et correct, il demeure en une expectante neutralité et ne dépense son esprit qu'à bon escient. M. de Bonnières, jeune encore, publie ses mémoires. On vient d'éditer un volume de M. Lemaître. Dans ces études, il ne manque guère que la compréhension. L'échafaudage en semble judicieux, véridique, puis toutes les conclusions s'affaissent lourdement pour ce motif que le critique ne touche dans une oeuvre que des intentions quasi typographiques et ne réussit jamais à apercevoir l'auteur à travers le livre étudié.
Prudente, désabusée, la génération d'aujourd'hui lance des manifestes sybillins (sic). Et ce mot d'un compréhensif académicien : « Vous faites constamment la préface de Cromwell ».
M. Huysmans commet une séduisante erreur : A Rebours ; M. Rod et Bourget s'attardent parmi des pessimismes ; M. Poictevin rétrograde. De M. Hennequin, on attend un volume.

Charles VIGNIER
Revue Moderniste N° 11 et 12 du 1er Février 1886



Au lendemain du duel on pouvait lire les lignes qui suivent dans le Journal des débats :

Un écrivain M. Robert Caze, avait envoyé samedi ses témoins, MM. Paul Adam et Dubois-Pillet à M. Charles Vignier, au sujet d'un article publié par celui-ci dans la Revue Moderniste. D'accord avec les témoins de ce dernier, MM. Adrien Remacle et Emile Hennequin, il avait été convenu qu'une rencontre aurait lieu lundi matin à Clamart. L'arme choisie était l'épée de combat. Cette rencontre à eu lieu à dix heures du matin. Au premier engagement, M. Robert Caze a été atteint d'un coup d'épée au côté droit, et, sur l'avis du médecin, le combat a été terminé.


Le Journal des Débats
Mardi 16 février 1886


Robert Caze

Jean Ajalbert consacre, dans Mémoires en vrac au temps du Symbolisme 1880 - 1890. Albin-Michel, 1938, quelques lignes au duel Caze-Vignier.

lundi 28 juillet 2008

Marcel SCHWOB par Maurice BEAUBOURG

Marcel SCHWOB

Pour moi, Marcel Schwob est un chat. C'est un chat parmi les chats les plus doux, les plus potelés et les plus ronronnant ; seulement, je crois que chaque soir il devient sanguinaire et fait un affreux massacre de mignonnes souris et d'excellents petits volatiles. Toute la journée il reste en chattemitte sur la rampe de son escalier, et ce n'est que vers minuit qu'il devient terrible et que les habitants des gouttières frémissent de ses exploits.
Je dis que Marcel Schwob doit être un félin, car il se dégage un contraste frappant jusqu'à l'obsession de la douceur paresseuse de sa personne, et de la terreur folle des extraordinaires et sanguinaires nouvelles qu'il donne à L'Echo de Paris, et qu'il a réunies dernièrement en volume sous le titre de Coeur double. C'est effrayant comme tout ce que font les félins la nuit, comme les chacals déchirants les charognes, les hyènes hypocrites qui pleurent, les grands tigres royaux faisant la lutte.
Et ici, je quitterais le ton badin, car beaucoup des nouvelles de Schwob sont de toute beauté d'art, d'une très remarquable valeur d'érudition, d'un style net, franc, qui dit juste ce qu'il faut, pas un mot de plus, pas un mot de moins, et donne par cela même l'idée approchante de ce qu'est l'absolue perfection.
Il a intitulé son volume Coeur double, d'abord pour donner une raison d'être à sa préface (il a écrit une très belle préface), et ensuite parce que, suivant lui, deux sentiments se partagent le coeur de l'homme, l'égoïsme et l'altruisme, la terreur et la pitié. Ainsi que l'ancien théâtre grec, celui d'Eschyle, point celui des naturalistes qui suivirent : Sophocle ou Euripide, il se préoccupe non de l'oeuvre d'art en elle-même, mais de son effet immédiat sur le spectateur ou le lecteur ; et son but, bien que les histoires qu'il content ressemblent fort peu à celles de Marmontel, apparaît avant tout un but de moralité. Il faut rendre l'homme meilleur ; la seule manière d'y arriver est de l'émouvoir après l'avoir terrifié, de faire naître les sentiments de solidarité et de dévouement qui germent en lui !
Voilà à peu près exactement quelle serait l'éthique de Marcel Schwob s'il faisait du théâtre, et l'on peut juger de la différence qui le séparerait, lui et la scène grecque, du mélodrame de Bouchardy et de la scène de l'Ambigu.
A l'Ambigu ce sont les personnages de la pièce qui sont récompensés ou punis suivant le bon ou le mauvais de leurs actes, et les assassins de la dernière galerie comprennent parfaitement que si leurs confrères payent pour eux au dernier tableau, c'est simplement afin de satisfaire à l'usage et ne point donner de cauchemars aux bourgeois des loges. En fait, ça se passe très rarement de cette façon dans la réalité !... Aussi Cartouche, Mandrin, Robert Macaire, tous les malfaiteurs, sont-ils les idoles de ce gros public, bien plus que la jeune fille assassinée !... On dit d'eux : Sont-ils forts, sont-ils malins !... On les admire. Et en sortant beaucoup cherchent à les imiter ! De même Jack Sheppard en Angleterre, infiniment plus populaire et sympathique que Gladstone ou Parnell, bien que ceux-ci le soient déjà ! En somme, on pourrait parfaitement démontrer que le mélodrame soit-disant éducateur ne flatte que les bas instincts des masses et devient de plus en plus notre pépinière nationale de petits gredins ! Tous les criminels semblent hantés de la nostalgie du théâtre de boulevard, et Eugène Sue, Ponson du Terrail, Xavier de Montépin ne sont plus goûtés que dans les prisons.
Chez Eschyle et Schwob, au contraire, la moralisation est toute différente. On n'y force point d'aimables meurtriers à ne point meurtrir, par ce seul argument : nous allons vous couper la tête, si vous meurtrissez ; on évite au contraire de leur mettre le crime en face, et on leur dit : il y a autre chose à faire dans la vie que d'abominer... aimez !... Jamais d'ailleurs, chez l'un comme chez l'autre, le mal ne viendra directement des hommes ; il viendra d'une cause à laquelle ils ne peuvent rien, de la fatalité ! Regardez l'analogie entre le Prométhée d'Eschyle et le fou d'Hervieu. Quelle différence entre Ephaïctos et Corail, entre la Force ou la Violence et L'Homme voilé de Schwob ?
La conclusion qui se dégage de Coeur double semble donc celle-ci. Le mal est en dehors de l'homme et, sans qu'on puisse s'imaginer pourquoi, il se trouve à la base même de la vie. La véritable oeuvre d'art moralisatrice sera celle qui partira du mal pour arriver au bien, de la terreur pour parvenir à la pitié, et non celle qui punira le criminel de son crime pat un crime pire : le châtiment. Le châtiment est l'abus du pouvoir que commet la société contre l'individu, de même que le crime fut l'abus de pouvoir de l'individu commis contre cette société à laquelle il appartenait. Ni l'un ni l'autre n'ont compris que le Mal est au-dessus d'eux, et que la seule mission de l'homme sur terre, soit particulier, soit général, est de chercher à l'atténuer en s'émouvant des douleurs qu'il cause !
C'est dans ce sens d'attendrissement, de solidarité et d'apitoiements, que le beau livre de Marcel Schwob m'intéresse surtout. Si je dis que l'auteur est, en plus de cela, un érudit de premier ordre, que ses études nombreuses et variées lui permettent de se transporter dans le milieu qui lui plaît : âge de pierre, moyen âge, temps modernes, qu'au point de vue de l'art pur c'est un artiste très maître de son style, de son procédé, atteignant, par une simplicité directe absolue, aux effets de la plus folle terreur (les Sans-gueules, par exemple, terreur physique ; Arachné, terreur morale), je crois que j'aurais bien résumé l'esprit et la lettre d'un volume qui est l'un des meilleurs qu'il m'ait été donné de lire cette année.

Maurice BEAUBOURG.


La Revue de Paris et Saint-Pétersbourg N° 27 – 10 Novembre 1891

Pour mieux comprendre l'intérêt de Maurice Beaubourg pour la morale, et l'influence de la littérature mettant en scène des meurtriers il faut savoir qu'il est l'auteur de Contes pour les assassins, et de La Littérature des assassins. Romain Coolus dans le numéro n° 30 du 25 décembre 1891 de la même revue dédiait son article Théorie rationnelle de l'assassinat propre, « A Maurice Beaubourg, patron des assassins »


Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux



N° 1

du

Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux

Les Reposoirs de la Procession

Un dossier sur la réception critique du troisième ouvrage de S.P.R. constitue ce premier numéro de ce bulletin du à Mikaël Lugan, dont chaque amateur de Saint-Pol-Roux et de poésie, connaît ou connaîtra Les Féeries Intérieures.

Au sommaire de ce numéro d'ouverture : Lucien Muhlfeld, Philippe Gilles, Charles-Henry Hirsch, Marc Legrand, Louis Lormel, Edmond Coutances, Emmanuel Signoret et Remy de Gourmont aux prises avec les vingt-cinq proses poétiques du Magnifiques, bâtissent la réputation du grand inventeur d'images.

Les Amateurs de Remy de Gourmont, avec SCRIPSI, hier, les Amis de Saint-Pol-Roux avec ce bulletin, aujourd'hui, tout deux issus d'un site et d'un blog remarquables, se proposent de réunir des dossiers thématiques sur leurs auteurs favoris et choisissent pour cela l'édition papier, comme une excroissance matérielle de leurs efforts numériques. Des bulletins qui présentent l'avantage de ne pas voir leurs textes se perdrent dans les dédales de la toile, lus rapidement au hasard d'un mot clé jeté dans un moteur de recherche, étouffés par le robinet à informations dont le tri épuise les plus courageux.

Abonnement : les 3 numéros, à parution irrégulière, sont au prix de 15 € franco de port. Chaque bulletin est tiré à très petit nombre, entre 30 et 50 exemplaires, numérotés de la main Magnifique de l'éditeur.

Pour tous renseignements : harcoland@gmail.com

dimanche 27 juillet 2008

369... Anthologie érotique par Hubert JUIN



Vu l'élévation de la température,
Aujourd'hui la volaille est à l'intérieur.

Gourmont, Apollinaire, Fleuret, Esternod, Nerciat, Restif de la Bretonne, Sachs, Mandiargues, Hardelet, L. Deharme, Michel Bernard, H. Rebell, Tinan, Marot, Rouveyre, Blessebois, Vian, Piron, Chaulieu, Glatigny, Jodelle, Magny, G. Nouveau, Delvau, Nodier, Sigogne, Péladan, Desnos, Denon, Gonzague-Frick, Louÿs, Viau, Gautier, Musset, Verlaine...
Hubert JUIN (1926-1987) avait de la lecture, poète et romancier lui-même, il se régalait à nous ravir de ses lectures. Nombreux sont ceux qui découvrirent tout un pan de la littérature fin-de-siècle grâce aux préfaces savoureuses et précises, qu'il donna dans la collection 10/18. Hubert Juin a de l'empathie pour les écrivains qu'il présente, il ne nous les fait pas simplement apprécier, il sait nous les faire aimer. Ses lectures et ses goûts l'entraînèrent bien en deçà et au-delà de la tourne du siècle (1). 369... est une anthologie de textes érotiques, pourquoi 369 ? « Peut-être y a-t-il dans cet ouvrage 369 citations, je n'ai pas compté », pourquoi le « second rayon » ? « Disons qu'il y a un plaisir du « second rayon » et que j'y ai succombé en tout. » A chaque pourquoi, un parce que, qui laisse entendre que l'auteur fait ce qui lui plaît, il n'en faut pas plus pour nous plaire. Entremêlées à un choix de citations choisies avec goût et malice, les interventions savamment comiques, légères et érudites de Juin nous éclairent sur leurs auteurs et leurs oeuvres, par un avis définitif ou une anecdote, il en profite même pour saluer un ami, souligner l'importance d'un auteur.

Bernard (Michel) : [...] Il a du style, un sens du « féerique » (très exactement) et juste ce qu'il faut d'humour pour n'être pas pesant. Le rêveur dans son château.
Caradec (François) : Ecrivain et chercheur [...] En outre un homme que l'on prend plaisir à fréquenter, en ce temps où l'esprit se fait rare.
Montbron (Fougeret de) : [...] On le mettra dans la compagnie de Caylus et de Duclos, ce qui lui sied à merveille.
Louÿs (Pierre) : [...] lorsqu'il conviait à dîner ses éditeurs il leur faisait préparer un plat de cervelles (je me dispose à suivre ce bon exemple).
Mandiargues (André Pieyre de) : On est sans excuse de n'avoir pas lu tous les livres de cet auteur, qui excelle dans le récit autant que dans l'essai, dans les vers autant que dans la prose.

Comment finir ce billet sans donner, pour l'exemple, deux citations, choisies, presque au hasard :

Il n'y a pas de mots
seulement des poils
Dans le monde sans verdure
Où mes seins sont rois
(Joyce Mansour)

Agrafée dans ce baiser de feu et comme enlevée par les lèvres qui pénétraient les siennes, aspirée par l'haleine qui la respirait, je la portai, toujours collée à moi, sur ce canapé de maroquin bleu, - mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je m'y roulais en pensant à elle, - et dont le maroquin se mit à voluptueusement craquer sous son dos nu, car elle était à moitié nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait... le croirez-vous ? Été obligée de traverser la chambre où son père et sa mère dormaient !...
(Jules Barbey d'Aurevilly : Le rideau Cramoisi)

(1) Voir bibliographie ici. Livrenblog conseille particulièrement la lecture de : Léon Bloy, Ed. la Colombe, 1957. Barbey d'Aurevilly, Ed. Seghers, 1974. Ecrivains de l'avant-siècle, Pierre Seghers, 1972. Lectures du XIX ème, Ed. 10-18, 1976. Lectures du XIX ème, 2 éme tome, Ed. 10-18, 1977. Charles Nodier, Ed. Seghers, 1970. Charles Van Lerberghe, Pierre Seghers, 1969.

Pour les Gourmontiens, sachez, selon mon recensement perfectible, qu'il est question trois fois de Gourmont dans ce volume : tout d'abord à la page 14 dans la préface, puis il a droit à la citation de l'un de ses poèmes, page 26, dont voici le texte : Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges ! / Ils se sont mis tout nu, comme un printanier florilège, / Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains, / Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains, / Et l'hyacinthequi rêve là, avec un air triste de roi, / C'est le dernier amour de Jésus sur la croix. (Remy de Gourmont), une notice lui est consacré pages 27 et 28, puis son nom est encore cité dans la notice sur Claude d'Esternod page 57.

vendredi 25 juillet 2008

SATAN. Le Journal de Pétrus BOREL


Pétrus Borel, fut directeur-gérant de Satan, à partir du N° 16 de la cinquième année, daté du dimanche 25 février 1844. L'information n'est pas nouvelle, mais elle mérite d'être complétée, pour tenter de comprendre ce que fut ce Satan, journal bi-hebdomadaire jusque là dirigé par Francisque Borel, frère de l'auteur de Champavert. Le 16 février 1843, paraissait le n° 14 de Satan, imprimé par Edouard Proux, il s'agit pourtant du premier numéro de ce journal qui prend la suite de Les Coulisses, petit journal des théâtres, de la littérature, de la bourse et des modes, qui parut durant quatre ans du n° 1 de décembre 1840 au n° 13 de février 1843.

A propos de Satan, Jules Claretie dans son Pétrus Borel le Lycanthrope : sa vie, ses écrits, sa correspondance (1), écrit : « Il fonda, moins pour vivre que pour passer sa bile sur les hommes et les choses, le Satan, un petit journal armé en guerre qui se fondit bientôt dans le Corsaire et devint le Corsaire-Satan, journal vif et mordant, aux crocs aigus, qui savait happer et faire la plaie large. »
Faut-il lire que dès son premier numéro Satan, fut le journal de Pétrus Borel ? Claretie n'en dit pas assez pour conclure. Une certitude pourtant, c'est dans les numéros 22, 24, 26, 28, 32 de 1844 que sous les initiales P. B. paraîtra un Salon (2), voilà pour les articles signés. Avant 1844 Pétrus Borel est à Asnières, a-t'il malgré tout participé au journal de son frère ? Quels sont les autres articles dus à Pétrus parmi les dizaines d'articles, nouvelles à la main, indiscrétions, critiques dramatiques, entrefilets vachards, et controverses pour la plus part non signés qui remplissent les colonnes de Satan ?
Nous reproduisons la première page, du premier numéro où apparait le nom de Pétrus Borel en tant que directeur-gérant, on peut y lire un poème intitulé Contre la peine de mort.

(1) Pincebourde, 1865
(2) Signalé par Jean-Luc Steinmetz dans Pétrus Borel, un auteur provisoire. Presses Universitaires de Lille, Objet, 1986. L'auteur parle de nombreux articles donnés par Pétrus Borel.

jeudi 24 juillet 2008

A découvrir : CLAUDINE de Gabriel NIGOND


Gabriel Nigond : Claudine. La Berthenoux,Versant Libre, Collection Flotille, 32 p., avec un portrait photographique, juin 2008. Postface et bibliographie par Èric Dussert. 6,50 euros

Livrenblog se penche depuis plus d'un an et demi sur la petite histoire littéraire, scrutant surtout les méconnus, les inconnus, les négligés, voir les méprisés, les mal lu, les pas lu du tout, abordant les plus glorieux par la bande : réactions dans la presse, caricatures, portraits oubliés, traquant leurs présence dans le roman, la satyre ou la presse. Je ne pouvait donc passer à côté de cette Claudine, aux charmes surannés, et de l'exhumation de son auteur, Gabriel Nigond. Qu'il suffise de dire que nous devons cette mise en lumière au spécialiste du genre, Eric Dussert, par ailleurs Préfet Maritime d'un Alamblog, distillant quasi quotidiennement informations, documents et conseils de lectures.
Claudine est un poème, en alexandrin, un poème tout simple, pour une simple servante, une pauvre femme au service de son curé, lavant le linge, gardant les bêtes, cueillant des pommes pour son évêque, une pauvre servante satisfaite de son sort, n'imaginant pas d'au-delà à son univers en dehors de celui promis par monsieur le curé auprès du bon dieu. Claudine est usée, elle va mourir et Nigond, simplement, sans sensiblerie, avec tendresse, nous fait assister à ses dernières heures, à cette mort acceptée, comme fut acceptée la vie. Claudine est un corps qui change, vieillit et s'efface, dans un milieux où rien ne change, ou la nature chaque saison, renaît.

Gabriel Nigond est l'auteur des Contes de la Limousine, voilà qui suffit à le classer « écrivain régionaliste », originaire du pays de Georges Sand et Maurice Rollinat, écrivant deux volumes en langue populaire, il n'en fallait pas plus pour que l'histoire littéraire ne garde de lui et de son oeuvre que cet aspect. Il fut pourtant un auteur dont l'oeuvre dépasse de beaucoup ce champ littéraire. La bibliographie figurant à la fin du volume nous en convainc aisément. Pour les plus méfiants, la postface d'Eric Dussert, relevant l'amitié qu'il portait à Marcel Schwob, ses pièces pour le théâtre Antoine, ses poèmes « délicats, emphatiques et doux », confirmera que Gabriel Nigond mérite bien que l'on s'attarde sur son oeuvre. Les promesses de recherches à venir, sur la vie de Nigond, sont d'autant plus alléchantes lorsque l'on sait que Gabriel fréquentait les frères Des Gachons (André, Jacques et Pierre de Querlon) ou Maurice Rollinat.

À paraître, du même auteur : M'sieu Déhaume.

VERSANT LIBRE
7, rue du Stade
36400 La Berthenoux
s.vielnotte@free.fr

mardi 22 juillet 2008

Une Ballade d'André IBELS. UBU, JARRY, BAUER




Ballade sur la nécessité de rechercher la
paternité.


Gilles, Cassandre, et toi, Pierrot,
(Blanche étoile des Funambules (1)
Que vint embellir le frérot... (2)
Cy, qui vers Leyden déambule). -
Voici venir un autre émule
Qui se dit du rire (cancer...
Ubu, piqué de tarentule,
Ubu... qui dit merdre à Bauer.

Est-il sorti de quelque broc,
De la cervelle, sans cellule
Du demi-cabot Lugné-Po (3)
Ou du fantastique Catulle, (4)
Car le colosse... capitule
Devant les sifflets et l'enfer
Que la décadence module ?...
Ubu répond merdre à Bauer

Tout père veut un fils héros,
Jarry engrosse des Ursules
Que Bauer reconnaît trop tôt
Le gosse à sa voix... sa spatule
Ne craint point Bauer, cher Abner,
Car n'importe les testicules
Fils-Ubu dit merdre à Bauer.

ENVOI

Dieux qui nous créèrent crapules
A votre image, à votre chair,
On n'oeuvre plus avec des mules
Je le regrette pour Bauer.

Extrait de TALENTIERS d'André IBELS. Dessins d'Ernest La Jeunesse. Bibliothèque d'Art de la Critique, 1899.

André Ibels s'en prend ici aux « découvreurs » de Jarry, et notamment à Henry Bauer le critique dramatique influent de l'Echo de Paris. Bauer était le fils naturel d'Alexandre Dumas. Après la Commune il fut déporté en Nouvelle Calédonie. Souvent bienveillant pour la nouvelle génération, Bauer mena campagne en faveur du Théâtre Libre d'Antoine, et se fit le défenseur de Becque, ou d'Ibsen. Il soutiendra avec ferveur le Théâtre de l'Oeuvre, c'est lui qui mobilisera les critiques et célébrités pour la première d'Ubu Roi à l'Oeuvre, le 10 décembre 1896. L'article nécrologique que le Figaro lui consacrait le 22 octobre 1915 soulignait le besoin qu'il avait de la polémique ainsi que son goût pour les oeuvres nouvelles. « sa dernière joie était d'être salué par les jeunes qui le rattachaient à sa jeunesse ». Cette ballade nous prouve que les jeunes ne lui rendirent pas toujours l'amour qu'il leur portait.

(1) C'est au théâtre des Funambules vers 1819 que Jean-Gaspard Debureau, le plus célèbre des Pierrots, connut ses premiers succès de mime.

(2) Le « frérot » serait-il le frère de l'auteur, H.-G. Ibels, peintre et illustrateur ? Lui qui avait mis en scène de nombreux Pierrots dans ses lithographies ou affiches, notamment son ami Jules Mévisto.

(3) Le « demi-cabot Lugné-Po[e] » dirigeait le théâtre de l'oeuvre, André Ibels avec Georges d'Esparbès, Maurice Lefevre et Georges Montorgueil, est l'auteur en 1896 d'un volume portant le titre de Demi-Cabots, le Café-Concert, le Cirque, les Forains, illustré de dessins de son frère.

(4) Mendès, « le fantastique Catulle » écrira, de Ubu, après la première : « Fait de Pulcinella et de Polichinelle, de Punch et de Karagheuz, de Mayeux et de Joseph Prudhomme, de Robert Macaire et de M. Thiers, du catholique Torquemada et du juif Deutz, d'un agent de la Sûreté et de l'anarchiste Vaillant, énorme parodie malpropre de Macbeth, de Napoléon et d'un souteneur devenu roi, il existe désormais, inoubliable... », notons la filiation qu'il croit voir entre Ubu et les personnages de la Comédie italienne, à l'instar d'Ibels au début de sa Ballade.

André et H.-G. Ibels sur Livrenblog : Han Ryner et André Ibels. Les « IBELS» Artistic’s et littéraires. H.-G. IBELS et La Revue Meridionale.

lundi 21 juillet 2008

Art et stratégie, de Divoire à Turpin.


En 1929, aux éditions de L'Epi, Georges Turpin, poète, romancier et critique d'art publie La Stratégie artistique. Précis documentaire et pratique, suivi d'opinions recueillies parmi les personnalités du monde des arts et de la critique.
Ce Vade-Mecum pour jeunes artistes en mal de reconnaissance, ce veut un «guide pour se mouvoir sans accroc dans la foule des confrères, des critiques, des salonniers, des marchands et des amateurs d'oeuvres d'art.» Contrairement au caustique Fernand Divoire avec sa Stratégie littéraire, Turpin plus pratique, veut faire profiter de son expérience les artistes en devenir. Le volume se termine sur une courte enquête sur le sujet dont voici les questions.

1° Croyez-vous qu'à l'instar de la Stratégie littéraire, que M. Fernand Divoire a codifié et dont il a énoncé les règles en un volume fort intéressant, il existe pour les artistes (peintres, sculpteurs et graveurs) une stratégie artistique dont les règles conduisent sinon à la gloire, du moins au succès ?
2° Considérez-vous que la critique d'art soit un facteur de succès, où niez-vous sa portée ?
3° Les artistes ont-ils intérêts à faire de la critique d'art ?

Le début de la réponse de Camille Mauclair vaut d'être reproduite, pour ce qu'elle possède encore d'actualité. Les méthodes de « promotions » des années 20, ventes fictives pour faire monter une cote, par exemple, sont encore monnaie courante au 21e siècle, le milieux reste lui toujours plus aux mains des snobs et des spéculateurs.


« Il existe en effet pour certains peintres une stratégie toute semblable à celle dont M. Fernand Divoire a énoncé les règles avec une si fine ironie. Elle s'exerce à l'Hôtel Drouot (rayon des ventes fictives), dans les boutiques de la rue de La Boêtie, de la rue de Seine, dans les cafés montparnassiens, chez les snobs et les spéculateurs internationaux, et elle conduit à la réclame, à la combine, à la galette, par des procédés où le talent à peu de part.
Le critique d'art est certainement un facteur de cette stratégie, puisqu'on appelle très souvent aujourd'hui « critique d'art » un démarcheur, courtier, annoncier, homme de paille, au service du consortium qui fait la cote picturale.»


Camille Mauclair.

A lire :

Fernand Divoire : Introduction à l'étude de la stratégie littéraire. Mille et une nuits, 2005. Établissement de l'édition, notes et postface par Francesco Viriat

Edition originale : Divoire (Fernand) : Introduction à l'étude de la stratégie littéraire. Sansot & Cie, 1912, in-16.

Divoire (Fernand) : Stratégie littéraire. Paris, éditions Baudinière, 23, rue du Caire, 1924.

Divoire (Fernand) : Stratégie littéraire. Édition définitive augmentée d'une étude de Charlotte Rabette et d'un portrait de Berthold Mahn. Paris, Georges-Célestin Crès, directeur de la Firme les Arts et le Livre, 1929.


Fernand Divoire sur Livrenblog : Bibliographie.

vendredi 18 juillet 2008

Cyprien Godebski / Willy. Controverse autour de Wagner



En mars 1895 commence, dans la Renaissance idéaliste revue dirigée par Albert Fleury, la parution des feuilles détachées des Mémoires d'un artiste (inédits), par M. Cyprien Godebski, série de rencontres intitulées L'intimité des grands hommes. Le premier extrait de ces souvenirs est consacré à Richard Wagner, et provoquera une controverse avec Willy, qui dans la Plume mettra en doute la véracité de cette rencontre et des propos prêtés au maître de Bayreuth par Cyprien Godebski.
Pour comprendre tout à fait cette controverse il faut tout d'abord rappeler qui est Cyprien Godebski, car on le verra, la personnalité et même l'état civil, de l'auteur sont en partie responsable de cette controverse et du ton employé par Willy.


Cyprien Godebski est un sculpteur d'origine polonaise, à qui l'on doit entre autres, un médaillon en bronze d'Hector Berlioz, et une statue en marbre de Calliope, sur la tombe de Théophile Gautier, au cimetière de Montmartre. Au musée du Louvre est exposé le buste de l'archéologue Barbet de Jouy, à Moscou se trouvent les bustes de Jean-Sébastien Bach et de Beethoven, et à Varsovie la statue d'Adam Mickiewicz (détruite par les nazis et reconstruite en 1950). Cyprien Godebski épousa la fille aînée du violoncelliste et compositeur belge Adrien François Servais, ils auront deux enfants, l'aîné Cipa (Xavier Cyprien) Godebski (1874–1937) sur lequel je reviendrais, et Misia qui deviendra la célèbre Misia Natanson, puis Edwards, et enfin Misia Sert. Muse et modèle d'Edouard Vuillard, de Toulouse-Lautrec ou de Bonnard, Misia restera une figure centrale du monde artistique parisien jusque dans les année 20-30 (1). Il ressort de tout cela que le Cyprien Godebski qui signe les lignes sur Wagner, n'est pas le Rosi+crucien, adepte de Péladan que croit tancer Willy dans son article, mais un artiste renommé, né en 1835, gendre d'un célèbre musicien, lui-même ami de nombreux compositeurs célèbres. Si les pages inédites de ses souvenirs se retrouvent dans la petite revue d'Albert Fleury, c'est sans doute grâce, ou à cause, de son fils Cipa, qui tient la Chronique d'art dans la Renaissance idéaliste, de là une confusion possible entre le père et le fils. Nous ne croyons pas que le ton de l'article de Willy fut le même si il n'avait crut avoir affaire à l'un des thuriféraires de Péladan que forment pour lui les collaborateurs de la Renaissance idéaliste. Il n'en reste pas moins que les critiques et les arguments de Willy semblent justes, tellement justes que même le « Comité » de la revue et son directeur admettent les possibles erreurs de jugement et les défauts de mémoire du sculpteur.
Willy avait sans doute bien raison de relever les incohérences de l'article incriminé, mais il n'aurait pas dû confondre Cyprien Godebski avec un quelconque collaborateur de la revue, ce qui permet au directeur, Albert Fleury d'insister sur le manque de courtoisie de Willy, son irrespect face à un homme d'âge mur. Connaissant mieux sa victime, Willy n'aurait sans doute pas manquer de noter avec la même rosserie et le même irrespect, la mémoire défaillante du vieux sculpteur vaguement célèbre, et de souligner la curiosité de voir ses pages inédites publiées dans une revue « de jeunes » plus ou moins inféodée à la Rose+Croix, mais il n'eut sans doute pas insisté sur son appartenance à la Rose-Croix.

Il existe des portraits de Cipa Gobedski par Toulouse-Lautrec (2) et par Bonnard (musée d'Orsay).
A partir de 1904 il fera parti du groupe des Apaches (3) formé autour de Maurice Ravel, on y retrouve le critique Calvocoressi, le pianiste Ricardo Viñes, le peintre Sordes, Léon-Paul Fargue, le pianiste Marcel Chadeigne, le décorateur Séguy, et le compositeur Maurice Delage... Le groupe fréquentera domicile de Cipa rue d'Athène. C'est à Jean et Mimie, les enfants de Cipa qu'est dédiée Ma Mère l'Oye, la suite pour piano à quatre mains de Ravel.

Un mot encore sur la Renaissance Idéaliste, les lecteur de Livrenblog connaissent Albert Fleury, on le retrouve ici dans le rôle du directeur de la revue, les autres collaborateurs réguliers sont Georges Pioch, pas inconnu de nos services, Edmond Pilon, le Comte Léonce de Larmandie, Guillot de Givry, et à partir du numéro 8 et 9 de août-septembre 1895, Louis Lambert, et à partir du n° 11 de décembre 1895, Henri Boucher. Alexander von Sonnenberg, Péladan, Félix Hautfort, Ryttho de Margghi, Emmanuel Delbousquet, Charles Velay, y participèrent ponctuellement. Des publicités pour la sortie de Babylone de Péladan, des annonces pour le Salon des Rose+Croix, un poème de Pioch dédié à Péladan, deux articles du Sâr, l'admiration porté au mage par son directeur, pouvait faire penser à un organe rosi+crucien, mais il semble plutôt que les collaborateurs, chacun avec sa sensibilité, se trouvaient d'accord pour s'opposer au symbolisme « obscur » de Mallarmé, et se sentaient proches, pour les poètes tout du moins, de Bouhélier et du Naturisme, dont ils ne manquent pas de conseiller la lecture de la revue Documents sur le Naturisme à chaque numéro. Voilà qui relativise les théories et querelles d'écoles, les classifications faciles, qui ne pourront jamais expliquer comment l'on pouvait, en 1895, être à la fois anti Mallarméen, Idéaliste, anti Naturaliste, mais déjà Naturiste, de cette école qui bientôt fera d'Emile Zola, tant honnis par nos jeunes « Péladaniens », l'un de ses héros.
La revue d'abord mensuelle devient bi-mensuelle à partir de janvier 1896 pour les deux derniers numéros, 13 et 13 bis, son tirage était de 150 exemplaires. La revue sera absorbée par Documents sur le Naturisme.

Les articles qui suivent sont la preuve qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre les témoignages, quelque soit leur origine. Et, que s'il ne faisait pas bon affabuler sur Wagner devant Willy, il eût été préférable pour celui-ci de mieux connaître son adversaire, pour mieux toucher la cible.


(1) Gold (Arthur) & Fizdale (Robert) : Misia. Gallimard, 1981.
(2) http://www.allposters.com/-sp/Cipa-Godebski-Brother-of-Misia-Godebska-Muse-and-Model-Wife-of-Tadee-Natanson-1895-Posters_i2576268_.htm
(3) Malou Haine, Cipa Godebski et les Apaches, revue belge de musicologie, Bruxelles 2006, LX.
Sur la famille Godebski : http://www.lexpress.fr/region/les-godebski-la-culture-en-patrimoine_481051.html

Albert Fleury sur Livrenblog : Albert Fleury : Le Sar Péladan. Albert Fleury. Un poète Naturiste.


Willy
sur Livrenblog : Les Académisables : Willy. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Romain Coolus présente quelques amis. Colette, Willy, Missy - Willy, Colette, Missy (bis). Pourquoi j’achète les livres dont personne ne veut ?. Le Chapeau de Willy par Georges Lecomte. Nos Musiciens par Willy et Brunelleschi. Nos Musiciens (suite) par Willy et Brunelleschi. Willy l'Ouvreuse & Lamoureux. Quand ils se battent : Willy et Julien Leclercq. Willy préface pour Solenière par Claudine. La Peur dans l'île. Catulle Mendès.

Georges Pioch sur Livrenblog : Vénus


L'intimité des grands hommes
WAGNER

Naples 15 décembre 188...
Ce matin, je suis à ma fenêtre grande ouverte ; devant moi, à travers une brume d'or s'élevant du golfe, s'estompe à l'horizon le Vésuve isolé, aride et nu ; à ses pieds, s'étendant jusqu'à la mer et recouverte d'une riche végétation, Portici ; Resina, Torre del Greco étendant vers la gauche leurs lignes non interrompues de maisons qui forment comme une continuation de la ville de Naples ; à ma droite, Castel de l'Ovo, puis la Chiaja et le Pausilippe allant se perdre au lointain ; enfin la Santa Lucia d'où montent jusqu'à moi les cris des marchands de fruits et de marée, la rumeur de tout un peuple grouillant, remuant, gesticulant, et sur qui le soleil répand à profusion ses broderie d'or.
On frappe à la porte, et à regret je m'arrache à ma contemplation : c'est le facteur qui m'apporte une lettre ; je ne lui en veux pas trop, puisqu'elle est de mon illustre ami Franz Liszt.
« Cher ami, Franz Servais me dit que vous êtes à Naples ; vous me feriez grand plaisir en me tranquillisant au sujet de la santé de Wagner dont je suis sans nouvelles, qe qui me plonge dans une grande inquiétude. Merci à l'avance, et bien cordialement à vous.

F. L.

P. S. - Wagner habite, avec sa famille, au Pausilippe, dans la villa du prince de X. »

J'apprends à la fois la maladie de Wagner et son séjour ici ; à part le plaisir que je ressens à être agréable à Liszt, j'éprouve une certaine émotion à la pensée de me trouver bientôt en présence de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre, et que je n'ai fait qu'entrevoir il y a quelques années à Vienne, en compagnie du regretté pianiste Tauzig.
Après une rapide toilette, et muni de la précieuse lettre devant me servir d'introduction, je prends allègrement le chemin de la Chiaja, (les Champs-Elysées napolitains, éternellement en fêtes) qui aboutit à Marjellina ; et tout en flânant par une pente à ma droite, j'arrive à ce Paradis qui se nomme le Pausilippe, où je me propose de me faire enseigner la villa du prince de X – Je salue, en passant, le tombeau de Virgile.
L'heure encore trop matinale ne me permettant pas de me présenter chez Wagner, je me rappelle heureusement qu'à quelques pas de moi se trouve l'atelier du peintre Nittis, bonne occasion de lui serrer la main, et d'être immédiatement renseigné.
Je le trouve établi sur la terrasse de son hôtel, dominant sur la mer ; une vieille napolitaine, espèce de Parque filant sa quenouille, lui sert de modèle. Il me reçoit avec sa cordialité habituelle et se remet au travail ; il y a chez lui nombreuse compagnie, j'y rencontre le doyen des artistes napolitains, le peintre Altamura, homme plein de talent et d'enthousiasme, ardent patriote, ami de Garibaldi, charmant causeur et adoré très justement de ses collègues. Nous parlons de choses et d'autres, et il me raconte que dans sa jeunesse, le roi, apprenant ses attaches révolutionnaires, un soir durant une fête au palais, le prit par les cheveux en disant : « Voilà une belle tête à montrer au peuple » Heureusement, le monarque n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution, l'avertissement était suffisant, et suivant le conseil de ses amis, le garibaldien alla se réfugier à Florence, attendant des temps meilleurs.
J'ai oublié de dire qu'au nombre de ses qualités, Altamura était l'homme le mieux renseigné de Naples ; il savait donc non seulement que Wagner y était, mais encore il m'apprit que le prince de X. passionné de musique et très galant homme, après avoir mis sa villa, ses chevaux, sa voiture et le reste à la disposition du maître, s'en fût à Rome afin de ne gêner en rien son hôte.
L'heure étant venue je me hâtai de prendre congé de mes amis, bien renseigné sur mon but, que je ne tardai pas à atteindre, après avoir fait passer ma carte, sans oublier la lettre justifiant ma visite. Je fus introduit en présence du grand musicien : il était vêtu d'un veston de velours et la tête recouverte d'un béret de même étoffe ; le salon dans lequel je me trouvais était décoré dans le style dit rococo, personnifiant le goût architectural des Italiens de la fin du XVIIIe siècle.Après les politesses d'usage, et avant qu'il me fut permis d'approcher de la maîtresse de la maison,
Wagner me dit :
« Ne faites pas attention à tout ce que vous entoure ici, car vos yeux d'artiste ne pourraient qu 'en être blessés. »
- Quelle singulière façon, pensais-je, de reconnaître l'hospitalité du prince !
Après les salutations d'usage, je pris place à mon tour au milieux de quelques fidèles qui m'avaient précédés. - La conversation reprit son cours, que ma venue avait évidemment interrompu ; parmi les visiteurs se trouvait un jeune Italien très bavard, et dont la spécialité me sembla être, comme on dit vulgairement, de faire des gaffes. - Dans le but probablement louable, de m'instruire, il demanda au Maître ce qu'il pensait de la Danse macabre, de Saint-Saëns.
Wagner allant parler, j'étais tout oreilles.
« La Danse macabre, fit-il avec son disgracieux accent allemand, la Danse macabre ! Ma chère Cosima, n'est-ce pas cette machine où des os se battent ? Qu'il nous a fait entendre à Bade ? Oui, très gentil, très gentil ! »
L'Italien, voyant qu'il avait fait fausse route, ne se découragea pas :
- « Et Rossini ? Notre grand Rossini ? Quelle est celle de ces oeuvres que vous préférez ? »
- « Oh ! Rossini, il avait certainement l'étoffe d'un musicien ; et je me souviens qu'étant à Paris, un jour que j'allais le voir, il voulut bien reconnaître devant moi son insuffisante éducation musicale, et avec une franchise qui lui fait honneur, il me dit : Cher maître, si au lieu d'être né italien, j'avais eu le bonheur de naître votre compatriote, je crois que j'aurais fait quelque chose. - Il faut pourtant avouer qu'il a fait trois mesures bonnes dans sa vie. »
Et donnant l'exemple à l'appui, il ébaucha trois mesures du Barbier sur le piano. Après cette courte et bienveillante appréciation sur l'auteur de Guillaume Tell, il y eut un moment de silence, après quoi, toujours à l'instigation du jeune Italien, le maître exécuta une série d'autres musiciens, que dans ma naïveté je croyais gens
de valeur ; et comme conclusion :
« Non, voyez-vous, à notre époque il n'y en a qu'un : c'est Offenbach. »
Je me sentais étouffer dans cette atmosphère haineuse, et j'avais hâte de revoir le soleil, de contempler la nature, si radieuse dans ce beau pays de Naples. Je regrettais presque d'avoir approché et pu juger cet homme, si dieu par son génie, si piètrement humain par sa vanité.Ce fut la seule fois que j'eus l'honneur d'être admis dans l'intimité de Wagner, et pls que jamais j'ai été à même d'apprécier dette véridique parole : il ne faut pas voir les grands hommes de trop près.
Cyprien GODEBSKI.

Feuilles détachées des Mémoires d'un artiste (inédits), par M. Cyprien Godebski.

La Renaissance Idéaliste N° 3, Mars 1895.


WAGNER ET GODEBSKI

Je remercie l'inconnu qui m'envoya le numéro de mars de la Renaissance idéaliste, puisqu'en ce canard rosi+crucien ; parmi un lot de pélâdanerie d'une littérature consternante, il me fut donné la joie de savourer quelques fragments des Mémoires inédits où un certain Cyprien Godebski prétend avoir eu avec Richard Wagner une conversation, au cours de laquelle le Maître lâcha beaucoup d'imbécillités malveillantes ; il les relate ; il déclare qu' « il se sentait étouffer dans cette atmosphère haineuse » et conclut ; « Il ne faut pas voir les grands hommes de trop près. »
Mais voyons de plus près ce Cyprien Godebski.
Sa machine débute ainsi :

Naples, 15 décembre 188...

Ce matin je suis à ma fenêtre grande ouverte ; devant moi, à travers une bruine d'or, etc., etc. (Sautons par dessus une description godebskique éminemment pompier du Vésuve et des environs) Le facteur m'apporte une lettre de mon illustre ami Liszt : « ... Franz Servais me dit que vous êtes à Naples, vous me feriez grand plaisir en me tranquillisant au sujet de Wagner, dont je suis sans nouvelles, ce qui me plonge dans une grande inquiétude... »
Comme date c'est un peu vague, mais suffisant à prouver que le Godebski bafouille. Nous sommes quelques-uns à connaître la vie de Wagner et quiconque veut imaginer des fariboles sur ses prétendues relations avec l'auteur du Ring, doit surveiller avec le plus grand soin sa chronologie. (Le faussaire anglais récemment exécuté – avec quelle maëstria ! - par Houston-S. Chamberlain, en sait quelque chose.) Or, je me fais un plaisir d'apprendre à Cyprien que jamais Wagner ne se trouva en décembre à Naples ; en 1880, il s'y installa le 3 janvier ; l'année suivante il n'y passa que quelques jours, en route pour Palerme, où il arriva en novembre ; enfin, en décembre 1882, il était à Venise.
J'engage le rédacteur de la Renaissance Idéaliste à se munir d'une date plus plausible.
Pendant qu'il y est, qu'il remplace également le nom de Liszt par celui de quelque autre wagnérophile. Comment ! Liszt est inquiet de la santé de son gendre, et, au lieu d'écrire tout simplement à sa fille Cosima ; « Comment se porte ton mari ? » il s'amuse à demander des nouvelles à Godebski ? Zut ! Pour en avaler une de cette taille il faudrait être autruche au Jardin des Plantes ou membre de la Rose+Croix.
Autre correction, également indispensable : il affirme avoir interviewé Wagner le matin. Or, jamais, au grand jamais, Wagner ne recevait pendant la mâtinée, exclusivement consacrée au travail ; sa femme elle-même ne pénétrait pas chez lui avant le dîner (à l'allemande, entre une heure et deux, quelque fois trois). J'ajoute qu'à cette époque, tout à la composition de Parsifal, et à la rédaction de Religion und
Kunst
, l'oeuvre principale des dernières années, Wagner devait être modérément tenté de l'interrompre pour aller se faire bassiner par des visiteurs tel que cet italien anonyme « très bavard, dont la spécialité, constate Godbeski, était de faire des gaffes» et par Godebski lui-même.
Vétilles que tout cela, d'ailleurs. Mais l'invention, qui consiste à mettre dans la bouche de Wagner des stupidités haineuses de pianiste incompris. Et d'abord, Cyprien a tort de se figurer que son hypothétique interlocuteur était homme à s'installer complaisamment sur la selette pour se laisser tirer les opinions du nez, - et quelles ! «Que pensez-vous de Saint-Saêns ? Que pensez-vous de Rossini ? Etc., etc. » Bon pour Zola, ces complaisances, ou pour Jules Simon. Lui, dominait la conversation, la conduisait à sa guise, et ne permettait pas aux Cyprien de le raser. Donc, comme la date, comme l'heure, le genre de cette conversation fabuleuse sue l'invraisemblance.
J'arrive à l'opinion sur Rossini, que l'inventif rosi+crucien prétend avoir entendu formuler par Wagner.
La voici :
« Rossini, il avait certainement l'étoffe d'un musicien ; et je me souviens qu'étant à Paris, un jour que j'allais le voir, il voulut bien reconnaître devant moi son insuffisante éducation musicale, et avec une franchise qui lui fait honneur, il me dit : Cher maître, si au lieu d'être né italien, j'avais eu le bonheur de naître votre compatriote, je crois que j'aurais fait quelque chose. - Il faut pourtant avouer qu'il a fait trois mesures bonnes dans sa vie. » Et donnant l'exemple à l'appui, il ébaucha trois mesures du Barbier sur le piano. »
Ce jugement imprévu se compose de deux parties distinctes : les lignes en italique sont tranquillement empruntées à la traduction, par Camille Benoît, d'Un Souvenir de Rossini, page 236. (La publication, dans l'Allgemeine Zeitung, d'Ausbourg, de cette
« Erinnerung », datant du 17 décembre 1868, il faut avouer que Cyprien sert à ses co-mystiques des nouveautés d'une fraîcheur douteuse). Pour cette grossièreté : « il a fait trois bonnes mesures dans sa vie », comment la concilier avec cette déclaration formelle du Souvenir de Rossini : « Il fit sur moi l'impression du premier homme vraiment grand et digne de vénération que j'eusse encore rencontré dans le monde artistique. »
L'adepte du Sâr a donc oublié qu'à vingt reprises Wagner à loué Rossini avec une bienveillance qui pourrait surprendre ? Il a donc oublié ce chapitre d'Oper und Drama, où Rossini est représenté comme le dernier véritable maître de l'opéra : « Mit Rossini starb die Oper ». (III, 316.) Il a donc oublié les innombrables passages où Wagner parle en grands détails des oeuvres du maëstro, depuis la Cenerentola jusqu'à Guillaume Tell ?
Que Cyprien Godebski se renseigne avant d'écrire, sinon des wagnériens malintentionnés, faute de connaître sa sincère ignorance, le pourraient accuser de mentir comme un Péladendiste.

WILLY.

La Plume, n° 143, 1er avril 1895.

Note

L'anecdote contée dans notre dernier numéro par M. Cyprien Godebski sur Wagner a provoqué dans La Plume et le Monde artiste de grossiers démentis de M. Henry Gautier-Villars. - M. Godebski peut se tromper, c'est du moins le droit de son détracteur de le prétendre, mais ce qui n'est pas admissible, c'est qu'un jeune homme qui n'appartient ni à l'Art, ni à la Littérature, mais au seul journalisme, bafoue toute une existence d'oeuvres et de probité esthétique. M. Gauthier-Villars pouvait incriminer la mémoire, le jugement, surtout le patriotisme de M. Godebski, mais il a méprisé une production considérable, et musicalement parlant, jamais les plaisanteries de M. Gautier-Villars n'ont prouvé l'amour et la compréhension de l'Art qui rayonnent du buste de Beethoven et du médaillon de Berlioz, de M. Godebski.
Nos lecteurs pouvant s'étonner de ne nous point voir prolonger cette aventure, nous donnons ci-après la lettre adressée par notre directeur à M. Gauthier-Villars. - Que le noble artiste qu'est M. Godebski s'enferme dans la dignité des oeuvres réalisées, et qu'il plaigne le malheureux impuissant réduit à blaguer pour exister.
Le Comité.

A Monsieur Henry Gauthier-Villars.

Monsieur,

Il ne m'appartient pas d'intervenir au cours des discussions qui naissent des articles de la Renaissance idéaliste. Mais je suis juge de la courtoisie des adversaires, et comme vous avez répondu aux erreurs possibles de M. Godebski par un mépris puéril et scandaleux de toute une vie d'art, vous jeune contre un homme mûr, vous sans oeuvre envers quelqu'un qui a prouvé sa force, vous enfin journaliste comique vis-à-vis d'un artiste véritable, j'interdis dans ma revue toute polémique avec ceux qui ne respectent ni l'âge, ni le travail, ni le talent. La jovialité peut être une qualité française, mais la qualité des journalistes à calembours n'est pas un motif suffisamment idéaliste pour que jamais on ne s'occupe de vous chez moi.
Albert Fleury.

P. S. - Si d'autres, plus accommodants, veulent prendre vos gamineries habituelles au sérieux, je leur conseille de se procurer, comme indispensable truchement de votre verbe, les Mille et un Calembours, édition de colportage chez tous les libraires de la banlieue.

A. F.

La Renaissance idéaliste, n° 4, avril 1895.

Willy sur Livrenblog : Les Académisables : Willy. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Willy, Lemice-Terrieux et le Yoghi. Romain Coolus présente quelques amis. Colette, Willy, Missy - Willy, Colette, Missy (bis). Pourquoi j’achète les livres dont personne ne veut ?. Le Chapeau de Willy par Georges Lecomte. Nos Musiciens par Willy et Brunelleschi. Nos Musiciens (suite) par Willy et Brunelleschi. Willy l'Ouvreuse & Lamoureux. Quand ils se battent : Willy et Julien Leclercq. Willy préface pour Solenière par Claudine. Léo Trézenik et son journal Lutèce. Jean de Tinan, Willy, petite revue de presse.




lundi 14 juillet 2008

Albert SAMAIN Dessinateur


Dans un billet précédant, Fagus dressait le portrait d'Albert Samain en « Lorenzaccio bureaucrate».
Cette fois c'est un « poète fonctionnaire », comme son modèle, Léon Bocquet, qui dans Autour d'Albert Samain revient sur les débuts de l'auteur du Chariot d'or dans l'administration, et notamment sur son goût pour le dessin, et ses tentatives dans ce domaine. Ces travaux annexes, délassements d'employé désoeuvré, les thèmes abordés, les amitiés qu'ils impliquent, nous dévoile un Samain moins guindé, moins spleenitique, que ne le laisse voir son Flanc du Vase, il apparaît ici dansant pour le Mardi Gras et faisant la noce avec ses amis, ne rechignant pas devant le dessin grivois et la caricature satirique.





Léon Bocquet estime que Samain a du réaliser des centaines de dessins, dont une soixantaine lui était connus.
On sait que Samain, très tôt devait arrêter ses études, pourtant, Bocquet qui citant « quelqu'un de bien placé pour en connaître », affirme qu'il suivi les cours du soir de l'Académie des Beaux-arts des Flandres. Arrivé à Paris, Samain partage un bureau à l'Hôtel de Ville avec trois collègues : Emile Dennery, Henri Germain, Henry Juge, tous amateurs d'eaux-fortes et de lithographie. Henri Germain futur feuilletoniste au Petit Journal est graveur de métier, ses dessins polissons et satiriques sont connus dans tous les bureaux de la Préfecture de la Seine.

Ces quatre là, vont constituer un dossier spécial de leurs dessins à caractère érotiques, ils feront payer leurs collègues désirant le consulter, constituant ainsi une cagnotte pour leurs sorties nocturnes. Henry Juge est chargé des légendes figurant sous les dessins, il avait sous le pseudonyme de Sylvia Consul écrit des livres pour enfants, comme « Négro, les aventures d'un caniche parisien », « Les mémoires d'un gros sous » ou « Les petits touristes, premier voyage de vacances ».



Bocquet décrit quelques-uns des dessins qu'il a pu consulter, malheureusement il ne reproduit que ceux que l'on peut voir ici. Nous aurions aimer avoir le petit dessin où Samain croque Alfred Vallette, Rachilde, Edouard Dubus, lui-même et, Roux, le caissier du Mercure de France, ainsi que les portraits de Jehan-Rictus, encore Gabriel Randon et futur auteur des Soliloques du Pauvre, et celui du très oublié poète Léon Masseron, dont Bocquet évoque le passage rapide dans le monde des lettres. Fondateur de La Revue Littéraire Septentrionale, Masseron que ses rêves de gloire entraîneront à Paris connaîtra la faillite, puis la misère, avant de retrouver sa Normandie, guérit du poison de la littérature.
Les dessins de Samain sont aujourd'hui dispersés dans des collections privées. A ma connaissance personne n'a cherché à réunir les plus significatifs. Quand au dossier spécial du 3e bureau, s'il n'est à jamais perdu, il pourrait constituer un piquant document sur les délassements et fantasmes des fonctionnaires « fin de siècle ».




BOCQUET (Léon) : AUTOUR D'ALBERT SAMAIN. Mercure de France, 1933, in-12, 232 pp., dessins in et hors texte dont 1 tiré en phototypie en frontispice.


Albert Samain sur Livrenblog : Albert Samain par Fagus. SAMAIN. MENDÈS. LORRAIN. Jeanne JACQUEMIN. Albert Samain croquis par Jehan-Rictus.

vendredi 11 juillet 2008

Péladan par Bernard Lazare, Albert Fleury, Léon Bloy


Joséphin Péladan, écrivain.

L'image de Joséphin Péladan, malgré études et biographies, reste toujours celle d'un excentrique en gilet de velours, à la tignasse graisseuse, lançant anathèmes et excommunications à ceux de ses contemporains qui ne partageait pas son idéalisme et son catholicisme intransigeant. Occultiste de pacotille, avide de tapage et de réclame, pour les uns, grand initié et mage considérable pour les autres, objet de railleries ou de vénération, son oeuvre littéraire reste dans l'ombre de sa personnalité exubérante. Pourtant les signes ne manquent pas qui nous incitent à le lire, Drieu La Rochelle qui dans son journal écrit : « [...] en voilà un [Péladan] qu'on a trop méprisé et moqué, il vaut bien les trois quart et demi des Académiciens de tous les temps, et l'ignorance de ceux qui l'accusent de plagiat ou d'à-peu-près en tous domaines aurait dû les laisser muets ; c'est un assez digne disciple de Barbey et de Villiers. Moins aigu et profond que Bloy, il est plus vaste et cette ampleur n'est pas toujours creuse. Le dessein de son éthique est assez ample et embrasse un témoignage important. Il est supérieur à Bourges », Alfred Jarry qui fait de Babylone l'un des livres pairs du Docteur Faustroll, Barbey d'Aurevilly qui signe la préface du Vice suprême, son premier roman, voilà des parrainages qui suffiraient à bien des auteurs. L'influence esthétique de Péladan à travers les Salons de la Rose+Croix, où exposèrent, entre-autre, Armand Point, Fernand Khnopff, ou Alexandre Séon, n'est pas négligeable. Enfin, faut-il rappeler qu'Erik Satie fut le compositeur officiel de l'ordre de la Rose+Croix, avant de s'en aller fonder L'Eglise Métropolitaine d'Art de Jésus Conducteur.
Pour commencer notre tour d'horizon de quelques avis et opinions sur Péladan nous commencerons par Bernard Lazare, le Bernard Lazare de l'affaire Dreyfus, l'écrivain engagé par excellence. L'anarchiste Bernard Lazare considérait l'oeuvre de Péladan comme une oeuvre de révolte, il s'en explique dans un article des Entretiens Politiques et Littéraires publié à l'occasion de la sortie de Typhonia, avant de lui consacrer un portrait dans ses Figures contemporaines où il voyait au-delà du dandy Chaldéen « un des plus curieux et des plus personnels artistes de ce temps ».
Nous avons déjà rencontré Albert Fleury au fil de ce blog. M'appuyant sur les articles nécrologiques de ses amis Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Beaubourg, je rappelais qu'il fut un poète de l'école Naturiste, relevant toute fois qu'il débuta en dirigeant La Renaissance Idéaliste, où l'influence de Péladan ne fut pas assez forte pour l'empêcher lui, et son camarade Georges Pioch de rejoindre, en 1896, la rédaction de Documents sur le Naturisme (future Revue Naturiste) et la jeune génération de poètes groupés autour de Bouhélier. C'est donc le jeune Albert Fleury, 19 ans, qui dans La Plume de novembre 1894, prend la défense de Péladan, dans un article que je qualifierais encore d'actuel si je n'avais peur d'être injuste pour tout ceux qui par la réédition et l'étude ont contribué depuis à faire connaître Péladan l'écrivain.
Pour terminer et donner la parole à l'accusation j'en appellerais à Léon Bloy, qui avec Tailhade et quelques autres, Péladan le premier, contribuera à créer un Péladan fantôche, un « faux mage » ou mieux, un « mage d'épinal ».


Bernard Lazare
Les livres
Typhonia, par Joséphin Péladan (E. Dentu, éditeur)

Peu, parmi les romanciers contemporains, parmi les jeunes j'entends, ont été aussi discutés que M. Péladan. L'écrivain de la Décadence latine a trouvé des admirateurs enthousiastes et des détracteurs passionnés. Quelques-uns l'ont hyperboliquement loué, d'autres l'ont outrageusement insulté. Il a connu des triomphes qui ont dù lui être doux, il a subi des avanies qui lui ont été indifférentes je crois.
Quand un homme est l'objet de discussions aussi contradictoires et aussi vives, il mérite d'attirer l'attention. Aussi sied-il au critique scrupuleux de l'étudier et de chercher à démêler les causes des inimitiés et des amitiés qu'ont provoquées les oeuvres et l'individu.
Dans le cas spécial de M. Joséphin Péladan, ceux qui décernent le blâme et l'éloge ont considéré plus souvent l'individu que le romancier. Ils ont ergoté sur l'attitude du mage, beaucoup plus que sur ses romans ; ils nous ont parlé des costumes du Sar et peu du Vice suprême ou de l'Initiation sentimentale. Il est vrai que ces sujets décoratifs sont généralement plus accessibles aux pieds plats qui remplissent communément les fonctions de juges. La plupart de ces honorables chevaliers, qui semblent écrire avec un plumeau ou une brosse, se préoccupent avant tout de plaire aux éditeurs dont ils sont parfois les premiers commis, et lorsqu'ils ont écrit l'article de commande bien tarifé et grassement payé, il ne leur reste que très peu d'heures pour lire les livres qui ne se recommandent que par eux-mêmes.
Il est certain que, pour de semblables gens, c'est une aubaine que de connaître sur l'artiste telle particularité, telle habitude, telle manie même. Il est bon d'avoir à d'écrire un pourpoint de velours, des bottes à entonnoir, un chapeau Louis XIII. Cela permet quelques images d'un ordre simple, quelques prosopopées faciles, et l'on peut ainsi mettre sa conscience en repos en parlant du roman, qui est le prétexte, d'après l'annonce à insérer, ou bien n'en parlant pas du tout.
J'avoue que j'aime assez cette prudence des critiques, ayant remarqué que, lorsqu'ils avaient le malheur de lire un livre, ils manifestaient une si totale et si déplorable incompréhension, qu'on les eût envoyés avec plaisir vaquer à leurs occupations
habituelles. C'est ce que j'aurais désirer faire pour M. Philippe Gille qui, ayant d'aventure ouvert, et peut-être lu Thyphonia, a pris immédiatement cette peinture de la province pour un tableau de Paris et a consigné cette découverte dans sa bibliographie figaresque. Mais je ne veux insister là-dessus, n'ayant pas l'intention de scruter l'âme de M. Philippe Gille, ni même de constater, ce qui serait banal, que sa critique le montre étranger à la littérature autant que ses vers le montrèrent étranger à la poésie.
Il n'est guère possible, lorsqu'on parle d'un roman de M. Péladan, de négliger ses oeuvres précédentes, puisque toutes, dans la pensée de l'auteur, font partie d'un ensemble : d'une éthopée. Cette éthopée se compose désormais de onze romans, elle doit en comprendre trois autres, mais dès maintenant on peut déterminer les caractéristiques générales de cet esprit curieux dont les tendances vont du lyrisme et de l'idéalisme le plus forcené, à la satire la plus contingente.
Que ce soit dans Curieuse, la Gynandre et le Panthée, que ce soit dans A Coeur perdu et la Victoire du mari, partout M. Péladan s'est montré à la fois mage et sociologue – je prends ce mot dans son sens strict. - Il a voulu étudier les manifestations passionnelles de ceux qui, vivant sous le joug de la société que nous a faite la révolution bourgeoise de 1789, en surent retirer des bénéfices ou en subirent l'oppression. Les libres institutions dont se réjouissent tous les agioteurs et tous les trafiquants du temps présent, n'ont pas trouvé dans M. Péladan un admirateur complaisant, ni même un indifférent doux et sceptique, mais au contraire un fustigateur d'une rare violence. Celui qui ferait remonter volontiers ses origines jusqu'aux vieux Chaldéens philosophes et occultistes, et qui, il y a quelque siècles, aurait vécu sans doute courbé sur le creuset de l'alchimiste en quête du grand oeuvre, ignorant des turbulentes agitations de la foule, n'a pu échapper à la hantise de son temps.
Nous subissons trop et par trop de points la tyrannie des Etats qui nous gouvernent, des codes qui nous régissent, pour pouvoir négliger leur action. Le nombre des lois qui prétendent régler les moindres de nos actes, est trop considérable pour que nous puissions nous flatter d'échapper à leur action. Il nous est impossible de vivre en oubliant ces règles obligatoires, et, quelque isolé que nous vivions, nous sentons toujours, à une minute de notre vie, qu'il est des entraves que nous ne pouvons éviter.
A cette obsession ; tous les artistes, tous les individus ayant conscience de la hauteur et de la valeur de leur être, ont voulu se soustraire. Quelques-uns, non des moindres, se sont réfugiés dans leur rêve ; d'autres, poussés par la violence de leur tempérament, ou destinés par leur caractère à sentir plus fortement la cruauté des chaînes, se sont révoltés ; une troisième catégorie a su réunir es deux tendances et ne s'est haussée jusqu'aux visions ; qu'en détruisant au préalable tout ce qui s'opposait au libre essor de leur moi. M. Joséphin Péladan appartient à cette dernière classe. Certes, par ses convictions, par l'intransigeance de son catholicisme, par ses théories hiérarchiques ou synarchiques, M. Péladan n'appartient à aucune des sectes révolutionnaires qui s'agitent aujourd'hui ; il n'en n'a pas moins fait une oeuvre qu'aucun des partisans de ces sectes ne nierait, car, par tous ses côtés négatifs, cette oeuvre concorde avec leurs âmes, soutient leurs idées.
M. Péladan a contre la bourgeoisie la même haine que les communistes ; il a pour le militarisme, pour la justice, pour le patriotisme, pour le pouvoir démocratique, la même horreur que les anarchistes, et de ses romans on tirerait facilement une centaine de pages dépassant en violence bien des brochures de combat, qui contribueraient très activement à la propagande destructrice. On se souvient de la diatribe contre l'armée qui fut mise en appendice à une de ses oeuvres. Il est vrai que, dans ce cas particulier, il écrivait un plaidoyer personnel, mais, d'autre part, il n'a jamais démenti ses opinions.
Ce qui plus saillante encore la terrible acrimonie de M. Joséphin Péladan, c'est que, fidèle à sa conception de l'art, dédaigneux des procédés du réalisme, des méthodes de l'observation étroite, il n'a jamais pris comme héros de ses romans que des personnages d'exception, dont la réaction contre le milieu qui les voulait déprimer est d'autant plus violente que leurs aspirations naturelles sont contraires. Que ce soit Merodak, Nebo, Adar ou Sin, aucun de ces êtres ne peut vivre dans les conditions spéciales que les nations imposent à leurs sujets. Ils sont tous des insurgés, et des insurgés que le romancier reconnaît comme seuls logiques, seuls intéressants, seuls bons, parce qu'ils se dressent devant le nombre pour le nier et pour le combattre. Le dernier roman de M. Péladan, Typhonia, ne dément point ceux qui précèdent ; il est inspiré par la même philosophie, par la même ardeur de destruction et de satire. Typhonia, c'est la province monotone et méchante, la province qui hait l'esprit, prône la bête, n'agit qu'en vue du mal et a l'horreur du juste et du beau. C'est la province qui énerve les âmes, qui émascule les esprits, qui tue les individus ; c'est le bouge dont la vue salit, dont l'odeur empoisonne, dont le contact viole. Là, nul moyen d'échapper, et ceux que saisit le monstre, sentent lentement et sûrement leur essence se dissoudre. Un seul remède existe, fuir, et c'est le seul courage, car tout autre est inefficace. Aussi est-ce l'unique désir de Sin, l'éphèbe, et de Nannah, la vierge. Beaux tous deux, tous deux d'aspiration noble, ils sont en butte aux mépris, à la fureur du monstre qui les pousse à s'unir, pour se défendre et surtout pour résister.
Mais le poème d'amour n'est, dans Typhonia, que le prétexte permettant au romancier de contempler et d'insulter la province. Analyser les citoyens de la ville du crocodile, n'est-ce pas connaître le bourgeois qui maintenant gouverne et dans la cité que rien ne peut arracher aux soucis quotidiens et misérables, ne verra-t-on pas mieux s'étaler la corruption de la caste puissante, la sottise ou l'infamie des institutions ou des lois. Là, c'est le pouvoir, la fonction, le grade qui distinguent les individus. Aussi, là seulement apparaissent tel qu'ils sont, avec toute leur hideur, toute leur insolence, ces pouvoirs, ces fonctions et ses grades. En quelques brefs chapitres M. Peladan nous montre agissant l'Evéché, la Préfecture, la Mairie, le Palais de Justice, la Caserne, le Lycée, toutes les tentacules de la pieuvre, toutes les ventouses par lesquelles elle aspire la vie de ses captifs.
A ceux qui veulent se sauver de l'enlacement inévitable, il faut la haute croyance de l'Art ou la suprême illusion de l 'Amour, mais l'haleine deTyphonia tuerait à la longue et l'Amour, et l'Art; et c'est pour cela que, par une nuit claire, Sin et Nannah, quittent Typhonia l'horrible pour éviter la Mort. Mais qui montrera à Nannah et à Sin la route qu'il faut prendre pour trouver la vraie Vie.


Bernard Lazare
Entretiens Politiques et Littéraires N° 34, Tome VI, 10 janvier 1893




Bernard Lazare :
Figures contemporaines, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain.
Joséphin Peladan

Monsieur Joséphin Peladan, qui a contemplé la décadence latine d'un oeil peu complaisant, quoique perspicace, a trouvé, plus que tout autre romancier de sa génération, des admirateurs enthousiastes et des détracteurs passionnés. Quelques-uns l'ont hyperboliquement loué, d'autres l'ont outrageusement insulté. Il a connu des triomphes qui ont dû lui être doux, il a subi des avanies qui lui ont été indifférentes sans doute.
Il a défrayé les échotiers et les reporters beaucoup plus que les critiques : cela prouve que les premiers sont plus consciencieux que les seconds, ce qui n'est d'ailleurs plus à prouver. Je veux dire par là qu'on a généralement considéré M. Peladan sous son aspect extérieur et non en lui-même. On a employé pour parler de lui les termes mêmes dont on se servait pour louer M. Loyal, Auguste, ou M. Febvre ; tous ceux, en un mot, qui ne se recommande que par la façade. Le malheur est que M. Peladan doit s'en prendre à lui, ou plutôt à son attitude, de l'erreur que l'on commet ainsi en l'assimilant à quelques-uns.
Pour un homme que les essences seules intéressent et qui prétend voir le monde sous l'aspect de l'éternité, comme disait Spinoza. M. Peladan attache trop de prix aux apparences des choses. Etre mage, et même Sâr, cela n'est point mal ; se prévaloir de ces titres hypothétiques, mais en tous cas persans et chaldéens, pour revêtir un costume Louis XIII et porter des bottes à entonnoir, voilà qui est hasardeux. Se vanter de descendre de Mérodak – qui fut un très grand dieu en son temps – et se borner à représenter d'Artagnan ou même Athos, cela est médiocre. Ce qu'il y a de pire en la chose, c'est que M. Peladan sait tout cela, et c'est évidemment la connaissance exacte de son époque qui l'a conduit à d'aussi regrettables contradictions. Il a senti qu'on lui saurait gré du décor qu'il affichait et qu'il en tirerait avantage plus que de ses oeuvres mêmes. Il n'a point tort, mais il a cependant dépassé son but. Aussi, a-t-on négligé ses romans, et la réputation qu'on lui a faite est désormais analogue à celle de Mangin. C'est là une grande injustice, car, malgré ses excentricités spéciales et raisonnées,
Joséphin Peladan est un des plus curieux et des plus personnels artistes de ce temps. Penseur et écrivain, il est un des rares qui aient su être originaux ; psychologue profond, analyste habile, il a su évoquer et créer des types ; prosateur lyrique, il a été un des premiers à combattre le naturalisme et à en dire la pauvreté esthétique ; polémiste spéculatif, il fut inspiré toujours d'une incomparable ardeur de destruction et de satire. Romancier, philosophe, esthète, il n'est point ordinaire, et, même en étant snob parfois, il reste un snob supérieur.


Bernard Lazare
Figures contemporaines, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain.
Perrin et Cie, éditeurs, 1895.




Albert Fleury
Le Sar Péladan

Quand une matière est trop obscurcie de légendes, il faut la traiter d'une façon d'autant plus documentée et précise ; et quand une physionomie se trouve dénaturée par les courants d'opinions, on doit produire les actes sans même les commenter.
Le Sar Péladan est un exemple des déformations que le public peut infliger à toute personnalité un peu étrange. Laissons, pour un instant, les clichés du journalisme ; venons en aux faits, c'est à dire aux oeuvres ; et d'abord étudions séparément dans leur ordre d'évolution les diverses activités de cet écrivain.
Il a débuté dans les lettres par un étude sur Rembrand publié en 1881, puis il a consacré des analyses très développés à tous les Salons depuis 1882. Ces critiques, parues d'abord dans l'Artiste, puis en brochures séparées, formeraient en les réunissant, un ensemble de sept ou huit volumes auxquels il faudrait ajouter diverses monographies sur Rops, Manet, Courbet, les musées de province et la collection Braünn. Il avait même commencé une suite au grand ouvrage de Charles Blanc « Introduction à l'histoire des peintres de toutes les écoles depuis les origines jusqu'à la Renaissance. » mais comme le nom de l'auteur : n'était suivi d'aucun titre administratif : Sous conservateur de, attaché à, les Bibliothèques refusèrent de souscrire, et la publication s'arrêta après l'Orcagna et l'Angelico. - En ce moment même, paraît à la librairie Chamuel l'Art idéaliste et mystique, doctrine de la Rose+Croix, qui expose dogmatiquement les théories du Sar. Ces théories ont paru à leur auteur d'une telle importance qu'il a fondé un Salon annuel pour les mieux démontrer. On se souvient peut-être du succès qui accueillit cette tentative à la galerie Durand-Ruel. L'année suivante, la même manifestation eut lieu au palais du Champs-de-Mars. Cette année même, la galerie des Artistes modernes, rue de la Paix, a réuni les fervents de l'Idéalisme mystique ; et nous pouvons affirmer que 1895 verra, toujours plus sélectif, le quatrième Salon de la Rose+Croix. Il est peut-être utile d'ajouter, pour ceux qui ne suivent pas exactement les manifestations esthétiques, que la théorie rosicruxienne est simplement la restitution de celle qui présida au ciseau de Phidias et au pinceau de Léonard et Raphaël. - A une époque où M. Armand Silvestre, cet ignorant sinon de l'érotisme, est inspecteur des Beaux-Arts, l'esthéticien qui a prouvé sa compétence depuis quatorze années, est aussi méprisé au ministère de l'instruction publique que ridiculisé sur le boulevard. L'Angleterre a d'autres sentiments pour Ruskins.
Si le Sar Péladan n'eut été que critique d'art, peut-être aurait-on admis qu'il existât, mais en 1884 il publia, sous le patronage de Jules Barbey d'Aurevilly un premier roman Le Vice suprême, qui surprit le journalisme avant qu'il se fût mis en défense. Le Sar Péladan aurait dû rester l'auteur du Vice suprême ; le livre avait été accepté, la critique ne pouvait plus s'en dédire, et il serait encore à cette heure considéré ; mais l'année suivante, il publia Curieuses, et ainsi d'année en année : l'Initiation sentimentale, A Coeur perdu, Istar, La Victoire du mari, Coeur en peine, l'Androgyne, la Gynandre, le Panthée et Typhonia. Depuis 1892, c'est à Messieurs Curel, Gougis et Cie qu'il faut demander pourquoi la Décadence latine, s'est arrêtée à son onzième roman. L'auteur de l'Ethopée, devant les ennuis que lui suscitaient les commerçants nommés, a remis dans les cartons les trois volumes qui termine le second septénaire. Mais cédant au désir de ses amis le Sar Péladan va donner en novembre à la Cocarde son douzième roman : le Dernier Bourbon. C'est une étude de la période des décrets dans le midi légitimiste. Le treizième : la Lamentation d'Ilou, écrit quoique lyriquement, au point de vue de l'homme d'Etat établira avec rigueur le Finis Latinorum ; et enfin la Vertu suprême montrera qu'elle peut être l'activité de lumière dans une décadence.
Tandis que l'incomparable Balzac se proposa de produire à l'état esthétique toute une société, Péladan, convaincu que nul ne peut répéter un aussi grand effort, voulut, dans son Ethopée conclure du particulier au général et arriver à une notion d'ensemble par des psychologies d'exception. - Il commença dans le Vice suprême à produire des figures d'aristocratie finissante et de hautes cultures perverses. - A travers les tableaux de rue de Curieuse, les intérieurs de l'Initiation sentimentale et l'intimité d'A Coeur perdu, il étudia le problème de la passion tel qu'il se pose aux jeunes gens lettrés de notre génération, - Istar fut la peinture de l'adultère en province, et la Victoire du Mari, précisa les exigences de la femme contemporaine exaspérée par l'influx artistique. - Un Coeur en peine, malgré sa facture lyrique peignit la détresse des êtres de douceur et de paix en ce temps aigu et fiévreux. Puis l'Androgyne représentait les phénomènes de la puberté, et la Gynandre résolvait avec un diagnostique sûr les aberrations érotiques de la femme. - Enfin le Panthée et Typhonia montraient combien les destinées passionnelles dépendent toujours de la destinée matérielle.
Le Dernier Bourbon, qui fut commencé le premier de tous les romans de l'Ethopée, s'attache à faire ressortir l'actuelle impossibilité pour les vrais caractères de toucher à la chose publique. - Les constatations relatives à la France s'étendent à tout l'Occident dans la Lamentation d'Ilou, sorte d'oratorio funèbre de ce qui fut la latinité. - La Vertu suprême dégagera de la décomposition sociale les derniers devoirs des Initiés.
Ainsi, cette éthopée en quatorze volumes, partant des constats pris sur l'exception aboutit quand même à une formule synthétique, et se raccorde idéologiquement à l'oeuvre philosophique du même auteur.
Sous le titre de Amphithéâtre des sciences mortes, Péladan a publié déjà trois in-octavo, une éthique, une érotique, une esthétique, et le 1er février paraîtra une politique sous l'appellation de Livre du Sceptre. - L'auteur de la Décadence latine, qui fut longtemps appelé le Mage avant que l'occulte ne reçut son actuelle vulgarisation, a réduit en formule métaphysique les obscurs symboles de l'hermétisme. Au crible du néo-platonisme, il a passé les restes pleins d'alliages du legs mystérieux, et déchirant le grimoire, il a poussé la rationalisation de la Magie peut-être plus loin que l'admirable Eliphas.
Le Comment on devient Mage est une méthode d'individualisme qui a aidé et aidera beaucoup de jeunes gens à prendre conscience d'eux-mêmes, et à ne pas être dupes des poncifs sociaux. - Le Comment on devient fée explique les phénomènes sexuels, et met pour la première fois un déterminisme scientifique sur la passion et ses modalités. - Le Comment on devient Ariste enseigne une culture méthodique de la sensibilité et montre les voies ascétiques de l'intellectuel. - Quand au Livre du Sceptre, c'est un examen de toutes les formes d'existences collectives avec des conclusions sur le présent et l'avenir du monde.
Outre la critique d'art, le roman et la philosophie, le Sar Péladan a porté son effort vers le théâtre. Malgré les vingt-cinq ou trente volumes de son oeuvre, il n'a pu obtenir une lecture à la Comédie-Française. Vainement l'a-t-il demandée au ministre de l'Instruction publique. _ Or il s'agissait de rien moins que de la restitution des deux tragédies perdues de la Prométhéide, restitution qu'approuvait officiellement dans une lettre publiée par le Temps, Emile Burnouf, le plus vénéré de nos hellénisant. - Le Sar Péladan avait cru naïvement qu'Eschyle étant le plus grand génie du théâtre, et Prométhée la plus grande oeuvre d'Eschyle, il vaincrait la malveillance en réalisant une tâche aussi écrasante.
- Mais M. Claretie, domestique de Monsieur Francisque Sarcey, lequel, concierge des théâtres de France, ignore le grec, M. Claretie disons-nous, dissuada son Comité – Or la lettre de M. Monval, secrétaire de la Comédie Française, refuse en propres termes le Prométhée ENCHAINE qui est d'Eschyle, et non le Porteur de feu et le Délivré, les seuls sur lesquels il y eut jugement à porter. Donc le 5 mai 1894, les huit personnages dont les noms suivent ont déclaré Eschyle indigne de la Comédie-Française ; ce sont MM. Worms, Coquelin cader, Prudhon, Baillet, Le Bargy, de Féraudy, Boucher, Truffier, et Leloir.
L'auteur de Prométhée restituée avait cependant tout fait pour éclairer le public sur son effort dramatique : Le Fils des étoiles représenté en 1892 au Salon de la Rose+Croix ; Babylone jouée sept fois l'année suivante au Champ-de-Mars, reprise cette année à l'Ambigue, au Parc de
Bruxelles et chez lady Caithness, duchesse de Pomar, suffisent à montrer que cet écrivain n'est pas de ceux qu'on enterre et dont la marche puisse être arrêtée longtemps par des routines.
Lugné-Poe va monter la Prométhée au Théâtre de l'Oeuvre, et le grand artiste Philippe Garnier a accepté le rôle du Titan. De plus, une Sémiramis, écrite spécialement pour Sarah Bernardt, va lui être présentée : le Mystère du Graal et Orphée attendent dans les cartons.
Quant au Sar, tel que le dépeignent des boulevardiers qui ne l'ont jamais vu (car il ne met jamais les pieds au boulevard), quant à l'homme qui préfère le mot Sar Kaldéen au mot Sieur des huissiers ; quant à l'excentrique qui ose avoir une veste en satin noir au lieu du smocking de drap, il est inutile d'en parler. Ce qui importe c'est l'oeuvre d'un homme. Or, celui-ci, si l'on y comprend sa version du Béreschit, pourrait siéger, sans les déshonorer, dans quatre classes au moins, de l'Institut.
Et comme on ne peut pas le traiter d'inconscient ni d'imbécile, peut-être y a t-il lieu de respecter celui qui aurait aisément marché dans la voie officielle, et qui a préféré les bizarreries de sa nature aux petits honneurs de son temps. - Des quatre chantiers où il oeuvre, le Sar Péladan offre un intérêt réel par sa rénovation des vieilles fraternités intellectuelles.
L'Ordre de la Rose+Croix du Temple est exprimé dans un élégant opuscule contenant les Constitutions ; mais l'activité de ce groupement depuis trois ans déjà se manifeste d'une façon notable par un Salon, des représentations théâtrales, des concerts et des conférences. Le Salon qui ouvrira pour la quatrième fois ses portes au moi d'avril prochain est une chose désormais établie, et dont l'influence sur l'art contemporain n'est pas niable.
Si on rapproche et le poids des oeuvres, et le zèle manifesté sous la forme de Rose+Croix, si on tient compte de la dignité littéraire, et enfin, à une époque socialiste, de la somme de travail, il se pourrait que l'on accordât au Sar Péladan, quelque considération. - Plus tard, on s'étonnera qu'un homme ai été si longtemps méconnu, et plusieurs critiques se feront une originalité en découvrant, l'un l'esthéticien de la Hiérophanie, l'autre le romancier de la Décadence Latine, l'autre le philosophe de l'Amphithéâtre des sciences mortes ; enfin un quatrième trouvera plus encore, s'apercevant que la tragédie racinienne , rénovée par l'influx Wagnérien, a retrouvé vie et lumière en Babylone, en Orphée, et en Prométhée. - Mais il sera trop tard et les contemporains du Sar seront sévèrement jugés pour leur indifférence.

Albert Fleury
La Plume, n° 133, 1er novembre 1894



Léon Bloy dans La Femme Pauvre, représente Péladan sous les traits de Zéphyrin Delumière, au prise ici avec le peintre Gacougnol, l'ami de Marchenoir :

« Pour ce qui est de ton « Androgyne » ou de tes « Enfants des Anges », c'est de l'esthétique de pissotières et il ne m'en faut pas. Les maîtres n'ont pas eu besoin de toutes ces cochonneries pour sculpter ou peindre des merveilles, et le grand Léonard aurait été dégoûté de son oeuvre, s'il avait pu prévoir ta sale façon de l'admirer... Tiens ! Veux-tu que je te dise, vous êtes tous des esclaves, les jeunes, avec vos airs de tout inventer et vous marcheriez très bien à quatre pattes devant le premier venu qui aurait le pouvoir de vous sabouler. Ils vous manque d'être des hommes, rien que ça ! Je veux bien que le diable m'emporte si on peut trouver une idée dans votre sacrée littérature de geusards prétentieux et tarabiscotés... Toi, tu es le malin des malins, tu as trouvé le troisième sexe, le môde angélique, ni mâle ni femelle, pas même châtré. Joli ! On s'embêtait, c'est un filon d'ordures qui va certainement enrichir quelques crapoussins de lettres, à commencer par toi, qui est l'initiateur et le grand prophète. Seulement, vois-tu, ça ne suffit pas pour être un critique et tu peux te vanter d'avoir écrit de belles âneries sur la peinture !... [...] Et toi, Bambino des anges, petit Delumières de mon coeur, tu vas me faire le plaisir d'aller voir dehors si j'y suis. Ta conversation est aussi ravissante que nutritive, mais j'en ai assez pour quelque temps. Tu viendras me voir, quand je n'aurais rien à faire... Là ! C'est bien, prends ton chapeau et bonsoir à tes poules...
Je ne te reconduis pas. Zéphyrin Delumières, le fameux hiérophante romancier, promu récemment à d'obscures dignités dans les conciles interlopes de l'Occultisme, prit, en effet, son chapeau et – la main sur le bouton de cuivre de la serrure, d'une de ces voix mortes au monde qui ont toujours l'air de sortir du fond d'une bouteille, - laissa tomber, en guise d'adieu, ces quelques paroles adamantines :
- Au revoir donc, ou jamais plus, comme il vous plaira, peintre malgracieux. Il me serait trop facile de vous punir en vous effaçant de ma mémoire. Mais vous flottez encore dans l »amnios de l'irresponsable sexualité. Vous en êtes, pour combien de temps ! Aux hésitations embryogéniques du Devenir et vous croupissez dans l'insoupçon de la Norme lumineuse où se manifeste le Septénaire. C'est pourquoi vous oeuvrez inférieurement dans les ténèbres du viril terrestre conculqué par les Egrégores. Et c'est aussi pourquoi je vous pardonne en vous bénissant. Vous finirez par comprendre un jour. Ainsi posé, le devisant mystagogue était bien la plus exorbitante et supercoquentieuse figure qu'on pût voir, avec sa tignasse graisseuse de sorcier caffre ou de talapoin, sa barbe en mitre d'astrologue réticent et ses yeux de phoque dilatés par de coutumières prudences, à la base d'un nez jaillissant et onéliscal, conditionné, semblait-il, pour subodorer les calottes les plus lointaines.
Affublé d'un veston de velours violet, gileté d'un sac de toile brodé d'argent, drapé d'un burnous noir en poils de chameau filamenté de fils d'or et botté de daim, - mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon, - il apparaissait comme un abracadabrant écuyer de quelques Pologne fantastique. »




jeudi 10 juillet 2008

A venir, à lire, à noter


Bientôt sur Livrenblog, un personnage étrange, un écrivain décrié, un critique oublié, un mage moqué, un original plein d'originalité : le Sar Péladan, ses pieds, ses doctrines ésotériques, esthétiques, ses beaux romans, ses excentricités, ses amis et ses ennemis...

Sur le blog des éditions Cynthia 3000 un jeu-concours : retrouvez les titres des livres publiés par l'éditeur à partir de nuages de mots, bonne chance.


Les Féeries Intérieures restent muettes, et nous le regrettons bien.

Sur le site Remy de Gourmont, Willy rencontre Enrique Larreta et Maugis est confondu avec le ministre Barthou, le "portrait du prochain siècle" de Rachilde par Jules Renard est en ligne.

Le dimanche 29 juin 2008 Plume nous invitait à lire ou relire les Moralités Légendaires de Jules Laforgue

A propos de l'enterrement de Verlaine, Bruno Monnier nous signale une gazette de Raoul Ponchon que l'on peut retrouver sur le blog consacré à l'auteur de La Muse au Cabaret.

Un commentaire pertinent et constructif sur Livrenblog à propos de la bibliographie de la revue L'Image et sur la participation de Bellery-Desfontaines à celle-ci.

Les éditions Tristram réédite Le Tutu, le roman signé Princesse Sapho, publié par Léon Genonceaux. On trouvera dans cette édition l'article de Pascal Pia de la Quinzaine Littéraire, qui en révéla l'existence et une étude de Jean-Jacques Lefrère. L'étrange, l'extravagant, le monstrueux Tutu est suivi d'une postface de Julián Ríos, amateurs de Lautéamont, de Jarry, ne manquait pas de lire Le Tutu.

Une thèse sur Han Ryner par G. Lecha dont ont trouvera le résumé, le plan général et le sommaire détaillé sur Han Ryner.

A propos de Gustave Le Rouge dont nous signalions dernièrement une version non répertoriée de sa nouvelle Le Guet-Apens, lire dans la rubrique Gendelettres des Commérages de Tybalt, l'article que lui consacre Henri Bordillon.

mardi 8 juillet 2008

DONNAY se souvient : VERLAINE, SCHWOB, LORRAIN, ALLAIS,



Maurice DONNAY
J'ai vécu 1900.



Arthème Fayard, C'était hier, 1950, in-12, broché, 294 pp.
Maurice Donnay (1859-1945), c'est au Chat Noir (le second), que débuta ce futur académicien français. En 1892 il écrit sa première Lysistrata, il s'illustra par la suite dans les comédies de Boulevard avec des pièces comme : Les Amants (1895), La Douloureuse (1897) et Le Torrent (1899). En collaboration avec Lucien Descaves il écrivit pour le Théâtre Libre d'Antoine, La Clairière (1899) et Oiseaux de passages (1904).

Ce volume contient des extraits de son journal, de 1893 à 1914. On y rencontre surtout le monde du théâtre, acteurs et auteurs, et des académiciens. Mon choix c'est porté vers les souvenirs sur des auteurs plus familiers de Livrenblog.





Enterrement de Verlaine :

1896


Le vendredi 10 janvier, enterrement de Verlaine par une froide mais claire matinée. Un joli enterrement de poète, avec mieux que des célébrités et des personnages officiels : avec des fervents et des disciples. La foule, le cercueil, et des gens grimpés sur les tombes, des groupes de jeunes gens avec des têtes extraordinaires, des poètes qui ont du talent comme tout le monde et des cheveux comme personne. Des discours tombent : ce sont des pelletées de gloire en attendant les pelletées de terre du fossoyeur. Adieux au pauvre Lélian ; discours de François Coppée, ému et sans prétention ; Lepelletier ridicule et sans sincérité (il se fait sévèrement juger par mon voisin Albert Samain). En revanche, très joli discours de Maurice Barrès, avec des passages d'une ironie merveilleuse. Mais, Barrès, la jeunesse intellectuelle, c'est vous, et non pas ceux au nom desquels vous parlez, et qui ne comprennent pas plus qu'ils n'ont compris Verlaine et les autres. Ensuite, une prière de Catulle Mendès, poète parnassien, vulgarisateur des moeurs lesbiennes, le « Jules Verne de Lesbos », comme nous l'appelions au Chat Noir ; Catulle Mendès qui a été beau, mais qui, maintenant, est gras et dont la chair semble couler, ainsi qu'un fromage de brie. « Va là-haut vers ton Dieu, monte vers ton Dieu par des escaliers de marbre léger, au milieu des frémissements des lauriers-roses... », dit Mendès, très pâle, d'une voix blanche, lointaine, comme d'outre-tombe. Il essuie même une larme. Et, cinq minutes plus tard, à la porte du cimetière, Catulle Mendès, qui est déjà consolé, le col du pardessus relevé, le chapeau haut de forme en arrière, raccroche des convives pour le déjeuner, et dit d'une voix joyeuse : « Que penseriez-vous du père Lathuille ? » ce qui amuse beaucoup Albert Samain.


Mirbeau

1902
mercredi 5 mars


A la Comédie-Française, réunion dans le cabinet de Claretie. Je maintiens mes droits au sujet de l'Autre Danger, qui doit passer avant Les Affaires sont les Affaires. Je dis à Guitry, directeur de la scène, que je reconduis chez lui, dans la rue de la Paix :
- Crois-tu que Mirbeau m'en veuille ?
- Oh pas une minute, répond Guitry.
- Oui mais toute la vie.
- Evidemment !
Ce dialogue mettait les choses au point.


1904 samedi 27 août

Rentré hier au Prieuré. Ce matin, Porel déjeune à la maison. Il nous parle de la lecture d'une pièce de Mirbeau et de Thadée Natanson, le Foyer, contre la charité, ou plutôt contre les oeuvres de charité. Porel dit, dans son langage qui n'est qu'à lui, que c'est plein de théories socialistes et grimaçantes.

Marcel Schwob

1905
mardi 28 février


A midi, le facteur apporte le courrier, le Figaro, où je lis la mort de Marcel Schwob. Il avait dîné à la maison le mercredi 8 février, moins de quinze jours avant notre départ. Nous devions faire une pièce ensemble, tirée d'une des nouvelles des Vies imaginaires. Il devait m'envoyer ici des livres, un scénario. J'allais lui écrire pour lui rappeler sa promesse. Hélas ! Je ne pensais pas que son silence serait aussi long. Un autre jour, il avait dîné chez nous avec Moreno, qui partait pour une tournée. Il est mort, dans son grand appartement de la rue Saint-Louis-en-l'Ile ; il est mort seul, tout seul, sans que sa compagne fût auprès de lui. Son fidèle Chinois l'a soigné sans doute ; mais, à la pensée de cette agonie, je frissonne d'horreur.


Jean Lorrain
1905
jeudi 30 mars

Jean Lorrain et sa mère déjeunèrent à la maison. Jean Lorrain aux doigts chargés de bagues, au chapeau gris pointu, au foulard jaune et noir salamandre, aux boutons de manchettes de somptueuses verroterie. Il nous raconte les scandales de la Riviera.

1906
lundi 2 juillet

Le journaux nous apprennent la mort de Jean Lorrain. Il est mort samedi à 11 h.½ dans la maison de santé du docteur P... Consultation de trois chirurgiens qui ont jugé l'opération impossible (péritonite). S'il y avait eu dix mille francs au bout, ils auraient peut-être opéré. Jean Lorrain ! Je me rappelle la dernière fois qu'il a déjeuné à Agay. Il avait cassé une de ses fausses dents, cela faisait un trou noir par lequel la salive coulait. Les vraies dents lui faisaient mal, il souffrait horriblement et malgré cela, il fut causeur brillant, méchant certe, mais bien amusant. Nous l'avions emmené faire une promenade en voiture. Il s'est mis à saigner du nez. Je le vois encore avec son immense chapeau gris, accroupi au bord de la rivière et lavant ses mouchoirs ensanglantés dans l'eau claire.
Il aimait la nature, les choses élégantes.

Alphonse Allais

1905
dimanche 29 octobre


Passé la journée auprès de mon pauvre Alphonse Allais. Oh ! Ce cadavre dans une petite chambre d'un hôtel de la rue d'Amsterdam !
... Je regarde une dernière fois Alphi avant de m'en aller. Ce matin, il semblait dormir très calme ; il avait l'air de faire une fumisterie aux siens, le pauvre humoriste ; mais maintenant, on voit qu'il fait des efforts pour conserver son air de pince-sans-rire, des efforts visibles, sensibles. La soeur me dit :
- C'était un vrai Normand... Regardez, il a l'air d'un Scandinave...
C'est absurde qu'elle me dise ça, mais c'est vrai. La tête pâle, longue, la moustache blonde retombant sur les lèvres minces... oui, c'est un homme du Nord, un Northman. Maintenant que la figure est rentrée dans le calme, débarrassée de l'expression parisienne, fumiste, montmartroise, - oui, maintenant qu'il n'y a plus sur ce visage le reflet des préoccupations qui nous rendent tous semblables, l'origine reparaît avec une netteté singulière.

lundi 7 juillet 2008

LE GUET-APENS Gustave LE ROUGE dans La Croix Illustrée




Dans le n° 6 de la revue L'Oeil Bleu (1), Henri Bordillon faisait paraître une nouvelle peu connue de Gustave Le Rouge, Le Guet-Apens. Cette nouvelle a été publié sous ce titre, dans le second tome du roman Les écumeurs de la pampa et dans Le Globe Trotter du 14 novembre 1907, sous le titre Le Spectre Mortel, et la signature Major Carl Bell.
L'amitié de Gérard Marin, libraire à l'enseigne de l'Hypermonde, m'a permis de consulter et de vous présenter aujourd'hui une autre version de cette nouvelle.
C'est dans La Croix Illustrée n° 302 du 7 octobre 1906 aux pages 314-315 que figure Le Guet-Apens, signé de Gustave Lerouge. Le texte est très légèrement étoffé par rapport à celui donnait par L'Oeil Bleu, il est de plus illustré de trois dessins.
Cette nouvelle version confirme le travail de réécriture de Gustave Le Rouge, travail imposé par le type de publications, mais aussi par soucis d'écriture, le changement d'un mot, la suppression d'un autre, l'inversion d'un adjectif, ne s'expliquent que par une volonté d'amélioration du texte.





(1) Henri Bordillon Deux nouvelles méconnues de Gustave Le Rouge. In L'Oeil Bleu, revue de littérature, N° 6, avril 2008.


vendredi 4 juillet 2008

Oscar WILDE conteur. "La Pièce qui n'a pas cours"


Dans son article de 1900 dans la Revue Blanche, sur Oscar Wilde, Ernest La Jeunesse, qui l'avait bien connu lors de son dernier séjour à Paris, écrivait : « Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... » Cette histoire, comme tant d'autres, Wilde ne l'écrivit pas, ses contes il les improvisaient au fil de la conversation, les reprenant parfois devant d'autres interlocuteurs, il fut en cela comparable à Villiers de l'Isle-Adam, autre conteur inépuisable dont Remy de Gourmont écrivait « Que de nouvelles n'a-t-il pas racontées qu'il n'a jamais, qu'il n'aurait jamais écrites ! » (1). Curieusement, Guillot de Saix, eut l'idée de compiler les souvenirs des uns des autres, pour écrire lui-même les contes « parlés » d'Oscar Wilde (2). « L'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie » entendue par La Jeunesse, figure dans le recueil de Guillot de Saix sous le titre La pièce qui n'a pas cours. Voici donc, ce texte, ni tout à fait de Wilde, ni tout à fait de Guillot de Saix.

La Pièce qui n'a pas cours

Un jour, un pauvre diable qui gagnait péniblement sa vie en travaillant de-ci, de-là, trouva sur son chemin une pièce d'or.
C'était une pièce à l'effigie d'un roi inconnu.
- Cela tombe bien, se dit l'homme. Voilà longtemps que j'ai l'envie d'un bon repas.
Et tout fier de sentir la pièce dans sa poche, il alla s'attabler à la plus proche auberge et commanda selon son goût. Pour la première fois, il mangea à sa faim.
Mais, quand à la fin du repas, cet homme fit sonner sa pièce sur la table, l'aubergiste lui dit :
- Cette pièce-là n'a pas cours. Personne ne connaît le profil de ce roi.
L'autre soupira :
- C'est que je n'ai pas d'autre pièce, mais qu'à cela ne tienne : je travaille ici près. Je vous paierai sans faute.
Et le pauvre diable tint sa parole, et dut, pour la tenir, travailler doublement.
Quand il se fut enfin acquitté de sa dette, il fit un paquet de ses hardes, prît un bâton et si mit en route pour découvrir le pays où sa pièce étrange aurait cours.
Et travaillant, de-ci, de-là, notre homme fit le tour du monde, sans trouver jamais le pays illusoire où régnait le roi dont il promenait l'image. Partout où il présentait sa pièce d'or, les gens disaient :
« Ta pièce est fausse. Ce roi n'a jamais existé. » Mais lui ne voulait pas les croire.
-Puisqu(il a son portrait en or, il doit bien régner quelque part !
Et l'homme s'en allait, poursuivi par les rires. Et il reprenait allégrement sa route et tout en marchant il chantait, car il avait, au moins, la satisfaction de n'être point dépourvu de ressource, puisqu'il avait toujours en poche sa pièce d'or mystérieuse, et dans le coeur son espérance.
Un soir qu'il était las, plus las que tout les autres soirs, il s'arrêtât au bord d'une rivière qu'il devait traverser. Il aperçut un passeur, le héla et lui tendit sa pièce.
A sa grande stupeur le passeur l'accepta.
A peine l'homme eut-il mis le pied dans la barque que celle-ci parut s'enfoncer sous son poids dans les eaux tout à coup plus sombres. Sous une dernière lueur, alors qu'il allait disparaître, il reconnut dans le profil du passeur noir, comme serti par un fil d'or, le profil de ce roi qu'il s'était fatigué à chercher par toute la terre.
Et dans un suprême sourire, partant pour le pays d'où l'on ne revient pas, son obole dûment payée, il se laissa glisser vers le fond des eaux noires.
Oscar Wilde concluait :
« En vérité, l'amour et le génie sont en tous points semblables à cette pièce qui n'a pas cours, et celui-là qui possède l'un ou l'autre parcourra vainement la terre sans parvenir à l'échanger. »
Il a, par la suite, précisé le côté prophétique de son oeuvre en écrivant au trop cher « Bosie » dans le De profundis :
« Certes, tout cela est annoncé et prévu dans mes livres. Une partie l'est dans Le Prince Heureux ; une autre, dans Le Jeune Roi, principalement dans le passage où l'évèque dit à l'enfant agenouillé : « Celui qui a créé le malheur n'est-il pas plus sage que toi ? » phrase qui, lorsque je la traçai, me parut plus qu'une phrase... »
Wilde proclame que : « A tout instant de l'existence, l'homme est ce qu'il va être, non moins que ce qu'il a été. » Le présage est encore incarné, d'après lui, dans le poème en prose de l'homme qui, du bronze de la statue du Plaisir-qui-ne-dure-qu'un-moment
doit faire l'image de la Douleur-qui-dure-pour-jamais.
« Hélas ! Hélas ! Pauvre Wilde ! S'écrie André Gide, ce n'était pas cela que disait votre conte ; l'artiste dont vous parliez, tout au contraire, brisait la statue de la Douleur pour en faire celle de la Joie, et votre volontaire erreur reste plus éloquente qu'un aveu. »
Un matin, comme il venait de lire un article dans lequel un critique assez épais le félicitait de « savoir inventer de jolis contes pour mieux habiller sa pensée », Wilde, prononça :
« Ils croient que toutes les pensées naissent nues. Ils ne comprennent pas que je ne peux pas penser autrement que sous forme de contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre la pensée ; il pense en marbre directement. »
Et, le poète ajoutait :
- « Moi je pense en contes. »

Une variante du conte figure dans le même recueil :

La pièce qui n'a pas cours

« Un pauvre diable a trouvé une pièce de monnaie ; cette pièce est à l'effigie d'un roi inconnu et le pauvre diable se met à voyager de par le monde sans arriver à découvrir le pays où cette pièce a cours et où il pourrait l'échanger... Il travaille pour pouvoir voyager et dépense tout son argent pour échanger enfin cette pièce... L'homme va son chemin, avec la satisfaction de n'être point dépourvu de toute ressource, puisque sa pièce d'or mystérieuse lui reste... »

(Version notée par Francis Carco.)


(1) « Un carnet de notes sur Villiers de l'Isle-Adam... », Promenades littéraires, 2e série, Mercure de France, 1906.
(2) Le Songe merveilleux du Dormeur éveillé. Le Chant du Cygne. Contes parlés d'Oscar Wilde. Recueillis et rédigés par GUILLOT DE SAIX. Mercure de France, 1942.

De Guillot de Saix sur Livrenblog : Laurent TAILHADE et LA FRANCE

AMER une revue à lire




AMER
deuxième décharge

La Domesticité, philosophie de la demeure, c'est sous ce titre que s'ouvre le n° 2 de la revue finissante. Des abattoirs en passant par Jack l'éventreur, Ian Geay, analyse la domestication et l'esthétisation du « chourinage » par la littérature (Poe, Desnos, Mirbeau, Wedekin...). Emily S. Apter, avec Freud et Mirbeau, souligne les liens entre domesticité et fétichisme. Anne Steiner auteur de Les En-Dehors, anarchistes et illégalistes à la Belle époque et Céline Baudet auteur de Les Milieux libres, vivre en anarchie à la « Belle-Epoque » en France, s'entretiennent et éclairent notre lanterne sur les expériences de colonies, phalanstères ou communautés libertaires de la tourne du siècle. En plus de ces trois articles particulièrement passionnants, Amer annonce la publication des livres que l'on aime, des revues que l'on soutient, publie Gourmont, Mac-Nab, Jules Jouy, Rachilde, Lorrain, Mirbeau... Ce qui ravi le blogueur dilettante. Amer est donc une revue à lire.

Sommaire :

Idées
Les deux morales par Nietzsche
L'Esclave par Remy de Gourmont.
Amour bestial par Peter Singer
Le Journal d'une femme de chambre par Rachilde
Fragments ancillaires
Artisses, philosophes et chieurs d'encre par Le Père peinard

Interventions
Le Chourinage et son abîme par Ian Geay
Fétichisme et domesticité par Emily S. Apter

Entretien
Céline Baudet et Anne Steiner

Poèmes et chansons
Les Foetus par Mac Nab
Réponse d'un voyou par Jules Jouy

Nouvelles
Pauvre Tom par Octave Mirbeau
Leurs soirs par Jean Lorrain
Mademoiselle par Marie Laure Dagoit
Méchante par Lolita M'Gouni
Simulacre par Mademoiselle Anonyme
Souvenirs d'enfance par Sacher Masoch
Le Lapin par Hugues Le Roux
Je n'ai aimé que toi par Marie Laure Dagoit

Actualité
Lectures
Appel à contribution
La revues des revues

jeudi 3 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE - OSCAR WILDE à PARIS.


Oscar Wilde

J'ai bien peur que, malgré son acquiescement d'agonie aux signes et symboles du culte catholique, M. Wilde ne trouve point place dans cet index des noms conquis sur la concurrence que dresse obscurément quelque successeur de l'abbé Migne ; c'est que, pour le mort d'hier, le martyre a précédé la conversion. Lorsqu'on voyait, sans trop le regarder, celent monsieur, prodigieusement morne, promener par nos boulevards sa massive déchéance, on se rendait compte tout de même qu'il était, à lui tout seul, comme une procession de reproche. Jamais n'exista plus complète victime du malentendu entre la foule et le poète. Et, tragiquement, nous avons ici le droit de l'énoncer.
Le public veut être étonné. Il a le droit à l'étonnement comme au pain, comme au rêve, - et le vrai rêve de nuit devient si rare et si difficile ! Il veut rêver le soir au théâtre, s'étonner le jour, le matin même, à l'aube de son labeur, sur des contes de journaux avec des crimes, pêle-mêle. Lorsqu'un thaumaturge – et j'emploie à dessein ce mot pour lequel M. Wilde avait un grand respect - se charge d'étonner le peuple, il a le droit d'aller puiser sa matière où elle est : on exige de lui non des exemples moraux et sociaux, mais des inventions, des mots, un peu de ciel, un peu d'enfer et autre chose ; il faut qu'il soit Protée et Prométhée, qu'il métamorphose jusqu'à soi, qu'il dérobe pour les lecteur de son magazine ou pour les spectateurs de son théâtre le secret de la vie et de la survie, qu'il soit confesseur, devin et sorcier, qu'il peigne le monde avec une exactitude de père et qu'il recrée ensuite, à sa fantaisie de poète, qu'il émette des formules et des paradoxes, des calembours, aussi, pourvu seulement qu'ils soient éternels. A ce prix – et c'est bien payé – il pourra se distraire à la manière des dieux et des mauvais anges et chercher des étonnements pour soi, puisqu'il a passé la limite des étonnements humains. M. Wilde avait payé. Avec l'argent de poche de ses triomphes artistes, entre mille fantaisies plus hautes et plus intéressantes, il voulut faire le jeune homme.
Il le fit mal.
Le public, à son tour, s'étonna pour l'étonner. Les seules bonnes ou mauvaises fortunes permises aux poètes sont celles que, longtemps après leur mort, dévoile en ses radotages un gigolo octogénaire. Reconnaissons que M. Wilde fut humble et pas très nouveau. Il y avait des précédents décourageants.
Le 25 mai 1815, sir Eyre Coote, colonel du 89e régiment d'infanterie, décida à prix d'argent quelques élèves de mathématique de l'hôpital du Christ, à Londres, à échanger avec lui la punition du fouet.
Le lord-mayor, sur la plainte d'une surveillante, crut d'abord qu'il n'y avait pas là de quoi frapper un chat, et l'un des aldermen, sir William Curtis, tint quitte le pauvre colonel pour 25.000 francs d'amende. Mais, cinq mois après, on lui envoya poliment sa lettre de change et trois généraux, réunis en conseil d'enquête, le privèrent de son régiment, l'ordre du Bain et des honneurs militaires. Cependant c'était à lui que Menou, en Egypte, était venu se rendre ! Et il avait fait prouver par soixante témoins qu'il était fou. De plus, il était très riche. La pudeur légale du Royaume-Uni ne s'arrêta jamais aux titres militaires ou littéraires des prévenus. Une gloire a toujours pu faire un convict. Les Anglais n'étouffent pas une affaire : ils pendent.
Ce n'est pas par respect pour une âme délivrée que je ne rappelle pas la peine du poète : c'est de l'histoire et c'est, depuis la Ballade de la Geôle de Reading, la plus pathétique et la plus parfaite beauté : c'est le sceau du génie, c'est la consécration d'émotion et de simplicité qu'il fallait à sa trop magnifique virtuosité et à son scepticisme de surhomme. La deuxième année de son supplice cit couver et se déchaîner vainement
la plus fraternelle indignation des écrivains : ce fut l'époque des listes et des signatures enflammées, ce fut le temps où M. Octave Mirbeau songeait à faire remplir par le réclusionnaire un des sièges naissants de l'Académie Goncourt, cependant que M. Maurice Barrès évitait à lord Alfred Douglas le refus d'un billet de bal. On jouait Salomé, on la rejouait ensuite en tournée, avec M. Georges Vanor, on traduisait en hâte le Portrait de Dorian Gray et cette Revue publiait les deux admirables articles d'Henri de Régnier et de Paul Adam. Lorsque, plus tard, on étudiera l'âme française, on verra combien notre révolte et notre générosité doivent au disproportionné châtiment d'Oscar Wilde : la pitié commençait un mouvement qui s'épanouit dans une furie de justice. D'ailleurs, le patient, dans son exil, resta Anglais ; je veux dire qu'il eut pitié des victimes sans avoir horreur des bourreaux ; il approuva pleinement la condamnation et l'exécution de cette institutrice, Louise Masset, qu'on pendit pour la mort de son enfant. Il suivit passionnément l'entreprise du Transvaal, s'enthousiasmant pour Roberts et pour Kitchener : c'est un trait touchant chez un exilé. Irlandais d'origine, Italien d'inclination, Grec de culture, Parisien de paradoxe et même de blague, il ne pouvait oublier Londres qui lui avait apporté dans ses brumes les triomphes de partout, Londres où il avait eu l'orgueil de faire un jardin monstrueux de fleurs, de palais, de fêtes, de splendeurs subtiles et de charme discret. Ses impertinences envers les Anglais étaient d'un monarque bienveillant. Lorsque, arrivant très en retard dans un salon, il s'avançait, sans saluer personne, jusqu'à la maîtresse de la maison et lui demandait à haute voix : « Qui dois-je reconnaître ici ? » c'était par pure galanterie ; il voulait non mépriser ceux-ci et ceux-là, mais ne pas avoir l'air de connaître tout le monde pour ne pas contrarier cette lady qui, peut-être, ignorait bon nombre de ses invités. On lui a reproché un oeillet vert et une cigarette ; ce pourquoi, pendant vingt-quatre mois, on l'a privé de tout tabac et de toutes fleurs. On lui a reproché de dépenser le double des 150.000 francs environ qu'il tirait des théâtres ; on l'a déclaré en faillite. On a effacé son nom des affiches et de la mémoire des hommes, on l'a presque retiré à ses enfants : c'est que le public voulait l'étonner de sa cruauté.
Le pauvre homme n'était pas au bout de ses étonnements. Du jour où il mis le pied sur notre terre, nous assistons à une tragédie atroce : l'effort pour revivre. Ce géant que n'avait pu réduire le refus du sommeil, le refus du repos, le refus des livres, le refus de la nourriture et du vin, ce géant, défaillant à peine, demande à la mer, d'abord, à Paris, à Naples ensuite, du travail, une ère nouvelle de fables et de drames. Il échoue. A quarante ans, ivre d'avenir, il ne peut que tendre des bras impuissants vers son passé, en rechercher des témoins et se perdre dans un amer souvenir. Des théâtres d'Amérique, des éditeurs lui demandaient une oeuvre neuve ; tout ce qu'il put pour Léonard Smyders fut de lui permettre d'imprimer Un mari idéal, comédie jouée depuis des années.
Ses paupières lourdes s'appesantissaient sur des visions chères : ses succès ; il marchait à petit pas pour se mieux rappeler, il aimait la solitude où on le laissait pour être plus avec celui qu'il avait été. S'il ne délaissa pas la fâcheuse habitude, c'était pour imaginer, dans les rues obscures où il allait à deux, des aventures semblables à Londres... à Londres !
Et puis il lui fallait l'oubli que l'alcool ne lui donnait pas. Car c'était Londres encor qu'il cherchait dans les bars. Il en était réduit à fréquenter les bars américains qu'il n'aimait pas. On lui avait déclaré un soir, au Chatam, qu'on avait pas besoin de sa « clienterie ». Il avait tâché à distraire ses yeux incurieux, à les occuper du défilé des gens le long des terrasses. Mais bientôt il avait renoncé à ce spectacle qui le regardait.
Tout, dans sa face, avait le pli des larmes. Les yeux semblaient des ravines creusées d'un pleur pâle, la bouche à peine sanglante, épaisse comme un sanglot et un caillot mêlés, le menton douloureux se suivaient, s'assemblaient sous les cheveux désespérés, dans cette bouffissure de chairs qui accompagne les crises sans fin d'effroi et de navrement.
Fantôme ballonné, caricature énorme, il se penchait sur un manhattan ou un grand whisky soda et, pour des curieux vite présentés, pour des amis, pour n'importe qui, il réimprocisait des improvisations et rééditait des paradoxes un peu las. C'était surtout pour soi qu'il recherchait ses histoires. Il voulait à la fois se bercer et se réveiller, se convaincre qu'il pensait toujours, qu'il savait encore. Il savait tout. Les commentateurs de Dante l'Allighieri et leurs commentaires, les sources de Dante-Gabriel Rossetti, des faits divers et des batailles, il discutait tout en jeune homme, après quoi il souriait de son sourire de purgatoire et se prenait à rire, pour rien, d'un rire qui secouait son ventre, ses bajoues et l'or de ses pauvres dents. Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... Mais il lui manquait, pour les écrire, la table d'or de Sénèque – et la sienne.
Il avait, entre temps, le triste honneur de savoir que M. Michael Dawitt avait, pour demander l'amélioration des prisons anglaises, rappelé d'abord ses souffrances à soi, puis lu simplement sa Ballade à lui, dans l'admiration et la honte émue d'amis d'hier et de ses frères dans les loges du rite écossais. Il devenait réformateur du système pénitentiaire comme feu M. Moreau-Christophe, directeur de prison et traducteur du Voyage sentimental de Laurence Sterne.
Mais sa mélancolie persistait : il portait malheur à ces jeunes acolytes qui lui étaient enlevés, un à un, par une farouche logeuse : la Santé. Et, dans son dandysme antisémitique et son flair de reporter, M. Rowland Stong lui amena cette vedette, le comte Walsin-Esterhazy.
Il faudrait la plume de Voltaire, si son Candide était plus sincère, pour retracer les dîners et les symposes de M. Wilde et de celui qu'il appelait avec une tendre ironie et quelque admiration « Le Commandant ». La solitude d'un Nogent et d'un Montigny, un printemps timide, une eau innocente coupés tout à coup, déchirés des intonations du comte scandant par coeur, à toute volée, les Trois Contes de Flaubert et s'arrêtant amoureusement, égoïstement sur la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, puis, dans un dialogue d'enfer, Esterhazy disant à Wilde : « Nous sommes les deux plus grands martyrs de l'humanité, mais (après une hésitation et un silence) moi, j'ai plus souffert », c'est plus grand que du Dante – et c'est plus loin dans les siècles.
Il était dans la destinée du comte Walsin de trahir Wilde devant la cour de cassation pour punir M. R. Strong d'un lâchage personnel. Et M. Wilde fut privé d'un ami.
Il avait les dévouements et les visites espacées de MM. Ross, Turner, Sibleigh, Smyders, Gunnar Heiberg et Thaulow. Il avait, il y a deux ans, échangé des conversations de café, des mots et des rires avec Henry Becque qui mourut, avec notre Moréas, avec La Tailhède, H. de Groux, F. Boutet. Il avait la constante amitié de l'extraordinaire Frank Harris, des Stuart Merrill, Paul Fort, Davray, A.-E. Brunot, Jean de Mitty. Il donnait des idées à des jeunes gens qui retournèrent dans leur province. Il se prodiguait dans ses conversations : c'était pour s'étourdir, je pense. Il cherchait des élèves pour trouver en eux une raison de se retrouver, pour se voir revivre et renaître et pour ne point songer à des plagiaires ingrats. Là aussi, il eut des mécomptes. Tel peintre américain qu'il emmena à Nogent n'en repartit point sans en emporter, reliques prématurées, des brosses à manche d'argent et des pièces d'or à effigie commune. Notons aussi que, dans sa rage de « tapage », M. Karl fit verser à l'infortuné Oscar Wilde une souscription de vingt francs pour un exemplaire qu'il ne reçut jamais. Ce sont là jeux de prince, les jeux qu'on se permet – on ce n'est pas nous – vis-à-vis des princes en exil. M. Wilde, au cours de ses paradoxes et paraboles, contait l'histoire du roi et du mendiant. J'espère que M. Jean Lorrain la contera un jour et je veux pas déflorer sa copie. M. Wilde ajoutait : « J'ai été roi, je veux être mendiant ». Il se flattait de se vêtir de velours à côtes, comme M. Lorrain, jadis, à cette fin de l'imiter une fois. Mais, malgré de bonnes adresses, il resta jusqu'au dernier jour élégant et confortable, authentiquement anglais de complet – et il ne mendia pas.
Ç'aurait été une vie nouvelle, cette vie que la destinée lui refusait... Il nous faudrait ici des mots se précipitant, une fuite d'espoirs, de verbes, de sourires, une chute frénétique de phrases, d'onomatopées dans une monotonie d'existence atroce et momifiée pour montrer le poète qui s'éteint, qui ne se résigne pas mais qui se livre et qui craint la mort au jour le jour, pour les hommes – en l'appelant d'égal à égal en sa chambre étroite d'un hôtel gris. Il a été à la campagne et en Italie, il veut l'Espagne, il veut retourner au bord de la Méditerranée : il n'a que Paris, Paris fermé à mesure, Paris qui ne lui offre plus que des trous où boire, un Paris sourd, un Paris affamé, hâtif, congestionné ici, pâle là, une ville sans éternité et sans mythe. Chaque jour lui apporte des souffrances : il n'a plus ni cour ni vrai ami, il tombe dans la pire neurasthénie. La gêne le harcèle : la pension de dix francs par jour que lui sert sa famille ne s'augmente plus d'avances d'éditeurs : il lui faut travailler, écrire les pièces qu'il a signées, par traité, - et il lui est impossible de se lever avant trois heures de l'après-midi. Il ne s'aigrit pas, il s'achève : il s'alite un jour sous ce prétexte que, dans un restaurant, les moules l'ont empoisonné : il ne se relève plus que mauvaisement, avec une arrière-pensée de mort dont il mourra. Il conte alors toutes ses histoires à la fois : c'est l'amer et éblouissant bouquet d'un feu d'artifice surhumain. Ceux qui l'ont entendu au terme de sa vie dévider l'écheveau des ors et des pierreries tissés, des fortes subtilités, de l'invention psychique et fantasque dont il devait coudre et peindre la tapisserie de ses drames et de ses poèmes futurs, ceux qui l'ont vu nonchalamment et fièrement tenir tête au néant et tousser ou rire ses dernières phrases, garderont le souvenir d'un spectacle tragique et hautain, d'un damné impassible qui ne veut pas périr tout entier.
C'était le temps où la Nature, bienfaisante une dernière fois à celui qui avait eu l'air de la nier, lui avait ramassé toutes ses splendeurs dans l'enceinte de l'Exposition. Il mourut un peu de sa fin, car il mourut de tout. Il l'avait aimée avec candeur. Il n'en bougeait pas. Il buvait toute cette joie à même, comme on boit du sang aux abattoirs. Il rebâtissait son palais dans tous les palais. Il récupérait l'univers, la gloire, les richesses, la renommée, le temps et l'immortalité. Ce fut un long et beau rêve pour un mourant. Un jour, il sortit plus tôt par la porte de l'Alma pour aller visiter l'oeuvre de Rodin. Ce jour-là, il était, ou à peu près, l'unique pèlerin. C'est, encore, de la tragédie, et le Maître lui montra de plus près la Porte de l'Enfer.
Mais voilà bien des détails : finissons-en. Treize personnes qui, en un dortoir de banlieue, se découvrent devant un cercueil tiré d'un numéro treize, un corbillard boîteux à peine étoilé d'argent sale, deux landaus de duel en guise de voitures de deuil, une couronne de lauriers, des fleurs hagardes, une église, sans drap mortuaire, qui ne sonne point à la mort et qui n'ouvre au cortège qu'un bas-côté ; une messe basse vide de musique, une absoute scandée par des lèvres anglaises qui font du latin liturgique une bouillie d'Ecosse non-conformiste, le salut magnifique d'un capitaine de la garde sur la place Saint-Germain-des-Près, trois reporters qui comptent les assistants comme à l'anthropométrie, c'est à l'adieu de la Terre à un de ses enfants qui voulut la magnifier et étendre son songe, c'est là le glas tacite d'une vie de phantasmes et de superbeauté rêvée, c'est le pardon, c'est la récompense ; c'est, dans un matin hypocrite et qui se dérobe, l'aube de l'éternité !
M. Wilde, de la religion catholique, n'avait reçu que deux sacrements, le premier dans le coma, le dernier dans le sommeil suprême. Le prêtre qui l'expédia, barbu et anglais, semblait lui-même un converti. J'ai le droit de dire ici qu'il était assez catholique de coeur pour n'avoir besoin ni du baptême ne de l'extrême-onction, qu'il aimait assez la pompe romaine, les cérémonies, jusqu'aux effets de vitraux et d'orgue, pour exiger un peu plus que ces tréteaux muets, ces impositions hâtives et cette sorte de lourde ablution par quoi le vicaire se lava les mains de la sanie de cet injuste.
La pitié était dans nos coeurs, à nous.
Les Armand Point, La Tailhède et Paul Fort, Jean de Mitty et Charles Lucas, Frédéric Boutet et Marcel Batilliat, Michel Tavera et E.-A. Brunot, Mme Stuart Merrill, Davray et Ross, Sibleigh et Turner symbolisaient et réalisaient la tristesse la plus diverse, la plus une. Rien des singularité de M. Wilde. Son idée du Beau, la Beauté, l'Esprit, sans plus... De l'idéal, en mieux... du rare... de l'impossible... Et notre amour de Dieu crevait les voûtes de l'église...
... Je ne puis ici juger et louer Oscar Wilde. Il faudra des mois et des pages pour tâcher à saisir et caractériser son étrange génie. On ne le retrouvera pas dans ses écrits. C'est spirituel et sublime, mais trop menu pour lui. C'était sa pensée, l'ombre de son verbe lumineux. Il faut imaginer quelqu'un qui sait tout et qui dit tout, en mieux. Un Brummel qui serait Brummel jusque dans le génie. Et qui perfectionnerait la honte et le malheur. On se rappelle que Salomé est, en français, après ses autres mérites, bien écrite. Il avait de l'orthographe et du style dans tous les parlers. Et personne, plus que lui, ne crut à l'Art. Je veux terminer cette oraison sur sa simplicité M. Wilde, qui a tant souffert, souffrait de sa réputation d'affectation. Le plus sûr souvenir que je garderai de lui est celui d'une soirée d'été où je l'attendris sur sa famille. Il n'aimait pas discourir de ces trésors perdus. Ce soir-là, avec un compagnon qui n'avait pas de goûts et dont la mélancolie était commune, M. Wilde ne se gêna pas pour se lamenter en père. Tandis qu'il me contait la conversion au catholicisme de son fils Vivian qui avait déclaré simplement à son tuteur : « Je suis catholique », il ajoutait joyeusement : « Et Vivian, à douze ans, se couche sur un canapé et, quand on veut le déranger, déclare : « Laissez-moi, - je pense ! » Et avec mon geste à moi, le geste qu'on a tant attaqué, dont on a tant dit qu'il était artificiel ! » C'était le commencement d'une réhabilitation – pour la foule.
Et maintenant le petit-fils de ce Mathurin qu'admirait Balzac, et auquel le déchu avait pris son fatal pseudonyme de Sébastien Melmoth, le fils de ce couple Wilde érudit et noble, le filleul du roi de Suède, dort mal dans un cimetière assez lointain pour décourager les pèlerinages et la prière. A peine si l'écho de contes adaptés le réveillera ou le bercera. A peine si, de temps en temps, un scandale lui apportera son nom mort, ombre d'une injure.
J'espère qu'il me pardonnera cette oraison, où j'ai voulu mêler de l'histoire, de l'émotion, de la justice et le témoignage sans malice d'un ami des mauvais jours, qui n'est ni un esthéte, ni un cynique, et qui le salue humblement, tranquillement, dans son silence et son repos.
Ernest La Jeunesse

La Revue Blanche, Décembre 1900.



mardi 1 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE par Léon BLUM. Bibliographie.


Extrait d'un article de Léon BLUM dans la Revue Blanche, 1896.


Je me sens un peu embarrassé pour parler de M. Ernest La Jeunesse. J'en appellerai à tous ceux qui l'ont connu : n'est-il pas le parfait modèle des serpents qu'on aime à réchauffer dans son sein ? J'aurais voulu faire un traité avec lui, un acte qui l'aurait lié moyennant un dédit considérable. Je lui aurait parlé comme suit : C'est entendu ; on est grand homme quand on a écrit Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoire contemporains. Je le dirai avec force, je le répéterai à toute occasion, et comme c'est là ma pensée vraie, ma voix sera sincère et forte. Mais, en revanche, vous m'épargnerez, vous, La Jeunesse. Je suis un peu votre complice ; vous m'avez dédié votre « Eloi » ; je vous encouragerai toujours dans votre oeuvre cannibalesque. N'est-ce pas, La Jeunesse, j'aurai beau devenir notoire ? Vous ne parlerez jamais de moi ? Seulement, nous n'avons pas de traité. La Jeunesse m'éreintera au premier jour ; et moi, esclave d'une pensée sincère, je parlerai de son livre avec tous les sentiments qui sont en moi : plaisir, étonnement, crainte, méchanceté éveillée et satisfaite. - Quel esprit cruel et fantasque ; quelle perspicacité instinctive et sûre ; quelle science effroyable du pastiche secret et juste ! Jamais on n'a lu, peut-être, un pareil étourdissement de parodie, de psychologie, d'anatomie et d'ironie, le tout exécuté avec des sursauts de gestes, des ébouriffements de cheveux, des éclats de voix suraigus et des battements de grosse caisse manquant la mesure d'une ronde effroyable, danse du ventre et danse du scalp.
C'est un livre précoce et ce n'est pas un livre méchant. Voilà l'idée sur laquelle, équitablement, je veux insister.Il y a dans la méchanceté quelque chose de froid, de volontaire et d'ajusté que vous ne trouverez point chez M. La Jeunesse. Il ne veut rien et ne calcule pas. Sa plaisanterie, même dure, est toujours involontaire ; on y lit, non pas une froide rancune, mais la plus riche gaieté intérieure. La Jeunesse s'amuse ; il parle vite ; il ne s'entend guère. Il brûle comme un feu follet. Il s'amuse beaucoup. Il a des dons d'une richesse extravagante ; il travaille ; il aime le travail. Vous verrez ce qu'il donnera. Vous verrez comme il nous éreintera tous.
Léon BLUM



BIBLIOGRAPHIE :


La Prière d'Anatole France. chez Jacques Tournebroche, 1895 , in-8, 16 pp.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. Perrin & Cie, 1896, in-16, 402 p.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. - Nouv. éd. accrue d'un avant-propos et de soixante croquis de l'auteur. Perrin, 1913. 356 p., portrait en front., fig., in-16.

L'Imitation de notre maître Napoléon. E. Fasquelle, 1897, in-12, 273 p.

L'Holocauste, roman contemporain. E. Fasquelle, 1898, in-18, 363 p.

L'Inimitable, roman comtemporain. E. Fasquelle, 1899, in-16, 401 p.

L'Huis clos malgré lui : moralité moderne en un acte (à peine) et en prose... [Paris, Théâtre-Antoine, 14 novembre 1900]. E. Fasquelle, 1900, in-12, 44 p.

Cinq ans chez les sauvages. F. Juven, s. d. [1902], in-16, 305 p.

Sérénissime, roman contemporain. E. Fasquelle, 1900, in-12, 323 p.

Demi-volupté : roman. Offenstadt, collection Orchidée, 1900, 259 p., illustrations in et hors texte, in-18.

L'Assiette au Beurre : La Foire aux croutes. N° hors-série, 1902, dessins par Paul Iribe et Haroun-Al-Rachid, texte par Ernest La Jeunesse, légendes des tableaux par Paul Iribe, in-4, non paginé, planches en couleur, portrait, couverture illustrée

Le Boulevard, roman contemporain. J. Bosc, 1906, in-16, 296 p. couverture illustrée en couleurs par Manuel Orazi.

Le Forçat honoraire, roman immoral. J. Bosc, 1907, in-16, 282 p., couverture illustrée par l'auteur.

Excursion en Touraine. Panhard et Levassor. 1910, in-4, fig. et cat.

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911). M. de Brunoff, [1913], 296 p., fig., couverture illustrée du portrait de l'auteur, in-16.

Le soliloque de Pierre Loti. Poitiers (111 Grand-Rue, 86000) : Paréiasaure nautilus, 1996. 86-Poitiers : Impr. Paréiasaure. Non paginé [12] p. : ill., couv. ill. ; 21 cm Impr. sur papier vert amande. - Tiré à 100 ex. environ.

Journal :

Ouste ! texte et icônerie d'Ernest La Jeunesse impr. de P. Dupont, (s. d.), In-fol., fig., Paris, 11, boulevard des Filles du Calvaire, 0 Frs 10. (1898)

Préfaces :

Cosson (Marcel) : L'Armé britannique au camp de Rouen... [S.l.n.d.], in-4,

Lang (Ch.) : En flânant. Poésies... Genève : C. Eggimann et Cie, 1897 , in-16, X-140 p.

Levey (Henry J.-M.) : Le Pavillon, ou la Saison de Thomas W. Lance, petit poème cultique. Décorations de Müller. Collection bibliophile de l' « Aube », 1897, in-8, 31 pp., fig., couverture illustrée.
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes, précédés d'une conversation de MM. Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Deux poésies. Le Drame de l'allée. Le Pavillon (avec préface d'Ernest La Jeunesse). Cartes postales... La Maison des amis des livres, 1921, in-16, 83 p., portrait
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes. précédés d'une conversation de Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud [Préf. du poème ″le Pavillon″, par Ernest La Jeunesse]. Gallimard, 1943. 77 p. ; 20 cm. Collection Métamorphoses, 18.

Ternisien (Victor) : Chants candides. Bibliothèque d'art de ″La Critique″, 1898, In-16, 79 p., fig. [Outre les poèmes, l'ouvrage comprend un récit en prose : ″Mémoires d'un forçat dans la forêt vierge″]

[Sarluis, S.] Hommes ! voici le Messie. Préface d'Ernest La Jeunesse. impr. P. Dupont, 1898, In-4 °, 87 p.. - Par S. Sarluis, d'après la préface. Salomon Léonard Sarluis, peintre était un ami de Jarry et La Jeunesse.

Rouveyre (André) : 150 caricatures théâtrales, chroniques par Nozière, préfaces de Catulle Mendès et d'Ernest La Jeunesse. A. Michel, 1904, 267 p., ill., fig., couverture illustée.

La Boissière (Félix) : Ballades toutes nues. Préface par Ernest La Jeunesse. E.Sansot, 1904, 105 p.

Leroux (Joseph) : La Timidité n'existe plus ! Celui qui nous lit peut la vaincre !... Préface d'Ernest La Jeunesse... Union de la Presse, (s. d.), 307 p., couverture illustrée, in-16.

Martin (Louis-Léon) : L'Heure sincère, pièce en 4 actes. Préface par Ernest La Jeunesse. P. V. Stock, 1910, 5 ff. n. ch.-173 p., in-16. Cercle des "Escholiers" (Th. Femina) 6, 7, 8 mai 1910.

Michiels (Gustave) : Chansons anciennes du pays de France : paroles recueillies et mises en musique selon le style. Préface de M. Ernest La Jeunesse... Rouart, Lerolle et Cie, (1910), in-fol., 96 p., musique.

Quaitoun (L.) : L'Élevage rationnel des portées. Préface de M. Ernest La Jeunesse. Vincennes. Journal ″L'Éleveur″, 1912, in-8, VI-68 pp., fig., Bibliothèque de ″l'Éleveur″. Encyclopédie canine, publiée sous la direction de M. Paul Mégnin, I.

Sicard (Émile) : Films. E. Basset, 1912, 173 pp., in-8, préf. d'Ernest La Jeunesse.

Ducray (Camille) : Henri Rochefort (1831-1913). Ambert, (1913). 1 vol. (XII-321 p.), in-16.

Bonnefon (Jean de) : Conférences. Avec une glose de M. Ernest La Jeunesse... Mansi, (s. d.). In-16, 256 p., 255 p., 20 cm

Meunier (Alexandre) : Kounâla, drame en 4 actes, en vers. Avec une préface d'Ernest Lajeunesse. [Paris, Théâtre d'Astrée, 14 décembre 1912.] E. Figuière, (1913), in-16, X-129 p.

Leclerc (Alexandre) (pseud. le Bruyant Alexandre) : Des chansons... La Grande guerre. Préface d'Ernest La Jeunesse. Bois-Colombes (Seine) : E. Fallet, 1917, in-8, 120 p., fig., couv. Ill. Chansons et monologues interprétés par le Bruyant Alexandre.

Wilde (Oscar) : Salomé, drame en un acte. [Paris, Théâtre de l'Oeuvre, 12 février 1896.] Précédé de Notes sur l'auteur par Ernest La Jeunesse. Frontispice et illustrations dessinés et gravés sur bois par Louis Jou. G. Crès, 1917. in-16, 149 p., fig., pl. en noir et en coul., couverture illustrée. Le Théâtre d'art. 1

Illustrateur :

pour le programme du théâtre de l'Oeuvre : 1 affichette programme : illustration en noir, 28 x 38 cm, 1897. La comédie de l'amour, pièce en 3 actes d'Henrik Ibsen. trad. de Colleville et Zepelin ; spectacle du Théâtre de l'Oeuvre ; avec Paul Rameau dans le rôle de Falk et Firmin Gémier dans celui de Straamand Date de création : 23 juin 1897

Ibels (André) : Talentiers, ballades libres. Roy Lear, dessins d'Ernest La Jeunesse. Bibliothèque d'art de ″la Critique″, 1899, 130 p., illustration.
L'Assiette au Beurre, Les "Tumaslu !" Tu ne m'as pas regardé ?. 3 octobre 1901. Dessins d'Ernest La Jeunesse.

Il existe dans le catalogue de la B.N.F. de nombreux dessins de La Jeunesse, on en trouve d'autres, ajoutés, dans certains exemplaires de ses livres. Voir les illustrations pour ses propres volumes et pour son journal Ouste !.

Ernest La Jeunesse, 1874-1917.

On retrouve des anecdotes sur La Jeunesse dans le Journal de Paul Léautaud, à propos de Jean de Tinan et du Théâtre de l'Oeuvre, dans celui de Léon Bloy, pour deux simples mentions, ou dans celui des Goncourt. Apollinaire lui consacre un chapitre du Flâneur des deux rives. Arriviste, laid, méchant même, y apparaît La Jeunesse, chroniqueur et boulevardier, c'est l'habitué du café Napolitain, l'auteur rosse que l'on y retrouvera. Il faut lire la préface de la seconde édition de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, celle de 1913, illustrée par l'auteur, pour y découvrir un homme vieilli, sensible, conscient de l'image qu'il a pu laisser dans les lettres, il s'y montre comme un « gros homme patraque et résigné, esclave du jour, du soir et des faits divers, proie banale des caricaturistes et des gens de revues, qui promène sur les boulevards une silhouette trop familière et le pire sourire d'horreur », il y parle de ses « destins périmés » et dit « avoir l'air d'un bouffon gonflé, d'une vieille lune en décomposition, d'un accessoire de cotillon ou de brasserie » loin de cet « adolescent timide, fiévreux, dévoré d'ambition inquiète et d'orgueil famélique » de 1896.


Octave Mirbeau et Ernest La Jeunesse par Pierre Michel suivi de On demande un Empereur de Mirbeau et du chapitre de Cinq ans chez les Sauvages consacré à Mirbeau.

L'Ame de Joris-Karl Huysmans, extrait de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, sur le blog du Bulletin des Arts et Lettres Lovendrin.