mardi 30 décembre 2008

LES VEBER JOVIALE COMEDIE


Des Veber, Pierre l'écrivain et Jean l'illustrateur, dessinateur et peintre, deux frères oeuvrant parfois seul, parfois en commun, nous avons déjà cité l'album Les Veber's à l'occasion de la publication d'un article de Jules Renard, nous avons donné de Pierre deux portraits du même Renard, l'un paru dans X... Roman impromptu, l'autre dans le Mercure de France en 1894.



Jules Renard nous avait prévenu, "Voilà deux frères qui s'aiment", l'auteur de Poil de carotte comptait dans leur premier album 51 portraits de chacun des deux frères. Je n'ai pas compté ceux figurant dans Joviale Comédie, leur second volume en commun, mais il ne sont sans doute pas moins nombreux. Jules Renard, toujours, leur prévoyait "Oh ! Vous arriverez ! Vous arriverez par train spécial", ils n'allèrent l'un et l'autre pas très loin, les oeuvres de Pierre sont aujourd'hui complétement oubliées et si les dessins ou tableaux de Jean sont encore parfois présentés, ils ne sont connus que de quelques spécialistes. De Pierre il faut toutefois retenir, au moins, Une Passade écrit pour ou avec Willy en 1894, roman à clefs qui conte les aventures amoureuses de Monna Dupont de Nyeweldt, où apparaissent nombres d'écrivains.


De Jean Veber on trouve de nombreux dessins dans l'Assiette au Beurre, le Rire, le Gil Blas, L'Illustration. Un volume fut consacré à son oeuvre lithographiée, chez Floury, en 1931, texte de Louis Lacroix et Pierre Veber.


Je donne aujourd'hui un chapitre de La Joviale Comédie, publié en 1896, où les deux frères nous entraînent au Théâtre de l'Oeuvre.




Théâtre de Jeunes


« Vous êtes à l'Oeuvre [I]» nous dit l'homme de Ravenne. Nous allions donc connaître l'artisan. Une obscurité presque complète noyait la salle. On entrevoyait confusément des gens assis dans les stalles, et d'autres, attardés, qui gagnaient leurs strapontins à la sueur de leur front. Sur la scène, devant, l'éternelle table à tapis vert, un homme en habit noir disait des paroles monotones, et parfois l'auditoire gémissait. Au fond une tapisserie figurait des femmes nues, un Commandeur équestre, et d'autres personnages : l'homme parla longuement, déclara que les littérateurs français âgés de plus de trente ans avaient à opter entre le gâtisme et l'ataxie, il continua sur ce ton, sans paraître fatigué, et l'on entrevoyait pas de raison pour qu'il s'arrêtât.


Lorsqu'il n'eût plus un contemporain à se mettre sous la dent, il sortit. Et alors les spectacles les plus épouvantables commencèrent à défiler. On vit paraître des Aïssaouas, vêtus non point à la manière arabe, mais à la manière noire : étoffes noires, velours noirs, pourpoint noirs, âmes noires, cheveux et yeux noirs ; ces sensationnels gredins s'avançaient, devinés, plutôt qu'aperçus, dans la nuit de la scène. Ils prononçaient en les psalmodiant sur un air de lamentable mélopée, des tirades fort copieuses, presque des prières ; ce faisant ils se passaient fréquemment les paumes et les doigts sur le visage, puis les secouaient à quelques centimètres des yeux. Soudain, ils sautaient, tiraient leurs épées et s'entrelardaient. Et c'étaient alors d'abominables drames, de sanglantes aventures, des supplices, des assassinats, des crimes précédés et suivis d'inceste ou de viol.
Il saisissaient des femmes par les cheveux et les traînaient en rond, leur hurlaient des injures dans l'oreille ; ensuite, ils se précipitaient sur elles, l'épée à la main, et les perçant de part en part. L'assistance semblait consternée d'épouvante ; nul n'osait protester, ou même se sauver ; tous, en proie à l'horripilant cauchemar, restaient pétrifiés dans leurs fauteuils. Et toujours les scènes de crimes succédaient aux scènes de crimes ; ces gredins en pourpoint poignardaient d'autres gredins en pourpoint, sous les yeux des prêtres, et apportaient les coeurs de leurs victimes tout saignants à la pointe de leurs dagues ; et cela dépassait en horreur les plus atroces tragédies japonaises.

Lorsque l'assistance arriva au point d'angoisse où il n'était plus possible d'en supporter davantage, elle éclata en hurlements et en cris, et la toile baissa.
Les spectateurs, haletants, furent dans les couloirs reprendre un peu de forces. Ils marchaient deux par deux, ou trois par trois ; une indicible mélancolie leur crispait les traits ; de jeunes femmes en longues tuniques se suspendaient aux bras de jeunes hommes en longues lévites ; les infortunées jeunes femmes avaient ramené leurs cheveux sur leurs yeux afin de ne point voir les lugubres tableaux, sur leurs oreilles, afin de ne point entendre les cris des victimes. Tous devaient subir le commun châtiment depuis de longues années, car ils se connaissaient : ils se serraient la main, échangeaient quelques mots à voix basse et reprenaient la lente promenade dans ce couloir où, du moins, ils jouissaient d'un peu de lumière. Un cercle se faisait autour de quelques personnages plus célèbres que les autres, et reconnaissables à leur apparence sordide.



Mais ils s'éloignaient avec horreur d'un gros homme qui paraissait venu pour les surveiller.


- Nous diras-tu enfin, demandais-je à notre guide, qui sont ces pauvres réprouvés ? Qu'ont-ils fait, et quels crimes leur valent d'être aussi sévèrement châtiés ?
Le divin poète répondit : « Ils ont donné cent francs. Ne croit pas cependant qu'ils viennent pour leur plaisir contempler ces exercices auprès desquels les travaux des Aïssaouas ne sont que de menu cercueil (1) ; ceux que tu vois sont les Snobs [II], les derniers Mécènes, ceux qui protègent l'art et les artistes parce que ceux-ci les font valoir, et qui tirent vanité de comprendre des choses inaccessibles au commun des mortels. Ils savent ce qui les attend ici, ils viennent quand même ; ils ont subi déjà des drames malais, javanais, hindous, chinois, des mystères chrétiens, des pièces italiennes qui n'ont plus cours, des comédies en 10 actes et 20 tableaux, rien ne les rebute. Ils ont accepté tout Ibsen sans pâlir, depuis Solness le constructeur qui se jette du haut de sa tour, créant ainsi un précédent pour Eiffel, jusqu'au Petit Eyolf ; quand on a épuisé les Scandinaves, on entame les Anglais, en ayant soin de les prendre dans les époques les plus reculées.
- « De même, ils choisissent de terribles et tenaillantes musiques, des symphonies diaboliques ; ils souffrent héroïquement, et quand ils s'ennuient à crier, ils crient d'admiration. Rentrons les voir. »
L'homme de Ravenne nous précédait afin de nous montrer le chemin, car un glas funèbre appelait les réprouvés à l'intérieur. Pour nous, qui souhaitions avant tout nous débarrasser de notre guide, nous nous enfuîmes à toutes jambes.
Et ces ainsi que nous avons « semé » le divin poète.

Après quelques recherches, nous arrivâmes devant un fleuve tortueux ; une barque amarrée au quai semblait nous attendre, y sauter fut l'affaire d'un instant. Après mille efforts nous parvînmes à traverser le fleuve ; et quand nous fûmes sur l'autre rive, un passant nous dit : « Pourquoi n'avez-vous pas traverser le fleuve à l'aide du pont qui se trouve à votre droite. Vous ne pouvez donc rien faire comme les autres ? »>

(1) Expression italienne signifiant petite bière.


[I] Le Théâtre de l'Oeuvre est fondé en 1893 par Lugné-Poe et Camille Mauclair, il devient l'un des hauts lieux du Symbolisme, où seront joué Hauptmann, (Ames Solitaires), Ibsen (Romersholm, Maison de Poupée, le Canard Sauvage), Strinberg (Les Créanciers, La Danse de Mort, Père), Oscar Wilde (Salomé), mais aussi Maeterlinck (Pelléas et Mélisande), Alfred Jarry (Ubu Roi), Verhaeren (le Cloître), André Gide (le Roi Candaule), Paul Claudel (l'Annonce faite à Marie), (l'Otage), etc.

[II] Pierre Veber est l'auteur en cette année 1896 de Chez les snobs, publié chez Paul Ollendorff.

Les Veber sur Livrenblog : Coup de Filet par Les Veber's et compte-rendu de Willy pour Les Veber's. Les Veber Joviale Comédie. X... Roman impromptu (à dix mains). Coup de Filet par Les Veber's. Et pour quelques illustrations de plus : Jean Veber par Camille Mauclair



dimanche 28 décembre 2008

SCRIPSI n° 2 Bulletin du site des Amateurs de Remy de GOURMONT


SCRIPSI n° 2



Le second Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont, vient de paraître.

Si comme moi, tout ce qui touche à Gourmont vous intéresse, jetez vous sur ce fascicule.
Si contrairement à moi, les fourmis, leur vie, leur poids, leurs allez et venues, leur force, vous passionnent, alors ce bulletin est aussi pour vous.
Si les rapports entre la théorie darwinienne de l'évolution et les travaux de J.-H. Fabre sur l'instinct, et/ou l'intelligence des insectes, si la critique de l'anthropomorphisme ou de l'anthropocentrisme, le géotropisme des petites bestioles, les rapports entre les théories de la relativité et l'oeuvre d'art, vous attirent, alors cette brochure retiendra votre attention.
Mais ce n'est pas tout, après avoir donné des textes de Gourmont extraits de La Physique de l'amour, des articles publiés dans la Revue des Idées, le Mercure de France, ou la Dépèche, repris ou non dans les Promenades philosophiques, une Fable antimilitariste parue dans La France, des extraits de textes de Victor Cornetz, une lettre de Marcel Coulon et la réponse de Cornetz parues dans la rubrique Les Echos du Mercure. Après avoir ainsi constitué un dossier presque complet qui pourrait s'intituler "Gourmont et les fourmis", Christian Buat, Amateur majeur et compilateur hors pair, nous entraîne dans un débat 'pataphysique. Un débat épistolaire, qui eut lieu dans les colonnes du Mercure de France, rubrique Les Echos, sur le changement ou non du poids des jambons, et sur la taille et l'épaisseur des ficelles accrochant les dits jambons au plafond du charcutier, dans l'hypothèse ou, une nuit, toutes les dimensions de l'univers devenaient mille fois plus grandes...
J'espère vous avoir persuadé que la lecture de SCRIPSI est indispensable à tous les entomologistes, observateurs amateurs de fourmis, ou professionnels des coléoptères, à tous les philosophes à la recherche de la place de l'homme dans l'univers et dans le règne animal, à tous les charcutiers, les pataphysiciens patentés ou non, les mathématiciens mangeur de jambons et à tous les amateurs de Remy de Gourmont et de débats à la lisière de la littérature et de la science.

Voir sur le site des amateurs de Remy de Gourmont : http://www.remydegourmont.org/sur_rg/rub2/buat/scripsi/02.htm

Pour commander : siteremydegourmont@orange.fr

« ’Pataphysique, Jambons & P'tites Fourmis », textes recueillis et très-rapidement présentés par Christian Buat, 60 p. Tirage :
- 15 ex. numérotés de 1 à 15 et adornés d'un tampon figurant des fourmis sur un morceau de sucre
- 15 ex. numérotés de 1 à 15 et adornés d'un tampon figurant des fourmis et un grain de blé
- 10 ex. pirates
Les exemplaires des abonnés seront en outre agrémentés de leurs initiales.

Sur Livrenblog : REMY DE GOURMONT OCCULTISTE ?

Scripsi sur Livrenblog : Gourmont. Nigond. W. C. Morrow. et les autres (Bulletin N°0) Scripsi n° 1 Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont SCRIPSI N° 3 se présente Scripsi N° 4-5. Remy de Gourmont : Dialogues oubliés. Le numéro 6 de Scripsi. Remy de Gourmont : Une Ville ressuscitée 71, rue des Saint-Pères. L'Anglais des imbéciles.

vendredi 26 décembre 2008

FUMERIE D'OPIUM. X.-M. BOULESTIN



Sur les traces de Charles Dickens et d'Oscar Wilde, deux hommes se perdent dans l'East End, ils cherchent une fumerie d'opium dans les brumes de Londres. Ils ne retrouvent ni les descriptions, ni les ambiances lus dans le Mystère d'Edwin Drood ou le Portrait de Dorian Gray. A s'enfoncer pourtant dans les ruelles, ils découvriront une étrange boutique chinoise où il pourront assouvir leur besoin d'évasion.











FUMERIE D'OPIUM [I]



La brume semble rester plus longtemps et peser plus lourdement sur ce coin de la ville. Est-ce encore Londres, cette West India Docks Road aux boutiques sales, aux maisons basses, aux ruelles sinistres ? Au bout de la rue s'ouvrent les grilles des Docks, gardées par deux policemen. Plus loin clapotent les flots jaunes de la Tamise et somnole, plus sombre et moirée, l'eau des innombrables bassins. Des ponts de bois les traversent, au-dessus d 'écluses endormies ; des bateaux y sont emprisonnés. Des bâtiments mystérieux semblent les surveiller, plantés au bord des quais, près de hautes grues se profilant sur le ciel. On voit des montagnes de tonneaux et de ballots, et des hommes affairés qui courent comme des fourmis sur le pont des navires ; des chaînes grincent sur les poulies ; et au crépuscule, des lumières sans éclat s'allument confusément, à peine reflétées par l'eau terne et sale. Alors, tandis que les ouvriers, portant dans un mouchoir noué aux quatre coins, les restes de leur déjeuner, rentrent chez eux, les marins se dirigent vers les public-houses et un noir silence règne sur les docks...
Mais dans le West India Docks Road c'est maintenant un grouillement effroyable : les bars resplendissent de lueurs crues, leurs portes vitrées battent continuellement ; une odeur de tabac et d'alcool se mêle à l'âcreté de brouillard ; des disputes éclatent, se calment et renaissent sans troubler la conversation de trois policemen calmes et énormes qui surveillent sans en avoir l'air, flous dans la brume.
Cependant nous avons quitté West India Docks Road ; nous suivons un dédale de petites rues étroites, bordées de maisons basses ; un ciel gris, naturellement sur tout cela. Nous quittons une ruelle, nous en enfilons une autre, nous attendant toujours à trouver dans la prochaine l'entrée du quartier chinois désiré. Nous tournons une fois encore, passant devant des maisons, des maisons toutes pareilles et qui semblent inhabitées ; nous suivons un mur lépreux et, tout à coup, inattendue, terrifiante, d'aspect à peine liquide, c'est l'eau jaunâtre d'un des bassins des Docks. Je me décide à demander la route à suivre à un policeman égaré. Du coup Frank se fâche :
Vous êtes un guide absurde, mon cher ! (Oh ! Pourquoi, pourquoi ais-je-dit que je connaissais si bien le East End ?) Il me faut hausser les épaules, très digne.
Absurde ! reprend Frank. Je rentrerai à des heures impossible et il faut que je sois à Cambridge demain matin pour une conférence... Dieux ! Ces ruelles qui n'en finissent pas ! Et même pas typiquement pittoresques. Quelle désillusion ! Je m'imaginais tout cela bien autrement, comme dans un roman de Dickens des bouges, des assassins, des enfants misérables et larmoyants... Vous souvenez-vous, dans Edwin Drood, quand Jasper va fumer de l'opium, l'allure de la vieille qui fait les pipes ? Et ses descriptions de marins débraillés... Est-il possible que tout ce décor romantique ait disparu ? Je commence à me défier de l'imagination des romanciers. Quoi ! Je ne vois même pas les maisons louches et les portes basses décrites dans Dorian Gray... Mais nous n'y arriverons jamais !
Soyez patient, Frank. Je sais maintenant que c'est dans Limehouse Street, pas loin d'ici... Calmez-vous ou je vous plaque !
Puis je crois devoir ajouter, d'une voix assurée :
Moi, d'ailleurs, je ne vais pas fumer.
Nous marchons quelques temps en silence, puis ayant retraversé India Docks Road, arrivons par hasard à Limehouse Street. L'instant est intimidant et la ruelle plus étroite que toutes les autres, longue de deux cent mètres à peu près. Nous nous y aventurons lentement, étonné de son caractère spécial. Il t a des petits magasins au rez-de-chaussée des petites maisons, des enseignes couvertes de grosses lettres chinoises qui se balancent au vent et la ruelle se termine par l'arche d'un viaduc sillonnés de fréquents trains. Des groupes de Chinois ornent le seuil de chaque boutique ; ils causent, fument, vêtus de vestons européens, de pantalons mi-orientaux, et de casquettes trop grandes. Ils nous dévisagent sans curiosité, mais avec défiance.
J'aime mieux être ici le jour que le soir ! déclare Frank avec un frisson. Comment faire pour trouver une fumerie ? A qui demander ? Ils semblent tous si peu amicaux...
Tout ce que nous pouvons faire, c'est de revenir sur nos pas après avoir été nous intéresser au viaduc. Il faut repasser devant les Chinois installés des deux côtés de la ruelle. L'un d'eux fait cirer ses souliers par un gamin et d'autres regardent cette opération, inlassablement.
Vrai, on à l'air d'idiots ! Murmure Frank. Entrons n'importe où. Je vais allumer une cigarette ; ça nous donnera un instant pour faire notre choix.
Il s'arrête. Voici une espèce de pharmacien, une manière de restaurateur, une sorte d'épicier, et une boutique dont la vitrine s'orne d'objets qui ne laissent pas deviner leur destination. Nous regardons un instant l'étalage et nous nous décidons à entrer. Trois Chinois s'occupent à l'intérieur : l'un se tient derrière un comptoir, les deux autres pétrissent une pâte blanche qui fait paraître leur peau plus jaune encore. Comme personne ne nous accueille d'aucune salutation, nous restons indécis, embarrassés.
Qu'est-ce que nous achèterons ? Demande Frank, tout son aplomb revenu ; et il se met à tourniller dans la boutique, en quête de curiosités. Voici des objets mystérieux, des boîtes étranges, des confitures exotiques, des pots de gingembre, des poissons salés, des sandales, des flacons de médecine, mais pas trace d'opium. D'ailleurs, comment faire ? Aucun de ces Orientaux ne parle un anglais intelligible. Bah ! Du thé, ça servira toujours.
Et comme le Chinois comprend que nous voulons en boire sur place, on nous fait signe de venir jusqu'à une petite chambre particulière. Alors Frank va d'enchantements en enchantements.
Nous traversons une arrière-boutique où quatre autres Célestes jouent le Fan-Tan, perchés sur de hautes chaises, au-dessus d'une table marquée de signes mystérieux. Nous montons un escalier étroit. On nous installe dans une petite salle garnie de tables e de chaises. On nous verse du thé en feuilles et de l'eau chaude à même les tasses à couvercles ; nous le buvons à la chinoise, dans des sébiles d'ailleurs fort jolies, et nous mangeons des gâteaux extraordinaires d'aspect et de goût. Mais quant à faire parler le jeune Chinois qui nous sert, il n'y faut pas songer. Il disparaît.
Un autre Chinois apparaît, coiffé d'un chapeau melon et fumant une pipe, très européanisé celui-là. Ils nous souhaite un cordial bonjour et la conversation s'engage. On parle thé d'abord, puis Londres, l'homme connaît très bien le West End ; il a l'intention d'y fonder une blanchisserie. Il se présente lui-même, très gentleman ; son nom est Chow-Wing.
Moi, j'adore le East-End ! Annonce Frank. D'ailleurs c'est le seul endroit où l'on puisse fumer l'opium... voyons, vous qui habitez ici, où peut-ont aller fumer l'opium... Voyons, vous qui habitez ici, où peut-on aller fumer quelques pipes ?
Mais Chow-Wing ne sait rien, ne veut rien savoir : « opium mauvais, défendu », voilà tout ce qu'on peut en tirer.
Il y a un silence que brise nerveusement Frank.
Quelle ville assommante ce Londres ! A New-York, on trouve tout ce qu'on veut.
Chow-Wing semble se réveiller.
Etes-vous Américain ?
A moitié ; j'ai beaucoup fumé à New-York, et maintenant ici, c'est le diable pour s'en passer.
Il n'en est pas à un mensonge près. Chow-Wing se rassure et devient plus amical.
Vous savez, explique-t-il, c'est qu'il faut faire attention. Les loi chinoises et anglaises sont tout à fait contre les fumeurs d'opium maintenant... Et ça fait que la drogue est hors de prix.
Enfin on peut en trouver, j'imagine ? Est-ce-que beaucoup de gens du West End viennent fumer ici ?
Non, des Américains quelquefois... Faut se défier des autres... on ne sait jamais.
Bah ! On voit bien à qui on a affaire. Enfin, connaissez-vous un endroit où nous pourrions fumer ?
Non, Chow-Wing n'en connaît pas. Après bien des circonvolutions et des précautions oratoires, il insinue qu'ici même, peut-être, le patron leur prêterait tout ce qu'il faut. Il va le lui demander. Frank ne tient plus en place. Enfin, voilà un vice qui n'est ni à la portée de tout le monde ni aisé à satisfaire. Moi, je blâme cet état d'esprit naturellement et je crains les suites de cette aventure. Je fumerais tout juste une pipe et voilà tout... parce que, n'est-ce-pas, avec l'odeur de l'opium qui grésille, ce serait bien difficile de ne pas en goûter un peu... Mais ne croyez pas au moins, qu'à cette idée, j'en aie des picotements dans le nez... Nous ne sommes que des fumeurs d'occasion, tandis qu'il y a gens...
Chow-Wing revient, l'air triomphant. On passe dans une autre pièce où tout est préparé. Voici le lit bas et dur et la fumerie tout étalée sur un plateau de laque. Chow-Wing commence de faire brûler la drogue, au bout de la longue aiguille. Ça s'enfle, ça grésille, ça répand une odeur douce et amère, insinuante. Frank se couche, met ses lèvres au tuyau de bambou et aspire les bouffées d'une courte pipe... Moi je trouve que la seconde boulette n'en finit pas de cuire... Enfin...
Tout à coup, au dehors, des cris éclatent qui ne nous dérangent guère. Chow-Wing se précipite à la fenêtre. Dans Limehouse Street, étroite et qu'assombrit le crépuscule, des groupes de Chinois, paraît-il, se bousculent. D'autres sortent des maisons, frêles, sinueux, pour voir un homme qui court, l'oeil demi-crevé, hurlant, un filet de sang lui coulant sur la joue... - « Quelque rixe », explique Chow-Wing dédaigneux. Que nous importe ? Cependant, au-dessous de nous, quelqu'un commence à jouer sur un violon chinois à deux cordes, un air lent, nostalgique et monotone. On entend aussi, étouffées, filtrées par le plafond, les exclamations des joueurs de Fan-Tan.
Quelle couleur locale ! Murmure Frank extasié. Est-ce assez pittoresque !
Vous souvenez-vous, dans ce livre sur l'opium, quand Claude Farrère décrit...
Mais c'est trop long d'expliquer. Nous devenons vagues. Nous ne nous préoccupons pas non plus de savoir quand et comment nous rentrerons.
Chow-Wing continue de cuire des boulettes d'opium et de les fixer sur le fourneau de la pipe. Nous les fumons écoutant à peine sa voix indistincte et ses projets d'ouvrir un établissement dans un quartier chic de Londres. Nous ne nous intéressons qu'à l'odorante et engourdissante fumée.
Je sais bien ce que Frank ressent. Mais je n'ai bientôt plus assez d'énergie pour partager ses sensations. Il n'y a plus que moi sur terre. Entre Frank étendu à mon côté et mon corps inerte il y a des distances infinies, un abîme de bonheur et d'égoïsme. Rien ne saurait même me faire tourner la tête vers lui. Mes jambes deviennent insensibles et lourdes ; il me semble que je les oublie. Je sens la fumée qui me pénètre, anéantissant mon corps ; des milliers de pensées se succèdent vertigineusement dans mon esprit lucide ; j'ai des idées admirables que ma bouche ne veut plus prendre la peine de formuler : bientôt, je n'ai plus que la force de faire un seul geste, toujours le même : prendre la pipe et fumer. O la joie de me sentir parfaitement immobile ! Il ne me paraît pas étonnant d'être étendu là sur ce lit d'occasion, dans un quartier perdu de Londres. Pourquoi m'étonner ? Pourquoi bouger ? L'opium me tient enchaîné par ses liens subtils et puissants [II], prisonnier heureux à perte de vue...
Je ris silencieusement, dédaigneusement, à l'idée que dans la rue lugubre, dans l'obscurité trouble, de rares passants se meuvent, ombres dans l'ombre, tandis que moi-même !... Je dirai cela à Frank demain matin... Encore une pipe, si j'ai assez de souffle pour aspirer la fumée... la fumé-é-e...

[I] Extrait de X.-Marcel Boulestin : Tableaux de Londres. Dorbon-Ainé, Les Bibliophiles fantaisistes, 1912, in-4, 112 pp. Tirage limité à 500 exemplaires numérotés. - Collection d'instantanés parus dans le Mercure de France, le Gil Blas, Comoedia, Akademos. Sommaire : Coins de Londres - Embellissements, Fêtes champêtres, Soirs..., Fumeries d'opium, Invasion américaine, Londres d'Automne, Mélodrame à Bishopsgate. Le "Yiddish" theatre, Aspects de Cambridge, Un coin de Londres à Paris. Manies anglaises - Jeunes acteurs, Matinées de gala, Danseuses, Année historique, Censeurs.

[II] Thomas de Quincey, Confessions of an English Opium-Eater (O just, subtle and mighty opium !... / O juste, opium subtil et puissant !... )

L'auteur, Xavier-Marcel Boulestin, son anglomanie, sa collaboration avec Willy, son amitié pour Colette, ne sont pas inconnus aux lecteurs de Livrenblog (1). Son ami, Frank, à moitié Américain, attendu pour une conférence à Cambridge, qui « n'en est pas à un mensonge près », pourrait bien être le fameux Frank Harris, l'auteur de Ma Vie et mes amours, un volume de souvenirs trop sulfureux pour les pays anglo-saxons, et qui furent tout d'abord publiés hors commerce en anglais en France. Frank Harris fut l'un des rares écrivains du Royaume-Unis à prendre la défense de son ami Oscar Wilde. Ecrivain et journaliste il fut aussi cow-boy dans le Far-West (cette partie de sa vie fit l'objet d'un film), Harris connut bien des personnages importants, mais ce sont les femmes qui l'ont sans doute le plus intéressé.

(1) Xavier Marcel Boulestin A Londres, Naguère…


Quelques romans sur l'opium :
Claude Farrère : Fumée d'Opium
Jules Boissière : Propos d'un intoxiqué (1890)
Louis Laloy : Le Livre de la fumée (1913)
Paul Bonnetain : L'Opium (1886)
Willy : Lélie fumeuse d'opium (1911)
Jane de La Vaudère : Folie d'Opium

Etude :
Arnould De Liedekerke : La Belle Epoque de l'opium. Anthologie littéraire de la drogue de Charles Baudelaire à Jean Cocteau. Avant-propos de Patrick Waldberg.La Différence (« Le Passé Composé »), 1984.


mardi 23 décembre 2008

Un peu d'air.


Contrairement à ce que Livrenlog tente de faire croire depuis deux ans, la littérature ne commence pas en 1870 et son histoire continue après 1918.

Pour me rattraper, et prouver que je ne suis pas monomaniaque, voici une liste de blogs littéraires ou artistiques :

Blandine Longre traductrice, critique littéraire.

Le magazine littéraire Sitartmag.

Locus Solus le blog de Thierry Horguelin.

Le Bateau Libre de Frédéric Ferney vogue maintenant sur la blogosphère.


A journey round my skull ceux qui ne lisent pas l'anglais s'y régaleront quand même des illustrations.

Tampographe Sardon, il fabrique des tampons, il les vends, et avec les sous il s'achète à boire, de plus il a du talent.

Un graveur, Marc Brunier Mestas, montre son travail, gravures, estampes, linogravures, sur le blog de Mister M.

Des couvertures de livres, des illustrations, des pin-up, de la littérature populaire, on trouvera tout ça sur Au Carrefour étrange. Encore des couvertures de livres rares, une bibliothèque fantasmée, idéale, qui sent le soufre et la luxure, par le même auteur, sur French Book Covers.

Voir aussi : Jacques Rigaud l'Excentré. Victor Segalen. Archives Arthur Cravan, avec l'intégral de la revue Maintenant.

A lire : Le Zaporogue n° 5 est sorti à télécharger ou commander ici.



Le Concours de l'Alamblog


e Préfet maritime, insulaire de l'Alamblog, lance un concours :


Qui est le plus gros bosseur de la blogosphère ?

J'ai donné ma voix au blog de C. Arnoult consacré à Han Ryner, drame de la démocratie, il fallait bien choisir - un homme, une voix - Bruno Monnier qui nous donne régulièrement les Gazettes rimées de Raoul Ponchon, l'aurait tout autant mérité, d'autres peut-être... Donnez votre avis, votez !!!









jeudi 18 décembre 2008

Piochés chez William Théry.



Tout le monde sait depuis la réédition de Un Roman dans la planète Mars et de Spiridon le muet chez Des barbares..., qu'André Laurie est l'un des pseudonymes de Paschal Grousset, qui signa aussi Philippe Daryl. Surprise ! dans la dernière liste de livres anciens de Willam Théry, libraire à Alluyes, se trouve Wassili Samarin un roman signé par Philippe Daryl, mais classé à la lettre C, pour Caze (Robert)... En effet, il semblerait que ce roman, d'abord paru dans le journal Le Temps, sous la signature de Tiburce Moray, autre pseudo de Grousset, ait été écrit par Robert Caze. Charles-Joseph Gigandet, affirme dans les "Actes de la société jurassienne d'émulation" de 1916 que Robert Caze lui aurait montré le manuscrit ecrit par lui de Wassili Samarin (*). Deux pseudos et un "nègre" pour le même roman...

La Liste de William Théry nous réserve quelques autres bonnes surprises, et d'abord des volumes publiés par lui aux fameuses éditions A l'écart :

Auriant : Hugues Rebell à l'Ermitage (1892-1900). Avec dix lettres inédites à Henri Mazel. Reims, A l'Ecart, 1988, in-8, broché, 74 pp. E.O. tirée à 99 exemplaires sur Centaure ivoire. 11 planches hors-texte, 13 portraits dans le texte. 25 €

Auriant : Edouard Gauttier d'Arc du Lys, arrière petit neveu de la Pucelle d'Orléans, consul général du roi en Egypte - ses relations avec Balzac, Georges Sand et Gérard de Nerval. Reims, A l'Ecart, 1988, in-8, broché, 40 pp. E.O. illustrée de 8 planches hors-texte. Tiré à 77 exemplaires pour quelques amateurs. 15 €

Bloy (Léon) : "Lettre circulaire" à Alfred Vallette (6 mars 1893), présentée par Eric Walbecq. Alluyes, A l'Ecart, 1994, in-16 en ff. 26 pp. Avec fac-similé. E.O. tirée à 150 expl. num. Un des 100 sur Centaure ivoire. 12 €


On y trouvera aussi un bel ensemble de 4 plaquettes de René Ghil reliés en 1 volume, chacune d'elle enrichie d'un envoi à Albert Lantoine, avec reliés en tête 6 lettres adressées au même Lantoine.

Un petit extrait d'une de ces lettres, Paris, 5 mars 1892 : "J'ai écrit, en plus de la tâche quotidienne, autant que possible, à mon prochain bouquin, une longue étude sociologique, de sociocratie évolutive, points par où doit passer mon Oeuvre, pour l'Indépendante. Précédée d'un avant-propos littéraire et philosophique sur les misérables tendances idéalo-mystiques, occultistes, etc., de quelques manquants de sang de cette fin de littérature et de siècle. Après la défaite des symbolistes, il y a des tendances vers là, qu'il faut immédiatement frapper. C'est d'ailleurs facile, montrer leur pauvre absurdité - y compris celle de M. St Pol Roux le Magnifique, écrivant en style de pompier lyrique des choses pareilles : "La Science est humaine, mais l'Art est divin"... "L'Art, c'est l'humanité de Dieu" (?!)"

La liste comporte 277 numéros, allez y voir vous même :

Librairie William Théry 1 bis place du Donjon 28800 Alluyes. Tél. 02 37 47 35 63 / 09 75 37 22 04 Port. 06 03 65 69 71 Email : williamtheryATwanadoo.fr




mercredi 17 décembre 2008

Paul ADAM par Francis Vielé-Griffin



La reproduction de l'article de Francis Vielé-Griffin (La Plume, N° 119, 1er avril 1894), sur Paul Adam que je donne aujourd'hui, permettra de mieux appréhender les débuts de l'oeuvre, foisonnante, de l'auteur du Troupeau de Clarisse. La grande diversité et l'abondance des oeuvres de Paul Adam, brouillent l'image que l'on peut aujourd'hui avoir de celle-ci. Les idées, si « personnelles », de l'auteur ne facilitent pas plus de synthétiser facilement l'oeuvre de celui que Lucien Muhlfeld dans la Revue Blanche (1), appelait « un dominicain blanquiste » - « Un anarchisme catholique, voilà au juste la tendance et le goût de Paul Adam », note t'il dans le même article. A noter l'importance accordée par Francis Vielé-Griffin aux rencontres et discussions qui eurent lieu dans le salon de Robert Caze, pour la naissance du Symbolisme.

(1) N° 16 février 1893. Chronique de la littérature.


Paul Adam par Francis Vielé-Griffin La Plume n° 119 1er avril 1894


Est né à Paris le 7 décembre 1862. Sa famille originaire de l'Artois et des Flandres qui parti de Rascie (Serbie actuelle) vinrent s'établir dans le Comtat, après la prise de Constantinople et obtinrent du Pape la seigneurie de Flassan, près Carpentras. Le dernier de la race fut un diplomate du Congrès de Vienne et a laissé une Histoire diplomatique de la France, c'est le beau-frère de l'aïeule de notre auteur : des alliances nombreuses ayant uni les deux familles depuis la fin du XVIe siècle.
Le bisaïeul paternel de l'auteur des Princesses byzantines, d'abord aide de camp de Moreau, puis compromis dans la conspiration célèbre ; eut les deux jambes amputées par un boulet, à Wagram : l'aïeul fit toutes les campagnes du premier Empire , assista au passage de la Bérésina, puis rentré en France, fut maintenu dans le grade de major par le gouvernement de la Restauration, à cause de son attitude opposante. Officier de la Légion d'honneur et chevalier de St-Louis il reprit son influence sous le second Empire. Son fils eut le titre de directeur des Postes de la Maison impériale. Les opinions républicaines non dissimulées de ce dernier le brouille avec la cour de Napoléon III ; il mourut en 1878 laissant un fils Paul Auguste Marie Adam Raxi-Flassan, âgé aujourd'hui de 31 ans et auteur des Volontés Merveilleuses et de l'Epoque.
L'histoire de cette famille ayant manifesté, dans tous les temps, une vive opposition aux autorités établies, nous prépare à trouver dans le rejeton de la race l'adversaire fatal des institutions du siècle.
En 1889, il gagnait aux élections législatives quatre mille voix socialistes ; et l'on sait sa récente attitude au procès de l'anarchiste Jean Grave, avec lequel il se déclara, en plein tribunal, très glorieux de solidariser.
Aussi : le premier livre de Paul Adam, Chair Molle, outrant jusqu'à l'excès la thèse morale du naturalisme, lui valut-il de passer en Cour d'assise le 10 août 1885, à l'âge de 22 ans. Dans ce volume, le jeune romancier, commençant la campagne qu'il mènera désormais sans relâche contre l'exagération des doctrines littéraires enclines à placer le bonheur de l'homme dans l'amour – sentimentalité ou débauche – traça un sinistre tableau de la vie d'une basse courtisane que pourrit la maladie et qu'exploitent les amants. Ce volume contenait si bien déjà en germe, toute l'oeuvre de l'écrivain actuel qu'il marquait, comme seule période de bonheur pour la triste héroïne, la partie de son existence passé dans le couvent où les religieuses l'ont accueillie. - A son apparition, le volume eut un grand succès et suscita dans la presse des appréciations très favorables de MM. Scholl, Henry Fouquier, etc... Dans trois articles ignobles, Francisque Sarcey, réclama des poursuites contre le livre dont M. Henri Rochefort prit la défense.
Sans plus donner au tumulte de la bataille littéraire Paul Adam publiait un an après, Soi, étude d'une psychologie très fouillée de la vie d'une honnête femme. De curieuses innovations de style annoncent déjà le renouveau symboliste dont notre auteur fut un des protagonistes les plus ardents.
C'est vers cette époque que je connus Paul Adam, dans le salon de Robert Caze, le sincère observateur de la vie à qui l'on doit l'Elève Gendrevin, et qui fut tué si malheureusement en duel quelques mois plus tard [I]. Là se réunissait toute une élite artistique et littéraire : Henri de Régnier, Huysmans, Jean Morèas, Rodolphe Darzens, Jean Ajalbert, Alex. Thausserat, Leo Trezenik, le directeur de Lutèce, les impressionnistes Raffaelli, Fénéon, Signac, Seurat, les deux Pissaro et jusqu'au poète mobile Jean Rameau, tête de Turc tout indiqué pour la verve alors plaisante du Palicare Moréas. C'est dans ce salon naturaliste que naquit le « Symbolisme ».
Des discussions fort profondes préparèrent le mouvement : on commençait à reconnaître que la théorie naturaliste judicieuse et maîtresse en son expression même, se taxait d'infériorité en ce qu'elle avait de restrictif. Pour tout ramenait à la sensation et à l'instinct, elle avait trop négligé le côté mental de l'activité humaine ; pour atténuer le mensonge assez bas du sentimentalisme antécédent (Feuillet, About, etc...) elle niait les tendances intellectuelles et généreuses de l'homme qui cherche quelquefois, cependant, « à parer le décor de la conscience ». D'autre part, la grande négligence de style affichée par les véristes, outranciers jusqu'à la sottise, semblait devoir rabaisser l'oeuvre d'écrire à une besogne de transcription.
On se souvenait des dernières pages de Chair Molle, de l'agonie de l'héroïne si littérairement horrible, du sensualisme subtile de la Marthe de Soi : une alliance se forma entre le jeune écrivain, Jean Moréas, Ajalbert, Jules Laforgue, Kahn, Fénéon, etc... L'Ephémère Symboliste (4 nos) était né.
En août 1886 parut le Thé chez Miranda, qui émotionna les deux hémisphères (je parle sans la moindre exagération) et du coup, mit à nu, la bassesse d'âme et l'imbécillité des chroniqueurs de ces temps déjà anciens ; ce fut le principal service rendu par cette plaisante tentative. Trois ans durant les journaux devaient injurier, nier voir maudire l'effort des écrivains nouveaux pour qui Paul Adam formula cette définition, désormais classique : l'Art est l'oeuvre d'inscrire un dogme dans un symbole. Voyons quels dogmes s'inscrivent dans l'oeuvre symbolique de l'auteur des Volontés Merveilleuses.
Mais disons auparavant, et bien que les limites de cet article nous forcent à être incomplets que, pendant la période de lutte, Paul Adam, se rappela la besogne des ancêtres : Dans la Vogue, avec Gustave Kahn, Laforgue, Merrill, dans le Symboliste, la Revue Indépendante, il polémique, oeuvre, formule avec violence et obstination. Citons : l'Esthétique nouvelle qui suscita une longue réplique dans la Nouvelle Revue. Le Maître du Néant (Emile Zola) paru dans le 1er n° de la Grande Revue. Paroles, très curieux article politique. Entre temps, il fonde la Vie franco-russe. Cependant les grands journaux, hésitent à l'accueillir, et le romancier grâce à cet ostracisme l'emporte sur le polémiste :


CHAIR MOLLE (dont nous parlions, plus haut) 1885, Brancart, édit. Brux. Épuisé. - Histoire d'une fille publique qui ne trouve de repos que dans la mysticité offerte par la règle d'un refuge pour filles repenties où quelques temps elle réside, entre le lupanar et l'hôpital. Déjà les tendances du moraliste sévère de la Critique des Moeurs se manifestent dans ce volume où le mépris du sexe s'hyperbolise de page en page.
SOI, 1886 Tresse et Stock, édit. - Psychologie de la femme honnête que son orgueil protège contre toute déchéance. Elle se complaît, très heureuse, à se nourrir le corps de succulences gastronomiques, l'esprit de sensations d'un art bourgeois immédiat. Autour d'elle les gens s'accouplent et elle les dédaigne. Selon ses idées elle tente d'élever un jeune garçon qui, lui aussi, la puberté venue, passe à la chair. Seule, en somme, des autres, elle connaît le bonheur, par vertu.
LA GLÈBE, 1886 Tresse & Stock, édit. - La solitude absorbe l'homme des champs et l'affole ; l'homme est conquis par la terre ; il devient une bête passionnée et instinctive. Étude sur l'alcoolique.
ETRE, 1887, Decaux, édit. - Le premier volume de la série intitulée Les Volontés merveilleuses. Au commencement du XVe siècle, une âme de magicienne évolue du Bien au Mal, parmi des décors d'une reconstitution scrupuleuse. Mahaud, assiégée dans son château, emploie son pouvoir pour se délivrer au lieu de le garder intacte à l'unique fin d'élever son âme vers l'infini. Elle objective son désir et sa force et lentement se dégrade l'âme. Victorieuse, elle entraîne des soldats au pillage du pays, victime d'un rythme plus puisant qu'elle même, le rythme de la destruction évoquée. De chute en chute, elle devient esclave de son corps, luxurieuse. Elle appelle la caresse des esprits immondes sur sa chair, et celles, aussi d'un homme. Alors la sorcellerie lma conquiert. (La description du Sabbat que contient ce volume fait foi auprès du monde occultiste, comme la plus complète.) Le tribunal de l'Église appréhende la sorcière. Dans la prison, Mahaud reconnaît sa déchéance et désire se racheter. Elle demande instamment la mort pour sa rédemption, reconnaît dans le symbole du Christ tout ce qu 'elle a inutilement cherché ; et, purifiée par la flamme du bûcher, elle s'unit aux essences célestes ; cependant que son armée entraînée par le rythme de destruction continue à parcourir le monde, jusqu'au jour où elle est poussée à la mer par un peuple de nègres, vaincue, noyée.
EN DÉCOR, 1888, Revue Indépendante puis 1891, Savine édit. - Le jeune homme aime. En une femme, comme en un ostensoir, il dépose l'hostie de la foie, de ses espoirs. Mais l'ostensoir, plus que l'hostie, le tente et accapare son voeu. Il s'éprend d'un seul décor de l'amour sans voir la force animique incluse en lui : la seule beauté. Le décor se ternit et s'effondre. La douleur enveloppe l'homme qui s'évade de la vie pour la contemplation cosmogonique de Dieu. Alors dans l'image de l'univers, et dans la beauté des forces éternelles, il retrouve, autrement parfaites, les formes admirées dans l'humble tentatrice : il embrasse l'hostie sans se souvenir plus de l'ostensoir brisé.
L'ESSENCE DU SOLEIL, 1890, Tresse et Stock, édit. - Une idée de puissance se répand entre quatre cerveaux d'aventuriers. Ils fondent une banque. Le livre étudie l'évolution de cette idée qui détruit certaines de ces formes humaines, en exalte d'autres, pousse celles-ci à leur apogée, annihile celles-là. Ce livre, le dernier et le plus puissant des Volontés merveilleuses, est la tentative d'une sorte de roman nouveau où l'idée serait le héros et les personnages des accessoires adventices, des sortes de costumes pour l'idée en étude. Il réalise ce dogme philosophique si souvent exprimé par Paul Adam : que l'idée seule vit, que les êtres sont des organismes sans valeur personnelle et immédiate, des bouches éphémères par où le Verbe s'exprime.
L'ÉPOQUE, E. Kolb, édit. 1891-92-93 – qui comprend dans sa IIe série Robes rouges, le Vice filial, les Coeurs utiles – est comme une tentative de vulgarisation pour les idées émises dans les Volontés merveilleuses : Robes rouges offre une satyre psychologique du magistrat ; le Vice filial, une autre du débauché artiste, les Coeurs utiles une vision de gens très intelligents, hommes et femmes, dénués de scrupule et qui réussissent en exploitant la passion des simples à l'aide d'une extraordinaire fille, Maïa. La Ier série de l'Époque était composée de Chair molle, Soi, la Glèbe, et les deux donnent ainsi une suite de monographies sociales, allant des intelligences les plus humbles – celle de la fille publique et de son entourage – jusque – et avec les Coeurs utiles – les âmes les plus subtiles et les plus fiévreusement actives. Avec le Mystère des foules M. Paul Adam se propose de faire la synthèse de ces études sociales.
Dans chacun de ces essais M. Paul Adam combat l'instinct et le péché avec des diatribes toutes catholiques ; il en montre la splendeur tuante et la bassesse, alternées ; c'est comme une oeuvre de haute moralisation, surtout de Guerre au mensonge que complète le volume si célèbre de la Critique des Moeurs où parurent les chapitres de polémique ardente dont les plus connus sont : De l'Amant, de la jeune fille, de l'Épouse, Excitation à la Révolte, Invectives au mendiant, Éloge de Ravachol [II], Grandeur future de l'avare, maints autres.



Cette nomenclature se compléterait par l'énumération d'autres études parues au Figaro, au Gil Blas, à l'Éclair, au Journal, aux Entretiens politiques et littéraires, à la Grande Revue, à la Revue Blanche... Citons d'abord la critique de l'influence de Renan qui parut en trois articles : De Renan au Père Didon, la Vertu, l'Apôtre du Temps Positif. Puis, la Critique du Socialisme et de l'Anarchie, des chapitres de morale sur les courtisanes, les danses serpentines, le souci du ventre, le patriotisme, etc., etc...
Les qualités différentes que contiennent les écrits si nombreux se marquent pourtant d'un ferme caractère d'unité. Tous tendent à nier que les formes de croyances en usage aient une réalité heureuse, tant comme modes de spiritualité que comme modes de vie. Elles sont en tout cas perpétuellement contradictoires du principe à l'acte ; et pour le dilettante, il n'a plus qu'à se créer un décor complètement libéré des apparences et des épisodes ordinaires de la vie. Le livre des Images sentimentales (Ollendorf, 1893), divisé en deux parties distinctes, note cet état d'âme. Une étude d'enfance heurtée par le monde, les caprices d'autrui, elle se libère par la révolte et produit, les phases de passions écoulées, une sorte de contemplateur persuadé de l'inutilité de l'effort et de la douleur.
Cette oeuvre trouvera sa conclusion dans le poème Dieu, en préparation, et dont les Entretiens donnèrent une partie. La philosophie ésotérique du Christianisme s'y révèle. C'est comme une suite aux beaux travaux de Fabre d'Olivet sur le Sepher Bereschit. M/ P. Adam se propose, ce poème fini, d'en extraire un catéchisme pour les enfants, destiné à combattre l'athéisme de M. Renan, cet autre Jean Macé, moins méconnu.
Ensuite deux oeuvres historiques occuperont la vie de l'écrivain. Une Histoire de Byzance, dont le volume d'introduction vient de s 'épuiser en moins d'un an à la librairie Firmin-Didot, puis une Histoire de la Papauté qu'il composera avec une impartialité sans doute curieuse.
Paul Adam a écrit des drames. Le premier l'Automne, fait en collaboration avec le délicat écrivain de l'Embarquement pour ailleurs, a été représenté ce mois, malgré les ennuis de toutes sortes suscités... mais l'histoire est d'hier et de demain [III].
Pour clore cette hâtive esquisse, presque exclusivement documentaire et qu'il me fut impossible d'abréger, de l'admirable Paul Adam et de son oeuvre, louons l'incroyable force intellectuelle de cet écrivain dont la volonté, « merveilleuse », certes, peut dompter quatorze heures durant toutes les lassitudes de l'esprit et du corps, triomphant de la douleur physique au point qu'elle analysa, avec une sorte de joie, les phases successives d'une torturante opération que dut subir, il y a un an, le poète de Dieu, affirmant, ainsi, comme par un exemple physique et immédiat, « que l'Idée seule importe ».


Francis Vielé-Griffin.

Février 93.


[I] Voir Livrenblog : Charles Vignier et les Décadents
[II] A lire sur Livrenblog : Ravachol de Paul Adam au Petit Journal
[III] L'Automne (Ernest Kolb, 1893), écrite en collaboration avec Gabriel Mourey, fut interdite par la censure le 3 février 1893, puis jouée en 1894 par la troupe du Théâtre-Libre, sur la scène de la Comédie-Parisienne. Le ministre de l'Intérieur, voulait que fut retranché de la pièce « tout ce qui concerne la grève ou renoncer ». L'Automne rappelait les massacres qui avaient eut lieu en 1869 dans le bassin minier de Saint-Etienne, à la Ricamarie, où les troupes tirèrent sur les grévistes. Barrès, député de Nancy, portera l'affaire devant la chambre des députés.

Sur Paul Adam et le Symbolisme voir sur Livrenblog : Paul Adam : Préface à L'Art Symboliste de Georges Vanor
Un article, sur Livrenblog, d'Adolphe Retté sur Francis Vielé-Griffin : Francis Vielé-Griffin. Adolphe Retté. Edouard Dubus.

mardi 16 décembre 2008

Jules RENARD Les Emmurés de Lucien Descaves



Les Ames d'Atala, branche éditions, annonce la parution prochaine du texte de critique littéraire de Jules Renard, sur le roman de Lucien Descaves, Les Emmurés. Le texte sera publié en braille et en gros caractères - Descaves avait en son temps joint à l'originale des Emmurés une page en braille - il sera suivi d'un extrait de la nouvelle, l'Aisance dans l'infirmité, figurant dans le recueil En Villégiature.
Sortie prévue pour le 22 décembre, tirage à 100 exemplaires, prix 10 euros.

On peut lire ce texte sur Livrenblog depuis le 23 septembre 2007 : Les Emmurés par Blanc et Noir. Descaves par Renard


D'autres chroniques de Jules Renard attendent le bon vouloir d'un éditeur, nous en avons donné quelques unes :

Les chroniques de Jules Renard, reprisent sur Livrenblog :

Vamireh, roman des temps préhistoriques par J. H. Rosny (« Les Livres » Mercure de France N° 28 d'Avril 1892)
Baisers d’ennemis par Hugues Rebell (« Les Livres » Mercure de France N° 33 septembre 1892)
La Force des choses par Paul Margueritte (« Les Livres » Mercure de France N° 18 Juin 1891)
Bonne Dame d'Edouard Estaunié (« Les Livres » Mercure de France, janvier 1892)
Les Veber's (« Les Livres » Mercure de France, octobre 1895)
L'Astre Noir par Léon–A. Daudet ("Les Livres" Mercure de France, janvier 1894)
Le Roman en France pendant le XIXe siècle par Eugène Gilbert (Plon). ("Les Livres" Mercure de France, février 1896)

Jules Renard sur Livrenblog :

Portrait par Pierre Veber, Sous-Bois, Les Lutteurs. Les Veber's. Félix Vallotton - Jules Renard. La Maîtresse. Histoires Naturelles. Bucoliques de Jules Renard par Léon Blum

lundi 15 décembre 2008

Chez les autres


Un long article sur Le Décadent d'Anatole Baju, sur le blog Bohème littéraire.

Chez C. Arnoult, outre Han Ryner il est question de la publication de Les Briseurs de formules de Caroline Granier (1), les âmes d'Atala et l'Alamblog l'ont déjà signalé, manquait plus que moi...

Les Ames d'Atala nous conseillent le Dictionnaire des œuvres de Ponson du Terrail par Alfu.

Au milieu d'infos indispensables, d'annonces vitales, de billets passionnants, l'Alamblog nous propose, Un Cimetière, un dialogue d'au-delà, étrange et drôle, entre écrivains, le tout signé de Léon Dommartin.

Les Fééries intérieures, nous invitent à visiter l'exposition consacrée à Saint-Pol-Roux à Brest.

Voir les Diableries érotiques d'Eugène Le Poitevin sur le blog d'Amanda Rae Illusory Confections.

A voir, à lire, à découvrir le blog d'Eric Poindron, Le Cabinet de curiosité.

A vos boitiers ! Fornax lance un concours de photos, sur les noms de rues insolites.

(1) Une thèse sur les écrivains anarchistes que vous avez sans doute déjà croisée sur R.A. Forum, pour commander : Ressouvenances, 3, rue de la Cidrerie, 02600 COEUVRES-ET-VALSERY. http://www.ressouvenances.fr

Paul Pradet : "Fils Adoptif" de Louis-Pilate de Brinn'gaubast


Paul Pradet : Fils Adoptif de L.-P. de Brinn'gaubast. La Revue Littéraire Septentrionale, N° 9, 10, 11, 12, 13 de Mars à juillet 1888.

Nous avons déjà évoqué Louis-Pilate de Brinn'gaubast et ses amis de La Butte, cénacle poétique Montmartrois, sa participation à la fondation de la seconde revue La Pléiade, et ses démêlés avec les milieux littéraires suite à son implication dans le vol du manuscrit des Lettres de mon moulin d' Alphonse Daudet, chez lequel il fut employé comme précepteur des enfants (1). Lorsque paraît en 1888 à la Librairie Illustrée son Fils Adoptif il est un parfait inconnu pour le grand public (ce qui n'a pas beaucoup changé depuis, j'en conviens aisément). Collaborateur des deux Décadents, journal et revue, il y donne des articles, des Proses en poèmes et quelques-uns de ses Sonnets insolents (2), et y côtoie Paul Pradet qui fut rédacteur en chef du Décadent-journal du numéro 1 au numéro 13 (pour les trois premiers numéros, Pradet se cache sous le pseudonyme de Luc Vajarnet). Noël Richard (3) présente Paul Pradet comme « un ouvrier typographe, à prétentions littéraires », il quittera « bruyamment » le Décadent en juillet 1886 (4). Nous donnons aujourd'hui une « critique littéraire », publiée dans La Revue Littéraire Septentrionale par Paul Pradet (5), qui n'est pas plus convaincu de la théorie du vérisme que l'auteur développe dans sa préface, que ne l'ont été les quelques chroniqueurs ayant consacré un article à Fils Adoptif (6). En bon camarade Pradet profite de cette tribune pour citer les amis Paul Roinard, et Alfred Vallette, annonçant un titre de Roinard, Le Don Quichotte de Montmartre, dont nous n'avions jamais entendu parlé.


  1. Sur Louis-Pilate de Brinn'gaubast Cf. Le Journal inédit de Louis-Pilate de Brinn'gaubast. Préface et notes de Jean-Jacques Lefrère avec la collaboration de Philippe Oriol. Oray, 1997. On y apprend, entre autres informations moins anecdotiques, que Paul Pradet, futur romancier sous le nom de Théodore Chèze, fut marié avec Louisette Véron, avant que celle-ci ne le quitte pour... Brinn'gaubast.

  2. 22 articles ou poèmes, 11 dans le Décadent-journal (35 numéros du 10 avril 1886 au 4 décembre 1886) et 11 dans le Décadent-revue (35 numéros de décembre 1887 au 15 mai 1889).

  3. A propos de la participation de Brinn'gaubast et Pradet au Décadent : Cf. Noël Richard : Le Mouvement décadent. A.-G. Nizet, 1968.

  4. Paul Pradet y a publié 6 articles et, en 10 feuilletons, un roman « La grande roulotte ».

  5. Pradet fait parti des collaborateurs de la Muse française de Camille Soubise rejoignant la revue de Léon Masseron (voir billet précédant ).

  6. Cf. Journal inédit... où sont cités les articles de Gabriel Aurier, Félix Fénéon, Robert Bernier et Maxime Gaucher.



Critique Littéraire


FILS ADOPTIF


Par L.-P. DE BRINN'GAUBAST


Livre de valeur, d'incontestable et très haute valeur littéraire certes, est Fils adoptif, l'étude si simplement cruelle que pour ses débuts, vient de faire paraître Louis-Pilate de Brinn'gaubast.
Ce nom aux étranges syllabes rythmiquement martelées deviendra, forcément, familier au grand public malgré, ou peu-être précisément parce que semble en dédaigner le parfois trop banal engouement, ce jeune dont le premier volume porte l'ineffaçable empreinte d'une déjà hautaine et triste gravité.


En la préface, oeuvre avant l'oeuvre, se succèdent, rigoureusement déduites, les raisons, d'aucunes justes, la plupart discutables, qui ont conduit l'auteur à lancer un nouveau genre de roman, audace dont il fait, un peu trop modestement, mine de se défendre.
N'admettant pas que l'écrivain puisse placer, dans un milieu choisi à priori, des êtres de conception, spécialement créés pour synthétiser une somme quelconque des multiples éléments constitutifs de ce milieu ;
Repoussant impitoyablement la formule inverse : mettre un personnage-type vraisemblable sans la situation favorable à son plus intense développement actionnel ;
Rejetant, sans appel possible, le procédé d'après lequel, étant donnés des détails caractéristiques vus, se peut en former, par juxtaposition ou par amalgame, des individus dont les les actes et des milieux dont les aspects seront seulement le résultat d'inductions ou de déductions personnelles ;
De Brinn'gaubast veut, et veut exclusivement :
« Le roman dont aucun détail, aucun, n'a été imaginé. »
- « l'oeuvre composée de choses entendues, vues ou vérifiées, d'éléments tout-à-fait réels uniquement empruntés à la situation choisie. »
De plus il exige, et croit avoir trouvé dans celle dont il s'est servi :
« Une forme excellemment concordante avec le fond. »
Non forme immuable, mais variable à l'infini et qui, par les rythmes sensationnels, les mots mathématiquement exacts, les images précises, les allitérations harmonieuses, les inversions trouvées, les vocables artistement groupés, doit s'adapter parfaitement à chacun des faits secondaires, se ployer à l'illimitable variété des sensations et aux états successifs du ou des sujets étudiés.

Deux constatations s'imposent que je crois devoir émettre, non pour diminuer, si peu serait-ce, le mérite du romancier, mais pour nettement délimiter le côté véritablement original existant en les quelques pages explicatives qui ouvrent le volume.
Personnelle, indéniablement personnelle, est la théorie de fond ; impersonnelle, au contraire, est la théorie de forme.
Celle-ci, exprimée devant nous par Paul Roinard, l'auteur de Nos Plaies et appliquée dans deux de ses oeuvres, (1) presque achevées, dont il nous a été donnée d'entendre certaines pages magistrales, se dégage, plus ou moins clairement, du cerveau de tous les jeunes. Planant sur notre génération insatisfaite d'elle-même, la forme demeure la préoccupation dominante, envahissante même, de ceux qui, en la fin de ce siècle si intellectuellement raffiné et blasé, veulent atteindre, par des sentes vierges encore, l'absolue perfection en l'Art, l'impeccabilité sereine des sommets !

En un accouplement de verbes tient l'Avant-dire de Fils Adoptif.
Photographier, phonographier, telle se condenserait l'esthétique momentanée de l'auteur, car ces deux mots, inclus en italique dans l'introduction, résument le genre dénommé par son créateur : roman vériste.

Photographier ?... Soit. C'est peut-être beau.
Je respecte énormément Pierre Petit, mais j'espère ne pas le froisser en l'admirant quelque peu moins que je n'admire Michel-Ange.
A toute épreuve photographique, si parfaite soit-elle, je préfère un tableau médiocre serait-il, dans lequel j'aurai chance de trouver au moins un atome de vie personnelle.
Phonographier ? Soit... C'est encore peut-être plus beau.
Le phonographe, j'en conviens sans fausse honte, a des charmes troublants. Mais en le supposant inventé au temps où Musset écrivait, j'eusse de beaucoup préféré, au lieu de savourer durant deux heures les chants répétés par cet instrument, étonnamment respectable d'ailleurs, entendre, pendant quelques minutes la voix même de la Malibran.
Vrai est, que l'on peut faire de la photographie peinte et donner au phonographe les inflexions de la voix humaine.
Cela n'empêchera nullement les gens grincheux de prétendre que le cerveau de Michel-Ange et le coeur de la Malibran restent infiniment supérieurs à des mécanismes plus ou moins perfectionnés.

Possible dans une autobiographie, indispensable même, le vérisme est selon moi, absolument inapplicable en d'autres cas.
Un homme passerait-il son existence, l'oeil à l'affût, l'oreille aux aguets, le carnet d'une main et le crayon de l'autre, pour étudier un sujet, pourrait faire une compilation d'actes, de paroles et de faits, rien de plus.
Compilation fatalement monotone à la longue, sans intérêt immédiat, sans réelle portée, puisque l'observateur, si profond soit-il, ne parviendra jamais à connaître le plus vrai de l'individu, la sensation et la pensée, à moins de procéder par déductions ou inductions, deux moyens irrévocablement condamnés par de Brinn'gaubast comme trop sujets à erreurs.

Quelques questions avant d'aborder la conclusion de cette étude.
L'écrivain, toujours supposé sincère, ne se trouve-t-il pas faire du vérisme, sans avoir accolé cette épithète à son oeuvre, dès qu'il traite une situation, la sienne, dans laquelle tout a été, naturellement, vu, entendu ou vérifié par lui, ainsi que le réclame la définition du roman vériste ?


Etait-ce alors bien nécessaire d'accumuler raisons sur raisons ; d'échafauder sur des critiques, des monceaux de critiques ; de frapper à droite, à gauche et de donner, après tant d'autres, une poussée au romantisme et au réalisme, ces pauvres vieux rois déchus que, dédaigneusement, nous reléguons parmi les antiques défroques ?
Etait-ce indispensable de toucher beaucoup Maupassant, guère Zola, un peu tout le monde, pour expliquer une théorie dont la priorité de formule, je le constate à nouveau, appartient entièrement à Brinn'gaubast, mais dont l'application, stricte ou élastique, se reconnaît en chaque autobiographie antérieure, preuve du contraire ne pouvant être faite par personne ?
Je sais qu'on m'opposeras le boursouflé, la pose, la blague, le mensonge, qui étaient, prétend-on, de mise jadis. A ceci je répondrai que tout livre où l'auteur se peint, de façon plus ou moins transparente, est un piédestal qu'il s'élève à lui-même, afin d'être plus rapidement connu de la foule.
D'autre part, je ne crois pas plus devoir accuser de fausseté voulue les
autobiographies passés, que je n'en accuserais Brinn'gaubast lui-même, si, par hasard, il eut écrit une oeuvre de ce genre.
Le livre est-il la mise en pratique absolue du précepte énoncé ?
Non.
Après avoir donné une règle aussi caractéristique, il eut fallu rester dans l'implacabilité du vrai à outrance, devenir complètement impersonnel, voir par les yeux et penser par le cerveau du sujet.
C'eut été, probablement, peu intéressant, mais le principe n'eut pas été violé dès le début.
Souvent, très souvent même, la personnalité de l'écrivain absorbe celle du héros et les impressions de l'homme se substituent à celles de l'enfant.
Il y a tel chapitre de souvenirs d'un bébé de quatre ans ; telles descriptions des êtres et des choses ; telles sensations et telles pensées et tels jugements où se reconnaît vite, non une union antérieure retrouvée, mais une vision rétrospective cherchée.
Bien d'autres passages encore se détachent où le vérisme, (entendons-nous bien, le vérisme selon l'auteur) est totalement oublié et dans lesquels la déduction et l'induction, ces deux pestiférées, se donnent libre carrière.
Et c'est tant mieux, ma foi, car ces passages sont loin d'être les plus mauvais, je vous assure. Tout aussi vraisemblables, tout aussi vus que les autres, ils chassent du livre cette lourdeur qui se serait dégagée sùrement d'une simple succession de faits, même véristes.

Très correct, très fouillé, d'une précision quasi géométrique, le style va, d'un bout à l'autre de l'oeuvre, sans faiblesse, avec, par ci, par là, une envolée trop vite réfrénée, comme par peur des emballements possibles.
Certaine pages pleines de colères ou semblant crever de haine, sont d'une langue plus brutale qui tranche violemment sur la masse. Dans les dernières lignes se sent une rage sourde, la rage continue des révoltes décisives.

Maintenant, considéré, non plus comme application directe d'une notice-programme, mais en lui-même, Fils Adoptif est, je suis heureux de pouvoir me répéter en toute sincérité, un livre de très haite valeur intrinsèque ; j'adresse tout simplement à l'auteur mes cordiales félicitations, de lecteur d'abord, ensuite d'ami, d'ami qui applaudit, sans arrière-pensée aucune, au succès probable d'un aîné.

Ne regretteront pas les heures dépensées, ceux qui étudieront sérieusement à fond, la préface. Elle est dédiée à Alfred Vallette, un jeune aussi, dont nous espérons, pour l'Art et les Artistes, voir s'éditer bientôt le si curieux « Monsieur Babylas ».

Je me garderais bien de faire un résumé quelconque de Fils Adoptif. Il sera agréable de le lire, de le relire, et puis, en gourmet, tranquillement, au coin du feu, de le relire encore, et encore, que je me croirais criminel de le déflorer par une analyse brève et sèche.
Cependant, su ces derniers mots peuvent donner à quelques-uns le désir de connaître une oeuvre qui repose délicieusement des banalités courantes, j'ajouterai que Fils Adoptif est l'histoire d'un gamin précoce, précoce en douleurs surtout, portant en lui un germe de névrose développé peu à peu, parallèlement avec une vocation littéraire affermie de jour en jour ;
C'est le drame intime d'un tout petit que des bourgeois, ses parents adoptifs, menacent à bout portant de leurs bontés idiotes et de leurs méchancetés natives ou acquises ;
C'est le poignant récit d'une existence de mignon d'abord, d'adolescent ensuite, toujours tyrannisé, inconsciemment ou consciemment, par des imbéciles.

En des pages savantes passent les souvenirs, doux et amers ; les tristesses vagues, les lancinantes douleurs morales ; les aspirations inquiètes vers un inconnu pressenti ; les affaissements subits de volonté, avec les rêves, les désespérances, les rancoeurs, les révoltes et le doute final, gamme si mortellement triste qu'elle vous met parfois comme un vague sanglot dans la gorge.
Et c'est un spectacle très beau, une chose superbe pour ceux qui sauront la comprendre, que cette lutte devinée d'un homme avec lui-même. Lutte constante dans laquelle l'inflexible moi mathématique d'aujourd'hui interroge le lamentable moi nerveux de jadis, le force à répondre, note ses sensations et écrit, sous sa dictée, un livre que le public lira, sans probablement se douter que l'auteur, en tête du premier chapitre, avait le droit d'écrire : ceci est fait de ma chair et arrosé de mon sang !


Paul PRADET

(1) Le Don Quichotte de Montmartre et un volume de Vers.

Louis-Pilate de Brinn'gaubast sur Livrenblog : Brinn' Gaubast, Clerget, Morice... par G. Brandimbourg



samedi 13 décembre 2008

Des Barbares... encore eux !!

Dernière nouvelle : Des barbares... ont un site. On peut y souscrire à la réédition de Spiridon le muet, d'André Laurie, lire une notice sur Paschal Grousset (c'est le même), admirer la conception du site et, dorénavant, se tenir au courant des travaux passés et à venir des deux compères, à qui nous souhaitons bon vent.


vendredi 12 décembre 2008

SAMAIN : MENDÈS. LORRAIN. Jeanne JACQUEMIN


ALBERT SAMAIN
CARNETS INTIMES
NOTES



SAMAIN (Albert) : CARNETS INTIMES. Mercure de France, 1939, in-12, broché, 248 pp., index. Carnet I à VII (1887) - Notes - Sensations - Portraits littéraires (1892 - 1896) : Le Voyage dans les yeux par Georges Rodenbach, Musée de béguines par Georges Rodenbach, La Vocation par Georges Rodenbach, Poésies (2 volumes) et Poésies nouvelles (1 volume) par Catulle Mendès, La Paix du coeur par Jean Blaize, Amour de Miss par Jean Blaize, Le Coeur gros par Jean Ajalbert, Théâtre de l'Oeuvre : L'Image, pièce en trois actes par Maurice Beaubourg, Sur Alexandre Dumas fils - Notes diverses (1892-1899) - Evolution de la poésie au XIXe siècle (réponse à une enquête littéraires).

Notés au fil de la lecture de ce recueil posthume de Samain les deux petits paragraphes ci-dessous où l'on verra le peu de goût de l'auteur du Jardin de l'Infante pour l'oeuvre de Catulle Mendès (1) et son admiration pour Jean Lorrain, à qui il promet la curiosité et l'intérêt des générations futures. Le second paragraphe est consacré à la visite d'une exposition de Jeanne Jacquemin (2).


Ce qui est intolérable chez Mendès, quand on le lit avec quelques fréquence, c'est la sensation d'artificiel absolu qui s'en dégage. Jamais ses conceptions ne semblent sorties de son coeur ; ce n'est que de la fantaisie cérébrale ; d'où pas un mot ne vous touche, au sens divin de l'émotion.
Jean Lorrain, lui aussi, est tout entier fait d'artifices, mais combien différent ! La fantaisie de Lorrain, au lieu de se noyer dans une mousse de rhétorique fouettée, se retrempe et reprend force à la réalité. L'oeil de Lorrain est toujours braqué sur un coin de la vie réelle. Il la transpose, en artiste qu'il est, tantôt en délicieuses sanguines, tantôt en eaux-fortes violentes, aux tons gras, ténébreux et chauds ; mais toujours, c'est d'un vécu qu'il part ; et de cela son oeuvre prend le caractère indéfinissable des choses vivantes.
Alors que bien des constructions littéraires, pompeuses et grandioses, auront disparu et seront ensevelies dans le morne océan Pacifique des insondables bibliothèques, alors qu'il ne restera peut-être de l'oeuvre des gros ouvriers comme Zola que quelques pages à tenir dans la main, l'oeuvre de Lorrain sera consultée et feuilletée avec cet intérêt piquant qui nous fait rechercher les Fragonard, les Lancret, les Moreau, et qui nous penche sur tous ces brimborions artistiques et littéraires du XVIIIe siècle, - saxes, éventails et poésies légères, - où nous sentons vivre plus que partout ailleurs son brin d'âme musquées et jolie.

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Vu hier, rue Taitbout, trois aquarelles de Jeanne Jacquemin, de facture très intéressante. Couleur plate, éteinte ; ligne aride et mangée de mysticisme ; arrangement symbolique.
La première : une espèce de Béatrice sur un fond vert pâme de force mystique, avec des joues ovalées d'anémie sous des pommettes qui tendent la peau, des yeux grands et clairs, et une bouche singulière dont le dessin excessif et charnu détonne dans la spiritualité du visage ; à la main un lys.

La seconde : une tête exsangue, posée dans un verre ou dans un vase quelconque ; les yeux fermés, les cheveux d'un blond grisâtre tombant tout en travers d'un côté de la figure, avec comme des filets de sang emmêlés dans les mèches.
La troisième : une tête de Christ couronnée d'épines posée de face sur un ciborium, avec des yeux poignants sous l'éplorement des cheveux.
Bonheur reprochait presque à ces études d'avant-garde de paraître en quelque sorte trop sûres d'elles-mêmes, d'avoir comme une allure d'habileté et je ne sais quelle aisance dans la facture qui contrastait avec l'étrangeté et le mysticisme un peu égaré dont elles relevaient.











(1) C'est pourtant Samain qui signera la chronique, qui figure dans ce volume, des volumes de poèmes de Mendès pour le Mercure de France. Il s'en explique dans cet extrait de lettre d'octobre 1892 à son ami Gaston Bonheur :
« Vallette m'écrit pour me demander, comme un vrai service à rendre au Mercure, de rédiger une note bibliographique sur les poésies de Mendès. Vous voyez d'ici comme cela m'a amusé. Il avait, paraît-il, demandé d'abord cela à Quillard, qui, pour des motifs particuliers, « une pique avec Mendès », s'est récusé.
Je me suis informé près de Vallette. Les trois volumes de poèmes ont bien été adressés par Mendès à moi seul, au Mercure. Dans ces conditions, ma situation est assez délicate, placé entre une appréciation qui comporte des sévérités et un procédé qui, vis-à-vis d'un obscur, ne laisse pas d'être fort gracieux. Je m'en suis tiré comme j'ai pu : j'ai rédigé deux notices, une plutôt grave et compassée, l'autre plus dégagée, plus enlevée de touches, plus cavalière aussi. C'est celle-ci plutôt que je préférerais. Je laisse Vallette juge. Si vous venez à Paris cette semaine, je vous montrerais cela, il sera encore temps ; peut-être m'éviterez-vous quelque gaffe. »

(2) Sur Jeanne Jacquemin :
- Jean-David Jumeau-Lafond : "Jeanne Jacquemin (1863-1938), peintre et égérie symboliste", Revue de l'art, septembre 2003, n° 141, p. 57-78.
Voir aussi :
- Jean Lorrain : La Mandragore, suivi d’une lettre inédite à Catulle Mendès et d’une postface d’Éric Walbecq ; illustrations de Jeanne Jacquemin. Du Lérot, 2003, 46 p. Sur les rapports conflictuels entre Lorrain et Jacquemin voir l'année
1903 dans la chronologie donnée sur le site JeanLorrain.net.