mardi 14 décembre 2010

L'Œil Bleu N° 12. Michel Féline dévoilé.


Les 12 numéros de L'Œil Bleu sont la preuve qu'il existe une place pour une revue d'histoire littéraire consacrée en grande partie consacrée aux obscures et oubliés des XIXe et XXe siècle. Le pari d'ouvrir ses colonnes à des études sur Jean Dayros, G.-T. Franconi, G. Lacaze-Duthiers, L. Linard, P.-M. André ou A. Veidaux, n'était pas gagné d'avance, même si ceux-ci y côtoient A. Jarry, G. Lerouge, Verlaine ou Cendrars. Avec son douzième opus L'Œil Bleu ne s'essouffle pas, poursuivant sa ligne de conduite, complétant d'un numéro l'autre des études longues, tout en donnant des articles pleins de découvertes et de surprises.

L'étude de Mikaël Lugan sur Michel Féline, est sans doute la plus belle surprise de cette livraison. Michel Féline et son Adolescent confidentiel (Librairie de l'Art Indépendant, 1892), est connu des lecteurs d'André Breton qui voyait en lui : "l'un des plus attachants poètes de la fin du siècle dernier", pourtant nous ne savions rien de lui. Grâce à l'enquête de Mikaël Lugan, nous disposons désormais d'une véritable petite biographie, suivant les traces du poète de Montpellier à Paris, des Chimères à la Plume, nous y apprenons, entre autre, que Féline est l'auteur d'un roman, La Mélancolie de son bonheur (Sansot, Chiberre, 1922). Cette étude augmentée de photographies et documents ainsi que d'un choix de poèmes, nous montre un poète d'une rare originalité, outrancier, un peu, libre, beaucoup, et dont le volume de vers mériterait une réédition.

Michel Féline dans Les Féeries Intérieures.

Sommaire du numéro :

Mikaël Lugan : Michel Féline, Un oublié du Symbolisme.

Michel Féline : Pièces diverses, poèmes.

Gabriel-Tristan Franconi : "Je suis encore vivant" (Lettres à Émile Cohl).

Julien Schuh : Alfred Jarry : des images, et rien de plus (II).

Henri Bordillon : "Bouillon de sculpture" (Dayros et Jarry en tenue de soirée)

Henri Bordillon : Jarry écrit au Cri de Paris.

Gérard de Lacaze-Duthiers : Une nouvelle école poétique. Les "Visionnaires" et "Artistocrates"

*** : Bibliographie des Revues : Les Actes des Poètes (1909-1910)

L'Œil Bleu, N° 11.
L'Œil Bleu, N° 10.
L'Œil Bleu, N°9.
L'Œil Bleu N° 8.
L'Œil Bleu N° 7.
L'Œil Bleu N° 6.
L'Œil Bleu N° 5.

Rappelons que L'Œil bleu est tiré à 150 exemplaires, que l'on commande auprès de Nicolas Leroux, 59 rue de la Chine, Paris XXe. Courriel : associationoeilbleu@yahoo.fr, le numéro coûtant 12 euros, l'abonnement pour 4 numéros, 44 euros. Un bon de commande se trouve ici, les sommaires des numéros précédents, , chez nos amis Amateurs de Remy de Gourmont

Le XIIIe de Huysmans. La Bièvre, les Gobelins.




« Et nous descendîmes la rue Charbonnel. Nous y étions à peine engagés, qu'un garçon d'une douzaine d'années, qui causait sur le trottoir opposé avec une fillette de son âge, quitta vivement sa compagne et courut après nous. Il s'adressa à Huysmans, dont la barbe grisonnante lui parut plus apte à ses desseins que ma moustache blonde.

"M'sieu, y a une jolie demoiselle, là, sur le trottoir, qui fera tout ce que vous voudrez pour cent sous." »


« Rue de la Fontaine-à-Mulard, le père Alifat, comme toujours, cassait ses pierres. Un affreux chenapan était assis près de la table, sur laquelle étaient placés une bouteille et deux verres. En nous voyant entrer, il sortit et alla s'asseoir dans la rue sur le seuil d'une porte.
"Je vous amène un client, père Alifat, dis-je au vieux bandit.
- Vous voulez un briquet, M'sieu, dit-il. C'est un linvé les trois pièces, meilleur qu'au tabac, où vous le paieriez larantequé."
Huysmans allongea ses vingt sous : le père Alifat lui plia un briquet et une mèche dans un bout de journal. »


« Mais j'ai préparé de longue date une excursion à laquelle Huysmans ne s'attend pas. La direction de la manufacture des Gobelins m'a donné, avec la plus aimable obligeance, l'autorisation de pénétrer dans les jardins. »


« Dans son livre, il a laissé passer sans le voir un des sites les plus étonnants du quartier Croulebarbe. Je pense aux pages charmantes qu'il eût écrites sur cette folie du XVIIIe, qui garde encore si grand air dans sa ruine, sur son jardin abandonné, plein de ramures vertes et d'oiseaux furtifs. »
« Nous nous arrêtâmes vers l'entrée du passage Moret. Huysmans n'aimait pas à se laisser photographier, mais je fus enchanté de le saisir à son insu pendant qu'il s'appuyait "sur l'une des barres de fer, emmanchées dans des poteaux de bois mort"»

« En descendant la rue Brillat-Savarin, nous vîmes au pied d'un mur à moitié démoli deux jeunes gens, un plan de Paris à la main, qui suivaient du doigt le lacis des rues. "Tu vois Elle se partage en deux bras, rue de la Colonie, Elle passe sous terre ici même où nous sommes, et nous ne La retrouverons qu'à la poterne des Peupliers." »
« Nous étions arrivés à la place d'Italie. Comme il était de bonne heure, Huysmans voulut descendre la ruelle des Reculettes, pour revoir ce coin des Gobelins qui, peu d'années auparavant, lui avait paru si étrange. »


Photographies et textes : Michel de Lézinier : Avec Huysmans. Promenades et souvenirs. André Delpeuch, 1928, in-8, 16 reproductions hors-texte.

Huysmans dans Livrenblog : Huysmans chez le coiffeur. Sur les conseils de Huysmans. Joseph Esquirol Cherchons l'Hérétique ! Affaire Adelsward-Fersen : Interview de J.-K. Huysmans.

lundi 13 décembre 2010

Jules Renard : Correspondance et Cœur double




2010 fut l'année du centenaire de la mort de Jules Renard. La publication de sa correspondance générale chez l'éditeur Honoré Champion, préfacée par Michel Autrand, établie et annotée par Jean-François Flamant, avait devancé dès 2009 la publication de son théâtre dans la collection Omnibus (1), le colloque à la B.N.F., les manifestations dans le Nivernais, et autres événements qui eurent lieu tout au long de l'année.
Ces quelques 1600 lettres et billets permettent de mieux connaître les débuts littéraires de Renard, la genèse de Poil de Carotte, mais surtout de suivre les amitiés, les relations, parfois insoupçonnées, parfois difficiles de Jules Renard avec ses contemporains.
Il était temps que j'en parle...

(1) Le Théâtre de Jules Renard. Omnibus. 904 pages. 28 Euros. ISBN : 978-2-258-08180-2

Jules Renard : Correspondance générale (1880-1910). Edition établie et annotée par Jean-François Flamant. Préface de Michel Autrand. H. Champion, collection : Bibliothèque des Correspondances, n° 51. 2009, 2 volumes, 15 x 22 cm, 1376 pages. Index des noms cités. ISBN : 9782745318633. EAN : 9782745318633. 210 Euros.

Et, vite, avant que ne se termine cette année de commémoration, une chronique de Jules Renard publiée dans le Mercure de France :

Cœur double (1)


L'Homme funèbre, dont le nom est un aboiement, se leva, se promena, les mains dans ses poches, et dit :

- « Voilà, je m'explique : exemple... »

Je l'arrêtai :

- « D'abord, que signifie Cœur double ? Un cœur, je sais ce que c'est, Bourget, Maupassant, tant d'autres ! Ont fait sur le cœur un cours que je croyais complet. Mais qu'est-ce qu'un cœur double ? »

- « N'êtes-vous pas, dit l'Homme funèbre, égoïste et charitable ? Votre âme va de l'expansion de sa propre vie à l'expansion de la vie de tous. Mais par quel chemin ? Mon livre vous le dira. Égoïste, vous éprouvez des craintes personnelles, c'est le sentiment que nous appelons Terreur. »

- « Je vois : vous allez essayer de me faire peur. Ça ne prend guère avec un Français. Mais soit. »

Il me raconta Les Stryges. L'homme y est le jouet de ses superstitions, et son âme lui monte au nez, de frayeur ; Le Sabot : une petite fille renonce, au prix de sa damnation, à la misérable vie que le Diable lui fait entrevoir ; Les trois Gabelous : une nuit, ils se lancent à la poursuite de l'or, et « quand le jour gris se lève, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, ils se réveillent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux, et sombrent en pleine désolation. » L'Homme funèbre parlait lentement, d'une voix grêle comme une sonnerie de clochette. Souvent, je voyais le bruit de cette voix, sans l'entendre. Il ne me regardait pas, afin de me laisser frissonner à mon aise. Parfois il s'amusait de mots grecs ou d'argot, fier de me confondre. Et même, pour me rassurer, il faisait du pittoresque, qui enjolivait sa phrase, et fixait sur une trouvaille de style, sur des drôleries d'idées, mon attention inquiète : « Une striga épluchait des fèves et crachait les enveloppes autour d'elle, comme des cadavres de mouches. - Les oiseaux de nuit enfilaient des yeux à leur bec acéré, comme des prunes. - Des poignets étaient ridés comme le cou d'un lézard. - Des pieds d'enfant s'étaient durcis à marcher sur les pustules de cuir du varech. - La mer se peuplait de lames à tête frisée. - La lune montrait par une trouée son orbe lavé. - Deux vieux dormaient tristement, l'hiver, à petits coups, au coin du feu. - Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser. - La situation d'un chien noyé depuis plusieurs années au bord d'une rive désavantageuse. - Il n'avait plus un cheveu vaillant. - Sa voix ressemblait à s'y méprendre au sifflement triste d'une pipe qui jute. - La seule chose qui m'offusquait était que Tom Bobbins persistait à cligner de l'œil gauche, bien qu'il n'eût plus aucune espèce d'œil. Mais je me rassurais en me rappelant que mon autre ami Colliwobles, le banquier, avait coutume de donner sa parole d'honneur, bien qu'il n'en eût pas plus que Bobbins d'œil gauche. - Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu'il l'empêcha de trouer sa joue gauche, et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien qui constata son décès dit qu'il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse. - Un aphasique, couché au fond, répétait opiniâtrement, d'une voix (2) aiguë : Qu'il est... qu'il est... qu'il est... killé, killé, killé... » et à côté de lui une loque d'homme, à qui on venait d'ôter le voile du palais, répondait d'une voix sifflante, comme une pompe qui fuit : « Il... est... deux heures ! »- « Vous n'avez pas peur, au moins ? » dit l'Homme funèbre. » - « Pas encore ! » lui répondis-je crânement.- « Voici Le train 081, » dit-il.- « Tout à coup (c'est un mécanicien qui parle), j'entends souffler une machine sur la double voie... avec un élan subit, le train rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Il était tout enveloppé d'un brouillard rougeâtre. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s'agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie : 180 ; - vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s'étalait, avec ces chiffres en noir : 081 ! »

A ces mots, l'Homme funèbre s'approcha de moi, me passa brusquement la main dans les cheveux et me dit :

- « Je crois que ça commence : ils se dressent ! »Il acheva la terrible histoire du même ton tranquille, et, tout de suite, commença Les Sans-Gueule :

« On les ramassa tous deux, l'un à côté de l'autre, sur l'herbe brûlée... Le même fragment de tôle d'acier leur avait emporté la figure... Il ne leur restait ni nez, ni pommettes, ni lèvres, ni yeux... Ils reçurent à l'ambulance les noms de Sans-Gueule n° 1 et Sans Gueule n° 2... Un chirurgien anglais, surpris du cas, y prit intérêt, oignit les plaies, les pansa et construisit deux calottes de chair, concaves et rouges, identiquement perforées au fond, comme les fourneaux de pipes exotiques... Le choc terrible avait anéanti le sens de l'ouïe, si bien que la vie ne se manifestait an eux que par les mouvements de leurs membres, et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langue. Cependant ils guérirent tout deux... eurent un plaisir... : ce fut de fumer des pipes dont les tuyaux étaient tamponnés de pièces de caoutchouc ovales, pour rejoindre les bords de la plaie de leur bouche. Accroupis dans les couvertures, ils respiraient le tabac, et des jets de fumée fusaient par les orifices de leur tête : par le double trou du nez, par les puits jumeaux de leurs orbites, par les commissures des mâchoires, entre les squelettes de leurs dents. Et chaque échappement du brouillard gris qui jaillissait entre les craquelures de ces masses rouges était salué d'un rire extra-humain, gloussement de la luette qui tressaillait, tandis que leur reste de langue clapotait faiblement ! »

Comme je haletais :

- « Nous ne sommes que tous les deux, me dit l'Homme funèbre : vous pouvez hurler d'horreur, vous soulager, et reprendre des forces, car ce qui suit est plus effroyable encore. »

Il continua. Avec l'extraordinaire fin des Sans-Gueule, avec l'Homme double, l'Homme voilé, Béatrice, Lilith, Les Portes de l'opium, il me traîna jusqu'aux sommets de l'Épouvante.

- « Vous criez : Assez ! Dit-il enfin. Je pense que votre âme est pleine de trouble, jusqu'au bord, mais je veux lui rendre le calme. L'âme doit être en harmonie, une chose symétrique, équilibrée. La purgation des passions, ainsi que l'entendait Aristote, cette purification de l'âme n'était peut-être que le calme ramené dans un coeur palpitant. Je balancerais en vous la terreur par l'ironie, ensuite par la pitié. Je vous ai mené par les Portes de l'opium jusqu'au néant des excitations, maintenant considérez, les choses terribles en souriant finement. Écoutez Spiritisme et la façon de préparer quelques « colles » pour les âmes qui manqueraient de mémoire ; Sur les dents, où ces paroles du dentiste servent de refrain : « Crachez, monsieur, voici la cuvette » ; L'Homme Gras, qui devint maigre grâce à l'homme maigre devenu gras, et souleva piteusement la nappe de peau qui pendait sur ses genoux et la laissa retomber ; Le Conte des œufs accommodé à la quarante-et-unième manière pour terminer le Carême – à la manière des œufs rouges ; Un Squelette... »

- « Halte-là, s'il vous plait ! Je connais ce genre. De vieilles femmes m'ont aussi tenu dans leurs bras et les maisons hantées ne m'effraient plus. »

- « Mais non, répondit simplement l'Homme funèbre, point froissé. Ma maison à moi n'était pas un château vermoulu, perché sur une colline boisée au bord d'un précipe ténébreux. Elle n'avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles. Son dernier propriétaire n'était pas mort d'une manière mystérieuse. Les paysans ne se signaient pas avec effroi en passant devant. Aucune lumière blafarde ne se montrait à ses fenêtres en ruines quand le beffroi du village sonnait minuit. Les arbres du parc n'étaient pas des ifs, et les enfants peureux ne venaient pas guetter à travers les haies des formes blanches à la nuit tombante. Je n'arrivai pas dans une hôtellerie où toutes les chambres étaient retenues. L'aubergiste ne se gratta pas longtemps la tête, une chandelle à la main, et ne finit pas par me proposer, en hésitant, de me dresser un lit dans la salle basse du donjon. Il n'ajouta pas d'une mine effarée que de tous les voyageurs qui y avaient couché aucun n'était revenu pour raconter sa fin terrible. Il ne me parla pas des bruits diaboliques qu'on entendait la nuit dans le vieux manoir. Je n'éprouvai pas un sentiment intime de bravoure, qui me poussait à tenter l'aventure. Et je n'eus pas l'idée ingénieuse de me munir d'une paire de flambeaux et d'un pistolet à pierre ; je ne pris pas non plus la ferme résolution de veiller jusqu'à minuit en lisant un volume dépareillé de Swedenborg, et je ne sentis pas vers minuit moins trois un sommeil de plomb s'abattre sur mes paupières. »

Je riais, un instant ragaillardi.

- « Assez ri, dit l'Homme funèbre. Il est temps de passer, avec Le Dom, en l'autre moitié de votre cœur, de vous représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte. Toutes les terreurs que vous avez pu éprouver, la longue série des criminels, des gueux, les a reproduites d'âge en âge, jusqu'à nos jours, depuis la Vendeuse d'ambre jusqu'à la vision de l'échafaud futur dans Fleur de cinq pierres, jusqu'à l'échafaud lui-même dans Instantanées.

Ayant pitié de ces pauvres, tentons de récréer la société, d'en bannir toutes les terreurs par La Terreur. Oui, faisons un monde neuf ; incendions mathématiquement, raisonnons l'explosion, tuons pour le principe, soyons les homéopathes du meurtre, à moins que le regard d'un enfant... »

L'Homme funèbre cessa de se promener, s'assit, s' enfonça dans le fauteuil. Il me donna l'impression d'un magicien venu pour me tourmenter, me faire, comme il disait, hurler d'horreur, puis pleurer en abondance. Je ne voyais plus que ses yeux qui me rayaient comme vitre. J'attendais le corbeau qui devait se percher sur son épaule. Est-ce que déjà la lampe ne charbonnait pas traditionnellement, près de s'éteindre ?

- « Tout ça, dit-il enfin, c'est des bêtises. Concluons. Comment trouvez-vous mon livre ? »

- « Ah ! Dis-je, essuyant mes tempes, à mon tour, je vous tiens. »

- « Soyez franc ! »

- « Et poli. Comment terminer par quelque chose qui ronfle juste ? Si je m'écrie, vous serrant la main cordialement : « Dieu que c'est beau ! » les sots me gronderont comme un petit garçon. Dois-je dire plutôt, bon prince de critique : « Il y a des choses bien », ou : « Edgar Poe est dans nos mur », ou, comme flairant un papier brûlé : « Ce livre a passé par l'Enfer et sent le roussi ? »

- « Ami, si vous n'avez rien de gentil à me dire, taisez-vous. »

- L'impartialité, entre amis, consiste peut-être à ne jamais s'accorder de talent. Ma foi, Homme funèbre dont le nom aboie, afin de concilier la grosse et intime affection que j'ai pour votre livre avec la pudeur que je me dois, je prononcerai, non sans emphase, mais sûr de ma prophétie, que tous ceux qui doivent lire Cœur double le liront.

Jules Renard.


  1. Un vol., par Marcel Schwob, avec une préface de l'auteur (Ollendorff).

  2. A noter que Marcel Schwob à la préoccupation constante de la voix, que Théophile Gautier disait indescriptible.


La Porte Ouverte : Cœur double par Adolphe Retté


Jules Renard dans Livrenblog : Portrait par Pierre Veber, Sous-Bois, Les Lutteurs. Les Veber's. Félix Vallotton - Jules Renard. La Maîtresse. Histoires Naturelles, Bucoliques de Jules Renard par Léon Blum. François Coppée essentiel par Jules Renard. L'Ecornifleur par Willy.

Les chroniques de Jules Renard, reprisent dans Livrenblog :

Vamireh, roman des temps préhistoriques par J. H. Rosny.
Baisers d’ennemis par Hugues Rebell.
La Force des choses par Paul Margueritte.
Les Emmurés, roman par Lucien Descaves.
Bonne Dame d'Edouard Estaunié
Les Veber's
L'Astre Noir par Léon–A. Daudet.
Le Roman en France pendant le XIXe siècle par Eugène Gilbert (Plon).

Marcel Schwob dans Livrenblog : Marcel Schwob par Maurice Beaubourg. Maua, conte inédit.

vendredi 10 décembre 2010

Jean de Tinan : Sapphô.




Afin de saluer dignement l'arrivé sur la toile de Frivolités poignantes, un blog consacré à Jean de Tinan et afin de vous inciter à devenir des Habitués du d'Harcourt, je donne l'article de Tinan sur la traduction des chants de Sapphô par André Lebey, publié dans le Mercure de France de juin 1895 (pages 350-353).

Sapphô


M. André Lebey nous donne une « traduction littérale et complète » (1) des chants de Sapphô de Lesbos.

Une nuit, j'étais avec des amis, et l'un d'eux cherchait au piano des mélodies de ballades ; soudain il demanda : « Qu'évoquera ceci ? » - La mélodie était douce, ample et passionnée. Quelqu'un répondit ces deux vers des Epaves :

Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre adoré de Sapho qui partit...

Il plaqua une fois encore les accords, et une jeune femme qui était assise près de moi répéta tout bas : « Sapphô ! » Je me penchais vers elle dont j'aimais la pâleur, demandant : « Que signifie, pour vous, l'harmonie de ce nom ? » Et, sans rosir, presque sans hésiter, elle répondit avec un peu d'emphase : « De la douleur morale dans la volupté – des baisers fiévreux et pressé sur des traces de larmes sanglotées doucement ». Je me suis exactement souvenu de ceci, parce que cette jeune femme n'avait pas l'habitude de parler ainsi, et je ressentis fortement sur l'instant de quelle poésie puissante, idéale et sensuelle, il fallait que ce nom se fût chargé à travers les siècles pour émouvoir si profondément une petite âme quelconque, adoucie seulement par un peu de musique.
Il faut plaindre ceux qui, lorsque l'on prononce Lesbos, n'imaginent que des photographies d'Amsterdam aux attitudes sans grâce ; - ils n'ont rien compris à l'immense clameur vers l'infini qu'est le nom de celle qui fut nommée « la dixième muse », ils n'ont jamais senti en eux cet effréné désir d'aller plus loin, de dédoubler l'étape des sensations qui brisent, pour dépasser – enfin – l'humanité. Il semble que lorsqu'ils s'indignent la médiocrité de leur pensée est bien osée de s'affronter à un sentiment, quel qu'il soit, intense.
Quelques-uns ont voulu « disculper » - ils ont écrit des pages érudites et ennuyeuses.
D'autres pensent qu'il faut simplement aimer le génie tel qu'il est, avec ses passions, toutes, qui sont lui-même, et qu'il n'importe guère qu'il y ait des vertus ou des vices, mais seulement que les sons de la lyre soient beaux, et que l'émotion, toujours, nous fasse sentir l'âme dans la vie, dût-elle, pour cela, la faire vibrer à travers notre chair. Ceux-là ne blâmeront aucune des tentatives audacieuses, et s'inclineront devant tous les délires, ils déploreront seulement que les tentatives – hélas – soient vaines, et aimerons en ces choses les thèmes de mélancolies passionnées.
Il y a longtemps que Flore de Rose écrivait :

Ses beaux écaartz, ormais, n'ont faict Vénus
Rougir d'aveoir monté sa lyre.

Parce que ce nom de Sapphô est ainsi tellement chargé d'idéal, parce qu'elle a été si souvent rêvée, il était légitime de craindre la déception de notions plus véritables. Les vers qui furent chantés aux grèves de Mitylène devaient être « beaux comme la mer » ; et ils nous eût attristé que s'émiettât notre Image. Nous n'avons pas été attristés – peut-être surtout parce qu'il ne demeure presque que des fragments très courts, des épithètes intenses d'où le rêve s'élance à nouveau, exalté par l'ampleur des métaphores. En lisant ces fragments, ils vous vient à l'esprit cette même volupté spéciale que donne à certaines heures le souvenir d'un vers de Virgile ou d'une phrase de notre Flaubert : il semble que l'on s'enivre du parfum condensée d'une poésie, de même qu'en une seule rose, le soir, on respire toute l'odeur des jardins.

Il faut remercier ceux qui, d'après la méthode de Leconte de Lisle, « l'exagérant au besoin », s'efforce d'aviver pour nous ces fleurs d'anthologies qui nous étaient seulement parvenues séchées entre les pages des dictionnaires.
M. Pierre Louÿs traduisit Méléagre et Lucien de Samosate, depuis il nous a donné ces Chansons de Bilitis dont l'émotion tendre et sensuelle est incomparable, et c'est le plus beau des hommages que d'avoir consacré au Temple néo-hellène la petite flûte de la Pamphylienne.
M. Lebey publie cette traduction de Sapphô, et il faut espérer que nous aurons bientôt des fragments de Paul le Silentiaire une version aussi élégante et consciencieuse.
Certainement, la méthode littérale parvient à nous émouvoir davantage, en découvrant bien d'autres délicatesses, que la paraphrase lourde des « Collections ». On a tenté des traductions versifiées – combien de fois entreprit-on Horace ! - malgré tous ces efforts, seules quelques adaptations nous ont satisfaits, et elles étaient dues à des poètes aussi hauts que M. de Heredia (2). Est-il besoin d'expliquer à quelques-uns que la méthode littérale ne renouvelle pas la juxta de nos souvenirs : ceux qui l'ont employée ont prouvé que l'on pouvait concilier l'exactitude et l'harmonie : la traduction de M. Lebey est notable, si à ce double point de vue on la compare à ses aînées.
Pour laisser à ces choses leur fraîcheur, a-t-il suffi de les aimer et de les traiter pieusement.

Jean de Tinan.



(1) Editions du Mercure de France.
(2) André Chénier imita de Sapphô un fragment sur la Virginité – c'était Chénier.

Bon vent aux Frivolités poignantes, encore en construction.


Jean de Tinan dans Livrenblog : Le Centaure Vol. II. Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste. Jean de Tinan : La Princesse des Ténèbres par Jean de Chilra / Rachilde. Willy, Tinan, Rosny. Jean de Tinan / Willy, petite revue de presse, (Rachilde, Jean de Loris, Simiane). L'Exemple de Ninon de Lenclos Amoureuse par Paul-Louis Garnier. Jean de Tinan par Paul-Louis Garnier. Maîtresse d'Esthètes par Papyrus. Le Divan : Souvenir de Jean de Tinan. Jean de Tinan par Jean de La Hire.




jeudi 9 décembre 2010

Blanc et Noir, un Conte sec de Camille de Sainte-Croix



Un conte sec est un récit dépourvu d'artifices descriptifs, plutôt oral et impromptu qu'écrit et composé.
Sobre et nu, il court à sa conclusion avec l'allure la plus rapide et par la voie la plus directe.
C. de S.-C.

Blanc et Noir

Pour Adolphe Willette

Personnages : Un pierrot blanc. Un pierrot noir. Décor une place publique. Au fond, la maison de Colombine. Le pierrot blanc et le pierrot noir entrent, chacun de son coté, tenant une lettre et respirant une rose. Ils ne se connaissent pas. Distraits, ils se heurtent, se querellent, s'excusent, s'accordent, et finissent par causer et se conter leurs petites affaires.
Ils sont venus tous deux pour un rendez-vous, à la même heure, à la même place.
Hélas !
Plus de doute !
La même femme s'est moquée d'eux... Fureur ! Ils s'uniront pour la vengeance. Ils la frapperont, la tueront.
Colombine sort de sa maison. Elle apparaît, blonde et blanche en bleu et rose, pimpante, pirouettante, étourdie.
- Qu'avez-vous mes pierrots ?... Ah !... folle que je suis !... Je comprends !... Je vous ai fait venir tous deux à la même heure, au même endroit ! Je n'en fait jamais d'autres ! Mais vous savez bien qu'à part ça, je suis bonne fille. Ne prenez pas ces airs vexés ! Entre gens d'esprit, tout s'arrange !
Les pierrots ont de l'esprit en effet. Ils ne demandent pas mieux que de tout arranger. On fait trêve aux reproches. On cherche des accommodements.
Voyons !
S'ils la prenait chacun à son tour, par exemple. On essaye. On tire au sort.
Le hasard désigne Blanc à son tour, pour le premier tour de possession. Noir, docile aux conventions, s'éloigne discrètement.
Blanc et Colombine font l'amour.
Mais la brusque jalousie de Noir éclate au premier baiser. Il intervient. Querelle. Le tour de Blanc est passé. C'est à Noir de prendre sa place.
Il se retire, docile aussi le pauvre Blanc !
Et les caresses s'ébauchent entre Colombine et Noir.
Mais Blanc ne peut se contenir longtemps. Il éclate en sanglots, il aune crise de nerfs qui interrompt la romance de son rival... et c'est autour de Noir de rester en plan.
Colombine se tord. Il faut chercher un autre moyen que cette alternance ; on n'en finirait jamais. Ils sont trop jaloux.
Nouvelle combinaison : si au lieu de se repasser leur maîtresse, ils la partageaient tout simplement. A chacun une moitié de la chère enfant, avec engagement pris par les deux amoureux de ne jamais empiéter sur le terrain l'un de l'autre.
Par une ligne imaginaire et verticale ils la divise du front aux pieds en deux parts égales. Colombine, amusée trouve cela exquis. Elle les aime également : qu'ils la prennent donc à eux deux.
Mais, comme on pense, dès la prise de possession, il y a mésentente formelle. Chaque caresse de Blanc contrarie une caresse de Noir et réciproquement. Leurs mains se rencontrent sur la ligne de partage ; leurs haleines s'entrecroisent désagréablement ; leurs regards se choquent, leurs voix se mêlent en un duo discordant. Nouvelle querelle. Menaces. Pour un peu, ils en viendraient aux coups. Il faut renoncer encore à s'entendre de cette façon.
Donc, ni à tour de rôle, ni en même temps. Colombine s'impatiente. Qu'ils en finissent!
Ce qu'il faut, c'est qu'elle soit à l'un ou à l'autre.
Ce sera donc un combat ; l'un mort, l'autre vainqueur. Tant pis pour le mort. Colombine sera vainqueur.
Elle va chercher deux épées, les leur met en mains et règle le duel.
Vlan ! Au premier engagement, Blanc et Noir lancés avec une même fureur se fendent en même temps, s'embrochent en même temps, tombent et rendent l'âme en même temps.
Colombine les regarde effrayée d'abord puis étonnée de ce double coup imprévu. Morts tous deux ! Ses deux pierrots ! Inanimés, raides, sanglants, eux tout à l'heure si ardents, si frétillants !
Mais n'est-elle pas femme à prendre son parti de tout ?
Elle repêche sur les deux cadavres ses deux lettres compromettantes, leur jette un même adieu dans un baiser du bout du doigts.
Leurs mains serrent encore les deux belles roses qu'elle leur avait envoyées le matin.
Elle les leur reprend, pique l'une à son corsage, l'autre en ses cheveux, fait une pirouette, hausse les épaules et rentre dans sa maison.
Camille de Sainte-Croix : Cent contes Secs dit par Coquelin Cadet. Ollendorff, 1894

Camille de Sainte-Croix dans Livrenblog : Camille de Sainte-Croix et l'Education artistique. Camille de Sainte-Croix illustré par Steinlen dans le Gil Blas. Les Vacances de Madame Dulcinet, un Conte sec de Camille de Sainte-Croix.


mercredi 8 décembre 2010

André Gide



Extrait d'une lettre de Pierre Louÿs à André Gide, 27 mars 1890, à propos des « Cahiers d'André Walter »

[...] Je suis pris d'une tendresse à larmes pour ton bouquin. Je le chéris d'avance plus que les meins, je puis dire ; car tu t'y mettras tout entier tandis que les miens ne refléteront qu'un partie de moi-même, celle précisément qui est le moins capable d'éprouver de la tendresse et d'en inspirer. Je l'aimerai comme une chose de toi, je l'aimerai parce que je te comprendrai mieux et que par conséquent je t'aimerai mieux sans doute, je l'aimerai aussi parce que j'aurai un peu de toi dans ma bibliothèque, à portée de ma main, chez moi. Je viens de me lever et de chercher longtemps quelle place je lui donnerai. Je ne sais pas. Je suis content que tu lui mettes un écrin ; cela l'isolera des autres ; et vraiment je serais bien embarrassé de lui trouver une place à lui. Le glisser auprès de la Confession d'un Enfant du Siècle, auprès de l'Homme libre, auprès d'Adolphe, ce serait le comparer à ces livres, n'est-ce pas ? Ce sera quelque chose d'infime comme une correspondance à deux. Je crois souvent que l'imprimerie le déflorera et qu'il vaudrait mieux qu'il fût autographié. C'est inouï ; je me demande parfois par quelle aberration de ma conscience. Je puis m'intéresser à une œuvre aussi antilittéraire, aussi opposée à mes idées. C'est que je n'ai pas pour elle une admiration littéraire et je serai choqué plus que je ne puis dire d'y voir l'encadrement Charpentier avec les 3 fr 50 sur le dos ; pourtant si tu ne la publies pas, elle n'a pas raison d'être, aussi je ne te blâme pas. [...]

Pierre


André Gide sur le net :

Deux blogs créés par Fabrice et consacrés à André Gide, e-gide "chose gidesque pour les gidards de la giderie" (1) sur lequel vous trouverez des informations sur l'auteur du Voyage d'Urien et imagide "André Gide en images" qui a pour but de rassembler les images "disponibles sur le net en essayant de situer à chaque fois le contexte de la prise de vue et, si c'est possible, son auteur."

Cinq sites : Center for Gidian Studies. Gidiana - Amis d'André Gide. Citations commentées. Fondation Catherine Gide. André Gide News.

(1) Le dernier billet en date est consacré à l'appel lancé par l'association des amis d'André Gide pour la préservation des tombes de la famille Gide du cimetière d'Uzès. On peut soutenir leur action en envoyant un courriel à la mairie de la ville. Voir ici.


lundi 6 décembre 2010

Quelques Félicien Rops









Extrait de Félicien Rops par Jean-Dubray. Préface de Pierre Mac Orlan. Editions Marcel Seheur, "L'Art et la Vie", 1928, 19,5 x 25,5 cm, 300 pages.
5 hors texte en couleurs. 115 hors texte en noir, 115 planches in texte.