jeudi 10 juillet 2008

A venir, à lire, à noter


Bientôt sur Livrenblog, un personnage étrange, un écrivain décrié, un critique oublié, un mage moqué, un original plein d'originalité : le Sar Péladan, ses pieds, ses doctrines ésotériques, esthétiques, ses beaux romans, ses excentricités, ses amis et ses ennemis...

Sur le blog des éditions Cynthia 3000 un jeu-concours : retrouvez les titres des livres publiés par l'éditeur à partir de nuages de mots, bonne chance.


Les Féeries Intérieures restent muettes, et nous le regrettons bien.

Sur le site Remy de Gourmont, Willy rencontre Enrique Larreta et Maugis est confondu avec le ministre Barthou, le "portrait du prochain siècle" de Rachilde par Jules Renard est en ligne.

Le dimanche 29 juin 2008 Plume nous invitait à lire ou relire les Moralités Légendaires de Jules Laforgue

A propos de l'enterrement de Verlaine, Bruno Monnier nous signale une gazette de Raoul Ponchon que l'on peut retrouver sur le blog consacré à l'auteur de La Muse au Cabaret.

Un commentaire pertinent et constructif sur Livrenblog à propos de la bibliographie de la revue L'Image et sur la participation de Bellery-Desfontaines à celle-ci.

Les éditions Tristram réédite Le Tutu, le roman signé Princesse Sapho, publié par Léon Genonceaux. On trouvera dans cette édition l'article de Pascal Pia de la Quinzaine Littéraire, qui en révéla l'existence et une étude de Jean-Jacques Lefrère. L'étrange, l'extravagant, le monstrueux Tutu est suivi d'une postface de Julián Ríos, amateurs de Lautéamont, de Jarry, ne manquait pas de lire Le Tutu.

Une thèse sur Han Ryner par G. Lecha dont ont trouvera le résumé, le plan général et le sommaire détaillé sur Han Ryner.

A propos de Gustave Le Rouge dont nous signalions dernièrement une version non répertoriée de sa nouvelle Le Guet-Apens, lire dans la rubrique Gendelettres des Commérages de Tybalt, l'article que lui consacre Henri Bordillon.

mardi 8 juillet 2008

DONNAY se souvient : VERLAINE, SCHWOB, LORRAIN, ALLAIS,



Maurice DONNAY
J'ai vécu 1900.



Arthème Fayard, C'était hier, 1950, in-12, broché, 294 pp.
Maurice Donnay (1859-1945), c'est au Chat Noir (le second), que débuta ce futur académicien français. En 1892 il écrit sa première Lysistrata, il s'illustra par la suite dans les comédies de Boulevard avec des pièces comme : Les Amants (1895), La Douloureuse (1897) et Le Torrent (1899). En collaboration avec Lucien Descaves il écrivit pour le Théâtre Libre d'Antoine, La Clairière (1899) et Oiseaux de passages (1904).

Ce volume contient des extraits de son journal, de 1893 à 1914. On y rencontre surtout le monde du théâtre, acteurs et auteurs, et des académiciens. Mon choix c'est porté vers les souvenirs sur des auteurs plus familiers de Livrenblog.





Enterrement de Verlaine :

1896


Le vendredi 10 janvier, enterrement de Verlaine par une froide mais claire matinée. Un joli enterrement de poète, avec mieux que des célébrités et des personnages officiels : avec des fervents et des disciples. La foule, le cercueil, et des gens grimpés sur les tombes, des groupes de jeunes gens avec des têtes extraordinaires, des poètes qui ont du talent comme tout le monde et des cheveux comme personne. Des discours tombent : ce sont des pelletées de gloire en attendant les pelletées de terre du fossoyeur. Adieux au pauvre Lélian ; discours de François Coppée, ému et sans prétention ; Lepelletier ridicule et sans sincérité (il se fait sévèrement juger par mon voisin Albert Samain). En revanche, très joli discours de Maurice Barrès, avec des passages d'une ironie merveilleuse. Mais, Barrès, la jeunesse intellectuelle, c'est vous, et non pas ceux au nom desquels vous parlez, et qui ne comprennent pas plus qu'ils n'ont compris Verlaine et les autres. Ensuite, une prière de Catulle Mendès, poète parnassien, vulgarisateur des moeurs lesbiennes, le « Jules Verne de Lesbos », comme nous l'appelions au Chat Noir ; Catulle Mendès qui a été beau, mais qui, maintenant, est gras et dont la chair semble couler, ainsi qu'un fromage de brie. « Va là-haut vers ton Dieu, monte vers ton Dieu par des escaliers de marbre léger, au milieu des frémissements des lauriers-roses... », dit Mendès, très pâle, d'une voix blanche, lointaine, comme d'outre-tombe. Il essuie même une larme. Et, cinq minutes plus tard, à la porte du cimetière, Catulle Mendès, qui est déjà consolé, le col du pardessus relevé, le chapeau haut de forme en arrière, raccroche des convives pour le déjeuner, et dit d'une voix joyeuse : « Que penseriez-vous du père Lathuille ? » ce qui amuse beaucoup Albert Samain.


Mirbeau

1902
mercredi 5 mars


A la Comédie-Française, réunion dans le cabinet de Claretie. Je maintiens mes droits au sujet de l'Autre Danger, qui doit passer avant Les Affaires sont les Affaires. Je dis à Guitry, directeur de la scène, que je reconduis chez lui, dans la rue de la Paix :
- Crois-tu que Mirbeau m'en veuille ?
- Oh pas une minute, répond Guitry.
- Oui mais toute la vie.
- Evidemment !
Ce dialogue mettait les choses au point.


1904 samedi 27 août

Rentré hier au Prieuré. Ce matin, Porel déjeune à la maison. Il nous parle de la lecture d'une pièce de Mirbeau et de Thadée Natanson, le Foyer, contre la charité, ou plutôt contre les oeuvres de charité. Porel dit, dans son langage qui n'est qu'à lui, que c'est plein de théories socialistes et grimaçantes.

Marcel Schwob

1905
mardi 28 février


A midi, le facteur apporte le courrier, le Figaro, où je lis la mort de Marcel Schwob. Il avait dîné à la maison le mercredi 8 février, moins de quinze jours avant notre départ. Nous devions faire une pièce ensemble, tirée d'une des nouvelles des Vies imaginaires. Il devait m'envoyer ici des livres, un scénario. J'allais lui écrire pour lui rappeler sa promesse. Hélas ! Je ne pensais pas que son silence serait aussi long. Un autre jour, il avait dîné chez nous avec Moreno, qui partait pour une tournée. Il est mort, dans son grand appartement de la rue Saint-Louis-en-l'Ile ; il est mort seul, tout seul, sans que sa compagne fût auprès de lui. Son fidèle Chinois l'a soigné sans doute ; mais, à la pensée de cette agonie, je frissonne d'horreur.


Jean Lorrain
1905
jeudi 30 mars

Jean Lorrain et sa mère déjeunèrent à la maison. Jean Lorrain aux doigts chargés de bagues, au chapeau gris pointu, au foulard jaune et noir salamandre, aux boutons de manchettes de somptueuses verroterie. Il nous raconte les scandales de la Riviera.

1906
lundi 2 juillet

Le journaux nous apprennent la mort de Jean Lorrain. Il est mort samedi à 11 h.½ dans la maison de santé du docteur P... Consultation de trois chirurgiens qui ont jugé l'opération impossible (péritonite). S'il y avait eu dix mille francs au bout, ils auraient peut-être opéré. Jean Lorrain ! Je me rappelle la dernière fois qu'il a déjeuné à Agay. Il avait cassé une de ses fausses dents, cela faisait un trou noir par lequel la salive coulait. Les vraies dents lui faisaient mal, il souffrait horriblement et malgré cela, il fut causeur brillant, méchant certe, mais bien amusant. Nous l'avions emmené faire une promenade en voiture. Il s'est mis à saigner du nez. Je le vois encore avec son immense chapeau gris, accroupi au bord de la rivière et lavant ses mouchoirs ensanglantés dans l'eau claire.
Il aimait la nature, les choses élégantes.

Alphonse Allais

1905
dimanche 29 octobre


Passé la journée auprès de mon pauvre Alphonse Allais. Oh ! Ce cadavre dans une petite chambre d'un hôtel de la rue d'Amsterdam !
... Je regarde une dernière fois Alphi avant de m'en aller. Ce matin, il semblait dormir très calme ; il avait l'air de faire une fumisterie aux siens, le pauvre humoriste ; mais maintenant, on voit qu'il fait des efforts pour conserver son air de pince-sans-rire, des efforts visibles, sensibles. La soeur me dit :
- C'était un vrai Normand... Regardez, il a l'air d'un Scandinave...
C'est absurde qu'elle me dise ça, mais c'est vrai. La tête pâle, longue, la moustache blonde retombant sur les lèvres minces... oui, c'est un homme du Nord, un Northman. Maintenant que la figure est rentrée dans le calme, débarrassée de l'expression parisienne, fumiste, montmartroise, - oui, maintenant qu'il n'y a plus sur ce visage le reflet des préoccupations qui nous rendent tous semblables, l'origine reparaît avec une netteté singulière.

lundi 7 juillet 2008

LE GUET-APENS Gustave LE ROUGE dans La Croix Illustrée




Dans le n° 6 de la revue L'Oeil Bleu (1), Henri Bordillon faisait paraître une nouvelle peu connue de Gustave Le Rouge, Le Guet-Apens. Cette nouvelle a été publié sous ce titre, dans le second tome du roman Les écumeurs de la pampa et dans Le Globe Trotter du 14 novembre 1907, sous le titre Le Spectre Mortel, et la signature Major Carl Bell.
L'amitié de Gérard Marin, libraire à l'enseigne de l'Hypermonde, m'a permis de consulter et de vous présenter aujourd'hui une autre version de cette nouvelle.
C'est dans La Croix Illustrée n° 302 du 7 octobre 1906 aux pages 314-315 que figure Le Guet-Apens, signé de Gustave Lerouge. Le texte est très légèrement étoffé par rapport à celui donnait par L'Oeil Bleu, il est de plus illustré de trois dessins.
Cette nouvelle version confirme le travail de réécriture de Gustave Le Rouge, travail imposé par le type de publications, mais aussi par soucis d'écriture, le changement d'un mot, la suppression d'un autre, l'inversion d'un adjectif, ne s'expliquent que par une volonté d'amélioration du texte.





(1) Henri Bordillon Deux nouvelles méconnues de Gustave Le Rouge. In L'Oeil Bleu, revue de littérature, N° 6, avril 2008.



vendredi 4 juillet 2008

Oscar WILDE conteur. "La Pièce qui n'a pas cours"


Dans son article de 1900 dans la Revue Blanche, sur Oscar Wilde, Ernest La Jeunesse, qui l'avait bien connu lors de son dernier séjour à Paris, écrivait : « Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... » Cette histoire, comme tant d'autres, Wilde ne l'écrivit pas, ses contes il les improvisait au fil de la conversation, les reprenant parfois devant d'autres interlocuteurs, il fut en cela comparable à Villiers de l'Isle-Adam, autre conteur inépuisable dont Remy de Gourmont écrivait « Que de nouvelles n'a-t-il pas racontées qu'il n'a jamais, qu'il n'aurait jamais écrites ! » (1). Curieusement, Guillot de Saix, eut l'idée de compiler les souvenirs des uns des autres, pour écrire lui-même les contes « parlés » d'Oscar Wilde (2). « L'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie » entendue par La Jeunesse, figure dans le recueil de Guillot de Saix sous le titre La pièce qui n'a pas cours. Voici donc, ce texte, ni tout à fait de Wilde, ni tout à fait de Guillot de Saix.

La Pièce qui n'a pas cours

Un jour, un pauvre diable qui gagnait péniblement sa vie en travaillant de-ci, de-là, trouva sur son chemin une pièce d'or.
C'était une pièce à l'effigie d'un roi inconnu.
- Cela tombe bien, se dit l'homme. Voilà longtemps que j'ai l'envie d'un bon repas.
Et tout fier de sentir la pièce dans sa poche, il alla s'attabler à la plus proche auberge et commanda selon son goût. Pour la première fois, il mangea à sa faim.
Mais, quand à la fin du repas, cet homme fit sonner sa pièce sur la table, l'aubergiste lui dit :
- Cette pièce-là n'a pas cours. Personne ne connaît le profil de ce roi.
L'autre soupira :
- C'est que je n'ai pas d'autre pièce, mais qu'à cela ne tienne : je travaille ici près. Je vous paierai sans faute.
Et le pauvre diable tint sa parole, et dut, pour la tenir, travailler doublement.
Quand il se fut enfin acquitté de sa dette, il fit un paquet de ses hardes, prît un bâton et si mit en route pour découvrir le pays où sa pièce étrange aurait cours.
Et travaillant, de-ci, de-là, notre homme fit le tour du monde, sans trouver jamais le pays illusoire où régnait le roi dont il promenait l'image. Partout où il présentait sa pièce d'or, les gens disaient :
« Ta pièce est fausse. Ce roi n'a jamais existé. » Mais lui ne voulait pas les croire.
-Puisqu(il a son portrait en or, il doit bien régner quelque part !
Et l'homme s'en allait, poursuivi par les rires. Et il reprenait allégrement sa route et tout en marchant il chantait, car il avait, au moins, la satisfaction de n'être point dépourvu de ressource, puisqu'il avait toujours en poche sa pièce d'or mystérieuse, et dans le coeur son espérance.
Un soir qu'il était las, plus las que tout les autres soirs, il s'arrêtât au bord d'une rivière qu'il devait traverser. Il aperçut un passeur, le héla et lui tendit sa pièce.
A sa grande stupeur le passeur l'accepta.
A peine l'homme eut-il mis le pied dans la barque que celle-ci parut s'enfoncer sous son poids dans les eaux tout à coup plus sombres. Sous une dernière lueur, alors qu'il allait disparaître, il reconnut dans le profil du passeur noir, comme serti par un fil d'or, le profil de ce roi qu'il s'était fatigué à chercher par toute la terre.
Et dans un suprême sourire, partant pour le pays d'où l'on ne revient pas, son obole dûment payée, il se laissa glisser vers le fond des eaux noires.
Oscar Wilde concluait :
« En vérité, l'amour et le génie sont en tous points semblables à cette pièce qui n'a pas cours, et celui-là qui possède l'un ou l'autre parcourra vainement la terre sans parvenir à l'échanger. »
Il a, par la suite, précisé le côté prophétique de son oeuvre en écrivant au trop cher « Bosie » dans le De profundis :
« Certes, tout cela est annoncé et prévu dans mes livres. Une partie l'est dans Le Prince Heureux ; une autre, dans Le Jeune Roi, principalement dans le passage où l'évèque dit à l'enfant agenouillé : « Celui qui a créé le malheur n'est-il pas plus sage que toi ? » phrase qui, lorsque je la traçai, me parut plus qu'une phrase... »
Wilde proclame que : « A tout instant de l'existence, l'homme est ce qu'il va être, non moins que ce qu'il a été. » Le présage est encore incarné, d'après lui, dans le poème en prose de l'homme qui, du bronze de la statue du Plaisir-qui-ne-dure-qu'un-moment
doit faire l'image de la Douleur-qui-dure-pour-jamais.
« Hélas ! Hélas ! Pauvre Wilde ! S'écrie André Gide, ce n'était pas cela que disait votre conte ; l'artiste dont vous parliez, tout au contraire, brisait la statue de la Douleur pour en faire celle de la Joie, et votre volontaire erreur reste plus éloquente qu'un aveu. »
Un matin, comme il venait de lire un article dans lequel un critique assez épais le félicitait de « savoir inventer de jolis contes pour mieux habiller sa pensée », Wilde, prononça :
« Ils croient que toutes les pensées naissent nues. Ils ne comprennent pas que je ne peux pas penser autrement que sous forme de contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre la pensée ; il pense en marbre directement. »
Et, le poète ajoutait :
- « Moi je pense en contes. »

Une variante du conte figure dans le même recueil :

La pièce qui n'a pas cours

« Un pauvre diable a trouvé une pièce de monnaie ; cette pièce est à l'effigie d'un roi inconnu et le pauvre diable se met à voyager de par le monde sans arriver à découvrir le pays où cette pièce a cours et où il pourrait l'échanger... Il travaille pour pouvoir voyager et dépense tout son argent pour échanger enfin cette pièce... L'homme va son chemin, avec la satisfaction de n'être point dépourvu de toute ressource, puisque sa pièce d'or mystérieuse lui reste... »

(Version notée par Francis Carco.)


(1) « Un carnet de notes sur Villiers de l'Isle-Adam... », Promenades littéraires, 2e série, Mercure de France, 1906.
(2) Le Songe merveilleux du Dormeur éveillé. Le Chant du Cygne. Contes parlés d'Oscar Wilde. Recueillis et rédigés par GUILLOT DE SAIX. Mercure de France, 1942.

Oscar Wilde sur Livrenblog : Mes souvenirs sur Oscar Wilde par Jean Joseph Renaud. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Lord Alfred Douglas : Mes fréquentations littéraires à Paris. Oscar Wilde et son traducteur français. Henri de Régnier : Souvenir sur Oscar Wilde.

De Guillot de Saix sur Livrenblog : Laurent Tailhade et La France

AMER une revue à lire




AMER
deuxième décharge

La Domesticité, philosophie de la demeure, c'est sous ce titre que s'ouvre le n° 2 de la revue finissante. Des abattoirs en passant par Jack l'éventreur, Ian Geay, analyse la domestication et l'esthétisation du « chourinage » par la littérature (Poe, Desnos, Mirbeau, Wedekin...). Emily S. Apter, avec Freud et Mirbeau, souligne les liens entre domesticité et fétichisme. Anne Steiner auteur de Les En-Dehors, anarchistes et illégalistes à la Belle époque et Céline Baudet auteur de Les Milieux libres, vivre en anarchie à la « Belle-Epoque » en France, s'entretiennent et éclairent notre lanterne sur les expériences de colonies, phalanstères ou communautés libertaires de la tourne du siècle. En plus de ces trois articles particulièrement passionnants, Amer annonce la publication des livres que l'on aime, des revues que l'on soutient, publie Gourmont, Mac-Nab, Jules Jouy, Rachilde, Lorrain, Mirbeau... Ce qui ravi le blogueur dilettante. Amer est donc une revue à lire.

Sommaire :

Idées
Les deux morales par Nietzsche
L'Esclave par Remy de Gourmont.
Amour bestial par Peter Singer
Le Journal d'une femme de chambre par Rachilde
Fragments ancillaires
Artisses, philosophes et chieurs d'encre par Le Père peinard

Interventions
Le Chourinage et son abîme par Ian Geay
Fétichisme et domesticité par Emily S. Apter

Entretien
Céline Baudet et Anne Steiner

Poèmes et chansons
Les Foetus par Mac Nab
Réponse d'un voyou par Jules Jouy

Nouvelles
Pauvre Tom par Octave Mirbeau
Leurs soirs par Jean Lorrain
Mademoiselle par Marie Laure Dagoit
Méchante par Lolita M'Gouni
Simulacre par Mademoiselle Anonyme
Souvenirs d'enfance par Sacher Masoch
Le Lapin par Hugues Le Roux
Je n'ai aimé que toi par Marie Laure Dagoit

Actualité
Lectures
Appel à contribution
La revues des revues

jeudi 3 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE - OSCAR WILDE à PARIS.


Oscar Wilde

J'ai bien peur que, malgré son acquiescement d'agonie aux signes et symboles du culte catholique, M. Wilde ne trouve point place dans cet index des noms conquis sur la concurrence que dresse obscurément quelque successeur de l'abbé Migne ; c'est que, pour le mort d'hier, le martyre a précédé la conversion. Lorsqu'on voyait, sans trop le regarder, celent monsieur, prodigieusement morne, promener par nos boulevards sa massive déchéance, on se rendait compte tout de même qu'il était, à lui tout seul, comme une procession de reproche. Jamais n'exista plus complète victime du malentendu entre la foule et le poète. Et, tragiquement, nous avons ici le droit de l'énoncer.
Le public veut être étonné. Il a le droit à l'étonnement comme au pain, comme au rêve, - et le vrai rêve de nuit devient si rare et si difficile ! Il veut rêver le soir au théâtre, s'étonner le jour, le matin même, à l'aube de son labeur, sur des contes de journaux avec des crimes, pêle-mêle. Lorsqu'un thaumaturge – et j'emploie à dessein ce mot pour lequel M. Wilde avait un grand respect - se charge d'étonner le peuple, il a le droit d'aller puiser sa matière où elle est : on exige de lui non des exemples moraux et sociaux, mais des inventions, des mots, un peu de ciel, un peu d'enfer et autre chose ; il faut qu'il soit Protée et Prométhée, qu'il métamorphose jusqu'à soi, qu'il dérobe pour les lecteur de son magazine ou pour les spectateurs de son théâtre le secret de la vie et de la survie, qu'il soit confesseur, devin et sorcier, qu'il peigne le monde avec une exactitude de père et qu'il recrée ensuite, à sa fantaisie de poète, qu'il émette des formules et des paradoxes, des calembours, aussi, pourvu seulement qu'ils soient éternels. A ce prix – et c'est bien payé – il pourra se distraire à la manière des dieux et des mauvais anges et chercher des étonnements pour soi, puisqu'il a passé la limite des étonnements humains. M. Wilde avait payé. Avec l'argent de poche de ses triomphes artistes, entre mille fantaisies plus hautes et plus intéressantes, il voulut faire le jeune homme.
Il le fit mal.
Le public, à son tour, s'étonna pour l'étonner. Les seules bonnes ou mauvaises fortunes permises aux poètes sont celles que, longtemps après leur mort, dévoile en ses radotages un gigolo octogénaire. Reconnaissons que M. Wilde fut humble et pas très nouveau. Il y avait des précédents décourageants.
Le 25 mai 1815, sir Eyre Coote, colonel du 89e régiment d'infanterie, décida à prix d'argent quelques élèves de mathématique de l'hôpital du Christ, à Londres, à échanger avec lui la punition du fouet.
Le lord-mayor, sur la plainte d'une surveillante, crut d'abord qu'il n'y avait pas là de quoi frapper un chat, et l'un des aldermen, sir William Curtis, tint quitte le pauvre colonel pour 25.000 francs d'amende. Mais, cinq mois après, on lui envoya poliment sa lettre de change et trois généraux, réunis en conseil d'enquête, le privèrent de son régiment, l'ordre du Bain et des honneurs militaires. Cependant c'était à lui que Menou, en Egypte, était venu se rendre ! Et il avait fait prouver par soixante témoins qu'il était fou. De plus, il était très riche. La pudeur légale du Royaume-Uni ne s'arrêta jamais aux titres militaires ou littéraires des prévenus. Une gloire a toujours pu faire un convict. Les Anglais n'étouffent pas une affaire : ils pendent.
Ce n'est pas par respect pour une âme délivrée que je ne rappelle pas la peine du poète : c'est de l'histoire et c'est, depuis la Ballade de la Geôle de Reading, la plus pathétique et la plus parfaite beauté : c'est le sceau du génie, c'est la consécration d'émotion et de simplicité qu'il fallait à sa trop magnifique virtuosité et à son scepticisme de surhomme. La deuxième année de son supplice cit couver et se déchaîner vainement
la plus fraternelle indignation des écrivains : ce fut l'époque des listes et des signatures enflammées, ce fut le temps où M. Octave Mirbeau songeait à faire remplir par le réclusionnaire un des sièges naissants de l'Académie Goncourt, cependant que M. Maurice Barrès évitait à lord Alfred Douglas le refus d'un billet de bal. On jouait Salomé, on la rejouait ensuite en tournée, avec M. Georges Vanor, on traduisait en hâte le Portrait de Dorian Gray et cette Revue publiait les deux admirables articles d'Henri de Régnier et de Paul Adam. Lorsque, plus tard, on étudiera l'âme française, on verra combien notre révolte et notre générosité doivent au disproportionné châtiment d'Oscar Wilde : la pitié commençait un mouvement qui s'épanouit dans une furie de justice. D'ailleurs, le patient, dans son exil, resta Anglais ; je veux dire qu'il eut pitié des victimes sans avoir horreur des bourreaux ; il approuva pleinement la condamnation et l'exécution de cette institutrice, Louise Masset, qu'on pendit pour la mort de son enfant. Il suivit passionnément l'entreprise du Transvaal, s'enthousiasmant pour Roberts et pour Kitchener : c'est un trait touchant chez un exilé. Irlandais d'origine, Italien d'inclination, Grec de culture, Parisien de paradoxe et même de blague, il ne pouvait oublier Londres qui lui avait apporté dans ses brumes les triomphes de partout, Londres où il avait eu l'orgueil de faire un jardin monstrueux de fleurs, de palais, de fêtes, de splendeurs subtiles et de charme discret. Ses impertinences envers les Anglais étaient d'un monarque bienveillant. Lorsque, arrivant très en retard dans un salon, il s'avançait, sans saluer personne, jusqu'à la maîtresse de la maison et lui demandait à haute voix : « Qui dois-je reconnaître ici ? » c'était par pure galanterie ; il voulait non mépriser ceux-ci et ceux-là, mais ne pas avoir l'air de connaître tout le monde pour ne pas contrarier cette lady qui, peut-être, ignorait bon nombre de ses invités. On lui a reproché un oeillet vert et une cigarette ; ce pourquoi, pendant vingt-quatre mois, on l'a privé de tout tabac et de toutes fleurs. On lui a reproché de dépenser le double des 150.000 francs environ qu'il tirait des théâtres ; on l'a déclaré en faillite. On a effacé son nom des affiches et de la mémoire des hommes, on l'a presque retiré à ses enfants : c'est que le public voulait l'étonner de sa cruauté.
Le pauvre homme n'était pas au bout de ses étonnements. Du jour où il mis le pied sur notre terre, nous assistons à une tragédie atroce : l'effort pour revivre. Ce géant que n'avait pu réduire le refus du sommeil, le refus du repos, le refus des livres, le refus de la nourriture et du vin, ce géant, défaillant à peine, demande à la mer, d'abord, à Paris, à Naples ensuite, du travail, une ère nouvelle de fables et de drames. Il échoue. A quarante ans, ivre d'avenir, il ne peut que tendre des bras impuissants vers son passé, en rechercher des témoins et se perdre dans un amer souvenir. Des théâtres d'Amérique, des éditeurs lui demandaient une oeuvre neuve ; tout ce qu'il put pour Léonard Smyders fut de lui permettre d'imprimer Un mari idéal, comédie jouée depuis des années.
Ses paupières lourdes s'appesantissaient sur des visions chères : ses succès ; il marchait à petit pas pour se mieux rappeler, il aimait la solitude où on le laissait pour être plus avec celui qu'il avait été. S'il ne délaissa pas la fâcheuse habitude, c'était pour imaginer, dans les rues obscures où il allait à deux, des aventures semblables à Londres... à Londres !
Et puis il lui fallait l'oubli que l'alcool ne lui donnait pas. Car c'était Londres encor qu'il cherchait dans les bars. Il en était réduit à fréquenter les bars américains qu'il n'aimait pas. On lui avait déclaré un soir, au Chatam, qu'on avait pas besoin de sa « clienterie ». Il avait tâché à distraire ses yeux incurieux, à les occuper du défilé des gens le long des terrasses. Mais bientôt il avait renoncé à ce spectacle qui le regardait.
Tout, dans sa face, avait le pli des larmes. Les yeux semblaient des ravines creusées d'un pleur pâle, la bouche à peine sanglante, épaisse comme un sanglot et un caillot mêlés, le menton douloureux se suivaient, s'assemblaient sous les cheveux désespérés, dans cette bouffissure de chairs qui accompagne les crises sans fin d'effroi et de navrement.
Fantôme ballonné, caricature énorme, il se penchait sur un manhattan ou un grand whisky soda et, pour des curieux vite présentés, pour des amis, pour n'importe qui, il réimprocisait des improvisations et rééditait des paradoxes un peu las. C'était surtout pour soi qu'il recherchait ses histoires. Il voulait à la fois se bercer et se réveiller, se convaincre qu'il pensait toujours, qu'il savait encore. Il savait tout. Les commentateurs de Dante l'Allighieri et leurs commentaires, les sources de Dante-Gabriel Rossetti, des faits divers et des batailles, il discutait tout en jeune homme, après quoi il souriait de son sourire de purgatoire et se prenait à rire, pour rien, d'un rire qui secouait son ventre, ses bajoues et l'or de ses pauvres dents. Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... Mais il lui manquait, pour les écrire, la table d'or de Sénèque – et la sienne.
Il avait, entre temps, le triste honneur de savoir que M. Michael Dawitt avait, pour demander l'amélioration des prisons anglaises, rappelé d'abord ses souffrances à soi, puis lu simplement sa Ballade à lui, dans l'admiration et la honte émue d'amis d'hier et de ses frères dans les loges du rite écossais. Il devenait réformateur du système pénitentiaire comme feu M. Moreau-Christophe, directeur de prison et traducteur du Voyage sentimental de Laurence Sterne.
Mais sa mélancolie persistait : il portait malheur à ces jeunes acolytes qui lui étaient enlevés, un à un, par une farouche logeuse : la Santé. Et, dans son dandysme antisémitique et son flair de reporter, M. Rowland Stong lui amena cette vedette, le comte Walsin-Esterhazy.
Il faudrait la plume de Voltaire, si son Candide était plus sincère, pour retracer les dîners et les symposes de M. Wilde et de celui qu'il appelait avec une tendre ironie et quelque admiration « Le Commandant ». La solitude d'un Nogent et d'un Montigny, un printemps timide, une eau innocente coupés tout à coup, déchirés des intonations du comte scandant par coeur, à toute volée, les Trois Contes de Flaubert et s'arrêtant amoureusement, égoïstement sur la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, puis, dans un dialogue d'enfer, Esterhazy disant à Wilde : « Nous sommes les deux plus grands martyrs de l'humanité, mais (après une hésitation et un silence) moi, j'ai plus souffert », c'est plus grand que du Dante – et c'est plus loin dans les siècles.
Il était dans la destinée du comte Walsin de trahir Wilde devant la cour de cassation pour punir M. R. Strong d'un lâchage personnel. Et M. Wilde fut privé d'un ami.
Il avait les dévouements et les visites espacées de MM. Ross, Turner, Sibleigh, Smyders, Gunnar Heiberg et Thaulow. Il avait, il y a deux ans, échangé des conversations de café, des mots et des rires avec Henry Becque qui mourut, avec notre Moréas, avec La Tailhède, H. de Groux, F. Boutet. Il avait la constante amitié de l'extraordinaire Frank Harris, des Stuart Merrill, Paul Fort, Davray, A.-E. Brunot, Jean de Mitty. Il donnait des idées à des jeunes gens qui retournèrent dans leur province. Il se prodiguait dans ses conversations : c'était pour s'étourdir, je pense. Il cherchait des élèves pour trouver en eux une raison de se retrouver, pour se voir revivre et renaître et pour ne point songer à des plagiaires ingrats. Là aussi, il eut des mécomptes. Tel peintre américain qu'il emmena à Nogent n'en repartit point sans en emporter, reliques prématurées, des brosses à manche d'argent et des pièces d'or à effigie commune. Notons aussi que, dans sa rage de « tapage », M. Karl fit verser à l'infortuné Oscar Wilde une souscription de vingt francs pour un exemplaire qu'il ne reçut jamais. Ce sont là jeux de prince, les jeux qu'on se permet – on ce n'est pas nous – vis-à-vis des princes en exil. M. Wilde, au cours de ses paradoxes et paraboles, contait l'histoire du roi et du mendiant. J'espère que M. Jean Lorrain la contera un jour et je veux pas déflorer sa copie. M. Wilde ajoutait : « J'ai été roi, je veux être mendiant ». Il se flattait de se vêtir de velours à côtes, comme M. Lorrain, jadis, à cette fin de l'imiter une fois. Mais, malgré de bonnes adresses, il resta jusqu'au dernier jour élégant et confortable, authentiquement anglais de complet – et il ne mendia pas.
Ç'aurait été une vie nouvelle, cette vie que la destinée lui refusait... Il nous faudrait ici des mots se précipitant, une fuite d'espoirs, de verbes, de sourires, une chute frénétique de phrases, d'onomatopées dans une monotonie d'existence atroce et momifiée pour montrer le poète qui s'éteint, qui ne se résigne pas mais qui se livre et qui craint la mort au jour le jour, pour les hommes – en l'appelant d'égal à égal en sa chambre étroite d'un hôtel gris. Il a été à la campagne et en Italie, il veut l'Espagne, il veut retourner au bord de la Méditerranée : il n'a que Paris, Paris fermé à mesure, Paris qui ne lui offre plus que des trous où boire, un Paris sourd, un Paris affamé, hâtif, congestionné ici, pâle là, une ville sans éternité et sans mythe. Chaque jour lui apporte des souffrances : il n'a plus ni cour ni vrai ami, il tombe dans la pire neurasthénie. La gêne le harcèle : la pension de dix francs par jour que lui sert sa famille ne s'augmente plus d'avances d'éditeurs : il lui faut travailler, écrire les pièces qu'il a signées, par traité, - et il lui est impossible de se lever avant trois heures de l'après-midi. Il ne s'aigrit pas, il s'achève : il s'alite un jour sous ce prétexte que, dans un restaurant, les moules l'ont empoisonné : il ne se relève plus que mauvaisement, avec une arrière-pensée de mort dont il mourra. Il conte alors toutes ses histoires à la fois : c'est l'amer et éblouissant bouquet d'un feu d'artifice surhumain. Ceux qui l'ont entendu au terme de sa vie dévider l'écheveau des ors et des pierreries tissés, des fortes subtilités, de l'invention psychique et fantasque dont il devait coudre et peindre la tapisserie de ses drames et de ses poèmes futurs, ceux qui l'ont vu nonchalamment et fièrement tenir tête au néant et tousser ou rire ses dernières phrases, garderont le souvenir d'un spectacle tragique et hautain, d'un damné impassible qui ne veut pas périr tout entier.
C'était le temps où la Nature, bienfaisante une dernière fois à celui qui avait eu l'air de la nier, lui avait ramassé toutes ses splendeurs dans l'enceinte de l'Exposition. Il mourut un peu de sa fin, car il mourut de tout. Il l'avait aimée avec candeur. Il n'en bougeait pas. Il buvait toute cette joie à même, comme on boit du sang aux abattoirs. Il rebâtissait son palais dans tous les palais. Il récupérait l'univers, la gloire, les richesses, la renommée, le temps et l'immortalité. Ce fut un long et beau rêve pour un mourant. Un jour, il sortit plus tôt par la porte de l'Alma pour aller visiter l'oeuvre de Rodin. Ce jour-là, il était, ou à peu près, l'unique pèlerin. C'est, encore, de la tragédie, et le Maître lui montra de plus près la Porte de l'Enfer.
Mais voilà bien des détails : finissons-en. Treize personnes qui, en un dortoir de banlieue, se découvrent devant un cercueil tiré d'un numéro treize, un corbillard boîteux à peine étoilé d'argent sale, deux landaus de duel en guise de voitures de deuil, une couronne de lauriers, des fleurs hagardes, une église, sans drap mortuaire, qui ne sonne point à la mort et qui n'ouvre au cortège qu'un bas-côté ; une messe basse vide de musique, une absoute scandée par des lèvres anglaises qui font du latin liturgique une bouillie d'Ecosse non-conformiste, le salut magnifique d'un capitaine de la garde sur la place Saint-Germain-des-Près, trois reporters qui comptent les assistants comme à l'anthropométrie, c'est à l'adieu de la Terre à un de ses enfants qui voulut la magnifier et étendre son songe, c'est là le glas tacite d'une vie de phantasmes et de superbeauté rêvée, c'est le pardon, c'est la récompense ; c'est, dans un matin hypocrite et qui se dérobe, l'aube de l'éternité !
M. Wilde, de la religion catholique, n'avait reçu que deux sacrements, le premier dans le coma, le dernier dans le sommeil suprême. Le prêtre qui l'expédia, barbu et anglais, semblait lui-même un converti. J'ai le droit de dire ici qu'il était assez catholique de coeur pour n'avoir besoin ni du baptême ne de l'extrême-onction, qu'il aimait assez la pompe romaine, les cérémonies, jusqu'aux effets de vitraux et d'orgue, pour exiger un peu plus que ces tréteaux muets, ces impositions hâtives et cette sorte de lourde ablution par quoi le vicaire se lava les mains de la sanie de cet injuste.
La pitié était dans nos coeurs, à nous.
Les Armand Point, La Tailhède et Paul Fort, Jean de Mitty et Charles Lucas, Frédéric Boutet et Marcel Batilliat, Michel Tavera et E.-A. Brunot, Mme Stuart Merrill, Davray et Ross, Sibleigh et Turner symbolisaient et réalisaient la tristesse la plus diverse, la plus une. Rien des singularité de M. Wilde. Son idée du Beau, la Beauté, l'Esprit, sans plus... De l'idéal, en mieux... du rare... de l'impossible... Et notre amour de Dieu crevait les voûtes de l'église...
... Je ne puis ici juger et louer Oscar Wilde. Il faudra des mois et des pages pour tâcher à saisir et caractériser son étrange génie. On ne le retrouvera pas dans ses écrits. C'est spirituel et sublime, mais trop menu pour lui. C'était sa pensée, l'ombre de son verbe lumineux. Il faut imaginer quelqu'un qui sait tout et qui dit tout, en mieux. Un Brummel qui serait Brummel jusque dans le génie. Et qui perfectionnerait la honte et le malheur. On se rappelle que Salomé est, en français, après ses autres mérites, bien écrite. Il avait de l'orthographe et du style dans tous les parlers. Et personne, plus que lui, ne crut à l'Art. Je veux terminer cette oraison sur sa simplicité M. Wilde, qui a tant souffert, souffrait de sa réputation d'affectation. Le plus sûr souvenir que je garderai de lui est celui d'une soirée d'été où je l'attendris sur sa famille. Il n'aimait pas discourir de ces trésors perdus. Ce soir-là, avec un compagnon qui n'avait pas de goûts et dont la mélancolie était commune, M. Wilde ne se gêna pas pour se lamenter en père. Tandis qu'il me contait la conversion au catholicisme de son fils Vivian qui avait déclaré simplement à son tuteur : « Je suis catholique », il ajoutait joyeusement : « Et Vivian, à douze ans, se couche sur un canapé et, quand on veut le déranger, déclare : « Laissez-moi, - je pense ! » Et avec mon geste à moi, le geste qu'on a tant attaqué, dont on a tant dit qu'il était artificiel ! » C'était le commencement d'une réhabilitation – pour la foule.
Et maintenant le petit-fils de ce Mathurin qu'admirait Balzac, et auquel le déchu avait pris son fatal pseudonyme de Sébastien Melmoth, le fils de ce couple Wilde érudit et noble, le filleul du roi de Suède, dort mal dans un cimetière assez lointain pour décourager les pèlerinages et la prière. A peine si l'écho de contes adaptés le réveillera ou le bercera. A peine si, de temps en temps, un scandale lui apportera son nom mort, ombre d'une injure.
J'espère qu'il me pardonnera cette oraison, où j'ai voulu mêler de l'histoire, de l'émotion, de la justice et le témoignage sans malice d'un ami des mauvais jours, qui n'est ni un esthéte, ni un cynique, et qui le salue humblement, tranquillement, dans son silence et son repos.
Ernest La Jeunesse

La Revue Blanche, Décembre 1900.



mardi 1 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE par Léon BLUM. Bibliographie.


Extrait d'un article de Léon BLUM dans la Revue Blanche, 1896.


Je me sens un peu embarrassé pour parler de M. Ernest La Jeunesse. J'en appellerai à tous ceux qui l'ont connu : n'est-il pas le parfait modèle des serpents qu'on aime à réchauffer dans son sein ? J'aurais voulu faire un traité avec lui, un acte qui l'aurait lié moyennant un dédit considérable. Je lui aurait parlé comme suit : C'est entendu ; on est grand homme quand on a écrit Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoire contemporains. Je le dirai avec force, je le répéterai à toute occasion, et comme c'est là ma pensée vraie, ma voix sera sincère et forte. Mais, en revanche, vous m'épargnerez, vous, La Jeunesse. Je suis un peu votre complice ; vous m'avez dédié votre « Eloi » ; je vous encouragerai toujours dans votre oeuvre cannibalesque. N'est-ce pas, La Jeunesse, j'aurai beau devenir notoire ? Vous ne parlerez jamais de moi ? Seulement, nous n'avons pas de traité. La Jeunesse m'éreintera au premier jour ; et moi, esclave d'une pensée sincère, je parlerai de son livre avec tous les sentiments qui sont en moi : plaisir, étonnement, crainte, méchanceté éveillée et satisfaite. - Quel esprit cruel et fantasque ; quelle perspicacité instinctive et sûre ; quelle science effroyable du pastiche secret et juste ! Jamais on n'a lu, peut-être, un pareil étourdissement de parodie, de psychologie, d'anatomie et d'ironie, le tout exécuté avec des sursauts de gestes, des ébouriffements de cheveux, des éclats de voix suraigus et des battements de grosse caisse manquant la mesure d'une ronde effroyable, danse du ventre et danse du scalp.
C'est un livre précoce et ce n'est pas un livre méchant. Voilà l'idée sur laquelle, équitablement, je veux insister.Il y a dans la méchanceté quelque chose de froid, de volontaire et d'ajusté que vous ne trouverez point chez M. La Jeunesse. Il ne veut rien et ne calcule pas. Sa plaisanterie, même dure, est toujours involontaire ; on y lit, non pas une froide rancune, mais la plus riche gaieté intérieure. La Jeunesse s'amuse ; il parle vite ; il ne s'entend guère. Il brûle comme un feu follet. Il s'amuse beaucoup. Il a des dons d'une richesse extravagante ; il travaille ; il aime le travail. Vous verrez ce qu'il donnera. Vous verrez comme il nous éreintera tous.
Léon BLUM



BIBLIOGRAPHIE :


La Prière d'Anatole France. chez Jacques Tournebroche, 1895 , in-8, 16 pp.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. Perrin & Cie, 1896, in-16, 402 p.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. - Nouv. éd. accrue d'un avant-propos et de soixante croquis de l'auteur. Perrin, 1913. 356 p., portrait en front., fig., in-16.

L'Imitation de notre maître Napoléon. E. Fasquelle, 1897, in-12, 273 p.

L'Holocauste, roman contemporain. E. Fasquelle, 1898, in-18, 363 p.

L'Inimitable, roman comtemporain. E. Fasquelle, 1899, in-16, 401 p.

L'Huis clos malgré lui : moralité moderne en un acte (à peine) et en prose... [Paris, Théâtre-Antoine, 14 novembre 1900]. E. Fasquelle, 1900, in-12, 44 p.

Cinq ans chez les sauvages. F. Juven, s. d. [1902], in-16, 305 p.

Sérénissime, roman contemporain. E. Fasquelle, 1900, in-12, 323 p.

Demi-volupté : roman. Offenstadt, collection Orchidée, 1900, 259 p., illustrations in et hors texte, in-18.

L'Assiette au Beurre : La Foire aux croutes. N° hors-série, 1902, dessins par Paul Iribe et Haroun-Al-Rachid, texte par Ernest La Jeunesse, légendes des tableaux par Paul Iribe, in-4, non paginé, planches en couleur, portrait, couverture illustrée

Le Boulevard, roman contemporain. J. Bosc, 1906, in-16, 296 p. couverture illustrée en couleurs par Manuel Orazi.

Le Forçat honoraire, roman immoral. J. Bosc, 1907, in-16, 282 p., couverture illustrée par l'auteur.

Excursion en Touraine. Panhard et Levassor. 1910, in-4, fig. et cat.

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911). M. de Brunoff, [1913], 296 p., fig., couverture illustrée du portrait de l'auteur, in-16.

Le soliloque de Pierre Loti. Poitiers (111 Grand-Rue, 86000) : Paréiasaure nautilus, 1996. 86-Poitiers : Impr. Paréiasaure. Non paginé [12] p. : ill., couv. ill. ; 21 cm Impr. sur papier vert amande. - Tiré à 100 ex. environ.

Journal :

Ouste ! texte et icônerie d'Ernest La Jeunesse impr. de P. Dupont, (s. d.), In-fol., fig., Paris, 11, boulevard des Filles du Calvaire, 0 Frs 10. (1898)

Préfaces :

Cosson (Marcel) : L'Armé britannique au camp de Rouen... [S.l.n.d.], in-4,

Lang (Ch.) : En flânant. Poésies... Genève : C. Eggimann et Cie, 1897 , in-16, X-140 p.

Levey (Henry J.-M.) : Le Pavillon, ou la Saison de Thomas W. Lance, petit poème cultique. Décorations de Müller. Collection bibliophile de l' « Aube », 1897, in-8, 31 pp., fig., couverture illustrée.
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes, précédés d'une conversation de MM. Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Deux poésies. Le Drame de l'allée. Le Pavillon (avec préface d'Ernest La Jeunesse). Cartes postales... La Maison des amis des livres, 1921, in-16, 83 p., portrait
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes. précédés d'une conversation de Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud [Préf. du poème ″le Pavillon″, par Ernest La Jeunesse]. Gallimard, 1943. 77 p. ; 20 cm. Collection Métamorphoses, 18.

Ternisien (Victor) : Chants candides. Bibliothèque d'art de ″La Critique″, 1898, In-16, 79 p., fig. [Outre les poèmes, l'ouvrage comprend un récit en prose : ″Mémoires d'un forçat dans la forêt vierge″]

[Sarluis, S.] Hommes ! voici le Messie. Préface d'Ernest La Jeunesse. impr. P. Dupont, 1898, In-4 °, 87 p.. - Par S. Sarluis, d'après la préface. Salomon Léonard Sarluis, peintre était un ami de Jarry et La Jeunesse.

Rouveyre (André) : 150 caricatures théâtrales, chroniques par Nozière, préfaces de Catulle Mendès et d'Ernest La Jeunesse. A. Michel, 1904, 267 p., ill., fig., couverture illustée.

La Boissière (Félix) : Ballades toutes nues. Préface par Ernest La Jeunesse. E.Sansot, 1904, 105 p.

Leroux (Joseph) : La Timidité n'existe plus ! Celui qui nous lit peut la vaincre !... Préface d'Ernest La Jeunesse... Union de la Presse, (s. d.), 307 p., couverture illustrée, in-16.

Martin (Louis-Léon) : L'Heure sincère, pièce en 4 actes. Préface par Ernest La Jeunesse. P. V. Stock, 1910, 5 ff. n. ch.-173 p., in-16. Cercle des "Escholiers" (Th. Femina) 6, 7, 8 mai 1910.

Michiels (Gustave) : Chansons anciennes du pays de France : paroles recueillies et mises en musique selon le style. Préface de M. Ernest La Jeunesse... Rouart, Lerolle et Cie, (1910), in-fol., 96 p., musique.

Quaitoun (L.) : L'Élevage rationnel des portées. Préface de M. Ernest La Jeunesse. Vincennes. Journal ″L'Éleveur″, 1912, in-8, VI-68 pp., fig., Bibliothèque de ″l'Éleveur″. Encyclopédie canine, publiée sous la direction de M. Paul Mégnin, I.

Sicard (Émile) : Films. E. Basset, 1912, 173 pp., in-8, préf. d'Ernest La Jeunesse.

Ducray (Camille) : Henri Rochefort (1831-1913). Ambert, (1913). 1 vol. (XII-321 p.), in-16.

Bonnefon (Jean de) : Conférences. Avec une glose de M. Ernest La Jeunesse... Mansi, (s. d.). In-16, 256 p., 255 p., 20 cm

Meunier (Alexandre) : Kounâla, drame en 4 actes, en vers. Avec une préface d'Ernest Lajeunesse. [Paris, Théâtre d'Astrée, 14 décembre 1912.] E. Figuière, (1913), in-16, X-129 p.

Leclerc (Alexandre) (pseud. le Bruyant Alexandre) : Des chansons... La Grande guerre. Préface d'Ernest La Jeunesse. Bois-Colombes (Seine) : E. Fallet, 1917, in-8, 120 p., fig., couv. Ill. Chansons et monologues interprétés par le Bruyant Alexandre.

Wilde (Oscar) : Salomé, drame en un acte. [Paris, Théâtre de l'Oeuvre, 12 février 1896.] Précédé de Notes sur l'auteur par Ernest La Jeunesse. Frontispice et illustrations dessinés et gravés sur bois par Louis Jou. G. Crès, 1917. in-16, 149 p., fig., pl. en noir et en coul., couverture illustrée. Le Théâtre d'art. 1

Illustrateur :

pour le programme du théâtre de l'Oeuvre : 1 affichette programme : illustration en noir, 28 x 38 cm, 1897. La comédie de l'amour, pièce en 3 actes d'Henrik Ibsen. trad. de Colleville et Zepelin ; spectacle du Théâtre de l'Oeuvre ; avec Paul Rameau dans le rôle de Falk et Firmin Gémier dans celui de Straamand Date de création : 23 juin 1897

Ibels (André) : Talentiers, ballades libres. Roy Lear, dessins d'Ernest La Jeunesse. Bibliothèque d'art de ″la Critique″, 1899, 130 p., illustration.
L'Assiette au Beurre, Les "Tumaslu !" Tu ne m'as pas regardé ?. 3 octobre 1901. Dessins d'Ernest La Jeunesse.

Il existe dans le catalogue de la B.N.F. de nombreux dessins de La Jeunesse, on en trouve d'autres, ajoutés, dans certains exemplaires de ses livres. Voir les illustrations pour ses propres volumes et pour son journal Ouste !.

Ernest La Jeunesse, 1874-1917.

On retrouve des anecdotes sur La Jeunesse dans le Journal de Paul Léautaud, à propos de Jean de Tinan et du Théâtre de l'Oeuvre, dans celui de Léon Bloy, pour deux simples mentions, ou dans celui des Goncourt. Apollinaire lui consacre un chapitre du Flâneur des deux rives. Arriviste, laid, méchant même, y apparaît La Jeunesse, chroniqueur et boulevardier, c'est l'habitué du café Napolitain, l'auteur rosse que l'on y retrouvera. Il faut lire la préface de la seconde édition de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, celle de 1913, illustrée par l'auteur, pour y découvrir un homme vieilli, sensible, conscient de l'image qu'il a pu laisser dans les lettres, il s'y montre comme un « gros homme patraque et résigné, esclave du jour, du soir et des faits divers, proie banale des caricaturistes et des gens de revues, qui promène sur les boulevards une silhouette trop familière et le pire sourire d'horreur », il y parle de ses « destins périmés » et dit « avoir l'air d'un bouffon gonflé, d'une vieille lune en décomposition, d'un accessoire de cotillon ou de brasserie » loin de cet « adolescent timide, fiévreux, dévoré d'ambition inquiète et d'orgueil famélique » de 1896.


Octave Mirbeau et Ernest La Jeunesse par Pierre Michel suivi de On demande un Empereur de Mirbeau et du chapitre de Cinq ans chez les Sauvages consacré à Mirbeau.

L'Ame de Joris-Karl Huysmans, extrait de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, sur le blog du Bulletin des Arts et Lettres Lovendrin.