jeudi 31 janvier 2008

Jossot a son site

L'Assiette au Beurre. CRA. N° 59, 1902

Jossot, l'illustrateur, original, percutant, libertaire, décapant. Jossot au graphisme unique, révolutionnaire dans la forme, est aussi le comtempteur de tous les pouvoirs, celui des prêtres, des magistrats, des militaires, de la police.

L'Assiette au Beurre. Passementerie. N° 102, 1903

Jossot (1864-1951) a son site Goutte à Goutte, réalisé par Henry Viltard, on y découvre le caricaturiste, l'affichiste, l'aquarelliste, le peintre et l'écrivain. Il faut visiter cette belle réalisation.

Un petit dessin, agrandi par nos soins, trouvé dans La Plume N° 326, du 15 novembre 1902, peut-être en existe-t'il dautres, essaimés dans la revue, la taille de publication de celui-ci ne permet pas de lire la signature avant agrandissement.

Opinions sur Gauguin, 7e livraison : Antoine de La Rochefoucauld


Opinions sur Gauguin, 7e livraison : Antoine de La Rochefoucauld


M. Antoine de La Rochefoucauld.


J’estime que Paul Gauguin fut un noble et valeureux artiste, un de ceux dont l’œuvre « restera » et s’imposera pleinement à l’admiration de nos descendances/ - En notre temps de contrefaçon universelle, de fausse science surtout, il fut l’artiste que la Providence désigna pour exprimer quelques-unes d’entre les vérités immuables. Il sut dire dans un langage pictural, parfois rude, mais toujours exempt de dissimulation, que l’art est étroitement uni ç l’Idée, qu’une œuvre n’est belle que si elle reflète l’âme du peintre qui la conçut et l’âme de la Nature qui servit simplement de prétexte. Par ses toiles, d’essentielle ordonnance décorative, exécutées sans nul souci d’imitation, il montra l’inanité de toute objective recherche. – Nous devons être reconnaissant à Paul Gauguin d’avoir entamé le bon combat à une époque où beaucoup d’excellents esprits s’embourbaient encore dans les ultimes turpitudes du Naturalisme. Nous devons lui savoir gré et de ses tâtonnements du début et des exagérations voulues de la période où son talent parvint à l’apogée. Les uns comme les autres nous ramenèrent dans la voie droite et nous enseignèrent les choses qu’il fallait détester et combattre ; celles, au contraire, qu’il fallait admirer sans réserves. – Voici les principales raisons pour lesquelles j’apprécie la haute valeur de Paul Gauguin et de son œuvre :
1° Celle-ci m’apprit définitivement à ne plus m’intéresser aux niaiseries, aux roublardises des ‘officiels », gibiers faisandés d’Institut qui encombre les salons à jury et y font foi.
2° Gauguin osa, l’un des premiers, la « déformations » et méprisa la science de l’anatomie, les très discutables axiômes (sic) de la perspective ; par ses hardiesses de dessin, il discrédita quelque peu les illusoires « canons » professés dans les Académies où à la sinistre officine de la rue Bonaparte.
3° Ses décorations me firent comprendre davantage le génie des Maîtres qui l’avaient précédé. Descendant de nos grands ornemanistes des douzième et treizième siècles, il tenta de ramener notre art national à ses sources, en le débarrassant des funestes apports de la Renaissance italienne. Ainsi il demeure un artiste de la plus pure tradition ; et, pour ce motif, il a droit à la gratitude de ceux qui aiment avant tout la Patrie dans les manifestations de sa pensée. – Je m’abstiendrai d’analyser ici la doctrine de Paul Gauguin. Des littérateurs d’art, des amis qui partagèrent, en Bretagne, la vie du Maître, se sont exprimés à ce sujet avec toute la compétence désirable. Inutile donc de pasticher les lignes si parfaitement documentées qui furent écrites par un Aurier, un Octave Mirbeau, un Charles Morice, et, dernièrement, par M. Armand Seguin.
L’influence de Gauguin ne s’exerça, il me semble, que sur de rares artistes qui eurent l’intelligence d’unir leurs efforts aux siens, au lieu de céder, comme tant d’autres, au sentiment, contemporain par excellence, de la jalousie. Pour que son autorité se répandit au dehors, il eût été auparavant indispensable que la mentalité de l’homme moderne subit l’intégrale transformation, qu’il apprît à discerner le beau du laid, le noble du vulgaire, et surtout à repousser en bloc les insanes élucubrations d’un « Modern style » d’outre-Manche, de pacotille et de bazar. Mais quel sera ce critique d’art doué d’assez de clairvoyance, suffisamment indépendant, qui perfectionnera l’éducation de certain public, au point que celui-ci ne prendra plus les Grands et Petit Palais pour d’admirables bâtisses, les gares du Métro pour d’élégants chefs-d’œuvre d’originalité, Rodin pour un statuaire, MM. de la Gandara et Zuloaga pour des peintres, M. Besnard pour un coloriste, Lévy-Dhurmer et Cottet pour des stylistes, Henri Martin pour le continuateur du regretté Seurat et le successeur désigné de Puvis de Chavannes ?
Dans l’œuvre de Gauguin, les toiles qui me paraissent les plus fécondes en enseignements et les plus radieuses en beauté sont celles qu’il exécuta à la Martinique et en Bretagne : la Belle Angèle, la Vision mystique (lutte de l’ange), les Calvaires, Bonjour, M. Gauguin, demeurent inoubliables ; aussi certaine effigie d’Emile Schuffenecker entouré des siens.
L’homme chez Gauguin, sut égaler l’artiste ; celui-là ne s’abaissa jamais aux transactions infamantes. Il eut le grand mérite de suivre jusqu’à la fin la voie du symbolisme qu’il avait découverte, et n’abandonna point, comme quelques autres le firent, soit par découragement, soit par des motifs d’ordre simplement matériel, la cause artistique à laquelle il avait sacrifié si généreusement ses forces. Son exil volontaire en un coin d’île située aux antipodes du « monde civilisé » montre en quel dédain il tenait une société n’ayant d’autre idéal que le lucre, la gloriole, les sports imbéciles ou meurtriers.
J’aime à croire que certaines œuvres de Gauguin ne tarderont pas à figurer au Luxembourg, en bonne place, non moins de celles de Claude Monet, de Pissarro, de Renoir, d’Edouard Manet dont il sut interpréter jadis la sublime Olympia… ceci, en attendant que, d’ici une dizaine d’années, le Louvre s’honore par l’offre de ses cimaises… Mais quelle révolution, quel chambardement pour arriver à un tel résultat !
Je l’appelle de tous mes vœux, l’Homme de pure race, le Vengeur des talents persiflés, le Dictateur intellectuel qui nous débarrassera des mercantis du pinceau, des fausses renommées ; qui aura la belle audace de supprimer les Instituts, de cadenasser les Académies, d’abolir les jurys malfaisants, de mettre enfin un terme aux ignorantes routines et à la néfaste bêtise des gratte-papier de la direction des Beaux-Arts.



Antoine de La Rochefoucauld (1862-1959) fut l’un des fondateurs et le mécène du Salon de la Rose Croix en 1891. Il sera proche de Filiger à qui il versera une rente durant quelques temps, avec Jules Bois, La Rochefoucauld fondera la revue Le Cœur. Grand collectionneur il soutiendra l’Ecole de Pont-Aven et achètera de nombreux tableaux de ses membres.


mardi 29 janvier 2008

Stuart Merrill exécute Saint-Georges de Bouhélier

Nous avons vu dans un billet précédent la colère de Stuart Merrill, suscitée par un article d'Eugène Montfort, où le jeune Naturiste affirmait que les dernières productions de Merrill, avaient été écrites sous l'influence de Saint-Georges de Bouhélier. Après avoir répondu à Montfort, il était "urgent de se défendre et de remettre à sa place un si encombrant personnage."


Les Chants de la Vie ardente
de Saint-Georges de Bouhélier
par Stuart Merrill


Si Les chants de la Vie ardente étaient signés d’un nom inconnu, je me contenterais d’en citer quelques belles pièces – celles que je citerais tout à l’heure – et pour le reste, j’inviterais l’auteur à rester égal à lui-même, à écrire moins vite et à mieux ordonner ses pensées et ses images. Mais ils sont signés par M. Saint-Georges de Bouhélier, et ils sont précédés d’une préface qui indispose les plus indulgents. M. de Bouhélier y prend son ton habituel de M. Prudhomme à Pathmos. Après des phrases vagues et vides, il parle – s’en étonnera-t’on ? – de lui-même, et je n’étonnerais encore personne en disant qu’il en parle avec bienveillance. « J’offre au public ces Chants que j’ai conscience d’avoir perfectionnés avec une patience sans faiblesse et sans défaut. » Il est vrai que l’effet de cette phrase est heureusement atténué par les suivantes : « Ainsi je me suis acquitté de mon labeur le plus honnêtement possible. Je ne demande qu’à être compté comme un franc et probe ouvrier qui essaie de faire sa tâche. »
Que M. de Bouhélier soit franc et probe, personne ne s’est permis d’en douter. Il est même sympathique par de très grandes qualités. Il semble de ces natures à la fois timides et violentes qui vont de l’excès de la confiance à celui du désespoir. Il devrait ce voir tel qu’il est : une jeune homme de belles ambitions et d’incontestable talent, dont l’œuvre ne répond pas à ses secrets désirs. Je lui fait l’honneur de ne pas le croire aussi satisfait de lui-même qu’il le prétend.
Après beaucoup de travail – et le travail ne consiste pas à noircir beaucoup de pages – il arrivera peu à peu à posséder son métier, et à enrichir sa pensée. Mais je me méfie, je l’avoue, de ceux qui repoussent la critique, comme M. de Bouhélier repoussa celle de M. André Gide. Celui-ci serait le premier à porter aux nues un véritable chef-d’œuvre de M. de Bouhélier. Nous l’attendons, et notre impatience ne vient que des coups de trompette dont M. de Bouhélier annonce la chute prochaine de la Jéricho symboliste.
M. de Bouhélier, puisqu’il me faut enfin parler des Chants de la Vie ardente, écrit avec la maladresse d’un collégien qui en est a ses premiers essais. On le sent gêné par les règles élémentaires de la versification. Il se contente de l’à-peu-près du sens, pourvu que le nombre de syllabes y soit. Je cite au hasard quelques-uns de ces vers pénibles qui fourmillent dans le volume :

Alors chargé de joie, enfantant ton amante
Avec la volupté…

En prose, M. de Bouhélier aurait dit avec volupté. Et, à moins de le supposer coupable de visées incestueuses ne faut-il pas supposer que par enfantant ton amante (et encore une femme seule peut-elle enfanter) il essaie de dire : fécondant ton amante ?

As-tu peur ? Que veux-tu ? La terre avec ses pôles
Circule comme un bloc.

J’ignorais que la particularité des blocs fût de circuler et j’ignorais également que la terre pût circuler sans ses pôles :

Car l’homme est périssable et même ses envies
Ont la fugacité.

Quelle langue ! Dit-on : ce cheval a la célérité ?

Quand je te presserai sur ma poitrine avide
Avec un feu brûlant…


Presser sur sa poitrine avec un feu ! Et avec un feu brûlant ! Que serait-ce avec un feu non brûlant ?

Et pâles, nous ferons de grands rêves énormes.

Même question. Que seraient de petits rêves énormes ?
Mais voici, à mon avis, le plus réjouissant de ces passages que rougirait de signer un collégien de quinze ans. Tout s’y trouve : le pathos, l’incohérence, la solennité prudhommesque et la chute d’un comique inconscient :

Voici ce que je dis, moi qui parle en ces lieux
Avec ma calme voix :
Autour de toute chose étincellent les lois :
Elles flottent sans cesse et toujours je les vois
Et leur groupe m’enivre.

Pourquoi continuer ces citations que je pourrais prolonger indéfiniment sans profit pour le lecteur, ni, hélas ! pour M. de Bouhélier ?
Relevons toutefois quelques incohérences d’images :

Sache-le, tu bâtis, sainte et spirituelle,
Ta maison dans le vent.
Toute blanche, elle est faite avec un bloc puissant
Non de plâtre et de chaux, mais de chair et de sang
Et de vie éternelle.


Vous figurez-vous un bloc (mot que M. de Bouhélier affectionne), un bloc puissant de chair, un bloc puissant de sang, un bloc puissant de vie éternelle ?
Au sujet d’un fruit M. de Bouhélier écrit :

La pluie éparse le lave
En retentissant sur lui,
Et la foudre d’or y grave
Son empreinte avec son bruit.


J’avoue n’avoir jamais vu de fruit gravé du bruit de la foudre.
Voici qui est mieux :

Sur la branche grise
De l’arbre qu’on voit
L’oiseau rivalise
Avec votre voix.

Et voici, surprise,
La lune en le bois
Qui le féerie,
L’absorbe et le boit.


Cet oiseau bu par la lune me laisse rêveur.
Il y a d’autres choses étranges dans la physique de M. de Bouhélier, comme :

La mer avec le sel sur ses eaux se couchant.

Mais je suis vraiment las de relever tant d'incohérences, d’absurdités et de non-sens. M. de Bouhélier, s’il a l’esprit brouillé, respecte-t-il au moins le sens des mots ? Hélas !
Non. Prenons pour unique exemple le verbe pétrir. On ne pétrit u’une matière molle. Cela n’empêche pas notre poète d’écrire :

Comme un sculpteur pétrit de son marteau sonore.

Ou bien :

Crois-tu pétrir la pierre et la terre physique ?

Ou enfin :

Comme un marbre est pétri par le tour bondissant.

Vous croyez sans doute que lorsqu’il aura l’occasion de se servir du verbe pétrir dans son sens propre, il en profitera ? Erreur. Il écrira :

Qui que tu sois, enfin, sculpteur taillant l’argile.

Quant au vocabulaire de M. de Bouhélier, il est d’une incomparable pauvreté. Ses épithètes sont veules, flasques, éculées. Le plus souvent de charmant, horrible, terrible, farouche. D’autres mots semblent le hanter ; il les place au hasard, sans souci du sens. Ainsi, pour M. de Bouhélier, tout paraît fumant. J’ai compté que dans son œuvre l’air, les étoiles, les ombres, la nuit, la mer, les arbres et même les fruits étaient fumants !
J’ai déjà cité deux vers où revenait le mot bloc. Continuons.

Que l’astre en bondissant s’éteigne et tourbillonne
Comme un bloc refroidi.

Imitant dans ce bloc tous les dieux.

Le bloc qui parait mort, il faut d’un œil avide
Le percer constamment.

O sculpteur, hors du bloc amassé grain à grain.

Comme deux blocs de feu nos destins étrangers.

Je veux te mutiler tel un bloc de paros.

Hors du bloc où dormaient tes splendeurs éternelles.
Mais le bloc où j’ai mis ta forme auguste est tel.

Les blocs sont travaillés d’un monstrueux effort.

Je développerai la rythmique paroi
Faite du bloc sacré que nul ne peut dissoudre.

Chants construits dans ces blocs en stances cadencées.

Sous le bloc épaissi j'ai vu le diamant.


J’épargne au lecteur les résultat d’un travail identique auquel je me suis livré sur d’autres mots. Il me faudrait d’ailleurs deux pages de cette revue pour relever les vers où reviennent les mots foudre et tonnerre. M. de Bouhélier est le Jupiter tonnant de la poésie. Il tonne à chaque page. Mais il ne s’étonne jamais. Il va jusqu’à écrire ce vers :

Dans la tranquille maison aux murailles qui tonnent.

Que serait donc une maison peu tranquille, au sens de M. de Bouhélier ?
On pourrait croire que je m’acharne sur M. de Bouhélier. Au contraire, je l’épargne. Je pourrais citer des vers ridicules par douzaines. Je m’en abstiens. Qu’un exemple me suddise, car si je me tais, on m’accusera d’insinuer sans prouver. Ecoutez M. de Bouhélier s’adresser ce petit discours :

Tu trembles tout entier du désir qui te prend
Comme si tu portais une goutte de sang
De lion dans les veines.

Plus loin le viscère du poète charrie le sang d’un autre animal :

Car mon sang est chargé d’un sang noir de taureau.


Je cite enfin cette courte pièce, que je recommande de réciter avec la voix d’Ubu.

Cri d’amour

Amassez, amassez des voiles sur vos seins,
Sur vos hanches et sur vos bras aux fiers dessins,
Sur tout votre être enfin ! Car vous êtes trop belle !
Car je vous aimerais d’une ardeur éternelle !
Car je ne saurais plus que tourner mes regards
Vers vous, émerveillé et les esprits hagards !


J’ai achevé ma désagréable tâche de dire du mal d’un jeune confrère, que sa suffisance seule expose à l’attaque. Car enfin, quand M. de Bouhélier laisse affirmer que l’évolution de la littérature française aboutit à sa personne (1), il est désagréable de passer pour un imbécile en se prêtant à son jeu par le silence ; et lorsqu’un de ses deux disciples prétend que c’est sous son influence que nous avons écrit nos derniers livres, il est urgent de se défendre et de remettre à sa place un si encombrant personnage.
D’ailleurs j’essaie d’être juste. J’étonnerai M. de Bouhélier en lui disant que son plus cruel critique, ce n’est pas moi, c’est lui-même. C’est à lui-même que je l’ai comparé quand je l’ai trouvé en défaut. Et ce m’est un grand plaisir de citer quelques pièces qui valent par leur forme autant que par leur sentiment, et qui sont dignes du grand poète auquel sont dédiés Les Chants de la Vie ardente, M. Léon Dierx.

Paysage

Dans l’herbe étincelante elles se sont assises,
Formant un calme groupe au milieu du gazon.
Et le jour par degrés peu à peu vaporise
Leur aspect, la prairie et le vague horizon.
Elles vont disparaître et l’air les décolore,
Et leurs voiles pâlis palpitent dans le vent…
Elles se lèveront pour danser dans l’aurore,
Tandis que vole au loin la planète d’argent.

Tristesse

Hélas ! que j’ai de peine
Et de misère aussi !
Ma poitrine en est pleine,
Et nul n’en a souci.

Sans regret et sans haine
Cependant me voici,
Je crie à perdre haleine
Et d’ennui suis transi.

Qui me rendra l’aurore,
Et le ciel du matin,
Et sa douceur encore ?

Quand reviendront vos grâces,
Instants, instants éteints
Dont je cherche les traces ?


Retour en arrière

Le petit parc autour de l’antique maison,
L’herbe humide, et l’odeur du buis, le liseron
Dont le feuillage étroit tapisse encor les tuiles,
Les bosquets vaporeux, le gazon, les charmilles,
Et dans ce calme endroit les saisons tour à tour.
Le printemps teint de fleurs, l’été chargé de jour,
Le triste automne avec sa plainte désolée,
Et l’hiver à la fin ravageant la vallée :
O pays ! O tristesse ! O passé ! temps qui fuit !
Ce sont vos souvenirs que traîne mon ennui !


Voilà les accents d’un vrai poète. C’est pour ce poète, espérant le sauver de l’adulation de deux ou trois de ses compagnons d’âge, que je traduis ces paroles de Gabriel d’Annunzio parlant de quelques jeunes littérateurs italiens (2) :

« Par malheur à ces écrivains manquait et manque encore l’instrument principal de l’art littéraire : la maîtrise de la langue. Et pour cela leurs œuvres, même quand elles portent l’empreinte d’un génie non vulgaire, n’ont qu’une vitalité éphémère et ne peuvent entrer dans le domaine absolu de l’art. Elles ne peuvent être considérées que comme des tentatives plus ou moins spontanées de forces créatrices à qui font défaut les moyens d’expression. »

Stuart Merrill.


(1) Lire le programme du Collège d’Esthétique.
(2) Conversation rapportée par M. Ugo Ojetti dans son livre, Alla Scoperta dei Letterati (Fratelli Trèves, Milan)


Extrait d’une chronique de Stuart Merrill dans la La Plume du 15 septembre 1902, N° 322.


Saint-Georges de Bouhélier et le Naturisme sur Livrenblog : Albert Fleury. Un poète Naturiste

Opinions sur Gauguin 6e livraison Charles Guérin

Opinions sur Gauguin; 6e livraison : Charles Guérin


M. Charles Guérin
(peintre)


Si, comme l’a dit Nicolas Poussin en ses réflexions et conseils, la peinture n’a pour but que délectation et joie des yeux – et pour moi je crois qu’elle n’en a point d’autre – Paul Gauguin qui vient de mourir est un très grand peintre.
Ceux qui s’hypnotisent avec ce mot « la Vie », sans du reste en comprendre le véritable sens, ainsi que ceux qui veulent que nos tableaux racontent, enseignent ou moralisent, ignoreront toujours l’art de Gauguin qui n’est autre que d’un faiseur d’images et décorateur des murailles.
Paul Gauguin fut un artiste de tradition, « jetant la forme dans le creuset des formes », composant et colorant à sa fantaisie, suivant des lois préconçues, fabriquée par lui pour son usage, ainsi que cela s’est toujours et dans tous les pays pratiqué par ceux que, de nos jours, nous appelons des Maîtres et que nous ne savons plus comprendre.


Charles Guérin


lundi 28 janvier 2008

Stuart Merrill et les Naturistes

Extrait d’une chronique de Stuart Merrill dans la La Plume du 15 septembre 1902, N° 322.



J'ai choisi aujourd'hui de donner un extrait de cette chronique, la réponse à un article d'Eugène Montfort, car il s'y joue et s'y dévoile une stratégie littéraire ; la tentative de prise en main de la jeune génération poétique post-symboliste par Saint-Georges de Bouhélier le chef de l’école Naturiste et la contre-attaque de la génération précedente, par la plume de l'un de ses plus glorieux représentants. On peut voir dans cet article une défense du bilan et de l’actualité du Symbolisme et de ses membres. Stuart Merrill ne se voulant pas uniquement le porte-parole ou le représentant d'une chapelle, et d'une génération, y prend aussi la défense de certains « jeunes » oubliés par Montfort et rappelle l’indépendance des autres, trop vite « embrigadés » sous la bannière Naturiste. Pour rester dans une terminologie guerrière qui sied si bien à ce type de polémique, on peut dire que Merrill y délimite les positions de chacun, compte les troupes des uns et des autres et s'emploie au pilonnage des deux généraux adverses.

L'article dans son entier commence par une colère contre René Doumic, le «vampire » de la Revue des Deux Mondes, puis à l’occasion d’un article d’Emmanuel Des Essarts, souligne l’admiration des poètes Symbolistes pour certain Parnassiens : Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine, Mallarmé, Léon Dierx et Heredia, il rappelle que les Symbolistes ne furent « quelques peu Caraïbes que pour Armand Silvestre, qui oublia sur le tard qu’il avait été poète, et pour M. François Coppée, qui le fut si peu qu’il n’eut rien à oublier. » Après notre extrait, la chronique continue par la critique du livre d’André Beaunier La Poésie nouvelle, « le meilleur livre qui ait paru jusqu’ici sur les théories, les œuvres et les hommes du Symbolisme », mais Merrill n'en ayant pas fini avec le Naturisme, c'est par un féroce décorticage des Chants de la Vie ardente de Saint-Georges de Bouhélier, qu'il termine son article. Je donnerais cette réjouissante dernière partie dans un prochain billet.

« Passons maintenant de la génération qui nous précède à celle qui nous suit. M. Eugène Montfort, dans un article très documenté, sonne l’appel des jeunes. Je ne puis qu’applaudir franchement à presque tous les noms qu’il cite, tout en lui reprochant d’oublier d’une manière trop scandaleuse MM. Georges Pioch, bon poète et ardent polémiste, dont le seul tort a été d’échapper à la tutelle des Naturistes, Charles Guérin, qu’il n’est plus permis d’ignorer, même pour des raisons de cénacle, après ce livre admirable, Le Semeur de Cendres, enfin Francis Jammes qui seul, à l’heure actuelle, aurait le droit de revendiquer la qualification de naturiste. Mais ceux-là, n’est-ce pas, il était plus commode de les oublier ?
Car l’intention secrète, quoique mal dissimulée, de M. Eugène Montfort, c’est de grouper tous les écrivains indépendants, de M. Maurice Magre à M. Paul Souchon, de M. Jean Vignaud à M. Joachim Gasquet, de M. Jean Viollis à Edmond Pilon, sous la houlette de l’archi-Naturiste que l’on sait. M. Eugène Montfort (je le dit sans intention offensante) est le chien de ce berger sans brebis qu’est M. Saint-Georges de Bouhélier.
Et M. Eugène Montfort, dans son zèle un peu ahuri, ne se contente pas d’essayer d’induire dans la bergerie vide tous les jeunes de France, de Navarre et de Belgique, il tente encore d’y pousser sournoisement les Symbolistes les plus récalcitrants. Voici ce qu’il ose écrire ; « Quiconque, en effet, observe le mouvement de la poésie française, a remarqué que, dans ces dernières années, chaque poète de l’âge symboliste avait adopté une manière nouvelle. On comprend maintenant sous quelle influence. » Cette phrase-là j’avoue que je l’attendais depuis longtemps, et le plus doux sourire m’a secoué en voyant M. Engène Montfort affirmer que MM. Francis Vielé-Griffin, Francis Jammes, Emile Verhaeren, Saint-Pol-Roux, Adophe Retté et moi (pour ne citer que les plus naturisants des Symbolistes) avions attendu l’évangile de M. Saint-Georges de Bouhélier pour changer notre manière.
Les dates de nos livres sont heureusement vérifiables par tout le monde et suffisent à réfuter les impudentes prétentions des Naturistes, avec lesquels nous nous gardons de confondre toute une génération de poètes ardents et studieux que nous ne songeons pas, nous, à faire marcher sous une férule et une étiquette. Au contraire, nous n’avons cessé de proclamer les bienfaits de l’anarchie en littérature. Chacun pour soi et tous pour la Beauté !
Ce que je ne cesse de demander aux Naturistes, c’est de formuler leurs doctrines. Ils en sont incapables. M. Eugène Montfort cite bien de M. Louis Lumet, qui n’en peut mais, des phrases lyriques et sonores : « Toute une divine jeunesse se lève, courageuse et blanche, et la voici partie d’une marche intrépide, à la conquête des sûres moissons… » De M. André Ruyters, qui est aussi bon poète que mauvais théoricien, il cite ceci : « La vie nous est le plus ineffable des bienfaits. Il faut que sa douce splendeur éclate enfin par les livres ! Trop longtemps sommeilla en nous et s’étiola le salutaire instinct ; répudions les factices critères mentaux ( !!!)… » On croit entendre les tararaboum-dié, les tambourins et les cornets à pistons des réunions de l’Armée du Salut. Que signifient ces phrases ? Rien, absolument rien. Des mots ! des mots ! des mots !
M. Eugène Montfort renchérit : « Toute cette jeunesse qui se jetait dans la vie était folle de sa puissance, de son génie, de sa passion. Elle se sentait touchée par le doigt d’un Dieu. On était ivre d’avoir vingt ans… Cette jeunesse était illuminée. »
Je me permets de constater que cette ivresse, cette illumination, et même le doigt d’un Dieu n’ont pas fait perdre le sens pratique des choses à M. de Bouhélier et à ses amis. De bonne heure, de Bouhélier s’est glissé dans la presse. Du Figaro même, il a lancé l’odieuse accusation que les Symbolistes avaient méprisé Victor Hugo. Il a montré une adresse singulière à racoler les Muses populaires à la suite de M. Gustave Charpentier. Je ne sache pas qu’il ait manqué une occasion de se vanter ni de se mettre en avant dans les cérémonies publiques.
Quant à M. Eugène Montfort, il n’est ni trop ivre, ni trop illuminé, ni trop touché du doigt d’un Dieu pour ne pas faire en passant un brin de réclame à M. Louis Lamarque, que je soupçonne fort d’être son meilleur ami : « Louis Lamarque s’est fait connaître dernièrement, on s’en souvient, par la publication d’Un An de Caserne que tout récemment encore, au Sénat, dans la discussion du service de deux ans, M. de Lamarzelle citait. »
Ma foi, il y a quelques années, M. Georges Bonnamour eut les honneurs d’une interpellation à la Chambre, à propos d’un roman jugé trop licencieux. Le titre du roman ? Personne ne s'en souvient.
Néanmoins, je ne fais pas un crime à M. Eugène Montfort de s’intéresser à son ami M. Louis Lamarque, dont le livre est excellent. Mais l’omission de certains noms dans son article, l’importance exagérée donnée à d’autres me font croire que le doigt d’un Dieu est simplement ce gros doigt qui indique les occasions dans les bazars, le doigt de la réclame. »

Saint-Georges de Bouhélier
par Van Dongen

Les Chants de la Vie ardente de Saint-Georges de Bouhélier par Stuart Merrill

vendredi 25 janvier 2008

Opinions sur Gauguin 5e livraison Gustave Geffroy

Opinions sur Gauguin, 5e livraison : Gustave Geffroy.


M. Gustave Geffroy

Charles Morice a dit, d’une admiration qui comprend et explique, le charme, la force, la signification de l’œuvre de Paul Gauguin. Tous les examens et toutes les critiques n’empêcheraient pas, d’ailleurs, cette œuvre d’avoir pour toujours son existence, maintenant que l’ouvrier est mort. On aperçoit distinctement, par les formes âpres et les couleurs violentes et subtiles, le combat qui fut en Gauguin pour oublier l’art acquis et retrouver la nature. Il fut souvent, comme tous les artistes, le tributaire du passé, mais il fut aussi le victorieux à la vision directe, et qui saisit sa proie. Il faut souhaiter qu’une exposition de ses œuvres permette à nouveau l’étude et l’essai de définition. On verra alors de quel grand effort de décoration, par le vitrail, la tapisserie, la sculpture, - et la peinture, Gauguin était capable. Il importe peu que cet effort n’ait pas été pleinement réalisé. L’inachevé peut avoir la beauté suprême de la vie.
G. Geffroy.
Charles Morice, Mercure de France, N° 167, novembre 1903. Eugène Carrière - Jean Dolent - P. Durio - Fagus - Charles Guérin - Antoine de Antoine de La Rochefoucauld - Camille Lemmonnier - Maximilien Luce - A. Mithouard. G. Prunier. O. Redon OPINIONS SUR GAUGUIN - Charles MORICE Fin

De Gustave Geffroy sur Livrenblog : Préface à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat, en deux partie (I) (II)

jeudi 24 janvier 2008

Les « IBELS» Artistic’s et littéraires

Avec Georges-Michel rendons visite aux frères Ibels, à la terrasse du Napolitain, attention aux gifles.


Masques Parisiens
Les « IBELS» Artistic’s et littéraires. (I)



A 7 heures, tous les soirs, au Nap, disputes
variées, menaces de gifles et apéros.


Les deux Frères Siamois, mais deux Siamois qui se tournent le dos, de sorte qu’ils s’envoient souvent quelques ruades.
André Ibels, avec un point sur le grand I et H. G. (prononcez Mercure) Ibels.
L’un démasque les parades et l’autre les dessine.
La fine mouche, à la fine moustache et aux fines mouches : « Si je me bats avec un tel (1), je lui mets six pouces : à trois on ne meurt pas. » Ce qui fait croire qu’il est méchant. Il plisse son œil noir et avale une lampée. La glace en face de lui. C’est vrai, au fond, ces trois mois de collaboration comme S. dela Rédac. Avec L… l’ont assommé au point de le rendre presque antisémite, quoique L… ne soit pas juif.
Il frappe la table et se lève… Où court-il ?
Parfaitement, casser la g… à un tel ; on se lève aussi, on le calme ; son frère, qui est habitué, sourit de sa bonne face rasée de nurse anglaise et ne le suit qu’à cause de la membrane. On demande un Doyen.
Mais ne nous moquons pas trop.
André a quelques douzaines de coups d’épée aussi bien à son passif qu’à son crédit, à son passé qu’à son actif. Mercure, lui, le tape de cigarettes. Et l’autre lui en donne plutôt deux qu’une, assurant « qu’il a du pain sur la planche ».
Mercure s’en fout… Mercure est dégoûté.
« … Sert à rien d’être un artiste consciencieux… Tiens… la moindre chemise de Môôssieu Decourcelle est payée cent francs, il a dix-huit chââteaux., des automobiles, et vingt-cinq larbins… un cââbôôôt… ça voyage en wagon spécial… ça gagne vingt-cinq mille francs si ça n’a pas de talent, et cinquante mille si ça en a un peu… dégoûté… vais prendre une place d’employé à cent cinquante francs et ne ferai plus rien… ce sera bien fait… là. Garçon ! quelque chose… »
- Boum !
Il est très bien avec Antoine et André est très mal. C’est très difficile pour les entrevues.
Font des pièces d’une main et se fichent des coups de l’autre, les deux frères.
Encore une fois, on demande un Doyen.
Mais où sera leur curiosité, après ?
Ils ne font faire leurs vêtements qu’au Bon Marché !


Georges-Michel


(1) Jules L….
(I) La Plume 15 septembre 1902, N° 326.

Pour approfondir un peu ce méchant portrait tout en surface, voir : sur Livrenblog H.-G. Ibels et la Revue Méridionale, et sur Les Féeries Intérieures Un Sonnet d’André Ibels.

Opinions sur Gauguin 4e livraison FAGUS


M. Fagus

Ce surgeon maudit des vieilles races étouffées harassa ses sèves à se débattre contre notre civilisation pour se dépêtrer d’elle, et se débattre contre lui-même pour s’y acclimater, usa toute sa vie à chercher dans les ténèbres et la nature et sa nature. Il retrouva à la fin la voie vers ses dieux authentiques : il eut le temps encore, il eut le temps tous juste de leur bâtir et se bâtir un temple, puis expira, épuisé, sur le seuil. Nous faisons allusion à ses derniers ouvrages connus ; une sérénité comme virginale, une aisance angélique les habite : ce sont vraiment les noces élyséennes d’Hercule avec Hébé.
Tout son œuvre antérieur, si indiciblement triste, représente le même Hercule peinant et saignant, si Puvis de Chavannes est Apollon. Les deux noms invinciblement s’appellent par une pareille sublimité d’harmonie atteinte au moyen des gestes les plus étonnamment, les plus providentiellement contradictoires. Puvis résume vingt siècles de culture ; Gauguin ne vient de personne, de Cézanne non plus que de nul autre ; Gauguin est un antédiluvien ramené à la lumière ; Gauguin est le barbare somptueux, véhément, tumultueux et sourd, avec quelque chose du sauvage et de l’enfant, et tout l’incurable désespoir des races condamnées. Têtu, fier, inquiet, volontaire plutôt que dominateur, il épanouit le primitif, le natif, dans toute sa rauque beauté. Mais en cage ; raison sans doute de son empire : par son œuvre, par sa vie, il fut un exemple et un enseignement. Sa peinture image dans l’individu humain une architecture mouvante qui trouve et son moteur dans quelque conscience obscurément surhumaine, et sa ramification décorative dans une nature torrentiellement vierge. Vers l’harmonie primaire elle fit rebrousser chemin aux yeux exténués d’art : c’est bien Hercule, celui qui déplace les montagnes barrant un autre monde. Ne parlons pas de doctrine, ne disons pas : il fomenta une école, quand des artistes qui le hantèrent aucun (de ceux du moins qui font voir un talent) n’a de sa manière absolument rien gardé. Il n’a pas fait de disciples ; directement, si non par contre-coup, pour toute une génération il a été le précurseur, le révélateur, le libérateur ; il a fait des tempéraments.

FAGUS.

Fagus sur Livrenblog : Fagus : Picasso 1901. - Albert Samain par Fagus - Durio, Bocquet, Maillol, etc. Exposition Lévy-Dhurmer par Fagus.

mercredi 23 janvier 2008

Octave MIRBEAU "l'Homme aux potins rouges"

Un nouveau portrait par Louis Stiti, paru dans La Plume N° 312 du 15 avril 1902, c’est Octave Mirbeau et ses contradictions qui entre les pattes du petit singe, se trouvent assez méchamment « mis à nu ». Le ouistiti a la dent dure, mais derrière la rosserie du pamphlétaire, se dégage une image assez juste de «l’homme aux potins rouges».


GRIMES
Octave Mirbeau


Talent méconnu et homme fort. Il a fait de tout : politique, corps d’Etat, coup de bourse, fonctionnarisme, théâtre, romans, dernier et premier Paris…
En général, c’est le Jean Lorrain de la gauche, l’homme aux potins rouges.
Ayant fréquenté chez les gens bleus, il a surpris leurs sottises et leurs malpropretés. Il les dénonce à plaisir, avec joie et âpreté. Il connaît les folies du prêtre, les vésanies de l’épicier. L’homme de Daumier et de Forain n’a pas de secrets pour lui.
Mirbeau a l’intuition des mesquines dépravations du comptoir ; il comprend « les grosses mains rougeaudes » que n’affine que la cochonnerie. Ces êtres font pâmer son talent. Parler d’eux, les ridiculiser, les remuer, les définir, voilà sa littérature.
Mais en parlant d’eux, il songe aussi à lui-même, à l’homme armé de grosses mâchoires et dont les yeux ont des éclats déments.
Ne lui demander pas une opinion, la probité intellectuelle, la pensée généreuse.
Il est aujourd’hui contre le lys et le chapeau gris, comme autrefois il était contre le bonnet phrygien.
Un jour, il vilipende Vielé-Griffin et présente Franc-Nohain comme prince des poètes.
Il mange du Leygues à la sauce Roujon et pour sauver Grave réclame la tête d’Emile Henry.
Il a défendu Dreyfus pour les mêmes raisons qu’il a canonisé Maeterlinck…
Tel est le cas Mirbeau ! Oui… Casus Mirbonis existe !
« Casus Mirbonis » c’est… en théorie et en apparence, le sympathique champion des génies méconnus, des talents qui ont besoin d’être soutenus contre l’imbécillité du vulgaire, c’est aussi le défenseur des causes justes et décriées.
Mirbeau est souvent su côté des mots qu’on écrit avec des majuscules.
Rodin et Lajeunesse ont été défendu par lui. Il a créé ce jeune homme fort en gueule que les Napolitan et american bars connaissent… Il a toujours aimé mes frères les ouistitis… qui ressemblent aux hommes, il a toujours aimé ses jeunes miniatures, les Mirbeau sans parure, de braves cœurs à l’appétit simple, à la mâchoire large et au front lourd.
Au fond, Mirbeau manque de ferveur pour les grandes pensées, les subtils génies, les idées mal cotées.
Il est le sombre symbole du paysan échoué dans la grande ville et affolé par la vie nerveuse.
Il lance les grands génies, pour embêter les siens et pour avoir un bagage moral qui excuse devant sa chair robuste sa raison cahotée.
Il se sent si fort et si subtil en commentant à l’épicerie et à la limonade les mystères du monument de Balzac et de la Princesse Maleine.
Il est si heureux en parlant des bombes de donner « la trouille aux haricots bourgeois ».
Ce jouisseur échoué aux démocrates et aux libres-penseurs, au fond a le mépris des lois de la vie, des foules, des individualités. Il adore le rictus et aime voir les faces convulsionnées de ceux qui n’ayant pas été faits pour les hautes beautés, sont effarés devant elles.
En a-t-il vu de ces rictus grâce aux grandes idées et aux grands hommes qu’il avait l’air de défendre !
Ce jouisseur à la cérébration intense et la vésanie généreuse.
Son Calvaire est tragique jusqu’au hoquet, son Jardin des Supplices est la folle tourmente d’un homme bâti en débardeur et qui est obligé de subir la finesse.
Qu’il est simple, son drame intime ! Mirbeau digne de lutter pour le championnat du monde et devenu polémiste et écrivain, son cerveau que des os trop gros défendent contre la vie, subit le choc sourd… Sa pensée est née de chatouillement, elle est éclose parmi les rumeurs de la matière que l’âme agace et gêne.
Aussi expie-t-il ce malheur par de folles souffrances, par de folles générosités, par des attitudes de héros et par des phrases pleines de feu et de boue.
Mirbeau, c’est le penseur par sensualité détourné de son but. Comme tous ceux qui ont mis leur cervelet dans le cerveau il vit dans l’insuffisance et dans l’épouvante.
… Mirbeau maudit. Mirbeau est obligé de maudire. Et comme la plupart des Satans il est le jouisseur inassouvi que Dieu a affolé, le bon dieu de sainte Thérèse, de saint François d’Assise et de tous ces paysans que Saint-Sulpice abrite en leur offrant la parole douce du sacerdoce dans la solitude remplie de hantise et d’effroi.
Les flammes bleues de cet enfer parfois prédisposent à la tendresse, à la bonté et à la finesse.
Mirbeau, à grosse mâchoire, à instinct primitif, souvent sanglote et prête aux solitaires son appui.
Mais souvent aussi, la matière, celle qui est le noyau de son âme, la charpente de son être réapparaît dominatrice. Et alors Mirbeau devient lui-même : L’être déclassé dans ses jouissances et dans ses appétits.


Louis Stiti Ainé.

mardi 22 janvier 2008

Opinions sur Gauguin 3e livraison. P. DURIO

Enfin un enthousiaste, Paco Durio, un proche, un ami, contrairement à ses prédécesseurs (I) (II)dans cette enquête il n’hésite pas à parier sur la gloire posthume, au moins auprès des artistes, de Gauguin.

M. P. DURIO

Mon affection pour l’homme était profonde ; mon admiration pour l’artiste, absolue.Son sens si pur de la destination décorative de l’art plastique, l’importance exceptionnelle de son apport personnel, la nécessaire réaction qu’il institua contre la décadence officielle de tous les arts, sa fécondité extraordinaire firent de lui, à mes yeux, l’égal des plus grands maîtres anciens.Quant à sa doctrine, plutôt que dans ses paroles je la lisais dans ses œuvres, dans son exécution si libre, si indépendante de tout parti pris. Je ne sais pas s’il eut raison, scientifiquement, théoriquement, contre Chevreul et les impressionnistes de la dernière heure ; je ne sais pas si son enseignement était impeccable : mais je témoigne de la beauté de son exemple, de la splendeur de sa création.Son intelligence n’atteignit guère qu’un groupe restreint, directement du moins. Il y a pourtant quel chose de lui, plus ou moins, chez tous les jeunes de ce temps, et je suis convaincu que toujours davantage les artistes dignes de ce nom auront souci d’un homme et d’une œuvre qui furent l’honneur immérité de cette misérable époque.Quant à son attitude, j’exprimerai sincèrement ce que je pense en disant qu’elle fut celle d’un martyr et d’un héros.

P. DURIO

Charles Morice Opinions sur Charles Gauguin. Mercure de France, N° 167, novembre 1903 Eugène Carrière - Jean Dolent - Fagus - Gustave Geffroy - Charles Guérin - Antoine de Antoine de La Rochefoucauld - Camille Lemmonnier - Maximilien Luce - A. Mithouard. G. Prunier. O. Redon OPINIONS SUR GAUGUIN - Charles MORICE Fin

Reçu - L'Oeil Bleu N° 5

Reçu ce matin le N° 5 de L'Oeil Bleu (1), que Nicolas Leroux en soit ici remercié.


Une élégante revue que cet Oeil Bleu au sommaire appétissant. On y trouvera deux chapitres des souvenirs d'Alexandre Schanne où, dans l'un, il conte un dîner et un déjeuner avec Charles Baudelaire et dans l'autre dessine le portrait de Charles Barbara, l'auteur de l'Assassinat du Pont-Rouge. Une mise au point, sous forme de repentances, sur la véritable identité de Jean Dayros (2). Passionnante la dernière partie de Souvenirs du Temps d'Anarchie, d'Auguste Linert, qui avec Gabriel De La Salle fonda la revue L'Art Social, dont on trouvera une description, la liste des numéros et des collaborateurs. Nous savions qu'Hugues Rebell sous le nom de Jean de Villiot écrivit pour l'éditeur Carrington des livres licencieux, consacrés à la flagellation, mais grâce à Noël Herbin, l'histoire de l'édition de Femmes Châtiées n'a désormais plus rien d'obscur, il en profite pour faire un sort aux attributions fantaisistes de certains de ces romans à Rebell. Anarchie, encore, avec un article de Nicolas Leroux sur le premier attentat anarchiste en France, une bombinette sous la statue de Thiers à Saint-Germain en Laye.


(1) L'Oeil Bleu, revue de littérature, XIXe XXe. Commandes et abonnements : 59 rue de Chine 75020 Paris. Contact : associationoeilbleu@yahoo.fr. Bon de commande téléchargeable sur le site Remy de Gourmont


(2) La véritable identité de Jean Dayros, son lieu de naissance et autres détails primordiaux, ont fait l'objet d'une petite controverse suite à un article précédant de Henri Bordillon dans la même revue. Les interréssés aux querelles byzantines, pourront se reporter à ces articles ainsi qu'à l'interventions de Patrick Ramseyer sur l'Alamblog de l'excellent Eric Dussert, afin de faire toute la lumière sur Jean Dayros auteur de Les Solitaires (vers).





Jean Lorrain n'assassinera personne

Deux portraits de Jean Lorrain parus dans La Plume.
Dans le N° 317 du 1e juillet 1902, c’est Georges-Michel, qui dans sa série de Masques Parisiens, croise Jean Lorrain de retour de Venise, le mois suivant dans le N° 319 du 1e août, l’irrévérencieux, Louis Stiti Ainé (1) dans sa chronique, Grimes, s’en prend à un Jean Lorrain déjà légendaire.

(1) Qui donc se cache derrière ce pseudonyme de mini primate ?



MASQUES PARISIENS
Jean Lorrain


Il arrive, marchant telle une danseuse qui s’élève sur la pointe extrême du pied et cherche à s’y maintenir le plus longtemps possible, les épaules très hautes, permettant au derrière de la tête de s’y engoncer crânifiquement. Un toupet de cheveux gouffroyants dansille au-dessus d’yeux immensément glauques, la moustache presque élégante, adoucissant malgré elle un rictus aspirant l’air au travers de dents toujours serrées.
Sa face semble poudrée, maquillée, la peau ridée, et ses poils, d’un intéressant mélange, font rêver à de barbares teintures. La cravate nulle.
Les coudes au corps, les mains en avant, le dessus en dehors, laissant couler les doigts dans le shake-hands, le voici :
- Je viens de Venise, mon cher, c’est magnifique, c’est charmant, c’est merveilleux, comme au XVIe siècle, rien de changé, et la vie pour rien…, pour vingt francs par jour, mon cher, logé dans un palais… et ce temps, ce ciel bleu, à peine quatre jours de pluie, ce climat !... Oh ! j’en avais besoin…, j’y ai refait ma gueule ».
Parle-t-il sérieusement et quelque nouveau fard…? Non, son teint est plus frais, ses cheveux sont de couleur homogène, aucune senteur byzantine n’émane de lui.
Il semble content, il tripote avec joie ses étranges émeraudes…, de là-bas il a démoli Rostand et les Comédiens des français.
Et il s’en va, le pas comme son tracé de plume, léger, mais profondément marquant, l’air « jeune homme bébête » dans la rue.
Et j’ai fini par comprendre, un tout petit peu, ce dédain pour les hommes, ce dégoût dont il se fait joie, cette allure naïve qu’il prend, effrayé par la fatuité inutile des gens que l’on croise, les regards vainqueurs des imbéciles et l’immanente supériorité des ignares.

Georges-Michel

GRIMES
Jean Lorrain


Sur commande



Princesses d’ivresse et d’ivoire et âmes simples à l’usage de Claudine, poussières de Paris à l’usage des demi-castors, Phocas pour les Alcibiades sans emploi, Rétif de la Bretonne – pour tout le monde et la gent lettrée, potinière, réclamière et alcoolisée – voici œuvres, chefs-d’œuvres et hors-d’œuvres de Jean Lorrain, homme qui pleure et rit, poète, écrivain, lanceur des tripots, des meubles et de Sem.
Inventé par Champsaur, Lorrain a quitté le pays normand, est venu à Paris et, grâce à Xau, est devenu écrivain et homme redoutable.
Gros yeux, gros cou, grosses mains, grosses lèvres – enfin une symphonie en gros tas de grosses choses – en un mot Jean Lorrain – est à Paris le représentant et le détenteur de la perversité, de la finesse et de la décadence. Il est une puissante ! Il a le droit de ne rien craindre, de patauger dans la boue, d’être canaille, rosse et azur, Lorrain c’est – comme dirait Demolins – la Conquête de l’Angleterre. Il est je crois, j’en suis sûr, un descendant paysan d’un de ces bull-dogs que Jeanne-d’Arc a oublié de mettre à la porte. Il a l’âme d’un outre-manche, avec toutes ses grossièretés, toutes ses frayeurs et toutes ses audaces. Lorrain, c’est l’Anglais qui… débarque en France, que la liberté de penser haut affole, qui ne craint pas le hard-labour, que le rosbiff affine et le Mutton of England rend intellectuel.


Ecce Lorrain !


…Imaginons-nous une ville composée des bars américains, habitée par les jockeys, les rastaquouères et les jeunes filles en rupture qu’entretiennent princes roumains et grands ducs. La vie d’une pareille cité est chaude ; elle est pleine de dangers et de convoitises. Elle est basée sur rien et a pour but l’oubli. Elle est faite de fatalités, qui usent l’homme jusqu’à la moelle et la femme jusqu’à la lie…
Or, cette vie a trouvé son Saint-Simon, son Vide-Bouteille à grimoire… C’est Jean Lorrain. Il a la finesse de nullité, l’intelligence de papillon, l’effroi de chauve-souris. L’électricité de tous les casinos l’éclaire. Les moustaches de tous les Grecs, les seins de toutes les courtisanes dont le prix dépasse cinq louis, décorent… le front de Retif de la Bretonne ; des maisons de jeu, de rendez-vous et de Tellier. Lorrain, en effet, est surtout fabuliste des « à fleur de peau », comme l’intrépide Vide-Bouteille était leur amphitryon.
Il y a pourtant un abîme entre eux deux !
Le Vide-Bouteille était jouisseur et acteur. Il couchait avec toutes ces femmes, il organisait des orgies, il en est mort.
Jean Lorrain c’est le reporteur. Il représente le cerveau des clients de chez Maxim’s. Il cristallise en lui leurs épouvantes, leurs doléances, leur insolence, leur pituite sentimentale. Car lui – à la façon de ces dames – a l’âme de l’Ambigu. Il rêve carnages, vices et remords.
N’a-t-il pas légalisé les habitudes marines ? Lui qui a l’âme foncièrement brutale de l’outre-manche, devenu normand ! O Anacréon et toi, Virgile, et toi, Shakespeare, que sont devenus vos poèmes ! Alexis ! Alexis ! Lorrain t’a vulgarisé, par vertu. Lorrain réellement vicieux ? Permettez-moi de rire ! Il est le littérateur des cabinets particuliers et des pages à la mode, mais il est aussi loin du vice, que le garçon de chez Maxim’s qui sert du homard.
Lorrain décrit le vice, il le banalise, il lui donne une estampille littéraire, comme Ohnet le fait dans un autre monde.
Impuissant, las, fatigué par les orchidées et la vue des boissons américaines, il se contente de collectionner ce qu’on est forcé de lui donner, d’exercer son pouvoir parmi les cocktails et de poser à l’être désabusé.
Je vois pourtant un vrai Lorrain chez lui, en Normandie : il trompera le fisc, sera un bon mari, fera des enfants et mourra mieux que Brière de la Beauce.
Croyez-moi ! Lorrain n’assassinera personne, ne dépravera pas la Belle Otero et fera rire par ses naïvetés Polaire.
Car au fond Lorrain est le vertueux paysan anglo-saxon que le sang trop riche qui n’est détraqué qu’à la surface… verbalement.
Lorrain fait parfois des vers, comme on va à Robinson. Il est du reste aussi rosse que Mirbeau, aussi rude que Mirbeau. Il est même plus intelligent que Mirbeau et, chose curieuse… quoique Mirbeau soit Lorrain de la gauche, Lorrain n’est pas Mirbeau de la Droite.
Il est seulement le Vide-Bouteille, devenu historiographe, rosse, sentimental.


Louis Stiti Ainé.

dimanche 20 janvier 2008

SPiRitus et Les Féeries Intérieures.

Dans l’article, Les Littéraires, de Georges Brandimbourg, que je republiais dans un billet récent, figurait un poème inédit de Saint-Pol-Roux. Comme je l’espérais, notre ami Mikaël Lugan sur son blog, Les Féeries Intérieures, consacré à la poésie et plus particulièrement au Magnifique, dans un billet complémentaire, donne des informations sur les conditions de publication de ce poème. De telles gloses érudites et précises, ne peuvent que m’encourager à continuer de publier ici des documents rares et curieux. Encore bravo et merci à SPiRitus.


Pour les amateurs de Saint-Pol-Roux, Les Féeries Intérieures sont un passage obligés sur la toile, on peut s'y inscrire à un groupe de discussion Les Amis de Saint-Pol-Roux, on y trouvera des documents à télécharger (notamment les réponses à une enquête de la revues Les Marges "Le XIXe siècle est-il un grand siècle ?" Les sommaires de la Pléïade, et une bibliothèque virtuelle), les membres du groupe qui le souhaite recevront une lettre d'information récapitulant les derniers échanges du groupe, et présentant les mises à jour du blog. Un lieu idéal pour échanger et s'informer.

vendredi 18 janvier 2008

LA PHYSIONOMIE de JULIEN LECLERCQ


Julien Leclercq (16 mai 1865 - 31 octobre 1901) à vingt ans avec son ami Gabriel-Albert Aurier il fréquente les réunions de jeunes poètes comme le cénacle de La Butte, à Montmartre, il y rencontre Paul Roinard (futur Napoléon), Edouard Dubus, Gabriel Randon (futur Jehan-Rictus), Paul Pradet (futur Théodore Chèze), Marc Legrand, Léo d'Orfer, Alfred Vallette, Alexandre Boutique, Fernand Clerget et Louis-Pilate de Brinn' Gaubast. Avec Aurier, Dubus, Brinn' Gaubast et un nouveau venu, le jeune suisse Louis Dumur, vivant à Saint-Pétersbourg, il collabore à la fondation de la seconde mouture de la revue La Pléïade (1889). Cette Pléïade, donnera le jour au Mercure de France, dont il sera l'un des dix du comité de rédaction (1), figurant au sommaire du premier numéro paru, fin décembre 1889. Il collabore donc au Mercure de France des premières années avant de se tourner vers l'étude des caractères par la physionomie ou l'étude des mains, dans La Physionomie, avant son portrait par Eugène Ledos il ne se présente pas comme poète ou journaliste mais comme "auteur dramatique". Tout comme son ami G.-Albert Aurier, mort en 1892, il se passionne pour la jeune peinture et restera attaché à l'oeuvre de Vincent Van Gogh, ainsi il collaborera à l'organisation de la première grande exposition Van Gogh de mars 1901 chez Berheim-Jeune.


(1) Pour mémoire les autres membres de ce comité sont : Vallette, Aurier, Renard, Dubus, Dumur, Louis Denise, Jean Court, Ernest Raynaud et Albert Samain.


Bibliographie :

Strophes d'amant. Prélude par G. Albert Aurier. Paris, A. Lemerre, 1891. In-12, XXI-74 p.

Dialogue platonicien sur l'antisémitisme Morès et Drumont jugés par Socrate. Morès à l'Hippodrome. Paris, imprimerie des ″Essais d'art libre″, (1892), in-8, 14 p

Les Sept sages et la jeunesse contemporaine. Paris, A.-L. Charles, 1892, in-16, 48 p

La Physionomie, visages et caractères. 85 portraits contemporains d'après les principes d'Eugène Ledos. Paris, (s. d.) in-8, 312 p., Portraits photographiques in et hors texte.
Sadi Carnot, Alexandre Dumas fils, Félix Faure, Jules Simon, Emile Bergerat, Francisque Sarcey, le Général Boulanger, S. M. Nicolas II, Joséphin Péladan, Alphonse Daudet, Jules Massenet, Georges Clémenceau, Jean Jaurès, Alphonse Humbert, Camille Flammarion, Camille Lemonnier, Th. Edison, Maurice Maeterlinck, Henri Rochefort, Jean Richepin, Julien Leclercq, Puvis de Chavannes, Auguste Rodin, Fr. Coppée, Jules Lemaitre, Victorien Sardou, Henrik Ibsen, Edouard Drumont, Alfred Naquet, Bismark, Déroulède, Jules Guesde, Emile Zola, Brunetière, Pierre Loti, Coquelin ainé, Aurélien Scholl, le reine Victoria, la reine de Roumanie, Mme de Bonnemain, Séverine, Sarah Bernhardt, Augusta Holmès, Gyp, Maud-Gonne, Réjane, Rose Caron, Marthe Brandès, Jane Hading, Emma Calvé, Cléo de Mérode, etc.

La Physionomie, visages et caractères, quatre-vingt-cinq portraits contemporains d'après les principes d'Eugène Ledos. Larousse, (1896), in-8, 310 p., figures.


Le Caractère et la main, histoire et documents. 30 mains de personnages contemporains. Paris : F. Juven, (s. d.), in-16, 266 p., figure et couverture illustrée.


En septembre 1890 c'est Julien Leclercq qui annonce la mort de van Gogh dans le Mercure de France :

Vincent Van Gogh


Vincent Willem van Gogh est mort le 29 juillet dernier, à Auvers-sur-Oise, où il travaillait depuis quelques semaines après un séjour de deux années en Provence. Il était âgé de trente-sept ans.
On n’a pas oublié l’article (Mercure de France, n° I) de notre ami et collaborateur G.-Albert Aurier sur l’art de ce hollandais à la couleur éclatante. Bientôt s’ouvrira une exposition des principales oeuvres du peintre ; il aura peut-être l’heure de célébrité qui lui est due, posthume, hélas ! avant d’être classé à son rang parmi les rares artistes hardis et personnels de cette fin de siècle. Nous devons ajouter que cette exposition aura lieu de par l’intiative de M. Th. Van Gogh, l’habile expert de la maison Boussod et Valadon, le subtil connaisseur, qui avait rendu pleine justice au talent de son frère en lui procurant les moyens de se vouer entièrement à son art. Que cette indiscrétion nous soit pardonnée. La Famille, réduction et synthèse du public, méconnaît si souvent, à moins d’apothéose ( ?) – le Prix de Rome ou l’estime de M. Albert Wolff – les artistes qui l’honorent !
On peut voir des tableaux de Vincent van Gogh chez M. Tanguy, 14 rue Clauzel.
Julien Leclercq



En mai 1891 il rend compte du Salon des Indépendants dans ce même Mercure :


Aux Indépendants

Il serait d’un mauvais conseil d’engager le public, hélas ! peu nombreux en cette exposition, de s’attarder dans les premières salles où c’est, comme chaque année, un lamentable spectacle que nous donnent des peinturlureurs qu’un peu d’habilité eût rendus dignes du Palais de l’Industrie, et qui s’en consolent par leur conviction naïve d’être des indépendants. Dans la salle avant-dernière, MM. Rauft, Perrot et Perier montrent des velléités de tendances originales.
M. Perier seul a quelque mérite ; il y a des intentions dans sa Convalescente. M. Perrot n’entend rien au pointillisme. M. Rauft aime Degas et Chéret, ce qui est bien, mais il n’a ni la fantaisie du dernier, ni les qualités de dessin du premier, qui est un maître : c’est plus que médiocre.
Dans la dernière salle, la seule intéressante, si tout n’est pas admirable, une partie tout au moins des toiles accrochées méritent la discussion.
La société des Artistes indépendants est cette année en deuil de trois de ses membres : Vincent van Gogh, qui fut et reste un grand peintre de ce siècle ; Seurat, tempérament de chercheur et d’initiateur, un militant d’avant-garde ; Dubois-Pillet, qui fonda la société et fut un bon administrateur. Mais faisons un tour de salle :
Dubois-Pillet. – Soixante toiles. C’est l’oeuvre d’un amateur d’art qui eût pu emplyer plus mal les loisirs que ses occupations lui laissaient. Quelques jolies natures mortes de sa dernière manière ; nous préférons l’autre.
Georges Seurat. – L’an dernier le Chahut, cette année le Cirque. Recherches curieuses peut-être, mais cette géométrie est-elle de l’art ? Des tous rares et fins dans ses marines. Peint ses cadres : puérilité.
Paul Signac. – Beaucoup d’habileté et d’assimilation. Harmonie conventionnelle, aucune sensibilité. La Mer, c’est le Fleuve, et réciproquement. Le portrait de M. Félix Fénéon est bien amusant.
Charles Angrand. – Nous en parlâmes louangeusement l’an passé. Il est à craindre que trop d’adresse n’émousse la sensibilité de ce peintre qui, après Camille Pissarro, est le plus bel artiste de son groupe.
Van Rysselberghe. – Ecole des Beaux-Arts, classe de M. Lefebvre, - voyez le dessin. La couleur est jolie et d’un virtuose qui se croit sans doute un révolutionnaire.
Henri Cross. – J’aime mieux Carolus Duran.
Leo Gausson. – Rendez-nous, cher Monsieur ! le Gausson d’autrefois. Bien que peu, il valait mieux. Horreur !
De Toulouse-Lautrec. – Belle exposition. Nous sommes restés longtemps devant le tableau : A la Mie. Grandes qualités de style. Pas très personnel, mais enfin !...
Armand Guillaumin. – Un peintre puissant qu’on peut ne pas aimer. Il est brutal. Discutable, mais incontesté : c’est Zola peintre. Du rouge et du bleu (ses jaunes sont rouges, ses verts sont bleus) et avec ses deux couleurs il nous donne sa vision fortement matérialiste d’une nature exubérante.
Anquetin. - Dans une manière joliment décorative, son Torse de jeune fille vous sollicite au passage. Le dessin est pur. Des roses du visage aux crèmes chaudes du torse compte parmi les trois ou quatre qui de cette salle sont les meilleures. Nous aimons aussi le profil de femme (N° 17). Les paysages et le décor sont inférieurs. Par la composition et les particularités du dessin. Le Pont des Saint-Pères tient de la fresque, mais il semble que la couleur n’en soit pas assez murale.
Emile Bernard. – Un tout jeune peintre de beaucoup de talent qu’il ne faudrait pas juger sur les toiles qu’il expose. Une seule, Peupliers au déclin, vaut d’être citée. Ajoutons-y la nature morte où l’on sent les qualités du peintre. Le reste n’a rien de définitif. On n’expose pas le produit de recherches incomplètes.
Maurice Denis. – Ce mystique nous arrête. Il expose pour la première fois. Il est à souhaiter que ses dessins de Sagesse, de Paul Verlaine, trouvent un éditeur pour une édition luxueuse de ce beau livre. Dans la femme nue de son Décor, il n’y a pas harmonie entre la couleur qui vibre trop et la ligne qui est silencieuse et doit l’être. Belles promesses.
Pierre Bonnard. – A mentionner son petit tableau : L’Exercice.
Anna Boch. – Admire van Gogh et ça se voit.
Daniel-Monfreid. – Admire Gauguin et ça se voit.
Willumsen. – Parmi ceux qu’a influencés Paul Gauguin, c’est un des rares dont la personalité soit parente. On rie devant ses toiles, c’est affaire aux niais. M. Willumsen a du tempérament. Deux bretonnes sur la rue et la fin du bavardage sont dans un caractère de puissante originalité. Ses eaux-fortes sont fort belles. Sa sculpture sur bois est mieux qu’intéressante. Il y a chez ce peintre un don d’ironie qui n’est pas à fleur d’âme.
Vincent van Gogh.La Résurrection est le chef-d’oeuvre de l’exposition des Indépendants, et, de plus, un chef-d’oeuvre. On a tout dit sur cet admirable artiste.
Lucien Pissarro. – Nous n’aimons pas sa peinture. Ses gravures sur bois sont remarquables.
Albert Trachsel. – L’architecte symboliste. Le lever de lune (fragment de décoration d’un temple à la lune) ne renseigne pas suffisamment. Mais son épure du Palais des extases, dans sa simplicité de lignes, nous montre à quelle volupté architecturale on peut atteindre par des courbes. L’architecture n’avait pas encore exprimé cela.
Julien Leclercq.

mercredi 16 janvier 2008

Opinions sur Gauguin Deuxième livraisons A. Delzant, Jean Dolent.

Il se défend mieux mort que vivant.

Aujourd’hui deux opinions sur Gauguin collectées par Charles Morice (1), celle d’Alidor Delzant, avocat, collectionneur, bibliophile, auteur d’un ouvrage sur les Goncourt et légataire testamentaire des mêmes, et qui semble avoir peu de goût pour l’art moderne. Jean Dolent, romancier et critique d’art, prudent comme son ami Carrière, égale à lui-même, ce faux modeste ne « dit que de petites choses ».

M. Alidor Delzant


Sur M. Gauguin je n’ai rien de particulier à dire : je suis de ces rétrogrades qui préfèrent le talent sans le génie au génie sans le talent !


M. Jean Dolent

Jean Dolent par E. Carrière


Je dois à Charles Morice d’avoir connu Gauguin. Devant cet homme d’une persistante volonté j’étais un peu confus, étant de ceux qui ont pu recevoir de l’Immortelle un rendez-vous auquel une femme a fait manquer (c’est ainsi qu’ils s’excusent)… et ainsi ils ne furent pas admirables, ce qui a cet avantage de ne pas donner au lecteur la sensation fâcheuse, l’humiliation, de se sentir inférieur à eux. Ils ne disent que de petites choses.
Paul Gauguin parlait de tout avec assurance ; il parlait un peu bas de [ce] qu’il entendait mal, disant n’avoir pas « de lettres », attendant peut-être de nous une objection que notre imparfaite éducation et aussi notre malice lui laissaient parfois attendre assez longtemps.
Glorieux, je le rappelle : j’ai eu un même jour à ma table : Paul Gauguin, Albert Trachsel, Odilon Redon. Je disais : « Personne n’est bête, ce qui est bête en nous est emprunté. » Voilà toute ma part. J’écoutais.
On aimait Gauguin les yeux ouverts. Il y avait deux personnes en Gauguin et j’étais avec l’une d’elles, d’accord avec Gauguin quelque fois, contre l’autre : le théoricien était abondant et imprécis, mais l’artiste au chevalet était silencieux. Il se défendait. Il se défend mieux mort que vivant.
Toulouse-Lautrec (disait devant une toile de Paul Gauguin) : - Un pied est plus joli que ça !
Il disait aussi : - Gauguin ne s’avale pas comme une pilule.
Rodin (devant un bois sculpté de Gauguin) : - C’est de la curiosité.
Carrière, affirmatif et autoritaire, il a conquis ce droit : - Gauguin est au-dessus de Burne Jones.
J’aime le portrait de Gauguin par lui-même donné à Carrière et le portrait de Gauguin par Carrière, donné à Gauguin. Cela veut dire quelque chose, je pense.
Il n’y a pas d’histoire « connue », il n’y a pas d’histoire « nouvelle » absolument : Gauguin est un créateur dans la mesure des différences. – Quelques-uns du groupe, parmi ceux qui font de l’analyse toute la semaine et de la synthèse le dimanche, se disent (indûment) rassurés : Gauguin ne me gêne point, il ne sait pas dessiner.
Et ainsi tout le monde est content.
Il est intervenu.


(1) Charles Morice Mercure de France, N° 167, novembre 1903

Femme au visage caché

lithographie d'Eugène Carrière pour Monstres, Lemerre, 1896, de Jean Dolent

Eugène Carrière - P. Durio - Fagus - Gustave Geffroy - Charles Guérin - Antoine de Antoine de La Rochefoucauld - Camille Lemmonnier - Maximilien Luce - A. Mithouard. G. Prunier. O. Redon OPINIONS SUR GAUGUIN - Charles MORICE Fin

mardi 15 janvier 2008

Brinn' Gaubast, Clerget, Morice... par G. Brandimbourg


Trouvé dans le Courrier Français du 12 octobre 1890, un curieux et virulent article de Georges Brandimbourg. Il s’attaque ici tout d’abord à son ancien ami Louis Pilate de Brinn’ Gaubast, dont il ampute le pseudonyme d’un N. Si l’on en croit Georges Oudinot, Brandimbourg participait aux réunions de jeunes littérateurs qui avait lieux le mardi chez Louis Pilate au dix sept de la rue Claude-Bernard vers 1885, mais depuis cette époque la campagne menée dans La Plume par Georges Bonnamour et Léon Deschamps contre Brinn’ Gaubast, allait faire de celui-ci un paria dans le monde des lettres. Brinn’ Gaubast était accusé du vol du manuscrit des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, alors qu’il était le précepteur de son fils Lucien (1). L’animosité contre Fernand Clerget et Hyren Nilhoc est plus étrange dans un journal qui accueillait leurs proses régulièrement au moins jusqu’en décembre 1889.

(1) voir Le Journal inédit de Louis-Pilate de Brinn’ Gaubast. Préface et notes de Jean-Jacques Lefrère avec la collaboration de Philippe Oriol. Horay, 1997.



Les Littéraires
(Suite)
par Georges Brandimbourg



Ce qu’ils croient être leur génie n’est que
le résultat d’une infirmité !



Nous disions que les faiseurs de littérature assoupissante qui, sous une apparence d’érudition, cachent la plus désespérante impuissance, s’étaient adressés à des cerveaux creux, certains d’y trouver de précieux disciples et par eux se bombarder chefs d’école.
Impuissants eux-mêmes, d’une complète ignorance de toute chose vécue, mais sachant très bien le jour et l’heure où Sophocle toussa pour la première fois, leur vanité n’a d’égale que la fatuité cassante de leurs adhérents. Venus en ce monde déguisés en génies, ils n’ont ouvert la bouche que pour téter la muse.
M. Louis-Pilate de Brin’Gaubast est certainement un type le plus réussi de ce genre de chef d’école prétentieux et nul. Ce n’est pas lui qui eût attendu sa descente en notre « vallée de larmes » pour étonner ses concitoyens : déjà, dans le ventre de sa mère, il commettait des vers,

Et la nourrice qui l’apporta
Recule épouvantée…

Je n’invente pas, je constate : Lisez plutôt, si vous en avez le courage, le Fils adoptif – un fils mort en naissant. – Il nous y est appris, en un style pénible, torturant, que M. Brin’Gaubast (de) étonnait sa nourrice, stupéfait ceux qui nettoyaient ses langes, ahurissait ses professeurs ; qu’il est né pour révolutionner l’art et créer le vérisme, que Zola n’a rien fait, que Richepin n’est qu’un crétin et qu’il était temps que Dieu comprît enfin notre désarroi littéraire et permit à lui, le vrai, le seul, l’incommensurable, de quitter les trônes et les dominations pour daigner venir en notre mesquine planète… s’épater soi-même.
Tous ne réussissent pas encore à former un groupe d’admirateurs, non qu’ils aient plus de talent, témoin M. Charles Morice, perpétuellement à la recherche du bataillon dont il sera le chef. Je ne sais si cette école qui périodiquement menace l’horizon serait celle de l’assimilation ; personne ne pourrait toutefois lui contester le droit d’en être le grand pontife. Puisant dans sa nullité toute sa fierté, sa prose imitée de Verlaine et de tous les auteurs connus s’en ressent étrangement. Son livre unique : La Littérature de tout à l’heure (cette littérature sera la sienne ; il devient donc aussi le héros de son livre), est une réédition de tout ce qui a été dit maintes fois par des penseurs français, russes et allemands, une compilation arrosée d’eau bénite à l’adresse des amis. N’y cherchez pas une idée nouvelle, une orientation quelconque, c’est d’un vide navrant. Ce pétard n’est pas encore une fusée.
Le talent de M. Charles Morice consiste en une prodigieuse mémoire et à faire croire. C’est ainsi qu’il parvient à cacher, pour un temps, son manque de conception, son incapacité grande de créer. François Coppée a peint en peu de mots son talentueux emphatisme en disant un soir, au café de Versailles : « Mais qu’il… donc, on verra ce qu’il peut faire ! »
Il n’y aurait pas à les discuter s’ils restaient à leur place et ne cherchaient par tous les moyens à nous éclabousser de leur moi immuable, si les Clerget et les Chaulin-Nilhoc de la littérature, vivants désastres de la pensée, ne promenaient partout leur insuffisance (insuffisance littéraire, j’entends : leur vie privée n’appartient qu’à eux), si dans leur touchante naïveté ils ne nous prenaient pour ces bons bourgeois poussant la crédulité aux dernières limites des plus lointaines frontières en venant afficher devant notre dédain les croyances qu’ils n’ont pas.
Cela les conduit à une exagération bouffonne. Ainsi, nous avons vu dans les quelques nouvelles qu’un hasard providentiel fit publier à M. Nilhoc Dieu accommodé à toutes les sauces. – Leur orgueil va jusqu’à Dieu et ne veut bon gré mal gré en descendre. – Dans ces nouvelles écrites avec l’eau d’une décoction de pavots sans sel ni poivre et surtout sans esprit, prétendant à la sensualité, nous y trouvons, là où il n’a que faire, le Dieu omnipotent, compétent, appétant, tant et tant qu’il paraît que c’est un genre. Nous trouvons même des versets de l’Evangile dans un conte où le sujet très vieux nous apprend qu’il existe des femmes se passionnant pour un assassin. Pourquoi ne fait-il réciter à ses personnages le Benedicite avant de faire l’amour ?
Je ne veux pas m’attarder dans une longue dissertation sur le style maladif de M. Fernand Clerget ni sur la prose ampoulée de M. Nilhoc, je ne discute que les idées y renfermées, et ce n’est pas chose facile de discuter ce qui n’existe pas. Mais alors, pourquoi ont-ils érigé en principe qu’aujourd’hui la modestie est une maladie, eux qui se portent si bien ?
Un modeste, M. Léon Deschamps, le sympathique directeur de La Plume, a certainement pondu plus que ces dédaigneux. Je ne dirais pas que les Contes à Sylvie, A la gueule du monstre, le Village, sont des écrits incomparables. C’est un peu jeune et pourtant, dans le Village, il se dégage par endroits une saveur campagnarde qui nous fait espérer de M. Léon Deschamps de futurs œuvres bonnes.
Jean Moréas, le poète délicieux, est un modeste.
Louis Dumur, l’auteur des pages vibrantes de la Néva, est un modeste.
Un modeste aussi révolté implacable, le maître Léon Bloy.
Ainsi, l’étrange Saint-Pol-Roux, une des physionomies les plus originales. On peut ne pas aimer l’outrance voulue de ses figures, mais on ne peut lui contester une force, une pensée puissante qui en font quelqu’un. Et je ne puis résister au plaisir de mettre sous les yeux des lecteurs du Courrier Français de lui cette pièce inédite.


A Alexandre Kieffer



Voici la vierge aux seins émus comme la vague,
Et le jeune homme à la prunelle de rubis.
Aux doigts rit le serment copieux de la bague.
Or c’est un loup dompté charmant une brebis.

La nuit jeune entendra la mourante caresse
Qui doit renaître un jour en costume d’enfant ;
Magnifique héritier qui, parmi la détresse,
Chante à la vieille argile un espoir triomphant.

Nous fûmes autrefois ce rose petit être,
Et notre père aussi, puis aussi notre ancêtre,
Jusqu’au souffle de la divine charité.

Car l’enfance est la barbe blanche et vagabonde
Du Premier-Brun qui crut en la Première-Blonde.
-Et c’est cela peut-être l’Immortalité !



Saint-Pol-Roux.


Je pourrais encore citer Vallette, Edouard Dubus, Albert Aurier, Gabriel Randon et prouver ainsi que l’aménité, une modestie fière ne sont pas incompatibles avec le talent.
Et point ne sera malaisé, dans ma prochaine chronique, de démontrer que, si certains sont restés seuls avec ce qu’ils n’avaient pas : leurs idées, c’est que le blason (plumes de paon sur chant de gueule) qu’un souffle fait vibrer à la porte de leur boutique nous à laissés froids.


Georges Brandimbourg.

Lire l'excellent billet de SPiRitus sur le blog, Les Féeries Intérieures, donnant toutes les informations sur les conditions de publication du poème de Saint-Pol-Roux cité dans cet article.



Louis-Pilate de Brinn'gaubast sur Livrenblog : Paul Pradet : "Fils Adoptif" de Louis-Pilate de Brinn'gaubast

Grégoire Le Roy par Pierre Quillard

Ils étaient trois amis, tous trois de Gand, les jésuites firent leur éducation au collège Sainte-Barbe, découvrant le Parnasse, les adolescents deviennent poètes, inséparables ils commencent leurs études de droit. L’un d’eux, connaîtra la gloire, Octave Mirbeau comparant son génie à celui de Shakespeare dans un article retentissant, sa carrière d’écrivain sera même couronnée d’un prix Nobel de littérature. Maurice Maeterlinck (1862-1949), écrira à Octave Mirbeau en lui envoyant Les Flaireurs de son ami Charles van Lerberghe (1861-1907) « vous verrez, trop tard peut-être, et je ne me le pardonnerai jamais – que c’est de lui et non de moi que vous auriez dû parler, car il a été en tout et toujours le maître de mon âme », c’est dire l’importance qu’il accordait à l’amitié, aux œuvres et à l’influence de van Lerberghe. Grégoire Le Roy (1862- 1941) reste le moins connu du trio de Gantois, Pierre Quillard, à l’occasion de la publication en un volume de La chanson du pauvre et Mon coeur pleure d'autrefois rappelle son oeuvre à la mémoire des lecteurs du Mercure de France, n° 242 du 16 juillet 1907.


Grégoire Le Roy
Par Pierre Quillard



Pourquoi la lumière est-elle donnée
au misérable et la vie à ceux qui ont
le cœur outré ?
Livre de Job, III, 20


Une autre parabole de l’Enfant Prodigue m’a été contée, qui convient mieux aux âmes dolentes et chagrines. Jamais l’Enfant Prodigue ne quitta la maison de son père ; mais lors des aventures de sa jeunesse, il y vécut comme un étranger ; sa pensée habitait ailleurs ; elle errait dans des pays merveilleux et funèbres, hors des heures présentes qu’elle ignorait, ne connaissant que l’espérance et le souvenir ; cependant les jours s’écoulaient ; sans qu’il en eût conscience, autour de lui les uns vieillissaient et les autres mouraient, et lorsqu’il s’éveilla de son rêve et de son voyage imaginaire, tous les siens avaient disparu et dans la maison vide qui avait été pleine de bruits de fêtes et de foule joyeuse, il demeura seul désormais, en lutte non plus avec les formes irréelles de la douleur, mais avec les vraies souffrances des hommes, livrés sur la terre hostile à tous les assauts de la faim et à toutes les angoisses de la détresse. Il sut alors ce qu’était la vie des malheureux ; et bien qu’il eût suspendu dans la cheminée son violon où dormaient les chansons d’autrefois, il chanta encore dans les soirs tristes la misère éparse autour de lui dans les maisons basses et renfermées et le souvenir plus amer des ses vains souvenirs et de ses vaines espérances.
Si cette parabole n’avait pas été contée, en effet, il eût fallu l’inventer pour mieux faire comprendre par images et figures la vie poétique de M. Grégoire Le Roy. A vingt ans et plus de distance, M. Grégoire Le Roy réunit en un livre deux séries de poème : La Chanson du Pauvre et Mon cœur pleure d’autrefois (1), qui différent de ton et de manière, autant que le rêve d’un jeune homme qui n’a vécu que dans le passé et dans le futur est dissemblable de l’expérience cruelle de celui qui est arrivé à mi-chemin des jours. Les plus anciennes pièces de Mon Cœur pleure d’autrefois datent de 1885 ; les plus récentes de La Chanson du Pauvre ont été terminées en 1906.
M. Grégoire Le Roy écrivit et publia les premiers vers qu’il avait avoués dans cette curieuse Pléiade de 1885 [I], qui révéla, en même temps que les œuvres déjà parfaites d’Ephraïm Mikhael et les noms de Paul Roux, plus tard Saint-Pol-Roux, de Jean Ajalbert et de René Ghil, deux autres poètes belges de langue française : Maurice Maeterlinck et Charles van Lerberghe. C’était l’aube du symbolisme, le temps des manifestes et des belles controverses : mais dans la Pléiade, la critique n’apparaissait que pour mémoire et les poèmes y étaient préférés à l’exégèse et aux théories.
Mon Cœur pleure d’autrefois fut composé entre 1885 et 1889, à Paris et en Belgique. Lorsque parut cet exquis livret de vers, quelques amis seuls le lurent, et, sans être égarés par leur amitié, augurèrent que, parmi les nouveaux poètes, M. Grégoire Le Roy se distinguerait par la simplicité et la grâce délicate. C’était une mélancolique cantilène célébrant un passé sentimental et légendaire qui ne fut jamais le présent et qui se reflétait encore décoloré dans un pâle miroir d’eaux mourantes.

O douceur, ô langueur ! Ce souvenir des choses
Qui ne furent jamais pour nous qu’un souvenir !
O jours si peu vécus, si plaintifs et si roses !
Et morts, si douces morts qu’on en voudrait mourir.

On n’échappe guère entièrement aux habitudes de dire contemporaines ou familières aux esprits qui ont des affinités ; c’est pourquoi alors certains tours de M. Maurice Maeterlinck, comme il s’en rencontre dans Les Serres chaudes, et dans La Princesse Maleine et dans les premiers drames, se retrouvent par une analogie naturelle en des strophes telles que celles-ci :

Là, sous des robes nuptiales,
Dont nul n’entr’ouvrira l’orgueil
Voilant le mal qui nous fit pâles
Nous illuminons notre deuil,

Et contemplons bien résignées
Passer sur l’eau de nos douleurs
Les barques folles mais signées
Du souvenir de nos pâleurs.

Mais quelques motifs, souvent repris par M. Grégoire Le Roy, semblaient le hanter, surtout le motif des fileuses dont les rouets filent de la douleur et de qui les mains désolées s’arrêtent quand sont épuisées toutes les souvenances ; les vieilles femmes douces et presque effacées qui tournent leur fuseau ne sont pas sœurs des Normes scandinaves ; elles tournent dans les crépuscules et dans la nuit.

Le rouet des pâles mensonges.

Et même le jour revenu elles ne s’éveillent pas de leur éternelle songerie. A peine dans la demi-clarté émergent les Filles du Rhin et la Dame qui regarde pieusement où s’en vont les chemins par où s’en allèrent les biens-aimées : en un monde enchanté de sommeil, M. Grégoire Le Roy a entrevu leurs ombres lasses et il est las comme elles de toute leur mélancolie sans objet. Parfois cependant le rêve cède à la vie ; dans Soir intense, une ivresse sensuelle éclate ainsi qu’en quelques-uns des premiers poèmes d’Albert Samain :

Car jamais tes lèvres de bonheur
Ne seront plus douces ni meilleures
Qu’en ce soir de trop lentes extases
Où les roses trop épanouies
Se mouraient d’extases inouïes
Ainsi que les roses dans les vases.

Ou bien encore c’est la vision directe d’une ville misérable qui annonce dès lors La Chanson du Pauvre :

Voix de bêtes et voix de gens
Et de vendeurs et d’indigents
Et quelque fois d’une gouttière
De l’eau qui tombe en la rivière ;

Rivière où se mirent très peu
Les maisons au toit rouge et bleu,
Et les fenêtres sont fleuries
De fleurs malades et flétries.

Ces excursions hors du monde imaginaire sont passagères et accidentelles : aussitôt M. Grégoire Le Roy retourne au domaine de ses songes tristes :

Viens dans ma barque de misère.
Nous voguerons sur l’eau qui pleure,
Nous irons au lac de mystère
Où s’entend la voix éperdue
D’une princesse légendaire
Qui pleure là, qui pleure
La barque à tout jamais perdue
Au fond des eaux
Dans les roseaux

La barque de misère n’a pas vogué sur l’eau qui pleure vers une princesse de légende ; elle n’a pas abordé aux rives où se lamentent les héroïnes d’Uhland et de Tieck. M. Grégoire
Le Roy s’es affronté maintenant au deuil quotidien des misérables grattant le sol avare ou emporté par leurs chaloupes sur le dos monstrueux de la mer qui les secoue avant de les happer de sa gueule vorace. Il a quitté la maison d’enfance où des heures douces lui auraient fait aimer la vie, même au temps où il s’en écartait le plus obstinément :

Après-midi d’août que je n’oublierai pas
Quand, loin de la maison, oublieux de l’école
Parmi les bêtes et les fleurs et les oiseaux qui volent,
Ivre de bon soleil, éperdu de nature,
Je sentais vivre en moi les mille créatures
Dont le seul instinct est de vivre et d’être heureux.

Avant le jour désormais, il sera

…… dans l’usine où se tord et se broie
Parmi des hurlements et des flammes d’enfer
La vie et la pitié, l’espérance et la joie.
Il fera soir et noir dans la rue et moi-même
Quand l’heure sonnera de rentrer au logis…
Pour voir et pour aimer les êtres qui les aiment
Les malheureux n’ont que la nuit.

Ainsi qu’une Diane renversée dans l’herbe, tandis qu’autour du socle vide montent les asphodèles funéraires, toute joie, fût-ce la joie de se souvenir, est maintenant couchée sur le sol et seules montent du passé les asphodèles qui sont presque des fleurs de cendre.
En vain la Nature apporte au village ses fleurs et son printemps, ses blés, ses oiseaux et ses fruits et verse la chaude lumière sur la plaine. Qu’importe à ceux qui voient toujours le malheur cheminer :

Mais le pauvre de la nature,
Ne doit savoir que ce qu’il craint :
Le vent qui brise les toitures
Et la neige dans les chemins.
Il doit savoir si ses fenêtres
Résisteront au vent du Nord
Et si la brise ne pénètre
Jusqu’au berceau de son enfant qui dort.

Si un enfant naît dans l’épouvantement des soirs de décembre, nul roi ne lui portera l’or, la myrrhe et l’encens ; mais aussi d’aussi pauvres venus des maisons voisines lui donnerons du bois sec, du lait chaud et des langes ; et un soir aussi, « sans raison », la mort passera le seuil et emportera le petit être aux yeux de qui se lisaient l’espérance et la vie :

La vieille entra
Et vint s’asseoir entre nous deux…
Et je n’avais pas vu qu’une chaise était là…

Tout est conjuré contre les humbles terrés dans les maisons basses qui conviennent à leur humilité ; nulle consolation, nulle lueur d’espoir pour eux ; s’ils s’en vont, les nuits de Noël, vers les églises éclairées, ils n’y trouveront pas de réconfort :

Noël ! et l’âme est envahie
Par les ténèbres catholiques
Quand près des cierges liturgiques,
L’enfant dort,
Et la mort
Rôde autour du berceau.

Le Jésus de cire ferme les yeux pour ne pas voir la mort qui plane ; mais le souffle du bœuf et de l’âne réchauffe ses bras nus et ils lui apportent l’odeur du foin parfumé, de la nature et de la vie.

Dans cette église de silence,
De froid, de peur et souffrance,
Dans cet envoûtement
De la mort souveraine.

La mort, bien que libératrice, se montre sous des formes terrifiantes ; elle guette les aveugles qui cherchent à regagner leur village perdu ; un peu d’argent donné par un passant sonne dans leur besace :

Et c’est peut-être le réveil
D’un plus pauvre qui dort !
Ils ont senti passer la mort !

Elle va, dans la nuit, « sans savoir où », ivre et titubant sur ses sabots de bois et marquant

D’un geste fatidique et fou
L’une et l’autre de nos maisons.

Dans Mon Cœur pleure d’autrefois, elle venait doucement, visiteuse maternelle, accueillie par un sourire.

La chère me dira : « Veux-tu dormir un peu ? »
Et content de rêver je clorai ma paupière.

Cependant elle seule affranchit ; et les vieilles femmes qui ont peiné pendant tant de jours ne veulent pas dormir un peu, mais dormir à jamais ; elles auront payé le suprême sommeil de toutes leurs douleurs ; que du moins il ne soit point troublé ; elles ne demandent pas à aller avec les ânes du Paradis que M. Francis Jammes a aménagé tout près d’Orthez ; elles réclament les ombres définitives :

Que le riche ait besoin de promesses ultimes
Pour mourir sans regrets, Seigneur ! je le comprends !
La mort est pour le pauvre une mère divine
Qui berce la douleur de son petit enfant.

La faim se taira alors au ventre du paysan et du pécheur ; ils ne verront plus tourner les ailes du moulin,

Qui fait le pain
Le pain de ceux qui n’ont pas faim
Et le pain des pauvres qui doutent
Si Dieu leur donnera le pain
Pour lequel ils prieront demain.

A peine parmi ces figures douloureuses, crispées par l’impuissance de résister au destin, deux images presque de bonne humeur se sont glissées ; celle du vieillard audacieux qui jadis s’en alla faire la guerre à Bornéo et qui, dans sa maison parée de flèches indiennes et de fétiches de Java, racontait aux petits enfants des histoires aussi belles que les contes de fées, et celles des placides Hollandais qui restent tranquillement chez eux et ne voient rien au-delà de l’horizon qu’ils découvrent de leur fenêtre. Encore le bon Hollandais est-il interpellé d’un ton narquois, et c’est avec un peu d’impertinence qu’il lui est conseillé de demeurer dans son village :

D’autres s’en iront vers les îles
Et ne verront plus, au matin,
Les laitières allant à la ville.

Si, un autre visage encore n’exprime pas l’infinie tristesse des déshérités : me joueur d’accordéon, Le Poète, qui promène à travers les villes des rayons de bonté, de gloire et de rêve ; autour de lui s’assemblent

Des hommes saouls, des femmes ivres,
Qui semblent faits pour la souffrance
Et qui dansent
Oubliant leur maison que garde la misère
Comme une aïeule centenaire.

Ceux-là hantent sans la vouloir quitter la pensée de M. Grégoire Le Roy ; ils viennent, eux et les souvenirs, et avec les souvenirs, la peur des douleurs nouvelles ; ils se ruent dans la chambre malgré la lampe allumée, nombreux

Comme les feuilles dans le vent

Et comme les ombres goulues qui se pressaient autour de la fosse pleine de sang creusée par Odysseus au pays des Cimmériens. Ils se ruent, ils gémissent, ils poussent des grognements de colère et rient d’un rire hargneux ; et de leur âpre clameur sont nés ces poèmes d’une poignante détresse d’où sont absents toute rhétorique et toute façon de dire romantique et pittoresque. Mais un soir M. Grégoire Le Roy éteignit la lampe qui avait appelé sur son seuil tous ces hôtes du passé et il eut alors une révélation différente :

J’éteignis cette lampe de deuil.
…………………………….
O mirage, sa lumière
M’avait empêché de voir
Que la lune montant dans le soir
Inondait de pardon une chambre tout entière !
O miracle de joie en moi-même !
Mon cœur était encore inondé de clarté !
Mais d’une clarté douce, immensément sereine,
De sagesse et de bonté.

N’est-ce point qu’il faudrait changer encore la vieille parabole ? Quand l’Enfant Prodigue se fut retrouvé seul, dans la maison vide, face à face avec sa souffrance et avec la souffrance des plus désespérés, il n’est pas vrai qu’il ait suspendu son violon dans l’âtre, sous la cheminée ; il s’en consolait aux pires instants et il advint qu’un soir, dans le tumulte de l’atroce géhenne, la chanson plus forte ramena la paix, l’harmonie et la joie ; et à soi-même reconquis sur les ombres de jadis et naguère, il offrit une fête nouvelle de beauté, de lumière et de clémente allégresse, étant demeuré après vingt ans divers et égal à ses premières œuvres, l’admirable poète qui vivait dans nos mémoires fidèles.

(1) Mercure de France (1907)

Pierre Quillard.


[I] La Pléîade, la première celle de Rodolphe Darzens, est publiée de mars à novembre 1886 (elle ne paru pas en septembre-octobre), Pierre Quillard en fut l’un des collaborateurs. Une seconde Pléîade, dirigée par Louis-Pilate de Brinn’Gaubast renaîtra d’avril-mai à septembre-octobre 1889.

Mon coeur pleure d'autrefois (1889 et 1907) avec La chanson d'un soir (1887) et L'annonciatrice (1889) ont été réédités en 2005 par Richard Bales, University of Exeter Press, dans la collection Exeter textes littéraires.

lundi 14 janvier 2008

GAUGUIN vu par... Eugène Carrière

Charles Morice dans le Mercure de France, N° 167, de novembre 1903, publie quelques opinions sur Paul Gauguin, mort récemment à Atuona (sur l'île de Hiva Oa), dans les Îles Marquises. Il m’a parut intéressant de republier, au fil du temps, les réponses reçues, en commençant par celle d'Eugène Carrière.


Charles Morice par Eugène Carrière


Quelques opinions
Sur Paul Gauguin

Une cérémonie humaine (inévitablement réduite à l’écrit par les conditions de notre vie sociale) : devant tous, par des témoins choisis, conscients de son effort, et par ses pairs, dès le lendemain de la tombe, le jugement d’un artiste qui fut ardemment admiré, violemment bafoué ; des affirmations ou des négations autorisées, en nombre suffisant pour constater la gloire ou faire le silence, - voilà dans quelle pensée nous avons envoyé à plusieurs la lettre que voici :

« Paris, le 30 septembre 1903.

« Monsieur,
« La mort de Paul Gauguin, un peu oublié depuis quelques années dans le lointain exil où il avait fui notre civilisation, rappelle à l’attention de tous son nom et son œuvre.
« Il appartient à notre revue d’offrir à l’opinion les moyens d’apprécier justement, définitivement, un artiste discuté avec passion, comme fut celui-ci.
« Ce sont les éléments de cette certitude que nous demandons à un petit nombre de personnes bien placées pour nous répondre.
« Voulez-vous avoir la bonté de résumer en une page au plus ce que vous pensez de Paul Gauguin : de son talent, de sa doctrine, de son œuvre, de son influence, de son attitude ? »
Quelques-uns de nos correspondants nous ont compris.

M. Eugène Carrière

Gauguin était une expression décorative. Son enthousiasme de la couleur exaltée aurait fait passer d’admirables flammes sur les vitraux et doué les murs de la vie des harmonies puissantes et fécondes.
Son origine, si primitive, l’avait gardé près des grands spectacles de la nature. Il restait encore tout pénétré de la puissance des éléments. Le ciel, l’eau, le feu jouaient, dans son âme fruste et fine, un drame constant, aussi fascinateur pour lui que pour les fauves le décor de leurs flamboyantes solitudes.
Son mysticisme était lointain, - agité et troublé par un instinct qu’il ne pouvait vaincre et une éducation moderne à laquelle vainement il croyait se dérober.
Cette organisation, subtile, riche en nuances, si neuve d’esprit, souple et violente, mais impatiente dans sa philosophie, désespéra trop vite.
Certes, on ne sut pas profiter de son génie. Les forces trouvent peu leur emploi ; on doit le dire avec douleur de sentir à combien de belles organisation on refuse les moyens d’un développement, si productif pour la société, plutôt par indifférence que par hostilité réelle.
Mais l’humanité vit moins de réalisations complètes, du reste impossibles, que de fortes indications.
Ce dut être la pensée de Gauguin. Il a trouvé en lui-même son approbation et sa joie.
Son œuvre, telle que nous la connaissons, suffit à l’émotion admirative et reconnaissante de ses amis.

dimanche 13 janvier 2008

Pierre Louÿs dans Poésie juillet 1925


Ce bois gravé de Maurice Desèvre orne le frontispice de la revue Poésie d'Octave Charpentier du mois de juillet 1925, il précéde la reproduction de deux poèmes manuscits, L'éventail et Gibier Divin, le premier manuscrit a été fourni par Fernand Gregh, le second par le fidèle André Lebey, les deux documents sont extrait du volume : Tombeau de Pierre Louÿs, aux Editions du Monde Moderne.





Hommage rendu au poète et écrivain mort le 6 juin 1925.

vendredi 11 janvier 2008

Raoul Ponchon par Raoul Gineste

Le 29 décembre 1889 Le Courrier Français, dans son n° 52, donnait cette Ballade en l'honneur de Ponchon, signée Raoul Gineste.

Pour M. Bruno Monnier, avec mes meilleurs voeux.

Ballade en l'honneur de Ponchon


Le mal d'ennui sévit en notre temps ;
Il nous éteint, nous jaunit, nous dévore !
Riches, pannés, cancéreux, bien portants,
Guillotinés ou gens que l'on décore,
Tous dans Paris geignent ! Je le déplore,
Mais ne pouvant habiter d'autre lieu,
Je lis Ponchon, en guise d'ellébore,
Il est si bon de s'égayer un peu !


Ponchon est gai parmi les mécontents ;
S'il parle grec, c'est à propos d'amphore.
Il ne lit pas des Sarcey attristants.
Zut pour le cuistre et pour la métaphore !
Quand au chagrin que l'amour fait éclore,
Comme il préfére être seul dans son pieu *,
Il s'en bat l'oeil comme d'une pécore.
Il est si bon de s'égayer un peu !


Banville a fait des vers plus éclatants,
Nisard une oeuvre immense qu'on ignore,
Pierre Véron : "Comme on aime à vingt ans"
Bourget se scalpe et Floupette plangore ;
Mendès sourit au péché de Gomorrhe.
Chez Mallarmé je n'y vois que du feu.
Mais Ponchon seul a le rire sonore :
Il est si bon de s'égayer un peu !


ENVOI
Toi que Ponchon à trois genoux adore,
Déesse chauve, ô lune du ciel bleu,
Reconduis-le chez lui longtemps encore :
Il est si bon de s'égayer un peu !


Raoul Gineste
*Ça dépend... (R. Ponchon)


Afin de s'égayer un peu avec Ponchon il faut se rendre ici : raoulponchon.blogspot.com

Lucien PISSARRO dans le Courrier Français


Deux dessins de Lucien Pissarro parus dans le Courrier Français.


La Sieste extrait du N° 21 du 26 mai 1889




La Fille au cresson extrait du n° 30 du 28 juillet 1889


Il existe de nombreuses versions de cette chanson traditionnelle, le texte donné ici est assez éloigné des différents textes qu'il m'a été donné de consulter.

Lucien Pissarro (1863–1944) est le fils aîné de Camille Pissaro, en 1886 il participe à la 8e Exposition Impressionniste, néo-impressionniste il expose au premier Salon des Indépendants, puis en 1888 avec Les Vingt à Bruxelles. Il s'installera au Royaume-Uni en 1890.

Puisque nous sommes dans la famille Pissaro rappelons la couverture illustrée d'un bois gravé de Ludovic Rodo Pissarro (1878-1952), le quatrième fils de Camille, de la revue égyptienne La Vie Nouvelle qui faisait l'objet d'un billet sur ce blog il y a un an.


mercredi 9 janvier 2008

Henry Fèvre

Si le nom d’Henry Fèvre a de nos jours encore quelques résonances, c’est accolé à celui de Louis Desprez. Les deux amis ont en effet publié deux volumes en collaboration, La Locomotive (1883), un recueil de vers naturalistes qui initialement devait s'intituler Le livre des jeunes, et qui célèbre les temps modernes, les progrès industriels et sociaux, et un roman Autour d’un clocher, roman de mœurs rurales (Bruxelles, mai 1884, Kistemaeckers), où les deux jeunes naturalistes font le procès du monde paysans et de la petite bourgeoisie provinciale. La paillardise de cette relation des amours d’un curé et d’une institutrice vaudra au deux compères de d'être poursuivis en justice. Henry Fèvre est alors mineur, Louis Desprez prend à sa charge les accusations, et est condamné par la cour d'assises de la Seine, le 20 décembre 1884, à un mois de prison et à 1 000 francs d'amende. Infirme et tuberculeux Desprez entre à Sainte-Pélagie le 10 février 1885, grâce aux démarches de Zola, Daudet et Clémenceau, il obtient le statut de détenu politique, mais cet emprisonnement lui sera fatal. Libéré, il se rend à Rouvres, où il meurt le 6 décembre 1885. C’est la suite de la carrière littéraire d’Henry Févre qui nous intéressera ici.

Comme à l’habitude je commencerais par la bibliographie de ces principaux travaux et éditions :

Henry Fèvre (1864-1937) :

Dialogue entre un normalien et un taupin. par J. Viguier et H. Fèvre, récité au banquet de la Saint-Charlemagne du lycée Louis-le-Grand. Chaumont, impr. de Vve Miot-Dadant, 1882, In-16, 23 p.

Étude sur le salon de 1886 et sur l'exposition des impressionnistes. Paris, Tresse et Stock, 1886, In-8, I - 50 p. Extrait de la ″Revue de demain″

L'exposition des impressionnistes. 1886. Préface de R.-P. Colin et J.-F. Nivet. Paris, l' Echoppe, 1992, 32 p., 19 cm

Au port d'arme (moeurs militaires). Paris, G. Charpentier, 1887, In-12, 304 p.

En détresse, comédie en 1 acte. [Paris, Théâtre-Libre, 10 janvier 1890.]. Paris, Tresse et Stock, 1890, In-18, 53 p.

L’honneur 1 pièce jouée au Théâtre Libre en 1890

L'Honneur, roman. Paris, E. Kolb, [1890]. In-16, I - 322 p.

Monsieur Pophilat grand homme, roman comique. Paris, E. Kolb, (1890), In-18, I - 307 p.

Désarmement ? Parfaitement. Paris, tous les libraires, 1891, In-8, 15 p.

Le Théâtre démocratique et les personnages des tisserands. (S. l.), 1896, Paginé 400 - 408 , fig., In-8. Extrait du Monde Moderne, septembre 1896

Galafieu. Paris, P.-V. Stock, 1897, In-18, I - 305 p.

Galafieu. Roman. Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923, In-16, 271 p.

Les Liens factices. Paris, E. Fasquelle, 1898. In-18, 272 p.



Les Ingénues : les rusées, les sérieuses, les gentilles, les bergères. Paris, Chamuel et Cie, In-18, 368 p., couverture illustrée en couleurs par Jules Chéret.

La Traversée de l'enfer. Librairie Nilsonn, Per Lamm, s.d., in-12, broché, 324 pp., couverture illustrée et 18 illustrations hors texte en couleurs par Lobel Riche.

Malbos, pièce en un acte. In La Nouvelle Revue, 22e année (Nouvelle série), Tome IX, Mars - Avril, 1901.





5 heures. La rue du Croissant... Paris, P. Ollendorff, 1901, In-16, 116 p., fig., couverture illustrée. Les Minutes parisiennes, Collection Beltrand et Dété.

Les Beaux mariages, roman de moeurs parisiennes. Paris, E. Fasquelle, 1902, In-12, 295 p.

L'Intellectuelle mariée, roman. Paris, impr. Ramlot et Cie, Albin Michel, éditeur, 22, rue Huyghens, 1925 (18 novembre.), In-16, 320 p.







Henry Fèvre et Louis Desprez :




La locomotive, poésies. Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1883, 244 p., in-12

Autour d'un clocher, moeurs rurales. Bruxelles, H. Kistemaeckers, (1884), In-16, 400 p.
Autour d'un clocher, moeurs rurales. Bruxelles, H. Kistemaeckers, In-12, couverture illustrée en couleurs, gravures hors texte. Edition dite "de luxe", on peut lire sur la couverture "ouvrage condamné par le jury de la Seine"

Autour d'un clocher, mœurs rurales. Présentation d'Henri Mitterand. Genève, Paris, Slatkine, Collection Ressources, 1980, XII-400 p., couverture illustrée, 21 cm.

Autour d'un clocher, moeurs rurales. éd. établie, présentée et annotée par Jean-François Nivet et René-Pierre Colin. Mont analogue, 1992, Charleville-Mézières. 297 p., 19 cm


INDICATIONS POLITIQUES sur Livrenblog

ROLLINAT par G. Geffroy (2)

Voici la seconde partie de la préface de Gustave Geffroy à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat


(1e partie)
Maurice ROLLINAT
(1846-1903)

2e partie


Il est arrivé ainsi, les années se succédant, les poèmes s’accumulant, à écrire sur la nature un ouvrage très abondant, presque didactique, extraordinairement renseignant, malgré la manière d’être sensitive, frissonnante, exaltée, du poète. Il s’était, en effet, épris des choses. Il admettait tout, aimait tout, décrivait tout. – les éléments, les météores, les saisons, les heures, le vent, le ciel, la pluie, la neige, la canicule, le froid, l’eau, le crépuscule, la mer, - les animaux : la vache, le chien, le mouton, le cheval, la taupe, le chat-huant, le merle, le coucou, le brochet, l’anguille, le serpent, l’insecte… Mais sous cette nomenclature, quelle vie émouvante ! La pitié des choses et pour les êtres pénétrait de plus en plus cette poésie, le décor de nature où passaient de pauvres silhouettes humaines accueillies et consolées par la pensée du poète : le laboureur, la bergère, le casseur de pierres, le crétin, la folle.
On trouvera, dans Paysages et paysans, cette observation des gens de la campagne, agrandie, approfondie, présentée en des analyses exactes, en des dialogues véridiques. On entend parler le père Eloi, sacristain-fossoyeur, les trois ivrognes au cabaret, le vieux pâtre, le vieux laboureur, le meunier, le fou-errant, l’enjôleur de village, le maquignon, la fille amoureuse, le braconnier, la mendiante, la veuve, le bon curé… Les caractères sont expliqués, comme les professions sont décrites, le langage est d’une vivacité pittoresque, avec ses raccourcis, ses élisions. Rollinat voulait écrire une pièce dramatique et comique dont l’action se serait passée au village, et qu’il aurait entremêlée de musique. Les éléments de cette pièce sont évidemment dans ce livre de Paysages et paysans, avec des décors vraiment admirables : Les Genêts, L’Ile verte, Paysage gris, Journée de printemps, La Forêt magique, Le Val des ronces, Le Soleil sur les pierres, Magie de la nature, L’Etang du mauvais pas, La Chataigneraie.
Les recueils de morceaux de prose : En errant, et de pensées détachées : Ruminations, parus après la mort de l’auteur, ont complété, sans la changer, sa physionomie littéraire. Ce sont de magnifiques descriptions de l’eau, du feu, des paysages, des réflexions sur la musique, sur les visages, sur les mains, sur la vie humble qu’une lanterne sourde éclaire au ras du sol, des pensées qui forment la libre et solide documentation de l’Abîme, et ces deux chapitres, qui ont la sombre éloquence de deux sermons philosophiques : Ce que dit la vie, Ce que dit la mort. Le dernier livre de Rollinat : Fin d’œuvre, réunit ses derniers vers pour lesquels il avait indiqué le titre de : Songes, et aussi des vers de jeunesse laissés çà et là, parmi lesquels ses admirables interprétations d’Edgar Poë, le génie qu’il a élu entre tous. On a donné comme conclusion à cette existence de poète un certain nombre de lettres écrites à sa mère, à son cousin, à ses amis : elles achèveront de faire connaître l’homme, le montreront en accord harmonieux avec le poète.
Reprenez tous ces livres, Rollinat vous apparaîtra définitivement pénétré de la joie des choses, tel qu’il l’a exprimée dans la Journée divine, compréhensif de la grandeur et de l’obscurité de la vision qu’il célèbre par la Prière, vaguant par les chemins, ivre de la chaleur du soleil, ou enfermé dans sa petite maison au milieu de l’immense silence de la neige. Le délicieux rondeau de la Bête à bon Dieu dit sa manière d’être et la beauté de son art :

La Bête à bon Dieu tout en haut
D’une fougère d’émeraude
Ravit mes yeux… quand aussitôt,
D’en bas une lueur noiraude
Surgit, froide comme un couteau,
C’est une vipère courtaude
Rêvassant par le sentier chaud,
Comme le fait sur l’herbe chaude
La bête à bon Dieu.

Malgré son venimeux défaut
Et sa démarche qui taraude,
Qui sait ? Ce pauvre serpent rôde
Bête à bon Diable ou peu s’en faut :
Pour la mère Nature il vaut
La bête à bon Dieu.

C’est le même poète qui a écrit les vers somptueux : Au jardin, - qui a fait tinter les mots mélancoliques du Glas du soir, - qui a jeté comme des pelletées de terre les phrases graves et assourdies du Vieux cimetière. Tout se tient, en cette œuvre de nature, les vastes descriptions, les minutieux inventaires, les états d’esprit du poète. Quand il a vécu devant les choses et qu’il les a célébrées, quand il a écouté le bruit du soir qui lui fait entendre « comme un appel confus vers de lointains voyages », il conclut par le Conseil de la nuit :

Viens la nuit qui me dit : « Va ! ne regrette point !
Puisque pour posséder l’univers dans ton coin
Tu n’as qu’à regarder l’espace et les nuages. »

Sans cesse hors de chez lui, c’est pendant les longues marches aux flancs des collines, aux creux des ravins, pendant des heures de pêche au bord de l’eau lumineuse, que Rollinat sentait cette âme éparse qui lui inspirait ses poèmes. Que de fois, nous, ses amis, qui avons vécu auprès de lui, nous avons eu la nette perception que cet être bon et charmant, si intelligent, si gai, si amusant, était vraiment le compagnon de ces arbres, l’interlocuteur de ces eaux chuchoteuses, le véritable feu-follet de ces marécages ! Combien de fois ne nous est-il apparu comme le solitaire-né de cette solitude, destiné à glorifier et à expliquer ce qui l’entourait, à porter la parole pour les humbles et les silencieux, pour les êtres rencontrés, silhouettes des champs et des routes, pour les animaux aux yeux expressifs, pour les végétaux fragiles, pour les lourdes pierres, pour les nuages fugitifs.
Cette affinité particulière est le caractère essentiel de la poésie et de la musique de Maurice Rollinat. Dans ces descriptions véridiques, dans l’éloquence rythmée de ses vers, dans les cris, les sanglots et les soupirs d’extase de sa musique, les sérénités des matins, les ardeurs des midis, les mélancolies des soirs se réfléchissent, - les appels de l’espace, les bruits d’épouvante, les plaintes des nuits d’orage et de bourrasque se répercutent.
De sa maison bâtie entre les deux Creuses, maison toute basse, juchée haut, il avait sa fenêtre ouverte sur l’étendue. Tout ce qui passait sur la route, chaque bruit qui venait des champs, chaque état du ciel était un événement pour le sensitif désireux de l’isolement possible et des infinies occupations de la vie agreste. Le mot qu’il écrivait sur la page blanche brille donc avec toute son intensité, comme l’être surgi dans la plaine. La mélodie de douleur ou de sérénité qui venait à ses lèvres s’entend comme un chant de passant sur une grande route, comme la roulade de pur cristal d’un oiseau perdu dans la nuit.
La musique de Rollinat, c’est une sensibilité aux prises avec le mystère de la nature, c’est une pensée en dialogue avec elle-même au milieu des foules et dans la solitude, dans le bruit des villes et dans les champs si lumineux et si frais le matin, si roses et mélancoliques le soir. Ses mélodies, ce sont les voix de la campagne, du vent, des arbres, de la rivière, des appels douloureux, des plaintes de volupté triste. Les musiciens peuvent nier la science de Rollinat, ils ne peuvent nier son instinct profond. Qu’ils analysent l’effet produit et recherchent sa cause, qu’ils nous rendent compte, s’ils le peuvent, de l’étrange phénomène, de l’émotion née de ces chants, de ces accords. On mettra tout au compte de l’interprétation du poète et du musicien par lui-même. Rollinat eut, il est vrai, le don du diseur et du chanteur à un degré prodigieux. Ceux qui l’on entendu garderont toujours en eux l’écho de cette voix incomparable, à la fois grave et aérienne, résonnante comme le bronze et le cristal, si mordante et si tragique, puis si douce. Cela n’aurait pas suffi. Il aurait été impossible à Rollinat de fanatiser son auditoire avec les seules qualités physiques de l’expression du visage et de la puissance de la voix. S’il n’y avait eu qu’une matérialité de moyen mise au service de rien, ceux qui auraient été pris et étonnés une fois n’y auraient pas été repris.
Ils auraient regretté leur étonnement, ou tout au moins ils auraient passé outre. Mais ils ont été les captifs et les fanatiques de leur impression première.
Nous en appellerons au témoignage que Barbey d’Aurevilly a laissé de son émotion en de nobles et belles pages, et au témoignage de tant d’autres, des écrivains, des savants, des philosophes, Goncourt, Cladel, Daudet, Clémenceau, des musiciens aussi, et des femmes qui n’ont pas à manifester pour des opinions, à certifier de leurs joies d’esprit, de leurs troubles de cœur, et qui ont gardé la sensation intacte, au fond d’elles-mêmes.
La personne et l’art de Rollinat ont eu, en effet, un public immense, mais fragmenté, composé des spectateurs d’une soirée, de camarades rassemblés dans quelque salle du quartier latin, d’amis réunis en des chambrées restreintes. Ce sont déjà là des expériences décisives, se contrôlant les unes les autres. Il en fut d’autres encore. J’ai entendu le poète dans la petite église de Fresselines, où le conviait l’excellent curé, l’abbé Daure, devenu son ami et l’ami de ses amis ; je l’ai entendu chanter des airs glorieux et simples composés pour cette nuit de Noël. Il chantait, Louis Mullem tenait l’harmonium, et je puis dire l’attention haletante de la foule paysanne au-dessus de laquelle planait cette voix dominatrice.
Comme la poésie de Rollinat, sa musique aura probablement son renouveau. Le soir où ses poésies seront dites, où sa musique chantera dans un orchestre, s’envolera par une voix de femme, la certitude se fera que son piano et sa voix, à lui Rollinat, ne constituent pas tout son art. On s’apercevra enfin que cet art existe par lui-même, s’il est traduit par des compréhensifs, et qu’il y avait un poète sous l’acteur, un musicien sous le chanteur, une pensée sous les paroles, un rythme sous les douceurs, les mélancolies et les cris passionnés de sa voix.
Je serais heureux si j’avais pu parvenir à faire un peu réapparaître ce disparu, l’homme qu’il était, l’esprit qui était en lui, le résumé de son individu, sa vraie signification, la preuve qu’il laisse de son passage à travers l’existence.
Chez lui, l’accord était absolu entre la vie et l’art. Ceux qui l’ont connu en certifient, et ceux qui lisent le devinent en scrutant ces confidences invisibles et muettes, qui pourtant existent, entre les lignes imprimées. Il n’est pas besoin d’avoir vu le poète à Paris, dans son logis de la tranquille et provinciale rue Oudinot, au milieu des jardins par-dessus lesquels luisait si doucement, le soir, le dôme doré des Invalides. Il n’est pas nécessaire, non plus, d’avoir vécu près de lui des jours de vie campagnarde, dans son village de la Creuse. A lire ses livres et à déchiffrer sa musique, on apprendra facilement l’intime vérité, on saura la dominante de son être.
Cette dominante, c’est un goût invincible de nature, un amour inné du visage de la solitude, des aspects permanents de l’espace, de tout ce qui existe autour de l’homme, de ce qui était avant lui, de ce qui sera après lui, de ce qui l’enveloppe d’énigme, l’assaille de mystère : le vent, le ciel, la mer, le chaleur, le froid, la pluie, la neige, le voix de l’eau.
Pour bien apercevoir et juger Rollinat, il faut arriver à cette opinion qu’il était étranger à la vie de grandes villes où nous vivons inscrits et catalogués depuis la naissance jusqu’au dernier soupir. Malgré l’éducation classique qu’il y était venu chercher, les emplois qu’il avait dû y tenir, les costumes à la mode d’une année quelconque qu’il avait dû endosser, et malgré qu’il fût un causeur charmant, un être infiniment sociable, distingué, bien élevé, jusqu’au raffinement de la politesse, malgré tout cela, Rollinat n’était pas un personnage social, un monsieur assoupli aux conventions urbaines, heureux d’aller dans le monde, d’occuper un fauteuil aux premières représentations, dressé à la promenade du boulevard.
Il a fait parfois tout cela, il a mimé tout cela, parce qu’on y est toujours plus ou moins forcé, mais c’était, chez lui, sans conviction aucune. Cela ne l’empêchait pas d’être violemment intéressé, en poète, par le spectacle de Paris, par le remuement et le bruit de champ de bataille d’une telle agglomération vivante déferlant par les rues, entre les hautes maisons. Il aimait la foule, la variété des aspects de la ville, et l’un de ses plaisirs, lors de ses venues à Paris, était de s’en aller, à la manière de Hugo, sur une impériale d’omnibus, d’où il se récréait de mouvement et d’imprévu, très amusé par le défilé saccadé des marionnettes humaines. Le comique de la redingote et du chapeau haut de forme était loin de lui avoir échappé.
Aussi, avec cet état d’esprit instinctivement opposé aux sérieux bourgeois et à l’activité de la finance, et, malgré ses facultés exceptionnelles, discoureur d’une originalité rare, musicien d’un pouvoir de séduction incomparable, il n’a pas été compris comme il devait l’être. Dans une société où tout le monde est en scène, ce fut lui, le doux naïf, qui fut accusé de cabotinage. On ne vit pas qu’il ne jouait aucun rôle, qu’il se donnait tel qu’il était, qu’il passait à travers les milieux les plus différents de Paris comme à travers les brandes et les chemins creux de son pays. On lui demandait de dire des vers, il en disait. On le suppliait de se mettre au piano et de chanter, il s’installait et chantait. Il apportait avec lui sa passion native, sa nervosité exaltée – il faisait entendre la voix des choses.
C’est cette voix qui chantait en lui. Rollinat, avec la nature d’artiste la plus fine, était avant tout un rustique imprégné de toutes les influences de force et de douceur de la campagne, des musiques de l’air et de l’eau, des arômes de la terre et des végétaux. Quand il promettait, aux premiers jours de sa jeunesse, en publiant ses vers de début, d’avoir son cabinet d’études « dans les clairières des forêts », lui-même ne savait pas avoir si complètement raison et fournir si exactement le pronostic de son existence future. C’est ainsi pourtant que l’a ordonné la logique secrète qui était en lui et à laquelle il a obéi.
Nous, ses amis, nous l’avons connu ainsi, et nous devons notre témoignage à ce charmant être. Il n’est plus. Après avoir perdu celle qui vivait auprès de lui, et qui fut une compagne aimante et dévouée, sa santé, toujours incertaine, s’est altérée. Il a pris peur de la déchéance physique, il a voulu en finir avec une existence qu’il craignait affreuse, lamentable. Mais tout ce qui a été dit et imprimé dans les journaux est contraire à la vérité. Rollinat était parfaitement lucide et sa légère blessure était cicatrisée, le jour où il est mort à Ivry, le 17 octobre 1903, d’une maladie d’intestin dont il souffrait de puis longtemps. Les journalistes de ce temps-là ont été, en général, durs et aigres pour ce grand poète, ce délicieux artiste. On ne lui avait pas pardonné, sans doute, d’avoir quitté Paris, d’avoir renoncé à la vogue. Ce départ de Rollinat, cette solitude acceptée après ce moment de gloire, c’est pourtant une fière et honnête décision, et qui a été tenue. On continuait néanmoins à le traiter de cabotin, alors qu’il était tout seul, sur le bord de la Creuse, à pêcher à la ligne.
Il n’y fut pas toujours seul. Quoi qu’on en ait dit encore, bien légèrement, il avait une grande tendresse pour ses amis de Paris et sa joie éclatait lorsque l’un d’eux descendait de char-à-bancs au seuil de sa chaumière, de même que la tristesse envahissait son visage au moment du départ. Il restait sur le pas de sa porte jusqu’au dernier moment, regardant l’ami s’en aller, et c’est un de ces jours-là certainement, qu’il à écrit ces lignes qui sont dans son œuvre posthume, En errant : « Les si tristes adieux terminés, à la seconde où la distance va les effacer l’une pour l’autre, deux personnes qui s’aiment tendrement se font comme jaillir l’âme de leurs yeux pour s’embrasser encore une fois dans un dernier regard ! »
Tous ceux qui ont passé par la petite maison de Fresselines garderont fidèlement le souvenir des hôtes qui les ont accueillis. Maurice Rollinat est pour jusqu’à la fin dans leur mémoire, avec la gaieté l’inattendu, l’éloquence haute et la cocasserie extraordinaire de sa conversation lorsqu’il présidait la table du déjeuner et du dîner, servant à la fois ses convives, ses chiens, ses chats et le petit cheval qui passait la tête par la fenêtre et parfois entrait, lui aussi, dans la salle à manger. Il faisait alors l’effet d’un Robinson qui aurait reçu des visites dans son île. Au dehors, si l’on était seul avec lui, par les chemins qui descendent vers la rivière, c’est la conversation la plus douce, la plus confidente, la plus intelligente mais aussi la plus prévenante, discrètement désireuse de savoir votre vie, votre santé, vos travaux, abondante en conseils et toujours se terminant, comme toutes ses lettres, par : « Revenez-ici, vous y serez libre, vous y serez bien. » Il s’arrêtait parfois, tirait un petit carnet de sa poche, vous lisait les vers qu’il avait composés, les observations, les pensées qu’il avait notées. L’après-midi se vivait ainsi, en marches, en causeries, en pêches. Le soir, et très avant dans la nuit, c’était la fête de la musique, Rollinat au piano, un être magnifique, éprouvant et vous faisant éprouver toutes les violences et toutes les douceurs, un artiste frissonnant et extasié dont la voix tour à tour terrible, angélique, aérienne, s’en allait, par les nuits d’été, dans le grand silence de la campagne, le grand silence où l’on entendait aussi parfois le bruit de la Creuse passant sur ses rochers, comme les flots de la mer se retirant sur les galets du rivage.
Ceux qui ont vécu à Fresselines auprès de Rollinat retrouveront un peu de leurs sensations dans ces pages préliminaires, qu’ils sauront compléter. Pour les autres, puissé-je leur donner le désir de lire les livres du poètes mal connu, de connaître la musique du musicien dédaigné. C’est ainsi que l’artiste prendra sa vraie place dans l’opinion. Ce sera justice. Le souvenir de l’homme excellent, au cœur tendre, à la belle intelligence, vivra douloureusement chez ceux qui l’ont aimé et qu’il a aimés. Nous ne vous oublierons pas, mon cher Rollinat, nous nous souviendrons de votre gaieté et de votre tristesse, nous entendrons votre parole et votre chant, nous relirons les pages où votre main a écrit votre témoignage de la vie.



Gustave Geffroy

mardi 8 janvier 2008

Qu’est-ce que ça veut dire ? ou la Chambre qui n'entend pas


Afin de situer politiquement Henry Fèvre, quel meilleur choix que cet article parut dans les Entretiens Politiques et littéraires du 10 décembre 1893. N° 56, tome VII


INDICATIONS POLITIQUES
Henry Fèvre


Je découpe dans la correspondance anglaise du Figaro les renseignements suivants :

« Cette année la misère est épouvantable en Angleterre… il est bon de prendre en considération les souffrances des ouvriers honnêtes dont les familles vivent, ou, si vous l’aimez mieux, ne meurent pas avec six francs par semaine pour sept personnes habitant une seule chambre et n’ayant pour lit unique qu’un grabat dans lequel le matin on découvre le corps d’un enfant mort étouffé entre le père et la mère. Ces infortunés qui ne se plaignent pas on droit à la commisération… »
Et immédiatement après :
« Le conseil du comité, la corporation de la cité ne font rien pour eux, et M. Gladstone a déclaré que pendant la session, qui va se prolonger au-delà de Noël, le Parlement n’aurait pas le temps de s’occuper du sort des malheureux. »
Entendu.
De son côté le parlement français, récemment interpellé par M. Jaurès sur le douloureux et menaçant problème du socialisme contemporain, sur ce qu’il comptait faire en face de la misère toujours plus grande et des revendications toujours plus fermes du prolétariat, demandait :
- Qu’est-ce que ça veut dire ? (Voir l’Officiel.)
Le discours de M. Jaurès ne manquait pourtant ni de netteté ni d’ampleur.
La question y était posée largement et dans toute sa clarté : d’un côté une minorité dorée tirant sa richesse du travail des autres, de l’autre la masse dolente, sordide, du prolétariat innombrable créé par l’industrie moderne et affamé par elle, chassé de l’atelier par le perfectionnement du machinisme, vile chair humaine de travail achetée à bas prix sur le marché des bras ; la servitude et l’iniquité sociales en face du mensonge de la liberté et de l’égalité politiques, les contradictions atroces d’un état économique incohérent, la nécessité de modifier cet état économique, de transformer le mode de la propriété et l’emploi de l’activité humaine, tout le tableau de nos misères, l’étude des causes, une indication des remèdes, tout le problème pressant, redoutable du socialisme qui fait sortir de terre les légions noires des grèves, éclate sous nos pieds en bombes anarchistes, assombrit l’avenir du nuage ascensionnel de sa colère.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? a crié la Chambre.
Cette même Chambre, nommée après Panama, que l’on pouvait espérer en partie rajeunie, courageuse, compréhensive du présent, soucieuse de l’avenir, devant le formidable problème posé, n’a trouvé que ce glapissement ironique :
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle ne comprend pas.
Il n’y avait d’ailleurs qu’à jeter un coup d’œil sur cet hémicycle de figures de commerce et de prétoire, vulgaires, cyniques, ricanantes, pour être édifié. C’était bien la bourgeoisie avare et cruelle, crispée sur son écuelle, et montrant ses vieilles canines rageuses. Elle était là accroupie dans sa bassesse et sa férocité. D’autant plus féroce qu’elle ne comprenait pas.
Dans les revendications populaires elle ne voit en effet qu’une jalousie de maigres contre les gras. Dans la justice à réaliser qu’une charité à faire. Et quand on lui explique que tout le mal vient de l’état social lui-même, que la propriété individuelle est une forme usée et éphémère de possession qui disparaît d’ailleurs d’elle-même, absorbée peu à peu par la force des choses dans la grande propriété anonyme, que la liberté tant vanté du travail et la concurrence prétendue nécessaire du commerce n’est qu’un mensonge et un désordre, que c’est tout l’ancien monde économique qu’il s’agit de renouveler, que ce n’est pas à son écuelle qu’on en veut ni sa charité qu’on implore, mais un meilleur, plus fécond et plus équitable usage des richesses naturelles pour le bien de tous, elle répond :
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
Et il n’est pas jusqu’à la Révolution française et à ses principes sacro-saints que l’on n’invoque pour en enrayer la continuation même et la logique historique, comme si les principes de la Révolution étaient suprêmes, à la fois dogmes et bornes et qu’il n’y eût qu’à s’y buter, comme si la Révolution comportait un fétiche qui dût rendre sacré et définitif tout ce qui en est sorti, jusqu’à la bourgeoisie parlementaire actuelle.
Bavardages oratoires d’avocats, sophismes et rhétorique, l’égoïsme capitaliste défendant sa caisse au nom de la liberté et de la patrie.
Toute réforme sérieuse écartée, la nécessité d’une métamorphose économique bafouée…
Tout de même, peut-être, si on est sage, une petite réforme sur les caisses d’épargne… sur les caisses de retraite… mais « si malaisée », celle-là !
Et, en face du refus des réformes, la résolution féroce, joyeuse, acclamée, comminatoire de maintenir l’ordre dans la rue, violemment.
- L’ordre public est au-dessus des lois, a affirmé un ministre à la tribune.
Pas de réformes et des baïonnettes.
Ah ! elle n’est pas tendre, la majorité modérée.

Où est-il, le parti espéré, conscient de la gravité du moment, qui, en dehors de tout catéchisme politique, ne s’occupant que des nécessités urgentes, aurait réalisé des réformes effectives et immédiates : du pain et un toit assurés du jour au lendemain par le soin des municipalités à tous ceux qui en manquent, du travail fourni à qui en demande, les ouvriers vieux et infirmes à la charge de l’Etat, le programme minimum des socialistes adopté d’acclamation par toute la Chambre ; des palliatifs, je sais bien, mais urgents, en attendant mieux, pour apaiser la souffrance pressante, faire patienter les colères, adoucir et faciliter le passage scabreux d’un état économique à un autre ; le parti enfin d’une bourgeoisie honnête, consciencieuse, aidant d’elle-même au monde nouveau dont elle doit profiter comme les autres classes et confondu avec elles.
Enfin de la bonne volonté, de la compréhension, de l’humanité, l’évolution nécessaire réalisé de bon gré et non toujours cette haine, partout !
Mais non, rien. Un ricanement atroce, la provocation.
Telle j’ai senti cette Chambre, digne sœur du Parlement anglais.
L’une n’a pas le temps.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? demande l’autre.
Et ici la misère est épouvantable. Et là les dépôts regorgent de malheureux qui viennent à la prison comme à un asile.
Et l’on s’étonne et l’on s’indigne des colères et des impatiences qui éclatent…
O bombes de l’avenir ! (1)

Henry Févre.

(1) La veille de la parution de cet article, Auguste Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés.


A venir : Bibliographie d'Henry Fèvre et autres petits riens...

samedi 5 janvier 2008

Villiers de l'Isle-Adam par Louis Legrand

Auguste Villiers de l’Isle-Adam meurt le 18 août 1889, dans le numéro 35 du 1er septembre 1889 du Courrier Français, Louis Legrand lui rend hommage avec ce dessin.




Louis Legrand (1863-1951) arrivé de Dijon à Paris en 1884 est alors un jeune peintre et illustrateur spécialisé dans les dessins de « petites femmes », les cafés-concerts, les théâtres et les revues, sa collaboration au Courrier Français, lui vaudra une courte peine de prison à Sainte-Pélagie pour obscénité. Il a étudié les techniques de la gravure avec Félicien Rops. En 1892, il illustre d’eaux-fortes « Le Cours de Danse fin-de-siècle » de Ramiro consacré au cancan, passionné par le monde de la danse il lui consacre deux autres albums, « Les Petites du Ballet » et « La Petite Classe ». Deux cents de ses gravures seront exposé par Samuel Bing en 1896. Il réalisera des illustrations pour de magnifiques volumes publiés par Gustave Pellet (Le Livre d’Heures, 1898 – 13 eaux-fortes et 200 dessins. Poèmes à l’eau-forte, 1914 – 30 eaux-fortes et 80 dessins. Poèmes de Mallarmé, Verlaine, Samain, Lorrain, etc). En 1931 il donnera 46 eaux-fortes pour Quelques-unes de Francis Carco.

ROLLINAT par G. Geffroy

Comme promis voici la première partie de la préface de Gustave Geffroy à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat. De cette longue préface, il ressort que Rollinat est loin d'être uniquement l'auteur des Névroses, l'hydropathe inquiétant, le pianiste baudelairien et faussement démoniaque des soirées parisiennes.


Maurice ROLLINAT
(1846-1903)
Première partie

J’ai vu pour la première fois Maurice Rollinat le soir de Noël de 1882, au réveillon chez Camille Pelletan, qui habitait alors la même maison qu’Alphonse Daudet avenue de l’observatoire, au long du jardin du Luxembourg. J’eus de lui, comme tous ceux qui étaient présents, l’impression que la poésie et la musique s’incarnaient dans cet être charmant et étrange. Quelques semaines après, les Névroses paraissaient, et Rollinat, dès le lendemain, se retirait aux champs qu’il ne devait plus quitter. Mais nous avions eu le temps, avant son départ, de devenir amis, et nous ne passâmes guère d’années, ensuite, sans nous revoir, à Fresselines, où il se fixa, où à Paris, où il avait de courts séjours. Ici, devant ce dernier livre : Fin d’œuvre, dont le titre scelle sa vie et son art comme une pierre tombale, j’apporte donc, non seulement mon admiration pour son génie naturiste de poète et de musicien, mais mon témoignage et mon regret pour l’être rare, si bon et affectueux, resté dans le souvenir de ceux qui ont connu sa vie.
Maurice Rollinat était né à Châteauroux (Indre) le 29 décembre 1846. Son père, François Rollinat, né à argenton (Indre) en 1806, mort à Châteauroux en 1867, avocat, élu représentant du peuple en 1848, siégea à la Constituante de 1848 et à la Législative de 1489, où il vota avec l’extrême fauche, puis reprit sa profession d’avocat. Il fut un grand ami de Georges Sand, sa compatriote, laquelle fut la marraine de Maurice. Il y a, dans l’Histoire de ma vie, nombre de pages consacrées par Georges Sand au père et au grand-père du poète. Le grand-père d’abord :

M. Rollinat était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, du reste, tous les avocats un peu éminents. C’était un homme de sentiment et d’imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une fortune pour ses douze enfants, mais la mangeant à mesure sans s’en apercevoir ; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec sa vie. Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif, buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu’il avait l’esprit chaste et le cœur naïf ; enthousiaste de toutes les choses d’art, doué d’une prodigieuse mémoire et d’un goût exquis, c’était une des plus heureuses organisations que le Berry ai produites.
Il est impossible de ne pas retrouver le petit-fils sous ces traits du grand-père, sauf la passion du jeu et certains caractères de la vie provinciale de ce temps-là.
Voici maintenant François Rollinat le père, et c’est à tout instant comme un portrait du fils :

Homme d’imagination et de sentiment, lui aussi, artiste comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l’âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l’aride travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagements et mener à bien l’existence de sa mère et de ses onze frères et sœurs. Ce qu’il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d’une profession qu’il n’a jamais aimée, et où le succès de son talent n’a jamais pu réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie, des tracasseries du présent, des inquiétudes de l’avenir, du vers rongeur de cette dette sacrée, nul ne s »en est douté, quoique que le souci et la fatigue l’aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait à l’habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs, mais alors c’est l’esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration la plus subtile, et quand il est retiré et bien caché dans l’intimité, quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s’égayer, c’est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de désopilant comme ce passage subit d’une gravité presque lugubre à une verve presque délirante.
Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les trésors s’exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que renferme à l’insu d’elle-même, cette âme d’élite. Je sus l’apprécier à première vue, et c’est par là que j’ai été digne d’une amitié que je place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée.


Les dix pages qui suivent sur la conformité d’esprit, sur l’indulgence réciproque, sur l’amitié à toute épreuve, qui existèrent entre François Rollinat et Georges Sand, composent un chapitre qui peut se lire après la dissertation de Montaigne sur l’amitié, et c’est un chapitre que ne pouvait écrire l’auteur des Essais, sur l’amitié entre un homme et une femme. Il fallait, dans le duo, une Georges Sand, qui était bien une femme, mais une femme douée de facultés masculines.
Combien de fois Maurice Rollinat, qui avait, comme son grande père, une mémoire incomparable, m-a-t-il récité cette page que je viens de reproduire ! Il en était heureux, il avait adoré son père, et il me disait, à l’appui de l’opinion de Georges Sand, que ce bon père était l’homme le plus sérieux et le plus cocasse qu’il ait jamais rencontré. « Jamais, - disait-il, - acteur du Palais-Royal ne m’a fait rire comme lui » De fait, à regarder le portrait de François Rollinat, on découvrait l’expression fine et acérée, en même temps que la bonhomie des grands acteurs comique.
Maurice Rollinat, ses études finies, se montra tout de suite musicien et poète. C’est dans le petit pavillon de l’habitation paternelle, rue des Notaires, à Châteauroux, qu’il composa ses premiers vers et commença à chercher des mélodies au piano. Le jeune homme dût subir l’épreuve de Paris. Il y vint en 1868. Il avait vingt-deux ans, et se trouvait aussitôt pourvu d’un emploi à la mairie du VIIe arrondissement, « au bureau des décès », répétait-il souvent avec complaisance comme pour trouver là un pronostic de sa destinée de poète funèbre. Toutefois, il ne fréquenta pas que la mairie, il fut du cercle des Hydropathes, où il chanta, où il dit ses vers. Cela suffit pour établir sa légende de coureur de cafés du quartier Latin. C’est une légende aussi fausse que toutes les autres légendes. Rollinat disait ses vers où il pouvait, et il n’avait aucun goût pour les soirées passées au café. Il n’y eut pas d’être moins désordonné. Il était resté provincial exact, méticuleux, à travers toutes les aventures et toutes les misères de la vie de jeune homme. Mais il y avait aussi en lui un poète, un diseur de vers, un chanteur, un acteur, un causeur, et cet être aux dons multiples, que présenta si bien Barbey d’Aurevilly par son article : Un poète à l’horizon, devait forcément se manifester. Il suscita l’enthousiasme de ceux qui l’entendirent, il eut son heure de célébrité parisienne.
Son premier volume, toutefois, passa inaperçu. Il parut en 1877, avait pour titre : Dans les brandes, et il est tout entier d’inspiration berrichonne. Voilà, me semble-t-il, qui classe Rollinat. Cet hydropathe, ce macabre, ce poète du fantastique et de la peur, s’affirma d’abord comme un rustique, le rustique qu’il redevint, après Les Névroses et L’Abîme, et qu’il resta jusqu’à la fin. Sans doute, il y a dans ce volume de début une épouvante et une mélancolie devant la nature, mais cela aussi lui venait de son pays. Le Berry est singulier et mystérieux comme la Bretagne, les brandes sont pareilles aux landes, et l’on y voyait alors passer les personnages que Georges Sand a décrits dans ses romans et Maurice Rollinat dans ses poésies, les sorciers et les rebouteux, les preneurs de rats et les meneurs de loups. Le poète aime aussi les aspects tendres et bienfaisants, la douceur du crépuscule et du silence, le paysage éclairé de lune, la verdure fraîche d’une solitude, d’un bord de rivière, d’une cressonnière, et le monde animal qu’il découvre, les oiseaux, les reptiles, les insectes, et les gens du village, les bergers et les bergères, la petite couturière, les blanchisseuses. En vérité, il a rédigé le programme de toute sa vie poétique, par ce premier volume où il a dit le charme des matins, les joies de son enfance et de sa première jeunesse épanouies au milieu des paysages de « chez lui ». Ce livre est ingénu et délicieux, avec certains tableaux d’une émotion grave, tels que Le Convoi, sur lequel il a écrit une musique si grave, d’une expression si pathétique :

Le mort s’en va dans le brouillard
Avec sa limousine en planches.
Pour chevaux noirs deux vaches blanches,
Un chariot pour corbillard…

Les Névroses parurent en 1883. Une partie du livre est consacrée aux descriptions macabres, aux récits de cauchemars. La peur y règne en maîtresse. Ce sont les années noires, hallucinées, la recherche trop ardente et maladive des accès du nervosisme, des terreurs sans objet, des étrangetés artistiques. A chaque page, la putréfaction, le squelette, le glas de la mort. On ne peut bannir de la littérature cette préoccupation de la fin de l’homme, ce serait rayer les pages les plus profondes et les plus poignantes écrites par de grands écrivains, et nombre de pièces de Rollinat resteront pour avoir exprimé l’horreur de la disparition, l’épouvante du néant. Mais auprès de ces inspirations amères et fortes, il y a des raffinements et des singularités inutiles : Le Magasin des suicides, L’Amante macabre, Les deux Poitrinaires, La Morte embaumée, Mademoiselle squelette, etc. Barbey d’Aurevilly a motivé son opinion sur ces fantaisies lugubres en termes qui doivent être rappelés :

Sur les cinq livres de mon poème, si j’avais été M. Rollinat, j’en aurais courageusement supprimé un : le livre des Luxures, et je n’en aurais gardé qu’une seule pièce : la Relique. Je regrette aussi qu’il n’ai pas écarté un certain nombre de pièces qui n’ajoutent rien à la manifestation de son grand talent et qui détonnent sur l’ensemble du livre, si absolument beau dans les pièces où la Nature, qu’il voit d’un œil si personnel, et les souffrances morales ou physiques de l’humanité, l’occupent seules. Voilà, pour mon compte, tout ce que j’aurais pu reprocher et arracher à ce livre des Névroses, qui n’en place pas moins son auteur entre Edgar Poë et Baudelaire, mais qui est plus foncé en noir, plus lugubre, plus démoniaquement lugubre qu’eux.
C’est en effet sa caractéristique. Le démoniaque dans le talent, voilà ce qu’est Maurice Rollinat en ses Névroses. C’est le démonique devant l’inconnu embusqué derrière tout comme une escopette du Diable, devenu le seul Dieu, et qui a le tremblement du démoniaque devant le démon. C’est ce tremblement, l’inspiration vraie de M. Rollinat, qui fait sa puissance lorsqu’il la communique à ceux qui le lisent entre deux frissons… L’homme qui secoue de telles peurs est assurément un poète d’une énergie plus grande que celle des autres poètes contemporains, dont certes le mérite n’est pas la force. Lui, il l’a jusqu’à en abuser. C’est évidemment un poète de la famille du Dante, qui a mal tourné en tombant dans le monde moderne. Mais ce n’est pas sa faute ! Du temps de Dante, l’enfer était sous terre, et à présent il est dessus.

Tout de même, à travers cet état morbide, le poète songe aux solitudes, aux bords de rivières, aux sentiers de forêts, aux sommets de collines, qu’il évoque sous ce beau nom des « Refuges ». Là, Rollinat redevient lui-même, il reprend pied sur la terre natale, hors de l’atmosphère morbide où tournoyait sa pensée. Il retrouve l’amour pour toutes les fraîcheurs et les puretés des choses éclairées par la lumière, il respire les fleurs, il admire l’arc-en-ciel ; il suit le bord de la rivière dormante, il se prend de sympathie pour la vie animale, il célèbre, en un magnifique, pur et hardi poème, la scène où la vache est conduite au taureau :

A l’aube, à l’heure exquise où l’âme du sureau
Baise au bord des marais la tristesse du saule,
Jeanne, pieds et bras nus, l’aiguillon sur l’épaule.
Conduit par le chemin sa génisse au taureau…

Lorsque Rollinat déclama cette poésie, de sa belle voix harmonieuses, dans un salon de Paris, Ernest Renan était parmi les auditeurs. Il alla vers le poète, avec cette bonne grâce qui était en lui, il lui dit son émotion et son admiration. De même, quelques années auparavant, Rollinat, mené chez Hugo par Adolphe Pelleport, avait récité le Soliloque de Tropmann, et le grand poète avait déclaré que cette poésie du crime et de l’orgueil était formidable.
Rollinat est parti après Les Névroses, il est retourné au sol où il est né. Il a vu Paris au loin avec ses yeux clairs de poète, il a fait, dans sa solitude, l’inventaire des sentiments et des intérêts humains, et c’est alors qu’en trois années de silence et de solitude passées dans une petite maison du hameau de Puyguillon, au bas du ravin de la Creuse, il a écrit L’Abîme, un livre d’une beauté noire, d’une profondeur de songerie auxquelles on rendra un jour justice. En des vers concis comme des maximes, il concentre un extrait supérieur d’observation, tout le significatif du geste, de la parole, du visage de l’homme, une exploration d’âme autrement savante que certaines imaginations maladives des Névroses. C’est le livre où le poète a enclos son expérience acquise chez les hommes, où il a exprimé sa tristesse, son fatalisme devant la destinée, au milieu du mystérieux infini de la matière.
L’artiste avait coupé court aux relations sociales et supprimé tout décor de civilisation citadine. Il s’était pris pour seul interlocuteur dans ses courses aux creux du val et au long des chemins. Le recul fait mieux voir le paysage que l’on a parcouru en détail : se mettre à l’écart de l’humanité, après une période de fréquentation fatigante, n’est pas non plus une mauvaise méthode pour serrer ses observations et généraliser ses idées. Cette humanité vous suit dans votre retraite, elle peuple vos entours de souvenirs. Tout l’insignifiant, tout l’inutile, disparaissent dans des lointains brouillés, tandis que l’image caractéristique sort de l’ombre, que la gesticulation obsédante recommence sans cesse devant les yeux, que la pensée déjà creusée se montre davantage mystérieuse et profonde. Les aspects pourront changer, suivant les préoccupations de l’esprit, les habitudes de l’intelligence : il sera impossible, dans ces conditions de sincérité, dans cet examen des êtres autrefois rencontrés, dans cet interrogatoire de soi-même, qu’un morceau du voile mensonger qui recouvre le nu de la vérité ne soit pas arraché.
Ouvrez le livre L’Abîme. La configuration générale suffirait à faire prévoir et expliquer une lente pénétration des intelligences. Le titre du livre, le titre des pièces, inspirent tout d’abord une méfiance aux esprits paresseux, ennemis des exposés et des discussions philosophiques. Le livre parcouru confirme peut-être, pour beaucoup, cette première impression. Les agréments ordinaires de la poésie ont été bannis. Le dôme changeant des nuages, les illuminations des végétaux par le soleil, le murmure des bois, la chanson du ruisseau, la musique profonde de la vague, le passage de l’amoureuse dans le sentier, ces tableaux perpétuellement évoqués par les vers, n’ont pas été accrochés aux pages de ce livre.
C’est de l’homme qu’il s’agit. Et non pas de l’homme dans des situations définies, dans des rapports déterminés avec ses semblables. Ces situations et ces rapports sont des prétextes, vite exposés, aux recherches obscures, aux développements de la plus triste psychologie. La société et la nature ne se devinent qu’à l’état de vague fond grouillant, d’enveloppe confuse, par un parti pris que peuvent se permettre les recueils de pensées et les livres de poésies où le vers est employé pour condenser une sensation de l’âme, une observation d’ordre intérieur. L’homme seul est en jeu, et pas même l’homme à profession, agissant au milieu des ses semblables, l’homme logé, vêtu, occupé ou indolent, l’homme social et légal, mais l’homme considéré comme unité et comme résumé, semblable à ceux qui sont né hier, à ceux qui naîtront demain, l’homme incarné en ces mots génériques : âme, cœur, sens, chair, esprit, l’homme en suspension dans le temps et dans l’espace. C’est le thème habituel aux moralistes tranquilles et aux philosophes inquiets, l’entreprise sans cesse recommencée qui ennoblit tous ceux qui la tentent. Le champ restera toujours libre, et la solution toujours introuvable. Des opinions différentes se mettront en présence. Les raisonneurs du doute, les dégoûtés de l’humanité, les résignés de la vie, les désespérés devant l’inconnu, les prôneurs de l’action, auront tour à tour ou à la fois raison, et la même étude, toujours refaite, sera toujours à recommencer. Rollinat est venu à son tour, a essayé de soulever et de remonter ce rocher de Sisyphe de la destinée humaine. Malgré mon goût pour ses vers de nature, j’avoue ma prédilection pour ce livre noir de L’Abîme, où le poète a écrit ses vraies « Névroses », sans rien de macabre, d’étrange, de forcé.
C’est d’abord une inspection extérieure. La face humaine est mesurée, explorée, palpée : les doigts sensibles du poète y cherchent un signe extérieur de la pensée secrète. Il ne trouve rien. A peine un rare indice. Une lueur peut apparaître à travers « des lointains très prudents », mais c’est tout : on n’a jamais lu distinctement les haines, les projets, les vices, les luxures :

Pour l’esprit souterrain, c’est une carapace
Que ce marbre animé, larmoyant et rieur,
Où le souffle enragé du rêve intérieur
Ne se trahit pas plus qu’un soupir dans l’espace.

La joue va blêmir ou rougir, la bouche se serrer, la narine palpiter, les paupières battre. N’importe :

L’Âme écrit seulement ce qu’elle veut écrire.

………………………………………………
Et les lèvres, le front, le nez comme les yeux
S’entendent pour voiler tout ce qu’elle veut taire.

Après le Facies humain, les Regards. Moins que le cri, moins que le geste, les yeux renseignent sur la pensée qui se cache. Peut-être la « conscience double » regarde-t-elle comme la vertu :

Et pourquoi pas une âme blanche
Condamnée à ce regard noir ?
Est-ce un rêve d’ange ou de faune
Qui coule ce bleu si bénin ?
Est-ce du baume ou du venin,
Qui rancit derrière ce jaune ?

De même que le visage ne devient révélateur que sous l’action despotique d’un remords plus fort que la volonté, de même les yeux ne sont véridiques que lorsque l’homme est seul, « dans la sécurité du gîte » :

Mais ni sa mère ni personne
Ne surprendront ces regards-là
Par lesquels il dit : « Me voilà !»
A son propre cœur qui frissonne.

Ce n’est que dans les grimaces de l’hypocrisie, dans les gestes de la colère, dans les à peu près du cauchemar et du délire, dans le rire jaune, dans les tremblements de la luxure, que le poète trouvera les renseignements initiaux, les clefs qui ouvrent l’âme. Il interrogera intuitivement tout ceux qu’il rencontrera, tout ceux avec lesquels il aura un contact, et, enfin, il fera comparaître son propre individu, non pas seulement l’individu qu’il est, mais l’individu possible qu’il porte en lui, comme tous les autres hommes, l’individu qui aurait pu obéir aux instincts réfrénés, qui aurait pu naître de circonstances non rencontrées, mais admissibles. Il fait des opérations, il ajoute, il défalque, il donne aux sentiments et aux besoins des cours différents de ceux qu’ils ont pris. Il se trouve au bord de ce « cloaque ignoré de la sonde », de cet « abîme » dont nul ne peut se vanter d’avoir touché le fond. Le chercheur, le divinateur, une fois qu’il a pénétré derrière l’enveloppe charnelle, connaît toutes les peurs et tous les vertiges. Il découvre de l’inaccessible à gravir, des précipices qui soufflent un froid mortel, et sont habités par toutes les scélératesses. Il célèbre et exalte l’homme dans les Antagonistes, - l’esprit et le corps, - l’âme au « vol à jamais refoulé par sa haineuse chrysalide », l’âme qui « cherche sa route à elle », pendant que le corps « veut son auberge à lui » Il dénonce la Pensée comme un ennemi :

Que l’on veuille croire ou douter,
Elle arrive à nous dérouter
……………………………….
Sous le chagrin qu’elle épaissit
L’enthousiasme se rancit ;
Elle supprime ou raccourcit
La confidence,
Et, dans le danger qu’elle accroît,
Nous fait du courage un adroit
Qui suppute, esquive et ne croit
Qu’à la prudence.

- Il dit le destin de l’Artiste :

Par les Formes et les Idées
Son tarissement est certain.
……………………………
Il reste chasseur et butin
De ces ombres impossédées.
…………………………….
Tout son sang sera leur festin,
Fonds, cervelet ! Brûle, intestin,
Pour les Formes et les Idées !
………………………………..
Tu voudras peut-être un matin
Revenir à ton pur instinct,
Mais tes veines seront vidées
Par les Formes et les Idées ;

Il examine les actions, les tentations même, suggérées par la pensée pétrie avec les instincts, avec les intérêts, avec les vices, avec les méchancetés sans raison. Il passe la revue des faiblesses involontaires, des sentiments mauvais. Les visions s’ajoutent aux observations, le catalogue s’allonge indéfiniment.
Cela devient comme une histoire naturelle de monstres abstraits, avec des subdivisions, des classements en espèces, en genres, en sous-genres, des ramifications, des points de départ,impossibles à reconnaître, des aboutissements imprévus. Peu à peu, une vie particulière anime les mots placés comme des étiquettes : ils se révèlent remuants et agissants, influents et tyranniques ; ils dépendent de l’homme et ils le commandent ; ils se partagent son esprit et son corps ; leur existence de sentiments et d’instincts se décrète bientôt comme la seule valable ; ils prennent, dans le monde, l’importance de locataires à demeure, de conquérants inexpugnables. C’est un défilé sans ordre, où les préséances s’affirment au passage, où des insolences se pavanent, où des attitudes doucereuses éveillent l’épouvante. Voici, successivement : l’Hypocrisie, qui « joue à la tendresse » et « s’exerce à la fausseté » ; l’Intérêt, « pivot de la vertu » et « régulateur du vice » ; - le Soupçon, le flair « qui dénonce notre fourberie » :

… l’on ne devient méfiant
Qu’après avoir trompé les autres ;

- la Colère, qui éclate, irresponsable, ou fermente en rancune et en haine ; - l’Ennui, oisiveté placide ou indifférence humaine ; - la Douceur, qui dissout la prudence ; - la Luxure, le despote intime :

C’est la consolatrice abominable et fausse
De tout les affamés de voir et de sentir,
Et qui voudraient, plutôt que de s’anéantir,
Mêler le cauchemar au sommeil de la fosse.

- l’Enigme, où le vieux mythe catholique de Satan, transformé, devient la Nature tentatrice ; - la Vanité, résidant au coin le plus perdu du cœur le plus indifférent ; - les incitations et les chuchotements de l’Apostrophe.

Pourquoi pas tenter l’aventure
Du péché vécu sans témoin ?

- le Mauvais Conseilleur :

Pour chacun soit bon compère ;
Papillonne avec l’oiseau,
Ondule avec la vipère.

- l’Ajournement, qui explique la perpétuelle remise au lendemain du devoir :

A ce vieux mentor trop sévère
On propose des compromis,
On promet du déjà promis ;
Bref, dans le mal on persévère.

- l’Argent,

… Notre plus vrai souci,
Qui sur tous les autres s’incruste.

D’autres pièces s’embranchent sur celles-là, montrant des nuances de pensées, des ébauches de gestes. Des personnages, poussés au type, surgissent avec des pantomimes excessives, des tics de maniaques, ou se dressent dans des postures immobilisées, surpris dans l’exercice d’un vice, dans le défi d’une révolte, dans la prostration de l’indifférence : tels sont Les Deux Solitaires, Le Blafard, Le Sceptique, L’Automate.
Le comique froid et pénétrant est une des notes particulières du livre. Le sarcasme est souvent mêlé à l’éloquence des dissertations. L’unité artistique du sujet est d’ailleurs remarquablement observée. Je suis certain que l’on rendra un jour justice à ce livre, quand on aura le temps de le lire.
On peut y suivre, page par page, le travail de creusement, de construction, de condensation, auquel Rollinat s’est livré avec une rare ténacité. L’homme qui pense, qui réfléchit, a trouvé les remarques dominantes, les thèmes à développer, puis l’artiste, avec une abnégation qui sera un exemple peu imité, a proscrit impitoyablement tout pittoresque, toute recherche d’enjolivement. Le vers est employé avec une dextérité suprême, mais il n’est pourtant pas ici l’enveloppe ordinairement ajourée et ciselée. Il est l’épanouissement propre de la pensée en des mots caractéristiques, précis, ajustés, inattendus, forgés à l’instant même où l’idée se produisait, pour lui mouler un vêtement de fer, qui ne peut servir qu’à elle. En aucun livre peut-être, on n’a vu surgir une telle poussée de néologismes, expressifs et clairs, mais s’il faut louer cet acharnement du poète qui se bat avec la phrase rebelle, on en arrive aussi, en quelques endroits, à regretter que le but soit dépassé, que la phrase crève sous l’excès des mots, des inutiles arabesques, des scories encombrantes. Pour motiver ces réserves, je citerai la pièce du Mépris, surchargée incompréhensible. Rollinat avait trop le goût de la netteté pour ne pas porter un jour, lui-même, une plume meurtrière sur les festons et les astragales de décadence dont il avait altéré la pureté de quelques lignes. Il devait le faire, il m’écrivait à ce propos qu’il réviserait ces livres pour une édition définitive, comme c’est l’ambition de tout écrivain. Il en est de cette ambition-là comme de beaucoup d’autres, et les livres de Rollinat resteront tels quels. Acceptons-les ainsi.
Pour celui-ci, L’Abîme, il faut en constater la véracité et la sincérité. Sans doute, Rollinat est le hanté de quelques idées fixes. Satan et le Péché, qui reviennent dans certaines pièces comme des obsessions, pourraient faire croire à un préoccupation catholique. En réalité, l’incertitude humaine domine le livre. Pas une hypothèse n’y est affirmée. Chaque avance de la foi est immédiatement abolie par le doute. Il reste une philosophie de la désespérance, des irrésolutions et des amertumes, qui témoigne d’une filiation intellectuelle très française, rejoignant Pascal à travers La Rochefoucauld, et renforcée par l’expérience personnelle, on la trouvera dans des pièces comme la Vanité, où l’homme aspire à vivre « derrière sa vie », - comme Prière, où il demande que la chute soit sans cesse retardée, - et surtout comme l’Humilité, où d’admirables vers, clairs comme des diamants, sonnant comme l’or, enchâssent ces conseils d’une honnêteté désabusée :

Reste naïf avec les autres,
Garde tes contrôles pour toi,
Et note le mauvais aloi
De tes sentiments bons apôtres
……………………………….

Sois l’hésitant de ta justice
Et le timoré de ta loi
Et quand tu sens grandir ta foi
Que ton doute la rapetisse.

Le mal te voue à son empire :
Exagères-en la frayeur.
Tu seras peut-être meilleur
En craignant toujours d’être pire.

Quand on écrit ces vers-là, il est évident qu’on n’est pas le poète des lamentations inutiles, des blasphèmes sans objets. En effet, depuis L’Abîme, qui est une confrontation de l’homme avec lui-même, Rollinat, sans abandonner un tel sujet, donna surtout une suite aux Refuges, qui étaient la halte reposante des Névroses. Il voulut s’éprendre de l’inaltérable inconscience de la nature, il voulut connaître quelle léthargie bienfaisante elle peut communiquer à l’homme. Il était troublé et révolté : il s’acharna à devenir le résigné adapté aux nécessités de l’existence physiologique et morale. C’est le sens des trois volumes de vers publiés après L’Abîme : La Nature, - Les Apparitions, - Paysages et paysans. Ils nous sont précieux pour essayer de définir le sentiment de la nature.
Ils révèlent, en effet, l’accord, de vie intime qui existait entre le sujet et l’artiste. Si l’on s’abstrait des préoccupations ordinaires, si l’on songe à l’ensemble de l’univers, on conclut que les aspects de la nature, et l’état d’esprit d’un homme qui est un artiste et qui s’est volontairement réfugié dans la solitude de la campagne, fournissent un beau et éternel motif de préoccupations philosophiques et sociales.
Il suffirait, pour établir ainsi les classements et les proportions des choses, de songer à la terre roulante à travers l’espace, à la place que tiennent sur elle les agglomérations humaines, entassées dans les villes, et les étendues à peine jalonnées de hameaux, de maison isolées, et les étendues, plus grandes encore, qui sont des déserts livrés aux forces inconscientes, aux végétaux, aux éléments, - les pierres, les arbres, l’herbe, l’eau qui tombe, la neige légère qui tourbillonne, le vent qui souffle, et la mer, la mer immense, encerclée par l’horizon, bombée par la forme du globe.
Comment ce décor ne commanderait-il pas la rêverie de l’homme ? Comment l’être pensant, le seul qui ait su éprouver et exprimer la sensation ressentie devant l’énigme des choses, ne serait-il pas parti en voyage à travers ces champs, ces bois, ces montagnes, sur les eaux des rivières et sur l’eau de la mer, avec l’ambition de reconnaître ce domaine, qui lui parut d’abord si grand, qu’il va bientôt trouver si restreint, cette pauvre terre qui accomplit et recommence son cycle monotone par la route uniforme que lui assigne la loi du mouvement éternel.
Aimer la nature, se réfugier pour toujours, pour longtemps, ou pour peu de temps, dans un pays solitaire, où la vie formaliste est réduite aux strictes nécessités, cela, chez tous les hommes, indique un désir de repos, et chez les hommes qui sont surtout des esprits, affirme une pensée éprise de la généralité et de la diversité des phénomènes, une volonté de se mettre en contact avec les effets passagers et les causes permanentes. Celui-là qui, après comparaison, choisit pour y passer et pour y finir sa vie, un endroit de l’univers où il est davantage en communication avec l’universalité des choses, celui-là s’est défait des liens conventionnels, s’est volontairement placé plus près de son origine non définie et de son néant certain.
En ce qui concerne plus spécialement la vie sociale, l’existence hiérarchisée, faite d’habitudes, d’intérêts, d’ambitions ardentes employées à atteindre l’inutile et à conquérir le fragile, ces vanités et ces chimères ne se trouvent-elles pas remises à leur plan par l’homme, aussitôt qu’il reprend les dialogues désappris avec tous ces aspects riants ou mélancoliques qui sont les visages du réel ? Le mystère des bois, la sérénité lumineuse des champs étalés sous le soleil, le ruisseau courant, la lame formidable de l’océan, les nuages fugitifs et changeants, toutes ces choses, écoutées par le cerveau qui comprend, ne parlent-elles pas, en chuchotements, en clameurs et en silences, un langage éloquent et significatif ?
Et personne, parmi ceux qui entendent ce langage, n’essayerait d’en fixer les échos, par des reflets de couleurs, par des chants, par des paroles, qui inscriraient les contemplations, les mélancolies, les cris de l’homme si petit, si perdu, si vite parvenu au terme de sa vie ? On sait bien au contraire que la nature sera toujours le miroir où cet homme s’en ira chercher la vision d’une rapide image, la source où il ira tromper sa soif de savoir. Là, au milieu de cette nature, sont autrefois nées les religions, dans la frayeur et la joie des combats de la nuit et du jour ; là, aujourd’hui, séjourne et chante la poésie.
Nombre de poètes ont dit le poème des heures et des saisons. Ils sont nombreux, ceux qui sont retournés, après leur apprentissage citadin, au pays qui était le leur, où ils retrouvaient le spectacle qui avait été leur premier enseignement, les sensations qui avaient suscité en eux les nostalgies aux jours où ils erraient sur le pavé des villes. Mais il en est peu, évidemment, qui aient prouvé, autant que Rollinat, leur volonté d’éloignement, leur désir de solitude. Il en est peu aussi qui aient grandi leur poésie au-delà de la description locale et de leur poésie au-delà de la description locale et de leurs sentiments de terroir. Chez Rollinat, il y a une autre observation à faire. En même temps qu’une exacte connaissance du sol où il est né, du pays où il habite, des paysages qu’il traverse, des gens qu’il rencontre, il y a en lui une intelligence apte à comprendre, devant les apparences familières, les aspects essentiels et permanents des choses, il y a en lui une pensée creusée, attristée, anoblie, par l’obsession persistante de la signification à jamais obscure de tout ce qui existe, par l’idée imprescriptible de la vie et de la mort.
Avec sa simplicité de poète, son inquiétude évidente, Rollinat se prouve, dans une autre région, comme un observateur très net, un classeur de phénomènes. Lui, éloquent par nature, musicien instinctif, être d’activité physique et cérébrale, il sait aussi à quoi s’en tenir sur le champ que peut parcourir l’homme, sur la vanité de ses efforts, sur la rapidité de son passage et la permanence de sa désagrégation. Les preuves de cet état d’esprit, il les a produites dans ses livres, depuis son livre de début : Dans les brandes, jusqu’à ses livres posthumes : En errant, - Ruminations, - Les Bêtes, - Fin d’œuvre.
Après avoir écrit L’Abîme, qui constitue son avoir d’observation et de philosophie, il a donc de nouveau abrité sa vie aux « refuges » des Névroses, il s’est remis en contact avec eux, il s’est rafraîchi dans la pure atmosphère, il s’est calmé dans le doux silence. C’est évidemment l’univers vu par le poète de L’Abîme, et même le poète ne renonce pas au fantastique, écrit le livre des Apparitions, mêlé de rêve et de réel, - où pourtant la sérénité grandit. Parvenu au plateau de la vie, Rollinat, comme d’autre, accepte. Il voit le ciel étoilé, il a la notion incompréhensible de l’infini, il sait le rien qu’est la terre, il se résout à passer le temps qui lui reste à noter sa sensation devant l’immense mystère de la matière animée, et les quelques menues certitudes, toutes proches, qu’il est donné à l’homme d’acquérir.
Gustave Geffroy

(A suivre, 2e partie)

mardi 1 janvier 2008

Changement d'année

Il parait qu'un dessin en dit parfois plus long qu'un discours, celui-ci est extrait du n° 2 du 13 janvier 1889 du Courrier Français.


Le Temps. - Elle n'a pas l'air commode, ma nouvelle année, mais baste ! j'en ai vu bien d'autres.
L'Année 1889. - Dire qu'il va falloir vire douze mois avec ce vieux-là ! si au moins on l'avait rajeuni !