mardi 9 février 2010

Paul VERLAINE en Hollande. Iconographie.


J. F. Heijbroek en A. A. M. Vis : Verlaine In Nederland. Het bezoek van 1892 in woord en beeld. Universiteitsbibliotheek van Amsterdam, 1985.

En 1892 Verlaine part pour une série de conférences en Hollande : La Haye, Amsterdam, Leyde. En 1893 parait chez Vanier : Quinze jours en Hollande. Lettres à un ami.

A défaut de pouvoir profiter pleinement du texte de ce volume, en néerlandais, je donne quelques unes des images l'illustrant.


























Verlaine, F. Bac, Iconographie.


lundi 8 février 2010

Emile STRAUS par ALCANTER de BRAHM




Une courte notice biographique, parue dans la Revue de Paris et de Champagne, nous avait donnée quelques informations sur Émile Straus, croisé sous les pseudonymes de Martine et Papyrus, dans la revue La Critique. Alcanter de Brahm, dans un article du Nouvel Écho, N° 22, 15 novembre 1892, nous en révèle un peu plus sur son ami. A noter que le Saint-Jean co-signataire des Chansons poilantes avec Alcanter de Brahm, ainsi que de nombreuses chroniques du Nouvel Écho, est ici clairement identifié comme étant Émile Straus lui-même.

Express-silhouette

Émile Straus, Directeur du Nouvel Écho


Il y a tantôt cinq ans, nous arpentions tous deux, Straus et moi, la rue Auber avec fébrilité. A cette époque, le grand Théâtre ne nous faisait pas encore de propositions. Que pouvions-nous donc chercher, en tournant soudainement à droite, dans cette petite rue Boudreau, à l'aspect si peu artistique ? Nous allions porter mon premier article à la Vie Franco-Russe, un petit organe dont quelques-uns de nos anciens des récentes promotions littéraires n'ont eu garde d'omettre le souvenir.

Oui, mon premier article,. Pourquoi pas le sien ? Il avait cependant sur moi trois ans d'avance (1), et trois ans, de dix neuf ans à vingt-deux, c'est une distance. La preuve, c'est qu'il connaissait les Mécènes que je me préparais à inonder de ma copie, et que, fraternellement, il allait me recommander à eux, comme on peut le faire d'un vieil ami d'enfance que j'étais. - Et de fait, lorsqu'il vit imprimer mon nom, pour la première fois, au bas d'une mienne nouvelle, je crois qu'il en conçut une joie plus intense que moi, qui, depuis longtemps, me suis habitué à dissimuler, sous un masque frigide, mes sentiments personnels.

Mais en ce temps là, il était plongé, un peu contre sa volonté, et par le fait des circonstances, il ne faut rien celer, dans les suifs et autres produits chimiques, jusqu'au cou. Je crois même qu'il classait des échantillons pour des sociétés œnophiles. A cela, il n'est point de déshonneur, bien au contraire, et mon avis est qu'il faut une réelle force de caractère pour se dire qu'auprès des joies que procure l'art, qu'auprès de cette terre promise sur laquelle il n'est permis au simple bourgeois qu'un coup d'œil, à travers cette palissade presque infranchissable qu'on appelle un livre ou un théâtre, il faut vraiment une grande force de caractère pour descendre jusqu'au lieux communs de la vie d'affaires, de la vie commerciale, de cette existence où l'on rencontre que des gens pressés, nerveux, impatients de vivre et de se monter le coup mutuellement, en se basant sur ce principe, que dans toute affaire entre deux individus, il doit y avoir une dupe et un heureux coquin. En un mot, des gens dont on peut dire, comme Dumas le père, en les voyant circuler sur le boulevard à grand renfort de coups de coude : Ces gens-là vont tous demander quelque chose à quelqu'un.

Pourtant, Émile Straus n'eut, de sa vie entière, jamais rien à demander à personne. La haute et respectable situation occupé par sa famille dans la magistrature le mettant à l'abri de toute lutte pour la vie matérielle, indiquait assez clairement que si les arts souriaient à son nom si musical, à son tempérament de sensitif dilettante, il n'avait qu'à s'y livrer dans toute l'étendue de ses moyens. - Mais il lui sembla peut-être préférable d'obéir à cette loi d'émulation qui a conduit au rang qu'ils occupent dans la littérature nombre de nos meilleurs écrivains. C'est d'une vocation contrariée que sont sortis Victor Hugo, Musset et Zola, tandis que la satisfaction de tous les caprices n'a guère produit que des écrivains desquels je ne citerai que Chapelle, pour ne point, ici, susciter de rancunes.

Cependant, si la passion du rabotage à la ligne ne lui fut que tardive, relativement à notre époque, puisque c'est à vingt-cinq ans que parurent ses premières impressions littéraires, au Journal de Colmar, il n'en avait pas moins reçu une éducation littéraire, une multitude de leçons de choses, qui firent empreinte dans son esprit délicat, et lui apprirent à peser sa pensée, à la mouler, et à ne la livrer plus tard au public que débarrassée de toutes les scories que la nécessité de produire quotidiennement laisse passer inaperçues.

C'était, d'ailleurs, et, c'est encore plus que jamais, une des physionomies les plus mobiles que j'ai remarquées de ma vie. Tellement mobile, tellement apte à se dédoubler, parallèlement au jeu de sa pensée, que bien des gens (pourquoi n'être pas véridique ?) se sont persuadé qu'il décelait sur son visage le masque d'hypocrisie. Quelques-uns mêmes poussèrent la malséance jusqu'à le lui laisser entendre. Cela forma son caractère, et il se confirma en lui-même, non sans raison, que notre triste humanité ne valait guère, en vérité, que l'on s'occupât d'elle, sinon pour soi. A mon tour, il me convertit, moi descendant d'optimistes convaincus, qui me crurent enragé, et voulurent même, un temps, m'éloigner de celui qu'ils jugeaient être la cause du mal. Mais quand ils s'aperçurent que leurs amis, à eux, n'étaient que de faux amis, et qu'en principe, l'égoïsme et l'intérêt personnels sont le mobile de toutes les actions du genre humain, à un nombre, très calculable, d'exceptions près, ils nous laissèrent à nos nouvelles théories, et en reconnurent bientôt l'excellence, par l'application.

Et, certes, pour arriver à mesurer exactement l'intensité des sentiments des gens qui vous entourent, et les mobiles qui les animent à votre égard, il n'y a rien de tel que de fonder un journal. C'est ce que nous avons fait. Sa situation d'ancien secrétaire d'un éditeur, à la vérité, charmant, mais dont l'immense tort a été de laisser envahir sa bibliothèque par une série d'éditions à dix-centimes, tels les romans de Théophile Gautier, pour ne citer que ceux-là, sa situation, dis-je, l'autorisait à fonder le Nouvel Écho. Je dis fonder. C'est continuer que je devrais dire. Mais voilà, combien sont-ils ceux qui savent que le Nouvel Écho fut l'œuvre d'Émile Straus et de votre serviteur, quand le premier comptait dix-sept ans à peine, et son Alcanter ego tout juste quatorze ? Une cinquantaine en tout, peut-être, anciens camarades de collège, qui, déjà, je parle des plus perspicaces, y voyaient l'indice d'une vocation que rien ne pourrait arrêter dans sa marche. Le premier numéro du Nouvel Écho manuscrit date du 1er janvier 1883, et l'unique collection entière existe encore à la rédaction.

Je n'insiste pas sur le chemin parcouru par ce bi-mensuel qui m'est cher depuis bientôt un an. Il a fait quelque besogne, beaucoup de tapage, parmi les jeunes, un nombre immense de jaloux, et une hécatombe de relations bourgeoises qui, avant son apparition, semblaient devoir s'éterniser. Tant mieux, avec de tels précédents on marche beaucoup plus librement. Au premier janvier prochain, des milliers d'honnêtes gens (car ce sont ses seuls lecteurs) se précipiteront dans les kiosques pour y acheter le Nouvel Écho, devenu hebdomadaire, plus que jamais inédit, et cela, y compris la collaboration tout récemment acquise de maîtres, aussi aimés que Zola et François Coppée, et probablement aussi Aurélien Scholl qui, ne se refusera, non plus qu'à nous, cette satisfaction, tout cela pour dix centimes. - Que nous voilà loin des mensuels aboiements à raison de cinquante ou de soixante centimes la livraison ! - Le Nouvel Écho a donné la primeur de l'œuvre future d'Émile Straus, les Contes chagrins, auxquels j'aurais, à moins de remercier mon boulanger d'ici-là, le très insigne honneur de joindre mon paraphe, pour en avoir commis quelques-uns. Les Chansons poilantes, sont, elles aussi, nées de notre collaboration, idem, le Coeur de Pierrot, M. Prude, et une pièce sanglante de demain, Deux Amis, cependant que j'entrevois à l'horizon maintes belles choses, conçues par l'un de nous, serties par l'autre et réciproquement. Mais, où je suis intraitable à son égard, c'est sur le chapitre Poésie. Cet être-là, qui poétise tout ce qu'il fait, qui revit en l'âme d'un nouvel Horace (en prose), plus gourmet et plus sensuel si c'est possible, n'est jamais parvenu à planter une sienne poésie sur ses pieds. Combien, au contraire, qui sans vibrer plus qu'une vieille marmotte, vous bâtissent des vers à faire sourire le buste de M. de Banville ! Cuique suum. Il a pour lui le coloris, la délicatesse de touche et de procédé, le sentiment réel de l'art, quel qu'il soit, drame, poésie, peinture et musique, et tout ce qu'il voit de beau sur son chemin, il se l'approprie, si c'est en son pouvoir. Moi, je le dérobe, c'est beaucoup plus violent comme sensation.

Aussi bien c'est plaisir que de venir chaque mercredi aux five o'clock du Nouvel Écho, rue de Saint-Pétesbourg, admirer cette ravissante galerie de dessins et d'affiches signés : Capy, Belon, De Feure, Lebègue, Lacault, Willette, Fernand Piet, Steinlen, et qui feront pâmer de jalousie les superbes de jadis. Ce jour-là, toute la collaboration se donne rendez-vous, et entre deux chansons ou deux poésies s'ébauchent parfois des sujets de romans, ou des projets de théâtre, cependant que le directeur abreuve les assistants de fins spiritueux, tout en veillant à la bonne entente de son personnel.

Il serait en effet délictueux de passer sous silence ses rares qualités administratives ; mais il faut le dire, puisqu'elles rentrent dans nos théories ci-dessus, ces qualités ne se développent que lorsque l'intérêt du journal est en jeu, c'est presque une garantie de succès. D'ailleurs, bon chien chasse de race, et l'exemple d'Arthur Meyer, entre autres, est un superbe précédent. Toutes ces multiples occupations ne l'empêchent pas de prodiguer sa précieuse copie au Journal d'Alsace, au Paris à Table, dont il est souventefois le critique, et quotidiennement le courrier, le théâtral. - D'ailleurs, il a généreusement lâché nombre de feuilles inutiles, puisqu'elles ne payent pas, et c'est de loin en loin seulement qu'il daigne envoyer au Petit Journal quelque bijou populaire sous la rubrique désormais consacrées des Contes chagrins.

Signes particuliers. - Très myope, n° 3, ne quitte pas son binocle, très barbu, très chevelu, très..., que sais-je moi ! Modeste à l'excès, ne porte jamais de décorations et protège les jeunes ; abhorre le symbolisme outré, mais le cultive, subjectivement ; déteste les cénacles et les cages à singes littéraires de la rive gauche ; sa bête noire : Bernard Lazare (2). Ne va au café que les soirs de première au Théâtre Libre, et n'y suce que des demis, étant natif de Strasbourg, il y aura tantôt vingt-sept ans ; professe pour Émile Zola (avec raison d'ailleurs) un culte qui n'a d'égal que le mien à l'égard d'Aurélien Scholl. A fortement contribué à remettre en honneur chez les gens de lettres le bord plat et la lavallière, que l'invasion décadente avait failli déprécier. Sa manie : l'Euphonisme, douce toquade qui consiste à donner à tous ceux qu'il connait un prénom dont la consonance s'adapte parfaitement à leur nom. Exemple : Cécrops Willy, Bicyclon Bernède, Pivoine Bourget, Epaminondas Trezenik, etc... Son chef d'oeuvre : le Train d'Alsace.

Entrera à l'Académie française après Willy.


Alcanter de Brahm.


(1) Émile Straus est né en 1865.
(2) Le Nouvel Écho mène, avec Alcanter de Brahm, une véritable campagne contre le symbolisme et quelques-uns de ses représentants, voir Celui qui comprend, un article contre Remy de Gourmont. De même on pouvait lire dans la chronique A travers les journaux du 1er octobre 1892 : « Signalons tout d'abord l'apparition du Journal, qui s'annonce par une formidable réclame et promet une lutte fort mouvementée avec l'Echo de Paris et le Gil Blas, dans lesquels a été pris le noyau de la rédaction. Citons, parmi les collaborateurs de cette nouvelle feuille littéraire et artistique, sympathique du Nouvel Écho : Oscar Méténier, Pierre de Lano, Allais, etc. Le clan des arrivistes anarchistes n'y est pas oublié, grâce à Bernard Lazare, Remy de Gourmont et Paul Adam, ces trois intrépides en chambre. » ou encore, dans la même chronique du 15 novembre 1892 : « Le Journal, l'un de nos quotidiens les mieux rédigés, et où le Nouvel Echo compte tant de sympathies, Paul Adam y compris, a confié à Remy de Gourmont sa Revue des Revues. Immédiatement un battage pour Lilith, un pour l'Hg, enfin, pour tous les violets et les saumons qui garnissent la devanture à Marpon. Et le compagnon Vallette, pour se distinguer, dans l'Echo de Paris, a fait la même chose que lui. Vous voyez que la chanson à quelquefois du bon. Remarqué aussi que les articles signés B. Lazare, de Gourmont, P. Adam et... ne révolutionnent plus personne, depuis que la copie est payée. Que nous voici loin du passage Nollet ! »




vendredi 5 février 2010

Lucien MUHLFELD : Les Livres ne se vendent pas




Comment les livres qui « ne se vendent pas », deviennent des livres rares.

Théorèmes tristes

Les Livres ne se vendent pas

A Jean Veber

Quand les trois cent trente-trois exemplaires, numérotés à la presse, sortent de chez le brocheur, l'auteur en distrait deux douzaines pour les journaux, et le reste va aux libraires, par les soins du commissionnaire spécial grassement remboursé d'avance des frais d'impression et de publicité, qu'on appelle « un sympathique éditeur ».
Marpon, Brasseur, Achille mettent en vente :
Les livres ne se vendent pas.

Marpon, Brasseur, Achille, après six semaines, renvoient les exemplaires au sympathique éditeur, qui les retourne, crainte d'encombrement, au « très cher auteur ».
Le cher auteur (qu'en ferait-il ?) distribue les volumes à ses « excellents confrères », en toute estime littéraire.
Ceux-ci mandent leurs bouquinistes et leur cèdent, sans avoir découpé, avec les autres livres du mois, chacun son exemplaire : l'un des trois cents trente trois numérotés à la presse.
Les bouquinistes exposent le « vient-de-paraître » et devant l'extrême réserve de leur ambulante clientèle, par régulières chutes, ils le font descendre de la boîte à deux francs à la boîte à deux sous :
Les livres ne se vendent pas.

Mais l'auteur a ouï dire par des camarades pince-sans-rire qu'on trouve son oeuvre « dans le commerce ». subrepticement il fait un tour le long des parapets, en vague espoir de rencontrer son livre coté « première édition, vingt francs. »
Et l'un après l'autre il découvre ses exemplaires, les trois-cent trente-trois exemplaires numérotés, à la presse, et les rachète dix centimes.
Alors (qu'en ferait-il ?), il restaure de son mieux les feuilles de garde lacérées, aux dédicaces arrachées, et compose de nouvelles adresses pour ses amis, en toute affectueuse cordialité.
Ceux-ci visitent leurs bouquinistes... mais les bouquinistes n'en veulent plus : ils aiment mieux trafiquer les Chéret :
Les livres ne vendent pas.

Enfin les amis se décident à caser le volume dans leur bibliothèque. A l'occasion (qu'en feraient-ils) ils en font montre à leurs familiers à seule fin qu'on n'ignore point que leurs livres sont de tirages rares (trois cent trente-trois exemplaires numérotés à la presse), qu'ils furent offerts par les écrivains leurs amis, bien affectueusement, et que, pas plus qu'ils ne payent au théâtre, ils ne payent au libraire :
Les livres ne se vendent pas.

Mais un beau jour, un ami d'ami à qui l'ouvrage est prêté, le découpe, le lit, s'en enthousiasme, et, dans un article retentissant, il le lance.

Le public alors se dispose à connaître ce livre que son journal lui vante ; on le chercher chez le libraire ; on le réclame au Journal de la Librairie. Le bouquin demeure introuvable. Car les détenteurs voyant la hausse, n'ont garde de se désaisir d'un livre désormais précieux. Les demandes se succèdent vainement. Le bibliophile Vanier a bien un exemplaire, l'un des trois cent trente-trois numérotés à la presse, mais il le garde pour lui :
Les livres ne se vendent pas.

C. Q. F. D.
Lucien Muhlfeld.

Revue Blanche, Numéro 15, du 1er juin 1891.

Lucien Muhlfeld dans Livrenblog : En Voulez-vous des Symbolards ?

Voir aussi dans le Reporter de Paul Brulat : Le critique littéraire et le bouquiniste.

jeudi 4 février 2010

ALCANTER DE BRAHM vs GOURMONT. L'un comprend, l'autre pas.




En août 1892, paraît dans Les Essais d'art libre, Celui qui ne comprend pas, un article où Remy de Gourmont, se moque des journalistes se vantant de ne pas comprendre ses articles sur le symbolisme parus précédemment (L'Idéalisme, avril 1892, Entretiens Politiques et Littéraires, Le Symbolisme, juin 1892, Revue Blanche). Dans le numéro 18 du 15 septembre 1892 de la revue le Nouvel Echo, Marcel Bernhardt, plus connu sous le pseudonyme d'Alcanter de Brahm, intitule sa Chronique parisienne, Celui qui comprend. Sa cible ? les auteurs volontairement obscurs. Il fustige le clan de ceux qui comprennent, petit groupe de révolutionnaires, écrivant une langue de décadence dans de rares "follicule à chandelle", revues de jeunes, ou plaquettes à tirage limité. Gourmont n'est pas nommé dans l'article de Bernhardt, pourtant l'attaque est directe, ne doutons pas que les reproches d'antipatriotisme, de révoltés chauffés par l'état, s'adressent bien à l'auteur du Joujou Patriotisme (Mercure de France, avril 1891), révoqué de la bibliothèque Nationale, pour avoir commis ce texte. Mais Gourmont n'est pas le seul à être concerné par cet article, derrière MM. Jean Restela et K. Rikiki, auteurs de "Éléphantesques violons de Pologne", ce cache Albert Merki et Jean Court auteur de l'Eléphant, roman sur les milieux littéraire paru chez Savine en 1891.
Pour conclure et afin d'enfoncer le clou, et d'être bien "compris" par Gourmont, dans la chronique A travers les journaux et les Revues, du même numéro, un certain Djinn, écrit « Je serais injuste de ne pas signaler dans les Essais d'Art Libre, le spirituel dialogue : Le Platonicien, signé Julien Leclercq. C'est d'une verve étourdissante et qui désarme les plus cruels ennemis. Qui va répondre à Celui qui n'est pas compris, ô de Gourmont ? Peut-être est-ce déjà fait ? ». Afin d'être "compris" aussi par Albert Merki, c'est Alcanter cette fois qui dans la chronique (signée de ses initiales), Les Livres, à l'occasion de volume de chansons signées Durand-Dhal, Chansons de Zig à Zag, note que ces chansons : « feront bien rire les bourgeois, mais je suis sûr que les cordes violonesques de M. Charles Merki en ont crevé de dépit, le jour de la réouverture de L'Eldorado ».
En chroniquant l'Esthétique de la langue française, dans la Critique en 1899, Alcanter de Brahm, montrera plus de bienveillance envers Gourmont.


Celui qui comprend


Un être particulièrement doué, mais qui s'efforce, par exemple, de chercher à ne pas être compris. Cependant, il semblait, jusqu'à ce jour, que, l'on s'efforce de tirer de son imagination quelque sujet auquel l'on apporte toute l'ardeur de sa jeunesse, que l'on repolit à souhait et dont on corrige lentement toutes les petites imperfections, être compris, devrait être la plus belle satisfaction morale du littérateur et, en général, de tout artiste.
Erreur pour celui qui comprend, car il fait chapelle, fréquente les cénacles, se révolte contre les lois du pays, pousse à la révolte et à l'antipatriotisme outré, du fond d'un bureau merveilleusement entretenu, et chauffé par le charbon de l'État.
Ils sont vingt ou trente, comme cela, qui comprennent et se comprennent. Leur style garde encore l'allure boursouflée des discours français de rhétorique, et les figures de mots s'entassent, au grand désespoir du public bourgeois, qui sue à les déchiffrer, quand, par hasard, il met la main sur une de leurs pages, et, finalement, les rejette, dégoûté, pour préférer, ce qui est plus sain et plus élevé, un chapitre de Zola.
Celui qui comprend s'autorise de Ronsard et de Rabelais pour nous gaver d'hellénismes, de barbarismes et, surtout, de fumisme, et donner à notre belle langue française d'avant-hier, le ton de la décadence. Ce n'était pas assez d'avoir importé les dérivatifs et les diminutifs. Il y a des synonymes, s'est écrié ce rénovateur, et il a fait des mots nouveaux, en si grand nombre qu'au moyen de conjonctions, d'adverbes et d'interjections, de prépositions, rarement (elles ont un sens précis) ces mots ont fait des phrases, puis des livres.
Ces livres portent des titres superbes d'harmonie magique, et se tirent de cent soixante à trois cent exemplaires.
Ce qui comprennent se les achètent entre eux, et les déclarent les chefs-d'œuvre de l'avenir. Mais si vous ou moi, alléchés par ces fines critiques, lesquelles vantent tous les nombreux mérites de ces proses ou de ces hepta-décamètres, demandons au libraire ce volume qui doit être universellement admiré, c'est indiscutable, le libraire, étonné, vous répond : « Éléphantesques violons de Pologne, de MM. Jean Restela et K. Rikiki, je ne connais pas ça, monsieur, cela n'a jamais été en librairie. »
Celui qui comprend anathémise ses confrères plus âgés, leur reprochant de ne pas comprendre. Il s'entend à les couvrir de honte, en de petits follicules à chandelles qu'il décore du nom pompeux de revues, et ceux-ci, parfois exaspérés, ont l'immense tort de leur répondre.
Quelquefois, celui qui comprend, lassé de ne pas l'être par la grande majorité des non initiés, retourne sa veste, et se décide à écrire en français dans un journal digne de ce nom. Comme, au lieu de payer, il est payé, il subit fatalement les conséquences littéraires de cette transition.
Ses ex-adulateurs le renient et le traînent dans la boue, tout en ayant soin d'annoncer la victoire d'un des leurs : victoire chèrement payée, puisqu'à dater de ce jour il est mort pour eux.
Quand il a franchi le Rubicon du journalisme, il est bien près de la trentaine, celui qui comprend, et qui s'efforce alors d'être compris. Il est revenu sur la bonne voie. Il était temps, car les chemins de traverse ne conduisent guère au Capitole. Mais sa philosophie est maintenant digérée, il a senti le vide de ces discussions à perte de vue sur l'éclectisme, le moi et la transfusion des monades. Il songe qu'il est temps d'écrire quelque chose qui reste, et quand ce quelque chose est enfin sorti de son cerveau et livré au public, celui qui comprend ne comprend plus, et ceux qui l'admiraient le maudissent.
Quelquefois, la déveine lui ferme à tout jamais l'horizon du grand public et des quotidiens à la mode. Ou bien il a été malheureux en ses entreprises politiques. Alors celui qui comprend rabaisse son pavillon, et le teint d'un sang presque noir. Il devient anarchiste.
C'est son plus bel éloge.

Marcel Bernhardt.


Lire : Histoires hétéroclites de Remy de Gourmont éditées par Les âmes d'Atala. recueillies par Christian Buat et Mikaël Lugan, postface de Mikaël Lugan, Les Ames d'Atala, 2009. Se commande pour la très-modique somme de 5 euros (ou plus pour soutenir cette vaillante maison d'édition). Chèque à l'ordre des Âmes d'Atala, porte cochère bleue, 82, rue Colbert, 59000 Lille).

Voir : L'Idéalisme, avril 1892, Entretiens Politiques et Littéraires, Le Symbolisme, juin 1892, Revue Blanche, Celui qui ne comprend pas, Les Essais d'Art Libre, août 1892, sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.





mercredi 3 février 2010

COPPÉE s'en va-t-en guerre par VALLOTTON


François Coppée par Félix Vallotton





"Donnez-lui de l'argent puisqu'il aime sa mère."

Villiers de L'Isle-Adam.




mardi 2 février 2010

Précocité de J.-M. RENAITOUR


Le Préfet Maritime nous avait prévenu, Jean-Michel Renaitour, pseudonyme de Pierre-André Tournaire (1896-1986), fut non seulement un polygraphe, mais un polygraphe précoce. A l'époque où Elémir Bourges lui dédicace l'édition Armand Colin, de son roman historique sur la révolution française et la chouannerie, Sous la hache, il n'a que 16 ans et vient de fonder la revue L'Essor (1).

(1) L'Essor. Revue de jeunes, littéraire, artistique et théâtrale. puis Revue littéraire. In-8. Directeur Jean-Michel Renaitour. La collection de la BNF s'étend de mai 1912 à juin juillet 1913. Dans le fond Barrès, on trouve le numéro 18 daté de 1915, IV année, il porte la mention : édition de guerre.



Elémir Bourges


lundi 1 février 2010

Remy de Gourmont, Histoires hétéroclites, Esthétique de la langue française par Alcanter de Brahm



A l'occasion de la parution d'Histoires hétéroclites de Remy de Gourmont par Les âmes d'Atala (1), et avant d'en reparler plus complétement, je donne l'article d'Alcanter de Brahm, sur l'Esthétique de la langue française, paru dans la Critique, numéro 115, du 5 décembre 1899.

(1) Histoires hétéroclites, recueillies par Christian Buat & Mikaël Lugan, postface de Mikaël Lugan, Les Ames d'Atala, 2009. Se commande pour la très-modique somme de 5 euros (ou plus pour soutenir cette vaillante maison d'édition). Chèque à l'ordre des Âmes d'Atala, porte cochère bleue, 82, rue Colbert, 59000 Lille).


L'Esthétique de la langue française

Voici venu le livre grâce auquel se pourra pressentir l'âme des mots, connaître leur beauté physique, leur représentativité essentielle.
Vêtir une idée d'antan dans un manteau neuf, aussi bien que recouvrir une conception originale d'un tissu de mots que signale seule sa modestie d'apparence ; se réaliser par une expression de pensée originale, soit par le fond, soit par la forme d'expression, c'est s'attirer invariablement le mépris des médiocres.
Ils ne pardonnent pas à ceux de ce temps les hardiesses qu'ils admirent et salissent de leurs
commentaires élogieux chez un La Bruyère, un Diderot ou un Renan.
Et s'ils fulminent contre l'incompréhension dont ils excipent devant le symbole de Villiers ou de Mallarmé, ils feuillettent distraits le livre de Baudelaire ou de Laforgue ; ils se refusent à croire que d'aucuns privilégiés les puissent lire autrement qu'eux-mêmes les ont-lus, c'est-à-dire parcourus des yeux, à la façon de tout le monde. Un petit nombre, noter médiocres, tout en percevant l'occluse ironie du Mannequin d'Osier, ou des Moralités légendaires, reprocherons à Huysmans, voire à Péladan, d'adorner leur langue d'un coloris inattendu. Ce qu'ils ne comprennent point leur semble devoir s'affirmer hiéroglyphe pour tous.
Leur sens artistique se révèle par ainsi limité au seul bon sens, avec lequel ils sont eux-mêmes en désaccord, du fait de leur propre intolérance.
Il en est de certains écrivains comme des artistes pour lesquels les limites d'une règle rigoureuse semblent trop augustes au besoin d'expansion de leur enthousiasme d'art.
Violemment ils les brisent, et l'énormité soudaine de leurs brusques écarts, de leurs avant-sauts désordonnés provoque l'épouvante.
C'est cependant à de tels phénomènes que se doit la fixation même des langues. Naïves à l'origine, empreintes de la puérilité des peuples enfantins, elles sont tout à coup transformées par des athlètes de la pensée qui arrachent le secret des œuvres du passé ou des arts exotiques contemporains, et l'adaptent au génie de leur propre langue.
Ainsi des grands Tragiques, de Hugo et des Contemporains célèbres.
M. Remy de Gourmont étudie avec une connaissance profonde de notre philologie l'origine des mots, et leur triple formation tantôt populaire, tantôt savante, tantôt d'exotisme importé. Étant donné que l'âme naïve d'un peuple ne peut créer le plus souvent que des mots en harmonie avec les objets qu'ils représentent, il exprime une préférence justifiée à l'égard du vocabulaire des métiers, et par contre une répulsion profonde pour l'invasion pédantesque des mots effrayants que nous imposent les sociétés savantes et les industriels poseurs.
C'est une façon ingénieuse et louable pour l'écrivain de nous montrer les inconvénients de l'instruction vulgarisée sans souci du goût, au moyen de laquelle nous devons au premier pharmacien, au premier épicier venu, la création de mots stupides destinés à désigner les produits de leur invention.
Les mots d'origine étrangère, que l'esprit simiesque de nos contemporains nous rapporte d'outre mer et d'outre frontière, apparaissent également fâcheux, sous leur manteau barbare. Il convient que ces mots-là se résignent, dit l'auteur, à vêtir le costume des fils du peuple dans lequel ils se sont introduits.
Ce peu d'enthousiasme pour le néologisme exotique est d'autant mieux justifié que la plupart des mots anglais, italiens ou allemands ainsi adoptés depuis plus d'un siècle, ne paraissent pas répondre à un besoin bien évident, et qu'il y aurait une recherche beaucoup plus intéressante à accomplir à ce sujet pour les esprits polyglottes.
Elle consisterait à inventorier et retenir dans toutes les langues principales de l'humanité les mots dont la sonorité donnerait une image parfaitement en harmonie avec l'objet qu'ils représentent, avec l'idée qu'ils veulent exprimer ; puis à adapter ces mots à notre langue, au lieu et place de ceux qui exprimeraient imparfaitement le même objet, la même idée. La coutume populaire en les naturalisant peu à peu ferait le reste, et la langue française serait par ainsi véritablement enrichie.
Sur l'orthographe, au sujet de laquelle les impuissants de la pédagogie se montrèrent toujours intraitables, M. de Gourmont affirme une réelle indulgence. Il n'est pas besoin en effet de connaître les innombrables exceptions de nos quelques règles grammaticales pour exprimer une âme personnelle, et un style particulier. Les délicates et naïves poésies et chansons populaires de nos paysans, en sont la meilleure preuve.
Ce qu'il importe, tout en diminuant les inutiles redoublements de consonnes, les complications superfétatoires dont notre linguistique est remplie, c'est de conserver aux mots leurs sens traditionnel, leur filiation, en évitant tout excès de licence.
Enfin répondant victorieusement à la thèse fallacieuse de Jules Lemaitre soutenue en faveur de l'étude des langues modernes dans les collèges au détriment des langues mortes, l'auteur nous met en garde contre l'avenir, et prévient nos contemporains trop soucieux de la prépondérance commerciale de la France en Europe, du danger qui se précise à germaniser et à britanniser nos génitures, en rappelant l'exemple des Celtes apprenant le latin après la conquête, absolument dans le même esprit de commercialité, et laissant s'annihiler les vestiges de leur langue maternelle.
De succulents chapitres, où se révèlent l'écriture et la pensée artistes, sont consacrés au Vers libre cette poétique et superbe manifestation de notre libertarisme d'idée, devant laquelle reculèrent les génies de ce siècle, au Vers populaire dont l'apologie se rehausse de touchantes citations.
Et l'ouvrage se referme sur une magistrale satire du cliché littéraire, anéantissant à elle seule toute la horde des microbes dangereux qui répandent sur les lettres françaises un double fléau ; car ils détruisent la beauté des œuvres de ceux qu'ils imitent, en tuant notre admiration par le redoublement perpétuel des formes d'art qui la justifient, et ils stérilisent en même temps notre intelligence en nous imposant les clichés, les négatifs qu'ils ont indûment dérobés.
Le livre de M. Remy de Gourmont est animé de cet esprit critique de belle tenue dont on peut espérer, en vue de purifier notre littérature du reliquat de ces grimauds plagiaires et parasites qui la compromettent et l'exploitent ouvertement en bandes organisées, dans un but mercantile.

Alcanter de Brahm.



Alcanter de Brahm vs Gourmont. L'un comprend, l'autre pas.

Alcanter de Brahm
dans Livrenblog : Alcanter de Brahm La Critique. Une enquête sur le droit à la critique. 1896. Emile Straus par Alcanter de Brahm. Alcanter de Brahm au Chat Noir.

Remy de Gourmont dans Livrenblog : Réponse à l'enquête de La Critique. Remy de Gourmont occultiste ? . Francis Poictevin par Félix Fénéon et Remy de Gourmont . Mécislas Golberg contre Remy de Gourmont : Orthodoxie Symboliste. . La Force des choses de Paul Margueritte par Remy de Gourmont et Jules Renard. Leurs Rêves : Remy de Gourmont, Rachilde. Scripsi : Gourmont. Nigond. W. C. Morrow. et les autres (Bulletin N°0) Scripsi n° 1 Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont Scripsi n° 2 Bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont SCRIPSI N° 3 se présente Scripsi N° 4-5. Remy de Gourmont : Dialogues oubliés Le numéro 6 de Scripsi. Remy de GOURMONT : Une Ville ressuscitée Etc..