vendredi 4 juillet 2008

AMER une revue à lire




AMER
deuxième décharge

La Domesticité, philosophie de la demeure, c'est sous ce titre que s'ouvre le n° 2 de la revue finissante. Des abattoirs en passant par Jack l'éventreur, Ian Geay, analyse la domestication et l'esthétisation du « chourinage » par la littérature (Poe, Desnos, Mirbeau, Wedekin...). Emily S. Apter, avec Freud et Mirbeau, souligne les liens entre domesticité et fétichisme. Anne Steiner auteur de Les En-Dehors, anarchistes et illégalistes à la Belle époque et Céline Baudet auteur de Les Milieux libres, vivre en anarchie à la « Belle-Epoque » en France, s'entretiennent et éclairent notre lanterne sur les expériences de colonies, phalanstères ou communautés libertaires de la tourne du siècle. En plus de ces trois articles particulièrement passionnants, Amer annonce la publication des livres que l'on aime, des revues que l'on soutient, publie Gourmont, Mac-Nab, Jules Jouy, Rachilde, Lorrain, Mirbeau... Ce qui ravi le blogueur dilettante. Amer est donc une revue à lire.

Sommaire :

Idées
Les deux morales par Nietzsche
L'Esclave par Remy de Gourmont.
Amour bestial par Peter Singer
Le Journal d'une femme de chambre par Rachilde
Fragments ancillaires
Artisses, philosophes et chieurs d'encre par Le Père peinard

Interventions
Le Chourinage et son abîme par Ian Geay
Fétichisme et domesticité par Emily S. Apter

Entretien
Céline Baudet et Anne Steiner

Poèmes et chansons
Les Foetus par Mac Nab
Réponse d'un voyou par Jules Jouy

Nouvelles
Pauvre Tom par Octave Mirbeau
Leurs soirs par Jean Lorrain
Mademoiselle par Marie Laure Dagoit
Méchante par Lolita M'Gouni
Simulacre par Mademoiselle Anonyme
Souvenirs d'enfance par Sacher Masoch
Le Lapin par Hugues Le Roux
Je n'ai aimé que toi par Marie Laure Dagoit

Actualité
Lectures
Appel à contribution
La revues des revues

jeudi 3 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE - OSCAR WILDE à PARIS.


Oscar Wilde

J'ai bien peur que, malgré son acquiescement d'agonie aux signes et symboles du culte catholique, M. Wilde ne trouve point place dans cet index des noms conquis sur la concurrence que dresse obscurément quelque successeur de l'abbé Migne ; c'est que, pour le mort d'hier, le martyre a précédé la conversion. Lorsqu'on voyait, sans trop le regarder, celent monsieur, prodigieusement morne, promener par nos boulevards sa massive déchéance, on se rendait compte tout de même qu'il était, à lui tout seul, comme une procession de reproche. Jamais n'exista plus complète victime du malentendu entre la foule et le poète. Et, tragiquement, nous avons ici le droit de l'énoncer.
Le public veut être étonné. Il a le droit à l'étonnement comme au pain, comme au rêve, - et le vrai rêve de nuit devient si rare et si difficile ! Il veut rêver le soir au théâtre, s'étonner le jour, le matin même, à l'aube de son labeur, sur des contes de journaux avec des crimes, pêle-mêle. Lorsqu'un thaumaturge – et j'emploie à dessein ce mot pour lequel M. Wilde avait un grand respect - se charge d'étonner le peuple, il a le droit d'aller puiser sa matière où elle est : on exige de lui non des exemples moraux et sociaux, mais des inventions, des mots, un peu de ciel, un peu d'enfer et autre chose ; il faut qu'il soit Protée et Prométhée, qu'il métamorphose jusqu'à soi, qu'il dérobe pour les lecteur de son magazine ou pour les spectateurs de son théâtre le secret de la vie et de la survie, qu'il soit confesseur, devin et sorcier, qu'il peigne le monde avec une exactitude de père et qu'il recrée ensuite, à sa fantaisie de poète, qu'il émette des formules et des paradoxes, des calembours, aussi, pourvu seulement qu'ils soient éternels. A ce prix – et c'est bien payé – il pourra se distraire à la manière des dieux et des mauvais anges et chercher des étonnements pour soi, puisqu'il a passé la limite des étonnements humains. M. Wilde avait payé. Avec l'argent de poche de ses triomphes artistes, entre mille fantaisies plus hautes et plus intéressantes, il voulut faire le jeune homme.
Il le fit mal.
Le public, à son tour, s'étonna pour l'étonner. Les seules bonnes ou mauvaises fortunes permises aux poètes sont celles que, longtemps après leur mort, dévoile en ses radotages un gigolo octogénaire. Reconnaissons que M. Wilde fut humble et pas très nouveau. Il y avait des précédents décourageants.
Le 25 mai 1815, sir Eyre Coote, colonel du 89e régiment d'infanterie, décida à prix d'argent quelques élèves de mathématique de l'hôpital du Christ, à Londres, à échanger avec lui la punition du fouet.
Le lord-mayor, sur la plainte d'une surveillante, crut d'abord qu'il n'y avait pas là de quoi frapper un chat, et l'un des aldermen, sir William Curtis, tint quitte le pauvre colonel pour 25.000 francs d'amende. Mais, cinq mois après, on lui envoya poliment sa lettre de change et trois généraux, réunis en conseil d'enquête, le privèrent de son régiment, l'ordre du Bain et des honneurs militaires. Cependant c'était à lui que Menou, en Egypte, était venu se rendre ! Et il avait fait prouver par soixante témoins qu'il était fou. De plus, il était très riche. La pudeur légale du Royaume-Uni ne s'arrêta jamais aux titres militaires ou littéraires des prévenus. Une gloire a toujours pu faire un convict. Les Anglais n'étouffent pas une affaire : ils pendent.
Ce n'est pas par respect pour une âme délivrée que je ne rappelle pas la peine du poète : c'est de l'histoire et c'est, depuis la Ballade de la Geôle de Reading, la plus pathétique et la plus parfaite beauté : c'est le sceau du génie, c'est la consécration d'émotion et de simplicité qu'il fallait à sa trop magnifique virtuosité et à son scepticisme de surhomme. La deuxième année de son supplice cit couver et se déchaîner vainement
la plus fraternelle indignation des écrivains : ce fut l'époque des listes et des signatures enflammées, ce fut le temps où M. Octave Mirbeau songeait à faire remplir par le réclusionnaire un des sièges naissants de l'Académie Goncourt, cependant que M. Maurice Barrès évitait à lord Alfred Douglas le refus d'un billet de bal. On jouait Salomé, on la rejouait ensuite en tournée, avec M. Georges Vanor, on traduisait en hâte le Portrait de Dorian Gray et cette Revue publiait les deux admirables articles d'Henri de Régnier et de Paul Adam. Lorsque, plus tard, on étudiera l'âme française, on verra combien notre révolte et notre générosité doivent au disproportionné châtiment d'Oscar Wilde : la pitié commençait un mouvement qui s'épanouit dans une furie de justice. D'ailleurs, le patient, dans son exil, resta Anglais ; je veux dire qu'il eut pitié des victimes sans avoir horreur des bourreaux ; il approuva pleinement la condamnation et l'exécution de cette institutrice, Louise Masset, qu'on pendit pour la mort de son enfant. Il suivit passionnément l'entreprise du Transvaal, s'enthousiasmant pour Roberts et pour Kitchener : c'est un trait touchant chez un exilé. Irlandais d'origine, Italien d'inclination, Grec de culture, Parisien de paradoxe et même de blague, il ne pouvait oublier Londres qui lui avait apporté dans ses brumes les triomphes de partout, Londres où il avait eu l'orgueil de faire un jardin monstrueux de fleurs, de palais, de fêtes, de splendeurs subtiles et de charme discret. Ses impertinences envers les Anglais étaient d'un monarque bienveillant. Lorsque, arrivant très en retard dans un salon, il s'avançait, sans saluer personne, jusqu'à la maîtresse de la maison et lui demandait à haute voix : « Qui dois-je reconnaître ici ? » c'était par pure galanterie ; il voulait non mépriser ceux-ci et ceux-là, mais ne pas avoir l'air de connaître tout le monde pour ne pas contrarier cette lady qui, peut-être, ignorait bon nombre de ses invités. On lui a reproché un oeillet vert et une cigarette ; ce pourquoi, pendant vingt-quatre mois, on l'a privé de tout tabac et de toutes fleurs. On lui a reproché de dépenser le double des 150.000 francs environ qu'il tirait des théâtres ; on l'a déclaré en faillite. On a effacé son nom des affiches et de la mémoire des hommes, on l'a presque retiré à ses enfants : c'est que le public voulait l'étonner de sa cruauté.
Le pauvre homme n'était pas au bout de ses étonnements. Du jour où il mis le pied sur notre terre, nous assistons à une tragédie atroce : l'effort pour revivre. Ce géant que n'avait pu réduire le refus du sommeil, le refus du repos, le refus des livres, le refus de la nourriture et du vin, ce géant, défaillant à peine, demande à la mer, d'abord, à Paris, à Naples ensuite, du travail, une ère nouvelle de fables et de drames. Il échoue. A quarante ans, ivre d'avenir, il ne peut que tendre des bras impuissants vers son passé, en rechercher des témoins et se perdre dans un amer souvenir. Des théâtres d'Amérique, des éditeurs lui demandaient une oeuvre neuve ; tout ce qu'il put pour Léonard Smyders fut de lui permettre d'imprimer Un mari idéal, comédie jouée depuis des années.
Ses paupières lourdes s'appesantissaient sur des visions chères : ses succès ; il marchait à petit pas pour se mieux rappeler, il aimait la solitude où on le laissait pour être plus avec celui qu'il avait été. S'il ne délaissa pas la fâcheuse habitude, c'était pour imaginer, dans les rues obscures où il allait à deux, des aventures semblables à Londres... à Londres !
Et puis il lui fallait l'oubli que l'alcool ne lui donnait pas. Car c'était Londres encor qu'il cherchait dans les bars. Il en était réduit à fréquenter les bars américains qu'il n'aimait pas. On lui avait déclaré un soir, au Chatam, qu'on avait pas besoin de sa « clienterie ». Il avait tâché à distraire ses yeux incurieux, à les occuper du défilé des gens le long des terrasses. Mais bientôt il avait renoncé à ce spectacle qui le regardait.
Tout, dans sa face, avait le pli des larmes. Les yeux semblaient des ravines creusées d'un pleur pâle, la bouche à peine sanglante, épaisse comme un sanglot et un caillot mêlés, le menton douloureux se suivaient, s'assemblaient sous les cheveux désespérés, dans cette bouffissure de chairs qui accompagne les crises sans fin d'effroi et de navrement.
Fantôme ballonné, caricature énorme, il se penchait sur un manhattan ou un grand whisky soda et, pour des curieux vite présentés, pour des amis, pour n'importe qui, il réimprocisait des improvisations et rééditait des paradoxes un peu las. C'était surtout pour soi qu'il recherchait ses histoires. Il voulait à la fois se bercer et se réveiller, se convaincre qu'il pensait toujours, qu'il savait encore. Il savait tout. Les commentateurs de Dante l'Allighieri et leurs commentaires, les sources de Dante-Gabriel Rossetti, des faits divers et des batailles, il discutait tout en jeune homme, après quoi il souriait de son sourire de purgatoire et se prenait à rire, pour rien, d'un rire qui secouait son ventre, ses bajoues et l'or de ses pauvres dents. Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l'histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l'effigie... Mais il lui manquait, pour les écrire, la table d'or de Sénèque – et la sienne.
Il avait, entre temps, le triste honneur de savoir que M. Michael Dawitt avait, pour demander l'amélioration des prisons anglaises, rappelé d'abord ses souffrances à soi, puis lu simplement sa Ballade à lui, dans l'admiration et la honte émue d'amis d'hier et de ses frères dans les loges du rite écossais. Il devenait réformateur du système pénitentiaire comme feu M. Moreau-Christophe, directeur de prison et traducteur du Voyage sentimental de Laurence Sterne.
Mais sa mélancolie persistait : il portait malheur à ces jeunes acolytes qui lui étaient enlevés, un à un, par une farouche logeuse : la Santé. Et, dans son dandysme antisémitique et son flair de reporter, M. Rowland Stong lui amena cette vedette, le comte Walsin-Esterhazy.
Il faudrait la plume de Voltaire, si son Candide était plus sincère, pour retracer les dîners et les symposes de M. Wilde et de celui qu'il appelait avec une tendre ironie et quelque admiration « Le Commandant ». La solitude d'un Nogent et d'un Montigny, un printemps timide, une eau innocente coupés tout à coup, déchirés des intonations du comte scandant par coeur, à toute volée, les Trois Contes de Flaubert et s'arrêtant amoureusement, égoïstement sur la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, puis, dans un dialogue d'enfer, Esterhazy disant à Wilde : « Nous sommes les deux plus grands martyrs de l'humanité, mais (après une hésitation et un silence) moi, j'ai plus souffert », c'est plus grand que du Dante – et c'est plus loin dans les siècles.
Il était dans la destinée du comte Walsin de trahir Wilde devant la cour de cassation pour punir M. R. Strong d'un lâchage personnel. Et M. Wilde fut privé d'un ami.
Il avait les dévouements et les visites espacées de MM. Ross, Turner, Sibleigh, Smyders, Gunnar Heiberg et Thaulow. Il avait, il y a deux ans, échangé des conversations de café, des mots et des rires avec Henry Becque qui mourut, avec notre Moréas, avec La Tailhède, H. de Groux, F. Boutet. Il avait la constante amitié de l'extraordinaire Frank Harris, des Stuart Merrill, Paul Fort, Davray, A.-E. Brunot, Jean de Mitty. Il donnait des idées à des jeunes gens qui retournèrent dans leur province. Il se prodiguait dans ses conversations : c'était pour s'étourdir, je pense. Il cherchait des élèves pour trouver en eux une raison de se retrouver, pour se voir revivre et renaître et pour ne point songer à des plagiaires ingrats. Là aussi, il eut des mécomptes. Tel peintre américain qu'il emmena à Nogent n'en repartit point sans en emporter, reliques prématurées, des brosses à manche d'argent et des pièces d'or à effigie commune. Notons aussi que, dans sa rage de « tapage », M. Karl fit verser à l'infortuné Oscar Wilde une souscription de vingt francs pour un exemplaire qu'il ne reçut jamais. Ce sont là jeux de prince, les jeux qu'on se permet – on ce n'est pas nous – vis-à-vis des princes en exil. M. Wilde, au cours de ses paradoxes et paraboles, contait l'histoire du roi et du mendiant. J'espère que M. Jean Lorrain la contera un jour et je veux pas déflorer sa copie. M. Wilde ajoutait : « J'ai été roi, je veux être mendiant ». Il se flattait de se vêtir de velours à côtes, comme M. Lorrain, jadis, à cette fin de l'imiter une fois. Mais, malgré de bonnes adresses, il resta jusqu'au dernier jour élégant et confortable, authentiquement anglais de complet – et il ne mendia pas.
Ç'aurait été une vie nouvelle, cette vie que la destinée lui refusait... Il nous faudrait ici des mots se précipitant, une fuite d'espoirs, de verbes, de sourires, une chute frénétique de phrases, d'onomatopées dans une monotonie d'existence atroce et momifiée pour montrer le poète qui s'éteint, qui ne se résigne pas mais qui se livre et qui craint la mort au jour le jour, pour les hommes – en l'appelant d'égal à égal en sa chambre étroite d'un hôtel gris. Il a été à la campagne et en Italie, il veut l'Espagne, il veut retourner au bord de la Méditerranée : il n'a que Paris, Paris fermé à mesure, Paris qui ne lui offre plus que des trous où boire, un Paris sourd, un Paris affamé, hâtif, congestionné ici, pâle là, une ville sans éternité et sans mythe. Chaque jour lui apporte des souffrances : il n'a plus ni cour ni vrai ami, il tombe dans la pire neurasthénie. La gêne le harcèle : la pension de dix francs par jour que lui sert sa famille ne s'augmente plus d'avances d'éditeurs : il lui faut travailler, écrire les pièces qu'il a signées, par traité, - et il lui est impossible de se lever avant trois heures de l'après-midi. Il ne s'aigrit pas, il s'achève : il s'alite un jour sous ce prétexte que, dans un restaurant, les moules l'ont empoisonné : il ne se relève plus que mauvaisement, avec une arrière-pensée de mort dont il mourra. Il conte alors toutes ses histoires à la fois : c'est l'amer et éblouissant bouquet d'un feu d'artifice surhumain. Ceux qui l'ont entendu au terme de sa vie dévider l'écheveau des ors et des pierreries tissés, des fortes subtilités, de l'invention psychique et fantasque dont il devait coudre et peindre la tapisserie de ses drames et de ses poèmes futurs, ceux qui l'ont vu nonchalamment et fièrement tenir tête au néant et tousser ou rire ses dernières phrases, garderont le souvenir d'un spectacle tragique et hautain, d'un damné impassible qui ne veut pas périr tout entier.
C'était le temps où la Nature, bienfaisante une dernière fois à celui qui avait eu l'air de la nier, lui avait ramassé toutes ses splendeurs dans l'enceinte de l'Exposition. Il mourut un peu de sa fin, car il mourut de tout. Il l'avait aimée avec candeur. Il n'en bougeait pas. Il buvait toute cette joie à même, comme on boit du sang aux abattoirs. Il rebâtissait son palais dans tous les palais. Il récupérait l'univers, la gloire, les richesses, la renommée, le temps et l'immortalité. Ce fut un long et beau rêve pour un mourant. Un jour, il sortit plus tôt par la porte de l'Alma pour aller visiter l'oeuvre de Rodin. Ce jour-là, il était, ou à peu près, l'unique pèlerin. C'est, encore, de la tragédie, et le Maître lui montra de plus près la Porte de l'Enfer.
Mais voilà bien des détails : finissons-en. Treize personnes qui, en un dortoir de banlieue, se découvrent devant un cercueil tiré d'un numéro treize, un corbillard boîteux à peine étoilé d'argent sale, deux landaus de duel en guise de voitures de deuil, une couronne de lauriers, des fleurs hagardes, une église, sans drap mortuaire, qui ne sonne point à la mort et qui n'ouvre au cortège qu'un bas-côté ; une messe basse vide de musique, une absoute scandée par des lèvres anglaises qui font du latin liturgique une bouillie d'Ecosse non-conformiste, le salut magnifique d'un capitaine de la garde sur la place Saint-Germain-des-Près, trois reporters qui comptent les assistants comme à l'anthropométrie, c'est à l'adieu de la Terre à un de ses enfants qui voulut la magnifier et étendre son songe, c'est là le glas tacite d'une vie de phantasmes et de superbeauté rêvée, c'est le pardon, c'est la récompense ; c'est, dans un matin hypocrite et qui se dérobe, l'aube de l'éternité !
M. Wilde, de la religion catholique, n'avait reçu que deux sacrements, le premier dans le coma, le dernier dans le sommeil suprême. Le prêtre qui l'expédia, barbu et anglais, semblait lui-même un converti. J'ai le droit de dire ici qu'il était assez catholique de coeur pour n'avoir besoin ni du baptême ne de l'extrême-onction, qu'il aimait assez la pompe romaine, les cérémonies, jusqu'aux effets de vitraux et d'orgue, pour exiger un peu plus que ces tréteaux muets, ces impositions hâtives et cette sorte de lourde ablution par quoi le vicaire se lava les mains de la sanie de cet injuste.
La pitié était dans nos coeurs, à nous.
Les Armand Point, La Tailhède et Paul Fort, Jean de Mitty et Charles Lucas, Frédéric Boutet et Marcel Batilliat, Michel Tavera et E.-A. Brunot, Mme Stuart Merrill, Davray et Ross, Sibleigh et Turner symbolisaient et réalisaient la tristesse la plus diverse, la plus une. Rien des singularité de M. Wilde. Son idée du Beau, la Beauté, l'Esprit, sans plus... De l'idéal, en mieux... du rare... de l'impossible... Et notre amour de Dieu crevait les voûtes de l'église...
... Je ne puis ici juger et louer Oscar Wilde. Il faudra des mois et des pages pour tâcher à saisir et caractériser son étrange génie. On ne le retrouvera pas dans ses écrits. C'est spirituel et sublime, mais trop menu pour lui. C'était sa pensée, l'ombre de son verbe lumineux. Il faut imaginer quelqu'un qui sait tout et qui dit tout, en mieux. Un Brummel qui serait Brummel jusque dans le génie. Et qui perfectionnerait la honte et le malheur. On se rappelle que Salomé est, en français, après ses autres mérites, bien écrite. Il avait de l'orthographe et du style dans tous les parlers. Et personne, plus que lui, ne crut à l'Art. Je veux terminer cette oraison sur sa simplicité M. Wilde, qui a tant souffert, souffrait de sa réputation d'affectation. Le plus sûr souvenir que je garderai de lui est celui d'une soirée d'été où je l'attendris sur sa famille. Il n'aimait pas discourir de ces trésors perdus. Ce soir-là, avec un compagnon qui n'avait pas de goûts et dont la mélancolie était commune, M. Wilde ne se gêna pas pour se lamenter en père. Tandis qu'il me contait la conversion au catholicisme de son fils Vivian qui avait déclaré simplement à son tuteur : « Je suis catholique », il ajoutait joyeusement : « Et Vivian, à douze ans, se couche sur un canapé et, quand on veut le déranger, déclare : « Laissez-moi, - je pense ! » Et avec mon geste à moi, le geste qu'on a tant attaqué, dont on a tant dit qu'il était artificiel ! » C'était le commencement d'une réhabilitation – pour la foule.
Et maintenant le petit-fils de ce Mathurin qu'admirait Balzac, et auquel le déchu avait pris son fatal pseudonyme de Sébastien Melmoth, le fils de ce couple Wilde érudit et noble, le filleul du roi de Suède, dort mal dans un cimetière assez lointain pour décourager les pèlerinages et la prière. A peine si l'écho de contes adaptés le réveillera ou le bercera. A peine si, de temps en temps, un scandale lui apportera son nom mort, ombre d'une injure.
J'espère qu'il me pardonnera cette oraison, où j'ai voulu mêler de l'histoire, de l'émotion, de la justice et le témoignage sans malice d'un ami des mauvais jours, qui n'est ni un esthéte, ni un cynique, et qui le salue humblement, tranquillement, dans son silence et son repos.
Ernest La Jeunesse

La Revue Blanche, Décembre 1900.



mardi 1 juillet 2008

Ernest LA JEUNESSE par Léon BLUM. Bibliographie.


Extrait d'un article de Léon BLUM dans la Revue Blanche, 1896.


Je me sens un peu embarrassé pour parler de M. Ernest La Jeunesse. J'en appellerai à tous ceux qui l'ont connu : n'est-il pas le parfait modèle des serpents qu'on aime à réchauffer dans son sein ? J'aurais voulu faire un traité avec lui, un acte qui l'aurait lié moyennant un dédit considérable. Je lui aurait parlé comme suit : C'est entendu ; on est grand homme quand on a écrit Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoire contemporains. Je le dirai avec force, je le répéterai à toute occasion, et comme c'est là ma pensée vraie, ma voix sera sincère et forte. Mais, en revanche, vous m'épargnerez, vous, La Jeunesse. Je suis un peu votre complice ; vous m'avez dédié votre « Eloi » ; je vous encouragerai toujours dans votre oeuvre cannibalesque. N'est-ce pas, La Jeunesse, j'aurai beau devenir notoire ? Vous ne parlerez jamais de moi ? Seulement, nous n'avons pas de traité. La Jeunesse m'éreintera au premier jour ; et moi, esclave d'une pensée sincère, je parlerai de son livre avec tous les sentiments qui sont en moi : plaisir, étonnement, crainte, méchanceté éveillée et satisfaite. - Quel esprit cruel et fantasque ; quelle perspicacité instinctive et sûre ; quelle science effroyable du pastiche secret et juste ! Jamais on n'a lu, peut-être, un pareil étourdissement de parodie, de psychologie, d'anatomie et d'ironie, le tout exécuté avec des sursauts de gestes, des ébouriffements de cheveux, des éclats de voix suraigus et des battements de grosse caisse manquant la mesure d'une ronde effroyable, danse du ventre et danse du scalp.
C'est un livre précoce et ce n'est pas un livre méchant. Voilà l'idée sur laquelle, équitablement, je veux insister.Il y a dans la méchanceté quelque chose de froid, de volontaire et d'ajusté que vous ne trouverez point chez M. La Jeunesse. Il ne veut rien et ne calcule pas. Sa plaisanterie, même dure, est toujours involontaire ; on y lit, non pas une froide rancune, mais la plus riche gaieté intérieure. La Jeunesse s'amuse ; il parle vite ; il ne s'entend guère. Il brûle comme un feu follet. Il s'amuse beaucoup. Il a des dons d'une richesse extravagante ; il travaille ; il aime le travail. Vous verrez ce qu'il donnera. Vous verrez comme il nous éreintera tous.
Léon BLUM



BIBLIOGRAPHIE :


La Prière d'Anatole France. chez Jacques Tournebroche, 1895 , in-8, 16 pp.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. Perrin & Cie, 1896, in-16, 402 p.

Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains. - Nouv. éd. accrue d'un avant-propos et de soixante croquis de l'auteur. Perrin, 1913. 356 p., portrait en front., fig., in-16.

L'Imitation de notre maître Napoléon. E. Fasquelle, 1897, in-12, 273 p.

L'Holocauste, roman contemporain. E. Fasquelle, 1898, in-18, 363 p.

L'Inimitable, roman comtemporain. E. Fasquelle, 1899, in-16, 401 p.

L'Huis clos malgré lui : moralité moderne en un acte (à peine) et en prose... [Paris, Théâtre-Antoine, 14 novembre 1900]. E. Fasquelle, 1900, in-12, 44 p.

Cinq ans chez les sauvages. F. Juven, s. d. [1902], in-16, 305 p.

Sérénissime, roman contemporain. E. Fasquelle, 1900, in-12, 323 p.

Demi-volupté : roman. Offenstadt, collection Orchidée, 1900, 259 p., illustrations in et hors texte, in-18.

L'Assiette au Beurre : La Foire aux croutes. N° hors-série, 1902, dessins par Paul Iribe et Haroun-Al-Rachid, texte par Ernest La Jeunesse, légendes des tableaux par Paul Iribe, in-4, non paginé, planches en couleur, portrait, couverture illustrée

Le Boulevard, roman contemporain. J. Bosc, 1906, in-16, 296 p. couverture illustrée en couleurs par Manuel Orazi.

Le Forçat honoraire, roman immoral. J. Bosc, 1907, in-16, 282 p., couverture illustrée par l'auteur.

Excursion en Touraine. Panhard et Levassor. 1910, in-4, fig. et cat.

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911). M. de Brunoff, [1913], 296 p., fig., couverture illustrée du portrait de l'auteur, in-16.

Le soliloque de Pierre Loti. Poitiers (111 Grand-Rue, 86000) : Paréiasaure nautilus, 1996. 86-Poitiers : Impr. Paréiasaure. Non paginé [12] p. : ill., couv. ill. ; 21 cm Impr. sur papier vert amande. - Tiré à 100 ex. environ.

Journal :

Ouste ! texte et icônerie d'Ernest La Jeunesse impr. de P. Dupont, (s. d.), In-fol., fig., Paris, 11, boulevard des Filles du Calvaire, 0 Frs 10. (1898)

Préfaces :

Cosson (Marcel) : L'Armé britannique au camp de Rouen... [S.l.n.d.], in-4,

Lang (Ch.) : En flânant. Poésies... Genève : C. Eggimann et Cie, 1897 , in-16, X-140 p.

Levey (Henry J.-M.) : Le Pavillon, ou la Saison de Thomas W. Lance, petit poème cultique. Décorations de Müller. Collection bibliophile de l' « Aube », 1897, in-8, 31 pp., fig., couverture illustrée.
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes, précédés d'une conversation de MM. Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Deux poésies. Le Drame de l'allée. Le Pavillon (avec préface d'Ernest La Jeunesse). Cartes postales... La Maison des amis des livres, 1921, in-16, 83 p., portrait
Levet (Henry J.-M.) : Poèmes. précédés d'une conversation de Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud [Préf. du poème ″le Pavillon″, par Ernest La Jeunesse]. Gallimard, 1943. 77 p. ; 20 cm. Collection Métamorphoses, 18.

Ternisien (Victor) : Chants candides. Bibliothèque d'art de ″La Critique″, 1898, In-16, 79 p., fig. [Outre les poèmes, l'ouvrage comprend un récit en prose : ″Mémoires d'un forçat dans la forêt vierge″]

[Sarluis, S.] Hommes ! voici le Messie. Préface d'Ernest La Jeunesse. impr. P. Dupont, 1898, In-4 °, 87 p.. - Par S. Sarluis, d'après la préface. Salomon Léonard Sarluis, peintre était un ami de Jarry et La Jeunesse.

Rouveyre (André) : 150 caricatures théâtrales, chroniques par Nozière, préfaces de Catulle Mendès et d'Ernest La Jeunesse. A. Michel, 1904, 267 p., ill., fig., couverture illustée.

La Boissière (Félix) : Ballades toutes nues. Préface par Ernest La Jeunesse. E.Sansot, 1904, 105 p.

Leroux (Joseph) : La Timidité n'existe plus ! Celui qui nous lit peut la vaincre !... Préface d'Ernest La Jeunesse... Union de la Presse, (s. d.), 307 p., couverture illustrée, in-16.

Martin (Louis-Léon) : L'Heure sincère, pièce en 4 actes. Préface par Ernest La Jeunesse. P. V. Stock, 1910, 5 ff. n. ch.-173 p., in-16. Cercle des "Escholiers" (Th. Femina) 6, 7, 8 mai 1910.

Michiels (Gustave) : Chansons anciennes du pays de France : paroles recueillies et mises en musique selon le style. Préface de M. Ernest La Jeunesse... Rouart, Lerolle et Cie, (1910), in-fol., 96 p., musique.

Quaitoun (L.) : L'Élevage rationnel des portées. Préface de M. Ernest La Jeunesse. Vincennes. Journal ″L'Éleveur″, 1912, in-8, VI-68 pp., fig., Bibliothèque de ″l'Éleveur″. Encyclopédie canine, publiée sous la direction de M. Paul Mégnin, I.

Sicard (Émile) : Films. E. Basset, 1912, 173 pp., in-8, préf. d'Ernest La Jeunesse.

Ducray (Camille) : Henri Rochefort (1831-1913). Ambert, (1913). 1 vol. (XII-321 p.), in-16.

Bonnefon (Jean de) : Conférences. Avec une glose de M. Ernest La Jeunesse... Mansi, (s. d.). In-16, 256 p., 255 p., 20 cm

Meunier (Alexandre) : Kounâla, drame en 4 actes, en vers. Avec une préface d'Ernest Lajeunesse. [Paris, Théâtre d'Astrée, 14 décembre 1912.] E. Figuière, (1913), in-16, X-129 p.

Leclerc (Alexandre) (pseud. le Bruyant Alexandre) : Des chansons... La Grande guerre. Préface d'Ernest La Jeunesse. Bois-Colombes (Seine) : E. Fallet, 1917, in-8, 120 p., fig., couv. Ill. Chansons et monologues interprétés par le Bruyant Alexandre.

Wilde (Oscar) : Salomé, drame en un acte. [Paris, Théâtre de l'Oeuvre, 12 février 1896.] Précédé de Notes sur l'auteur par Ernest La Jeunesse. Frontispice et illustrations dessinés et gravés sur bois par Louis Jou. G. Crès, 1917. in-16, 149 p., fig., pl. en noir et en coul., couverture illustrée. Le Théâtre d'art. 1

Illustrateur :

pour le programme du théâtre de l'Oeuvre : 1 affichette programme : illustration en noir, 28 x 38 cm, 1897. La comédie de l'amour, pièce en 3 actes d'Henrik Ibsen. trad. de Colleville et Zepelin ; spectacle du Théâtre de l'Oeuvre ; avec Paul Rameau dans le rôle de Falk et Firmin Gémier dans celui de Straamand Date de création : 23 juin 1897

Ibels (André) : Talentiers, ballades libres. Roy Lear, dessins d'Ernest La Jeunesse. Bibliothèque d'art de ″la Critique″, 1899, 130 p., illustration.
L'Assiette au Beurre, Les "Tumaslu !" Tu ne m'as pas regardé ?. 3 octobre 1901. Dessins d'Ernest La Jeunesse.

Il existe dans le catalogue de la B.N.F. de nombreux dessins de La Jeunesse, on en trouve d'autres, ajoutés, dans certains exemplaires de ses livres. Voir les illustrations pour ses propres volumes et pour son journal Ouste !.

Ernest La Jeunesse, 1874-1917.

On retrouve des anecdotes sur La Jeunesse dans le Journal de Paul Léautaud, à propos de Jean de Tinan et du Théâtre de l'Oeuvre, dans celui de Léon Bloy, pour deux simples mentions, ou dans celui des Goncourt. Apollinaire lui consacre un chapitre du Flâneur des deux rives. Arriviste, laid, méchant même, y apparaît La Jeunesse, chroniqueur et boulevardier, c'est l'habitué du café Napolitain, l'auteur rosse que l'on y retrouvera. Il faut lire la préface de la seconde édition de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, celle de 1913, illustrée par l'auteur, pour y découvrir un homme vieilli, sensible, conscient de l'image qu'il a pu laisser dans les lettres, il s'y montre comme un « gros homme patraque et résigné, esclave du jour, du soir et des faits divers, proie banale des caricaturistes et des gens de revues, qui promène sur les boulevards une silhouette trop familière et le pire sourire d'horreur », il y parle de ses « destins périmés » et dit « avoir l'air d'un bouffon gonflé, d'une vieille lune en décomposition, d'un accessoire de cotillon ou de brasserie » loin de cet « adolescent timide, fiévreux, dévoré d'ambition inquiète et d'orgueil famélique » de 1896.


Octave Mirbeau et Ernest La Jeunesse par Pierre Michel suivi de On demande un Empereur de Mirbeau et du chapitre de Cinq ans chez les Sauvages consacré à Mirbeau.

L'Ame de Joris-Karl Huysmans, extrait de Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains, sur le blog du Bulletin des Arts et Lettres Lovendrin.

vendredi 27 juin 2008

Blogs à lire, blogs à voir


La Muse galante, Ça ira


La muse est hétéroclite, amoureuse, curieuse, gourmande, inspirée, littéraire, musicale, rétro, élégante, érotique... La muse découvre Mallarmé et la mode (Livrenblog n'y est pas étranger), conseille les éditions de L'Arbre Vengeur (et le fait mieux que nous), publie un beau poème d'Henri de Régnier, visite un cabinet de lecture, dévoile la science chromatique d'Agrippa d'Aubigné, visite une expo consacrée à Jules Massenet, et avec Bobinette Langlois lutte contre la disparition de l'écrevisse des cabinets particuliers de 1898. La Muse Galante, est une bonne surprise, un blog à visiter. La présentation y est simple, élégante, les illustrations judicieusement choisies, avec ornementations typographiques et gravures de mode... Livrenblog en serait presque jaloux.





Voir le blog de la fondation Ça ira, une revue d'avant-garde belge, signalé C. Arnoult sur son blog consacré à Han Ryner (c'est dans Ça ira que paru l'article de Ryner sur L'Ouragan de Florian-Parmentier... voir les épisodes précédents).

Pour les chineurs : Le 14e Marché de la Bibliophilie est ouvert depuis le mercredi 25 juin et reste ouvert jusqu'au lundi 30 juin, place Saint-Sulpice, Paris 6e, de 11 h à 20 h.

jeudi 26 juin 2008

Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger


De Fanny Zaessinger et des lettres

Pour Rodolphe Darzens

Il ne faut souhaiter la mort de personne. Et pourtant se serait une si jolie oraison funèbre !
Une petite femme vint qui s'assit.
C'était un café mélancolique où des gloires avaient traîné et des vaudevillistes aussi et où le patron se mourait d'un anévrisme longanime. La petite femme demanda un lait chaud. Sa voix était douce et lente. Des cheveux lui tombaient aux épaules et lui tombaient à peine plus bas et sa robe lui tombait aux talons – pas très bas parce que c'était une petite femme – sans dire les hanches ou les seins ou la taille, et c'était une robe toute droite, sans plis, souple comme la tristesse et triste comme un reproche. Et de jeunes hommes s'assirent autour et demandèrent des laits chauds. La petite femme parla. Et ils écoutèrent la petite femme.
Elle avait la tête à laquelle on rêva toujours, à laquelle on ne pensa jamais. C'était en son coeur qu'on la voyait et elle venait de très loin, de partout, de toujours. On l'avait trouvée aux marges de Racine, aux marges de Jean-Jacques et de Jean-Paul et de Vigny, et c'était tout Mallarmé, tout Loti, tout Maeterlinck et tout Verlaine. A y bien réfléchir, on la réconcilia avec Stendhal, Barrès et Henri de Régnier. Et on eut aux lèvres et dans la gorge le goût de la mer qui emporte – sans le faire exprès – des âmes et des âmes.
Petite femme qui s'ennuie, elle souffrit autour de soi des gens qui s'ennuyaient. Les uns étaient allemands, les autres, peintres, d'autres, vieillards, et il en fut qui, les mardis, sortaient de chez monsieur Mallarmé.
Les omnibus les attendaient à la porte du café et ils étaient venus jusqu'à cette place, après des détours, pour trouver des omnibus. Et les omnibus s'ébrouaient, successifs, avec des yeux verts et des yeux rouges et filaient et c'était la nuit ensuite où les globes de M. Popp s'éteignent et où les rues se font froides et noires. On demeurait autour de la petite femme. On parlait, on ne parlait pas. On écoutait la petite femme et on ne l'écoutait pas. Et lorsqu'on cherchait, parmi des descentes, les couches solitaires du Quartier ou d'ailleurs, on se découvrait l'âme même, toute même – et de par l'âme de la petite femme.
C'est la rue Pigalle. C'est la rue Bréda. C'est la fontaine Saint-Georges.
Et voici les boulevards. Et voici, refrain, l'équivalent sentimental de la petite femme :

Ha-ra-ra-bé-belle,
Tou-tou-tou-ta-ta-ti-ti
You-you-you-si-si-da.
Va-va-va-mi-you.
Ta-zi-zi-zi-mé-hi-lou-lou !
Ca-da-la-vi-té-zi-gheh !
Li-rou-mé-hi-la-dou-dé-dé,
Ro-Ro-Ro-Ro-do-do !...
C'est un trouble. On n'est pas amoureux. Et les chemins sont longs. Et cependant qu'on marche vite, la figure revient, lente, et le corps aussi.
C'est le sourire, ce sont les dents blanches, dont l'une un peu en arrière et une autre un peu jaune, à droite, et ce sont les cheveux ternes, longs et très courts (pour y pleurer), et c'est le front étroit assez pour être celui de notre soeur. Et c'est la bouche puérile, la bouche lasse. Et l'on n'est pas seul et on est seul, car c'est du fond de son âme, à soi, que sort sans hâte cette figure. On arrive. On allume la lampe pour se coucher seul. La flamme de la lampe n'est pas haute et c'est du silence, dehors. On a le coeur qui glougloute, qui s'amollit. On ne se couche pas : on écrit.
On n'est pas amoureux de la petite femme. Qu'aimerait-on en elle ? Ses yeux un peu myopes, un peu bruns, tranquilles et humides, ses yeux qui ne s'amusent pas et qui chantent ? Son sourire si las et son rire si las en sa fraîcheur, si brisé en sa jeunesse ? Désire-t-on ce corps qu'on devine à peine et qui est confiant en sa gaine de crépon sombre ? On ne sait, tout d'abord, car cette petite femme est une femme...
Puis on la sent si à côté de soi quand elle n'est pas là et si réelle !...
On n'est pas amoureux. On est gêné quand on s'assied sur la banquette brutale du café où elle est assise : on a un peu peur. Elle n'existe pas, cette petite femme, c'est une entité, c'est une réalisation – et c'est bête.
Elle est en notre coeur : c'est notre enfance et notre tristesse et notre malheur, c'est notre sourire et notre lassitude ; et sa gorge qui sort à peine d'un foulard noir est si fatal et se tend si atrocement, si joliment vers des flèches et du fer ! C'est nous, c'est notre soeur, c'est notre beauté.
Des peintres l'ont vue et l'on priée de poser : elle a bien voulu – pas trop. Et les peintres on fait son portrait... et l'ont raté. Car c'était leur émotion qu'ils voulaient fixer sur leurs toiles et en leurs pastels – et ça n'est pas pratique ! Un nez qui frise et des cheveux qui frisent, une main qui ondule ? Oui, mais après ?
Après ?
C'est une petite femme qui s'assied et qui attend, qui sait ce qu'elle attend et qui attend quelque chose de plus.
Autour, ce sont des gens qui attendent et qui ne savent pas ce qu'ils attendent. La petite femme est un instrument de patience, d'attendrissement, d'alanguissement, de méditation et de perversité.
On la croit perverse.
Et c'est parce qu'elle s'ennuie et qu'elle s'ennuie moins quand des gens s'ennuient en face et à côté.
On la croit froide.
Et c'est parce qu'elle se défie et qu'elle a ce qu'elle veut et qu'elle aime. Et ses yeux sont droits et épient – et se détournent.
Ses affaires de coeur. Nous ne savons pas. Ceux qu'elle aima., de vrai, ça n'était ni nous ni de notre génération. Des étrangers.
Pftt !... Elle est NOUS et notre génération.

II

On le lui a fait savoir – et ce n'était pas la peine. Elle a eu son année, ses poètes, sa cour et sa littérature. Tout le monde lui a serré la main et a échangé avec elle des aphorismes peu coûteux. On l'a menée au cimetière Montmartre au d'Harcourt et de Chatou à la rue de l'Echaudé. On l'a fait danser parmi des vases de M. Tinan et des cyclewomen de M. Albert. Elle a été partout la même, vague sans pose et aimable. Elle a gambadé, musé, boudé. Elle a été la muse de tous. Et elle a eu pour se débarrasser des indiscrètes caresses de ses cheveux le geste qui rejette en arrière des siècles et des mondes. Elle a donné du talent aux enfants parce qu'elle leur a donné le petit trouble qu'elle seule peut donner. Et quelques-uns, pour avoir écrit des mots où tremblait ce petit trouble, des mots où l'on sentait se gercer ce petit trouble
(sans savoir pourquoi) nous troublèrent délicieusement.
Et ceux-là, pour avoir dit leur trouble, le perdirent et crurent que la petite femme était une camarade et une petite femme. Ils n'eurent plus de talent, ils avaient
transgressé les rites – ils avaient vieilli.

III

Mais ce n'est pas une oraison funèbre. C'est une note sur l'histoire littéraire et c'est une ode qui dit l'année 1895-96 qui ne fut pas vide et qui fut ton année, petite femme. J'ai envie de pleurer.
L'année est finie. Il y a plus personne à Paris. Des gens sont en Alsace, d'autres au Midi, d'aucuns à Jumièges ou en quelque autre normanderie. Et tu restes à Paris. Et nous restons. Tu es notre tendresse, tout notre tendresse fraîche et désintéressée de ces mois. Lorsque nous allons te voir en ta petite maison falote d'où jaillissent des terrains vagues, des maisons et des villes, lorsque tu nous apparais, à peine éveillée, les yeux gonflés de rêves, entre des chats, ils nous semble que c'est notre âme qui s'éveille et que nous avons du talent et que nous ne sommes pas méchants. Tu parles ensuite et tu es calme et tu souris, mais nous savons des larmes rue Lepic et des larmes place Blanche.
Mais à quoi bon dire que tu as souffert et faire saigner ton charme saignant ? Il vaut
mieux t'entretenir d'oiseaux et de fleurs, t'offrir, en ta robe longue, aux yeux des pauvres petits peintres et des pauvres petits littérateurs qui veulent de la beauté et qui ne la cherchent pas parce que c'est trop cher. Et à quoi bon te dire à toi-même que tu souffres, que tu t'ennuies ?
Dormir... dormir...

IV

Petite fille, petite fille, l'année est terminée. Voici que ces horribles chaleurs s'en vont et que les lumières des cafés vont sembler moins paradoxales. Voici que le soleil va s'attendrir et s'apâlir et que le froid va revenir qui fait qu'on se pelotonne en sa misère. Et les gens reviendront de Normandie et d'Alsace et reprendront leur place auprès de toi et s'efforcerons à émettre des « mots historiques » que tu voudras ne pas trouver ridicules.
Et tu apparaîtras sur des scènes, un peu plus, un peu mieux, et tu épandras tes cheveux sur des tendresses laborieuses et notre épars besoin de tendresse. Et des oeuvres naîtront de toi, sous tes pas, et de pauvres petites fleurs croîtront par toi que tu laissera cueillir aux autres.
Et tu seras des livres encore, qu'on imprimera chez Renaudie, en cérémonie.
Ah ! Petite fille, c'est une année qui vient où s'obstinera ta royauté douloureuse, ta tyrannie apaisante. Et des lunes se lèveront pour toi où tu baigneras la molle ténèbre de tes yeux.

V


Les gens qui t'ont fait mal, qui t'on meurtri tes petites mains et ton petit coeur, les gens qui ton meurtri ton horizon et ton infini, ces gens-là, vois-tu, se sont abolis : on n'en entendra plus parler : ils sont dans les maisons grises, où il n'y a ni chats ni ciels, à faire des farces et à peiner pour ne rien faire.
Il n'y a plus ici, il n'y a plus partout que des gens qui veulent sourire de ton sourire las mais qui sourit. Ne soit pas heureuse, ne sois pas trop heureuse parce que le bonheur est brutal, parce que le bonheur est laid.
Nuance tes plaisirs, nuance tes petites peines.
Tu es nos vingt ans, tu es notre jeunesse, notre vertu, notre douleur, notre tendresse.
Petite fille, petite fille, voici notre coeur, notre coeur pas amoureux, qui se trouble non pour toi, mais par toi.

VI


Et voici, petite fille, notre âme et notre émoi, notre émoi de cette seconde, d'hier, d'aujourd'hui, notre émoi ténu, tenaillant, fécond, éternel...

Ernest LA JEUNESSE

Revue Blanche : tome 11 : Août 1896

Fanny Zaessinger :
Ernest La Jeunesse, Alfred Jarry, et les autres

Fanny Zaessinger, actrice et modèle, figure dans Les Jours et les nuits d'Alfred Jarry sous les traits de la « petite fille », dite Huppe, c'est elle qui avec l'aide de Sengle est chargée de déshabiller Severus Altmensch, Ernest La Jeunesse, lors d'une orgie dans l'atelier du peintre Raphaël Roissoy, Léonard Sarluis. Dès 1895, alors qu'elle débute au théâtre de l'Oeuvre, dans L'Ecole de l'idéal de Paul Vérola, Henri Albert signale aux lecteurs du Mercure de France « Mlle Fanny Zaessinger, aux bandeaux d'ange cruels et charmants ». La charmante Fanny fréquentait les mardis de la rue de L'Echaudé, où se réunissaient autour de Rachilde les écrivains familiers du Mercure. Au d'Harcourt et à la Nouvelle Athènes, place Pigalle, elle côtoyait Jean de Tinan, Henri Albert (1), Léon-Paul Fargue, Pierre Louÿs, André Lebey, elle retrouvait les mêmes à la revue Le Centaure (2). Elle fut maîtresse de certains, le modèle de Charles Léandre, et si l'on en croit La Jeunesse « Elle a donné du talent aux enfants » « elle a été la muse de tous ». Elle habitait Montmartre, ce qui explique les « larmes de la rue Lepic » et les « larmes de la place Blanche », assistait Franc-Nohain au théâtre des Pantins, accompagnait La Jeunesse au Café Napolitain. Lorsque Jacques Doucet invite les rédacteurs du Centaure il n'oublie pas de convier Fanny. Pour son ami Tinan, elle sera Fancy, dans Penses-tu réussir ! dans ses Noctambulismes elle lira les Chercheuses de poux de Rimbaud. Une jolie Chanson pour mes chats, signée d'elle, figure dans les papiers du Centaure. Le trop oublié J.-M. Levet lui a dédié son sonnet Parades et Léon-Paul Fargue l'a mise en scène dans un chapitre de Tancrède. Fanny Zaessinger fut la tendre amie de toute une génération.

(1) Alsacien comme Fanny, traducteur de Nietzsche, et directeur administratif de la revue Le Centaure.
(2) Le Centaure. Recueil trimestriel de littérature et d'art. Deux numéros, 1896. Magnifique revue inspirée de la revue allemande Pan, où l'on retrouve outre les écrivains déjà cités, Henri de Régnier, André Gide (pour le premier numéro), Paul Valéry (qui n'y signa que de ses initiales), Hérold, et des peintres et illustrateurs comme Charles Léandre, Jacques-Emile Blanche, Anquetin, Dethomas, Felicien Rops et Charles Conder. Léon-Paul Fargue faisait parti du comité de la revue mais n'y donna aucun texte.

Ouvrages consultés :

François Caradec : A la recherche d'Alfred Jarry. Seghers, cahiers insolites N° 2, 1974

J.-P. Goujon : Jean de Tinan. Plon, 1990

mardi 24 juin 2008

LA JEUNESSE : Le Roi Bombance de MARINETTI


C'est en avril 1909 que Le Roi Bombance, de Marinetti, fut joué pour la première fois, les décors étaient de Ronsin, les costumes du peintre Paul Ranson. Ernest La Jeunesse, dans Le Journal, fit le compte-rendu de cette soirée. Quelques mois plus tôt, le 20 février 1909 paraissait dans Le Figaro le Manifeste technique de la littérature futuriste.


Théâtre de l'Oeuvre (Salle Marigny) – Le Roi Bombance, tragédie en quatre actes, de M. F. T. MARINETTI.


Il serait cruel d'épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère et galant homme que ses cartes de visite appellent il poeta Marinetti. Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus large hospitalité aux poètes français de ses amis, il est venu demander à Paris ses lettres d'investiture et ses éperons de chevalier, pardon ! de prince lyrique. Il repassera. La stricte vérité nous oblige à dire qu'à la répétition générale, tout au moins, le spectacle fut plus dans la salle que sur la scène, non sans indignation exagérée et enthousiasme hors de saison, avec des cris, des rires, des gloussements qui n'étaient pas dans le programme. Nous avons été rajeunis de treize ans : c'était en rinforzando, la soirée d'Ubu roi. De là à la journée d'Hernani, il y a, je crois, de la marge.
Ce n'est pas que Le Roi Bombance manque de qualité, de verve, d'outrance, de générosité, de farce tragique ; c'en éclate, pour ne pas employer un mot qu'on trouve un peu trop dans la pièce – et cela seul me dispenserait d'en dire plus long. Mais il est des choses qui sont à lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce ne sont pas toujours des paroles.
Que puis-je citer, s'il faut des citations ?
-Mes biens-aimés Bourdes, recueillez-vous : le roi va roter !...
-Mes bien-aimés Bourdes, Deo gratias, le roi à roté !
La reine écrit à Bombance « Mon pet bien aimé... »Mais il est tant question de pets que, lorsqu'il y a eu du tumulte, un enthousiaste a traité les protestataires de « Tas de constipés ! ». Je passe sur les « intestins desséchés » et autres gentillesses ; ça ne vaut pas le « Cornegidouille !» du bon et pauvre Alfred Jarry.
C'est du symbole trop clair ou trop bruyant, avec de l'obscurité, des nuages, de l'odeur. En somme, c'est la vieille fable du bon La Fontaine, Les Membres et l'Estomac. Le peuple des Bourdes (sic) détrône son chef, le roi Bombance, chasse toutes les femmes, s'abandonne au cuisiniers Tourte, Syphon et Béchamel, est opprimé par lesdits marmitons, mange le roi, ses ministres et ses maîtres-queux, est obligé de les vomir, - c'est comme j'ai l'honneur de l'écrire, - et les rois, prêtres, ministres, reprennent le pouvoir et la tyrannie jusqu'au moment où Sainte-Pourriture et le vampire Ptio-Karoum s'en viennent faire justice de tout ce joli monde et le rendre au néant d'où jamais il n'eût dû sortir. J'allais oublier un poète qui s'appelle l'Idiot et broche sur le tout, et qui, battu, avalé et rendu comme les autres, broie du noir et de l'azur et vend de l'idéal pour rien.
Les décors variés et éloquents de Ronsin, les costumes fantaisistes et truculents du pauvre Ranson, la vaillance héroïque des acteurs n'ont pas défendu le premier acte de l'indifférence unanime, les autres d'un hourvari sans respect. M. Marinetti aura sa revanche. Au fond, il n'est peut-être pas mécontent : inventeur du futurisme, il compte pour rien le présent. Qu'il se méfie, cependant, de certains blasphèmes inutiles, d'une verve aussi sacrilège que factice et d'un vocabulaire culinaire qui n'a pas d'ailes. J'aime mieux Messer Gaster du divin bonhomme que Le Roi Bombance. Il faut louer, parmi les artistes, M. Garry, poète éthéré et étoilé ; M. Jehan Adès, panse auguste et plus que royale ; M. Henry-Perrin, moine pis que rabelaisien ; M. Maxime Léry, très ardent et très bien disant en marmiton-politicien, et tant d'autres qui piaillent, qui hurlent, qui éructent, qui tuent, qui meurent et qui renaissent à qui mieux mieux.
Tout de même, mon cher Aurélien-François Lugné-Poe, les temps héroïques sont passés !

LA JEUNESSE (Ernest) : Des Soirs, des Gens, des Choses... (1909/1911). Maurice de Brunoff, 1913, 296 pp., couverture illustrée du portrait de l'auteur.

C'est au Journal que parurent les critiques dramatiques reprisent dans ce volume, La Jeunesse y tint cette rubrique à partir du 18 février 1909.

Le Roi Bombance parut en 1905 au Mercure de France.

Ernest La Jeunesse par André Rouveyre


Ernest La Jeunesse sur Livrenblog : Ernest La Jeunesse préface au Forçat honoraire, roman immoral. Ernest La Jeunesse célèbre Fanny Zaessinger. Ernest La Jeunesse par Léon Blum. Bibliographie. Ernest La Jeunesse - Oscar Wilde à Paris. Les "Tu m'as lu !" Ernest La Jeunesse dessinateur 1ère partie. Les "Tu m'as lu !" (suite) Ernest La Jeunesse dessinateur. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes 1ère partie. Ernest La Jeunesse - La Foire aux croutes suite. L'Omnibus de Corinthe. Jossot. André Ibels. Faut-il lire Ernest La Jeunesse ? Ernest La Jeunesse pastiché par Victor Charbonnel dans La Critique. Ernest La Jeunesse : 22 dessins originaux.

CURNONSKY Souvenirs


CURNONSKY Prince des Gastronomes : Souvenirs littéraires et gastronomiques. Préface du Dr Chauvelot. Albin Michel, 1958.

J'écrivais il y a un peu plus d'un an déjà, un petit compte-rendu des Cahiers d’un mercenaire de lettres de Maurice Ed. Sailland dit Curnonsky, le hasard, l'obstination, la marche à pied et quelques piécettes me permettent aujourd'hui de consacrer ce billet a un autre volume de souvenirs de Curnonsky, Souvenirs littéraires et gastronomiques, paru chez Albin Michel, avec une préface du Dr René Chauvelot, en 1958, deux ans, donc, après la mort de leur auteur. La première partie du volume est consacré aux amis. En voici quelques chapitres : Mon bon maître Alphonse Allais - Franc-Nohain et l'automobile - Paul Verlaine aux Feuillantines (où il reproduit in extenso un article-interview d'André Guilbert-Lasalle qui l'interrogeait pour les Cahiers Paul Verlaine en 1954) - Jules Desbois (le statuaire Tourangeau, un compatriote) - Jean Moréas est l'occasion pour Cur de rappeler le restaurant La Côte d'Or, « découvert » par Papadiamantópoulos qui y attira une génération littéraire, d'Hugue Rebell à Marcel Schwob. Paul-Jean Toulet était de ses agapes à La Côte d'Or, Cur souligne son amitié pour Moréas, les entretiens des deux amis et termine sur une Confidence de Moréas - avec Courteline et le perroquet tourangeau l'anecdote est contenue dans le titre - Pierre Louÿs et l'art épistolaire présente l'intérêt de reproduire des lettres et poèmes de circonstances de l'auteur d'Aphrodite, grand amateur de Chaussettes Pour Dames, l'un des Opus majeur du collabo de Willy, Curnonsky reçu plus de deux cent vingt lettres de Pierre Louÿs, dont il fit don pour partie à la Société des Gens de Lettes, une édition de cette correspondance était prévue par Curnonsky en collaboration avec le Dr Chauvelot, il mourra sans pouvoir réaliser cette édition.
Le chapitre sur Rodolphe Bringer, est là pour que ne meurt pas tout à fait le souvenir du fondateur de la « Société des Imprévoyant de l'Avenir » et auteur de Ces Messieurs de l'apéritif. C'est par l'intermédiaire de Pierre Louÿs que Cur rencontra Debussy, dont il se souvient ici pour nous conter deux anecdotes. Des souvenirs de spectacles émaillent aussi ce volume et notamment sur l'acteur Max Dearly « Lavallière ! Granier ! Brasseur ! Dearly ! Baron ! O soleils disparus derrière l'horizon ! », un chapitre est consacré à Marguerite Moreno.
Parmi les amis, il en est un que Curnonsky ne pouvait oublier, « le parfait écrivain Paul-Jean Toulet », dont il écrit qu' « Il fut, avec Gabriel de Lautrec, Jean de Tinan et Pierre Veber, l'un des hommes les plus spirituels qu'il m'ait été donné de connaître à ce moment là de ma vie ». Une erreur de transmission télégraphique fit que la signature commune de Curnonsky et Toulet, qui devait être « Perdican » devint « Perdiccas », pseudo sous lequel les deux amis firent paraître Le Bréviaire des Courtisanes et Le Métier d'amant. Le duo collabora à part égale à un autre volume, Demi-Veuve, qui ne fut signé que par Curnonsky, Toulet « estimant qu'il n'avait pas eu le temps d'écrire avec assez de soin sa partie. » Toulet et Curnonsky ne partageait pas seulement leur pseudonyme, au 7 rue de Villersexel, ils firent avec Princeteau, « salle à manger commune », louant quatre appartements, l'un d'eux étant consacré aux agapes et réceptions, assez grand pour s'y pavaner, il fut baptisé le « Pavanatoire ». On aurait souhaité un volume entier de souvenirs de Curnonsky sur Toulet, en savoir plus sur leur voyage en Extrème-Orient, leurs maîtresses communes, leurs réceptions au « Pavanatoire », leur voisinage encore, dans un même immeuble de la Place de Laborde, leur travail en commun... Tout cela n'est malheureusement qu'effleuré dans ce volume. Son passage au secrétariat du Duc de Monpensier y est survolé, son amitié avec Forain à peine esquissée, notre Tourangeau se contente de nous délivrer quelques anecdotes et une théorie de bons mots du dessinateur. Ernest Lajeunesse est quasiment inconnu, non pas que nous ne sachions rien de lui, sa rosserie, sa tête à claque, ses « Nuits et ennuis de nos plus notoires contemporains », ont fait l'objet de quelques chroniques toutes répétant les mêmes anecdotes, Curnonsky semble avoir bien connu La Jeunesse, « le plus érudit, sinon toujours le plus clair, des journalistes de son temps », mais ne nous en dit pas beaucoup plus que la légende, ne nous dévoilant ici que le sujet d'une opérette que La Jeunesse rêvait d'écrire et de voir accompagnée d'une musique de Claude Terrasse. Nous ne pouvons que regretter avec l'auteur que son ami n'ait pas laissé de mémoires « car La Jeunesse est un de ceux qui, comme moi, ont écrit beaucoup plus de choses qu'ils n'en ont signées. Et nous en aurions appris de belles (que d'aucuns savent déjà). »
La deuxième partie est consacrée à la gastronomie on y trouve toute même quelques écrivains comme Raoul Ponchon « Un grand poète bachique » et un chapitre sur « Colette à table ». En résumé un volume pour faire le plein d'anecdotes.


A lire : Sur le blog des Editions Cynthia 3000, sous la plume de Gregory Haleux, De Rana-Rouri à Bibendum, ou l’épopublicité un billet sur Marcel Rouff (1887-1936), et son roman Guinoiseau ou le moyen de ne pas parvenir (1926), roman à clefs où l'on retrouve sous pseudonymes, Willy, Henry de Bruchard (1), Paul-Jean Toulet, et... Maurice Sailland qui sert de modèle au héros du roman, Guinoiseau.

(1) Ami de Jean de Tinan et de P.-J. Toulet, fort en gueule et batailleur, ardent dreyfusard qui rejoindra les rangs royalistes, il fera partie de la Ligue de la Patrie Française. Auteur de La Fausse gloire un roman contemporain, d' "études algériennes" La France au soleil, et de Petits mémoires du temps de la Ligue.