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mercredi 17 décembre 2008

Paul ADAM par Francis Vielé-Griffin



La reproduction de l'article de Francis Vielé-Griffin (La Plume, N° 119, 1er avril 1894), sur Paul Adam que je donne aujourd'hui, permettra de mieux appréhender les débuts de l'oeuvre, foisonnante, de l'auteur du Troupeau de Clarisse. La grande diversité et l'abondance des oeuvres de Paul Adam, brouillent l'image que l'on peut aujourd'hui avoir de celle-ci. Les idées, si « personnelles », de l'auteur ne facilitent pas plus de synthétiser facilement l'oeuvre de celui que Lucien Muhlfeld dans la Revue Blanche (1), appelait « un dominicain blanquiste » - « Un anarchisme catholique, voilà au juste la tendance et le goût de Paul Adam », note t'il dans le même article. A noter l'importance accordée par Francis Vielé-Griffin aux rencontres et discussions qui eurent lieu dans le salon de Robert Caze, pour la naissance du Symbolisme.

(1) N° 16 février 1893. Chronique de la littérature.


Paul Adam par Francis Vielé-Griffin La Plume n° 119 1er avril 1894


Est né à Paris le 7 décembre 1862. Sa famille originaire de l'Artois et des Flandres qui parti de Rascie (Serbie actuelle) vinrent s'établir dans le Comtat, après la prise de Constantinople et obtinrent du Pape la seigneurie de Flassan, près Carpentras. Le dernier de la race fut un diplomate du Congrès de Vienne et a laissé une Histoire diplomatique de la France, c'est le beau-frère de l'aïeule de notre auteur : des alliances nombreuses ayant uni les deux familles depuis la fin du XVIe siècle.
Le bisaïeul paternel de l'auteur des Princesses byzantines, d'abord aide de camp de Moreau, puis compromis dans la conspiration célèbre ; eut les deux jambes amputées par un boulet, à Wagram : l'aïeul fit toutes les campagnes du premier Empire , assista au passage de la Bérésina, puis rentré en France, fut maintenu dans le grade de major par le gouvernement de la Restauration, à cause de son attitude opposante. Officier de la Légion d'honneur et chevalier de St-Louis il reprit son influence sous le second Empire. Son fils eut le titre de directeur des Postes de la Maison impériale. Les opinions républicaines non dissimulées de ce dernier le brouille avec la cour de Napoléon III ; il mourut en 1878 laissant un fils Paul Auguste Marie Adam Raxi-Flassan, âgé aujourd'hui de 31 ans et auteur des Volontés Merveilleuses et de l'Epoque.
L'histoire de cette famille ayant manifesté, dans tous les temps, une vive opposition aux autorités établies, nous prépare à trouver dans le rejeton de la race l'adversaire fatal des institutions du siècle.
En 1889, il gagnait aux élections législatives quatre mille voix socialistes ; et l'on sait sa récente attitude au procès de l'anarchiste Jean Grave, avec lequel il se déclara, en plein tribunal, très glorieux de solidariser.
Aussi : le premier livre de Paul Adam, Chair Molle, outrant jusqu'à l'excès la thèse morale du naturalisme, lui valut-il de passer en Cour d'assise le 10 août 1885, à l'âge de 22 ans. Dans ce volume, le jeune romancier, commençant la campagne qu'il mènera désormais sans relâche contre l'exagération des doctrines littéraires enclines à placer le bonheur de l'homme dans l'amour – sentimentalité ou débauche – traça un sinistre tableau de la vie d'une basse courtisane que pourrit la maladie et qu'exploitent les amants. Ce volume contenait si bien déjà en germe, toute l'oeuvre de l'écrivain actuel qu'il marquait, comme seule période de bonheur pour la triste héroïne, la partie de son existence passé dans le couvent où les religieuses l'ont accueillie. - A son apparition, le volume eut un grand succès et suscita dans la presse des appréciations très favorables de MM. Scholl, Henry Fouquier, etc... Dans trois articles ignobles, Francisque Sarcey, réclama des poursuites contre le livre dont M. Henri Rochefort prit la défense.
Sans plus donner au tumulte de la bataille littéraire Paul Adam publiait un an après, Soi, étude d'une psychologie très fouillée de la vie d'une honnête femme. De curieuses innovations de style annoncent déjà le renouveau symboliste dont notre auteur fut un des protagonistes les plus ardents.
C'est vers cette époque que je connus Paul Adam, dans le salon de Robert Caze, le sincère observateur de la vie à qui l'on doit l'Elève Gendrevin, et qui fut tué si malheureusement en duel quelques mois plus tard [I]. Là se réunissait toute une élite artistique et littéraire : Henri de Régnier, Huysmans, Jean Morèas, Rodolphe Darzens, Jean Ajalbert, Alex. Thausserat, Leo Trezenik, le directeur de Lutèce, les impressionnistes Raffaelli, Fénéon, Signac, Seurat, les deux Pissaro et jusqu'au poète mobile Jean Rameau, tête de Turc tout indiqué pour la verve alors plaisante du Palicare Moréas. C'est dans ce salon naturaliste que naquit le « Symbolisme ».
Des discussions fort profondes préparèrent le mouvement : on commençait à reconnaître que la théorie naturaliste judicieuse et maîtresse en son expression même, se taxait d'infériorité en ce qu'elle avait de restrictif. Pour tout ramenait à la sensation et à l'instinct, elle avait trop négligé le côté mental de l'activité humaine ; pour atténuer le mensonge assez bas du sentimentalisme antécédent (Feuillet, About, etc...) elle niait les tendances intellectuelles et généreuses de l'homme qui cherche quelquefois, cependant, « à parer le décor de la conscience ». D'autre part, la grande négligence de style affichée par les véristes, outranciers jusqu'à la sottise, semblait devoir rabaisser l'oeuvre d'écrire à une besogne de transcription.
On se souvenait des dernières pages de Chair Molle, de l'agonie de l'héroïne si littérairement horrible, du sensualisme subtile de la Marthe de Soi : une alliance se forma entre le jeune écrivain, Jean Moréas, Ajalbert, Jules Laforgue, Kahn, Fénéon, etc... L'Ephémère Symboliste (4 nos) était né.
En août 1886 parut le Thé chez Miranda, qui émotionna les deux hémisphères (je parle sans la moindre exagération) et du coup, mit à nu, la bassesse d'âme et l'imbécillité des chroniqueurs de ces temps déjà anciens ; ce fut le principal service rendu par cette plaisante tentative. Trois ans durant les journaux devaient injurier, nier voir maudire l'effort des écrivains nouveaux pour qui Paul Adam formula cette définition, désormais classique : l'Art est l'oeuvre d'inscrire un dogme dans un symbole. Voyons quels dogmes s'inscrivent dans l'oeuvre symbolique de l'auteur des Volontés Merveilleuses.
Mais disons auparavant, et bien que les limites de cet article nous forcent à être incomplets que, pendant la période de lutte, Paul Adam, se rappela la besogne des ancêtres : Dans la Vogue, avec Gustave Kahn, Laforgue, Merrill, dans le Symboliste, la Revue Indépendante, il polémique, oeuvre, formule avec violence et obstination. Citons : l'Esthétique nouvelle qui suscita une longue réplique dans la Nouvelle Revue. Le Maître du Néant (Emile Zola) paru dans le 1er n° de la Grande Revue. Paroles, très curieux article politique. Entre temps, il fonde la Vie franco-russe. Cependant les grands journaux, hésitent à l'accueillir, et le romancier grâce à cet ostracisme l'emporte sur le polémiste :


CHAIR MOLLE (dont nous parlions, plus haut) 1885, Brancart, édit. Brux. Épuisé. - Histoire d'une fille publique qui ne trouve de repos que dans la mysticité offerte par la règle d'un refuge pour filles repenties où quelques temps elle réside, entre le lupanar et l'hôpital. Déjà les tendances du moraliste sévère de la Critique des Moeurs se manifestent dans ce volume où le mépris du sexe s'hyperbolise de page en page.
SOI, 1886 Tresse et Stock, édit. - Psychologie de la femme honnête que son orgueil protège contre toute déchéance. Elle se complaît, très heureuse, à se nourrir le corps de succulences gastronomiques, l'esprit de sensations d'un art bourgeois immédiat. Autour d'elle les gens s'accouplent et elle les dédaigne. Selon ses idées elle tente d'élever un jeune garçon qui, lui aussi, la puberté venue, passe à la chair. Seule, en somme, des autres, elle connaît le bonheur, par vertu.
LA GLÈBE, 1886 Tresse & Stock, édit. - La solitude absorbe l'homme des champs et l'affole ; l'homme est conquis par la terre ; il devient une bête passionnée et instinctive. Étude sur l'alcoolique.
ETRE, 1887, Decaux, édit. - Le premier volume de la série intitulée Les Volontés merveilleuses. Au commencement du XVe siècle, une âme de magicienne évolue du Bien au Mal, parmi des décors d'une reconstitution scrupuleuse. Mahaud, assiégée dans son château, emploie son pouvoir pour se délivrer au lieu de le garder intacte à l'unique fin d'élever son âme vers l'infini. Elle objective son désir et sa force et lentement se dégrade l'âme. Victorieuse, elle entraîne des soldats au pillage du pays, victime d'un rythme plus puisant qu'elle même, le rythme de la destruction évoquée. De chute en chute, elle devient esclave de son corps, luxurieuse. Elle appelle la caresse des esprits immondes sur sa chair, et celles, aussi d'un homme. Alors la sorcellerie lma conquiert. (La description du Sabbat que contient ce volume fait foi auprès du monde occultiste, comme la plus complète.) Le tribunal de l'Église appréhende la sorcière. Dans la prison, Mahaud reconnaît sa déchéance et désire se racheter. Elle demande instamment la mort pour sa rédemption, reconnaît dans le symbole du Christ tout ce qu 'elle a inutilement cherché ; et, purifiée par la flamme du bûcher, elle s'unit aux essences célestes ; cependant que son armée entraînée par le rythme de destruction continue à parcourir le monde, jusqu'au jour où elle est poussée à la mer par un peuple de nègres, vaincue, noyée.
EN DÉCOR, 1888, Revue Indépendante puis 1891, Savine édit. - Le jeune homme aime. En une femme, comme en un ostensoir, il dépose l'hostie de la foie, de ses espoirs. Mais l'ostensoir, plus que l'hostie, le tente et accapare son voeu. Il s'éprend d'un seul décor de l'amour sans voir la force animique incluse en lui : la seule beauté. Le décor se ternit et s'effondre. La douleur enveloppe l'homme qui s'évade de la vie pour la contemplation cosmogonique de Dieu. Alors dans l'image de l'univers, et dans la beauté des forces éternelles, il retrouve, autrement parfaites, les formes admirées dans l'humble tentatrice : il embrasse l'hostie sans se souvenir plus de l'ostensoir brisé.
L'ESSENCE DU SOLEIL, 1890, Tresse et Stock, édit. - Une idée de puissance se répand entre quatre cerveaux d'aventuriers. Ils fondent une banque. Le livre étudie l'évolution de cette idée qui détruit certaines de ces formes humaines, en exalte d'autres, pousse celles-ci à leur apogée, annihile celles-là. Ce livre, le dernier et le plus puissant des Volontés merveilleuses, est la tentative d'une sorte de roman nouveau où l'idée serait le héros et les personnages des accessoires adventices, des sortes de costumes pour l'idée en étude. Il réalise ce dogme philosophique si souvent exprimé par Paul Adam : que l'idée seule vit, que les êtres sont des organismes sans valeur personnelle et immédiate, des bouches éphémères par où le Verbe s'exprime.
L'ÉPOQUE, E. Kolb, édit. 1891-92-93 – qui comprend dans sa IIe série Robes rouges, le Vice filial, les Coeurs utiles – est comme une tentative de vulgarisation pour les idées émises dans les Volontés merveilleuses : Robes rouges offre une satyre psychologique du magistrat ; le Vice filial, une autre du débauché artiste, les Coeurs utiles une vision de gens très intelligents, hommes et femmes, dénués de scrupule et qui réussissent en exploitant la passion des simples à l'aide d'une extraordinaire fille, Maïa. La Ier série de l'Époque était composée de Chair molle, Soi, la Glèbe, et les deux donnent ainsi une suite de monographies sociales, allant des intelligences les plus humbles – celle de la fille publique et de son entourage – jusque – et avec les Coeurs utiles – les âmes les plus subtiles et les plus fiévreusement actives. Avec le Mystère des foules M. Paul Adam se propose de faire la synthèse de ces études sociales.
Dans chacun de ces essais M. Paul Adam combat l'instinct et le péché avec des diatribes toutes catholiques ; il en montre la splendeur tuante et la bassesse, alternées ; c'est comme une oeuvre de haute moralisation, surtout de Guerre au mensonge que complète le volume si célèbre de la Critique des Moeurs où parurent les chapitres de polémique ardente dont les plus connus sont : De l'Amant, de la jeune fille, de l'Épouse, Excitation à la Révolte, Invectives au mendiant, Éloge de Ravachol [II], Grandeur future de l'avare, maints autres.



Cette nomenclature se compléterait par l'énumération d'autres études parues au Figaro, au Gil Blas, à l'Éclair, au Journal, aux Entretiens politiques et littéraires, à la Grande Revue, à la Revue Blanche... Citons d'abord la critique de l'influence de Renan qui parut en trois articles : De Renan au Père Didon, la Vertu, l'Apôtre du Temps Positif. Puis, la Critique du Socialisme et de l'Anarchie, des chapitres de morale sur les courtisanes, les danses serpentines, le souci du ventre, le patriotisme, etc., etc...
Les qualités différentes que contiennent les écrits si nombreux se marquent pourtant d'un ferme caractère d'unité. Tous tendent à nier que les formes de croyances en usage aient une réalité heureuse, tant comme modes de spiritualité que comme modes de vie. Elles sont en tout cas perpétuellement contradictoires du principe à l'acte ; et pour le dilettante, il n'a plus qu'à se créer un décor complètement libéré des apparences et des épisodes ordinaires de la vie. Le livre des Images sentimentales (Ollendorf, 1893), divisé en deux parties distinctes, note cet état d'âme. Une étude d'enfance heurtée par le monde, les caprices d'autrui, elle se libère par la révolte et produit, les phases de passions écoulées, une sorte de contemplateur persuadé de l'inutilité de l'effort et de la douleur.
Cette oeuvre trouvera sa conclusion dans le poème Dieu, en préparation, et dont les Entretiens donnèrent une partie. La philosophie ésotérique du Christianisme s'y révèle. C'est comme une suite aux beaux travaux de Fabre d'Olivet sur le Sepher Bereschit. M/ P. Adam se propose, ce poème fini, d'en extraire un catéchisme pour les enfants, destiné à combattre l'athéisme de M. Renan, cet autre Jean Macé, moins méconnu.
Ensuite deux oeuvres historiques occuperont la vie de l'écrivain. Une Histoire de Byzance, dont le volume d'introduction vient de s 'épuiser en moins d'un an à la librairie Firmin-Didot, puis une Histoire de la Papauté qu'il composera avec une impartialité sans doute curieuse.
Paul Adam a écrit des drames. Le premier l'Automne, fait en collaboration avec le délicat écrivain de l'Embarquement pour ailleurs, a été représenté ce mois, malgré les ennuis de toutes sortes suscités... mais l'histoire est d'hier et de demain [III].
Pour clore cette hâtive esquisse, presque exclusivement documentaire et qu'il me fut impossible d'abréger, de l'admirable Paul Adam et de son oeuvre, louons l'incroyable force intellectuelle de cet écrivain dont la volonté, « merveilleuse », certes, peut dompter quatorze heures durant toutes les lassitudes de l'esprit et du corps, triomphant de la douleur physique au point qu'elle analysa, avec une sorte de joie, les phases successives d'une torturante opération que dut subir, il y a un an, le poète de Dieu, affirmant, ainsi, comme par un exemple physique et immédiat, « que l'Idée seule importe ».


Francis Vielé-Griffin.

Février 93.


[I] Voir Livrenblog : Charles Vignier et les Décadents
[II] A lire sur Livrenblog : Ravachol de Paul Adam au Petit Journal
[III] L'Automne (Ernest Kolb, 1893), écrite en collaboration avec Gabriel Mourey, fut interdite par la censure le 3 février 1893, puis jouée en 1894 par la troupe du Théâtre-Libre, sur la scène de la Comédie-Parisienne. Le ministre de l'Intérieur, voulait que fut retranché de la pièce « tout ce qui concerne la grève ou renoncer ». L'Automne rappelait les massacres qui avaient eut lieu en 1869 dans le bassin minier de Saint-Etienne, à la Ricamarie, où les troupes tirèrent sur les grévistes. Barrès, député de Nancy, portera l'affaire devant la chambre des députés.

Sur Paul Adam et le Symbolisme voir sur Livrenblog : Paul Adam : Préface à L'Art Symboliste de Georges Vanor
Un article, sur Livrenblog, d'Adolphe Retté sur Francis Vielé-Griffin : Francis Vielé-Griffin. Adolphe Retté. Edouard Dubus.

lundi 29 septembre 2008

Enquête L'ERMITAGE 1893 LE BIEN SOCIAL ?




En Juillet 1893 la revue L'Ermitage publie les premiers résultats d'un « référendum » sur l'organisation de la société, effectué auprès des écrivains. Voici la question qui leur était posée :
« Quelle est la meilleure condition du Bien social, une organisation spontanée et libre, ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? Vers laquelle de ces conceptions doivent aller les préférences de l'artiste ? »
Avant de donner quelques exemples des réponses reçues, il faut revenir sur la question posée, que fallait-il lire derrière « organisation libre et spontanée » et « organisation disciplinée et méthodique » ? les promoteurs s'expliquant dans un épilogue, nous dévoilent la volonté qui a été la leur : « on avait voulu éviter dans la formule le mot socialisme, source d'équivoques, et le mot contrainte, de nuance trop défavorable », on verra que les écrivains ont pour beaucoup compris que « l'organisation libre et spontanée » caché le mot d'anarchie et « l'organisation disciplinée et méthodique » celui de tyrannie.
Le référendum paru en deux partie, la première publication donne les réponses de la jeune génération (numéro de juillet 1893), la deuxième (numéro de novembre 1893) celles de la génération précédente.
J'ai choisi d'extraire quelques réponses, qui m'ont semblé significatives, parmi les écrivains dont les noms ont encore une résonance, même très légère, aujourd'hui.


Gourmont (Remy de). - Sûr d'être toujours broyé par la machinerie sociale, l'artiste doit se méfier – de tout.

Hérold (Ferdinand). - L'entente sociale, à qui, pour base, il faut la sympathie, doit avoir comme seuls buts d'assurer à l'homme le moyen de vivre, et d'empêcher qu'un individu ne s'empare d'un pouvoir matériel qui lui permette d'exploiter à son profit ou d'opprimer un autre individu. Nul en effet n'a le droit d'ordonner quoi que ce soit à autrui, et chacun a le droit de vivre, de penser, de parler, d'aimer, comme il l'entend. Le communisme économique, joint à l'anarchie politique, intellectuelle et morale, me semble assurer, seul, le libre développement des personnalités ; et, par suite, j'estime que c'est à lui que doivent aller les préférences de l'artiste.

Maeterlinck (Maurice), de Gand. - Il me semble que la meilleure condition du bien social serait une organisation libre et spontanée ; mais une telle organisation sera-t-elle possible, tant que les hommes n'auront pas avec la vie les mêmes rapports que les poètes et les sages ont avec la beauté ?

Masson (Paul). - Pour répondre à cette question, il faudrait tout d'abord s'étendre sur ce qu'on dénomme le Bien social, tâche qui exigerait plusieurs volumes ; force nous est donc d'ajourner provisoirement la solution du problème. Quand à décider vers quelle conception doivent aller les préférences de l'artiste, il est certain qu'aujourd'hui dans les estaminets la doctrine du « bon tyran » tend à prévaloir, mais ces une mode qui passera, comme celle du suffrage universel et de l'anarchisme, avec lesquelles il serait désirable qu 'elle alternât.

Maubel (Henry), de Bruxelles. - L'artiste préférera l'idéal au réel. La conception d'une organisation sociale spontanée et libre me semble être toute idéaliste, c'est à dire anti-politique. Je la préfère. Quand au bien social, deux espèces de travailleurs en fournissent la matière aux sociologues : les producteurs du capital matériel et ceux du capital spirituel. Il faut évidemment que ceux-ci puisent aimer, penser, souffrir et travailler en paix.

Mauclair (Camille). - La logique glorifiant la sensibilité, l'exaltation de l'être en harmonie avec les lois naturelles, s'estimer en autrui comme en soi-même, n'opprimer ni soi ni les autres – et ces deux respect se coordonnant – voilà mon formulaire d'éthique. C'est dire que je veux toute spontanéité. L'être et l'état ne se soutiennent que d'un constant afflux d'émotions : émotivement, nous mourront de méthode et de discipline. Je pense qu'il faut remédier avant tout à ce raréfiement du pathétique : auprès de cela, le désordonnement – d'ailleurs passager et atténuable – d'une libération sociale trop soudaine, est un inconvénient secondaire. Je dis ceci en artiste et en homme – mêmes mots pour moi qui instaure de ma vie une parallèle oeuvre d'art. Sentir intensément ! Mais c'est la seule parole que je consentirais à crier dans les rues ! Dans la vie et dans l'art, l'événement est l'effet du magnétisme individuel.

Michelet (Emile). - Il ne peut exister d'organisation spontanée et libre, puisque toute organisation exclut fatalement la spontanéité et la liberté. Pour le Bien social le desideratum m'apparaît : liberté et spontanéité à outrance sur le plan immatériel, discipline et méthode sur le plan matériel. Quand aux préférences de l'artiste, elles iront toujours, à mon avis vers la liberté sans limite.

Merrill (Stuart), de New-York. - L'art étant l'affirmation suprême de la volonté, l'artiste doit rechercher la liberté qui lui permette cette affirmation. Mais s'il est anarchiste dans l'absolu, il ne peut être que socialiste dans le relatif, car il n'est pas de liberté possible sans entente commune de tous les citoyens. Il faut que chacun sacrifie quelques libertés inférieures, afin que tous jouissent de liberté supérieures.
La question sociale de l'heure présente est surtout économique : c'est une question du ventre, comme l'a dit Schaeffle. Avant que tous gagnent la liberté d'agir de penser ou de rêver, il faut que tous s'organisent contre la faim. Or cette organisation ne peut être abandonnée à la spontanéité des individus : l'anarchie économique n'aboutirait, comme elle n'a dès aujourd'hui abouti, qu'à l'accaparement des moyens de production par la minorité, donc à la surproduction d'une part, à la sous-consommation de l'autre.
Le socialisme seul, en identifiant l'intérêt de chacun avec celui de tous, est capable d'harmoniser les égoïsmes économiques. La Cité future serait, tel un beau poème, une manifestation de la liberté soumise à l'ordre.

Pujo (Maurice). - Je crois que l'intime nature de l'homme peut se définir par l'Action. Le libre déploiement de l'Action, l'expansion absolue de l'individu, expansion obtenue non par l'égoïsme, mais par l'amour et la sympathie, tel est l'idéal moral. L'idéal social sera la coordination des actions diverses s'aidant, se déterminant et se limitant mutuellement : un minimum possible de gouvernement. Au terme c'est l'Anarchie que seul peut réaliser le véritable artiste s'il arrive à renier en lui tous les principes de limite pour laisser son âme et son oeuvre à la pure liberté, à la pure Activité créatrice, dont la conscience est pure Emotion.

Quillard (Pierre). - Toute hiérarchie politique ou sociale est nécessairement arbitraire, stupide et malfaisante, qu'elle repose sur la force brutale, la puissance de l'argent, le respect de la tradition ou le mandarinat. Les artistes ne peuvent que souffrir, de même que leurs frères en servitude, de toute organisation autre que spontanée et libre. La méthode et la discipline supposent l'identité absolue de toutes les nomades humaines, les traitant en pure abstractions et supprimant par avance, au nom des lois chimériques, tout ce qui distingue un individu d'un autre individu et en fait réellement une « personne ». Toute oeuvre d'art, comme exceptionnelle et unique, équivaut à une négation de la règle et nul artiste conscient ne saurait s'accommoder d'un état de choses où rythmer un poème ou une symphonie, peindre une toile, tailler un bloc de marbre fait de lui immédiatement une espèce de malfaiteur, ainsi du reste que n'importe quel acte non prévu par la sagesse incertaine, hésitante et caduque de l'autorité.

Rachilde. - D'abord, il faut tout démolir. Ensuite, quand tout sera par terre, on se réunira spontanément sur une place publique (s'il en reste une), et on avisera aux moyens de tout reconstituer ; mais, comme il n'est guère possible de s'entendre en liberté, chacun voulant crier plus fort que l'autre, on plantera une borne, on déléguera des gens pour monter dessus, et, d'instinct, on les choisira sonores, c'est à dire creux.
D'où les députés.
Puis il pleuvra (il finit toujours par pleuvoir). Viendra donc l'idée méthodique de couvrir les orateurs d'un parapluie. Du parapluie au fronton grec, il n'y a qu'un pas à faire... en arrière. On le fera, et les pas en arrière, c'est le principe de toute discipline.
D'où la Chambre.

Retté (Adolphe) : Si l'homme libre existait réellement, l'idéal social lui serait sans doute formulé par la devise de Thélème : « Fais ce que voudras. »
Il y a un autre idéal aussi séduisant : la théocratie telle que la réalisèrent en Egypte, les prêtres d'Isis et leurs élèves : les Pharaons des belles dynasties. Mais, en application dès les siècles, hier, aujourd'hui, demain les choses sociales furent, sont et seront triturées par les Malins et à leur profit exclusif.
Il faut se résigner, se créer sa Thélème ailleurs – peu-être plus haut – ou se fonder une théocratie de rêves.

Schwob (Marcel). - L'association n'est pas une fin, mais un moyen ; la civilisation n'est point une académie, mais une école.

Vielé-Griffin (Francis), de New-York. - Mes chers confrères, votre question est ambiguë :
Si vous considérez le futur Bien Social comme établi, il devra reposer par hypothèse, à mon sens, sur la spontanéité et la liberté ;
Si vous envisagez l'état révolutionnaire transitoire, il pourra être, selon des éventualités impronosticables, anarchique ou dictatorial et, peut-être, successivement l'un et l'autre.
L'art étant d'essence anarchique, c'est-à-dire spontanément et librement hiérarchique, contemple, par delà les crises contingentes, l'eurythmie humaine ; il appartient à l'artiste de réclamer l'absolu, ne dût-on obtenir que le relatif.

Vallette (Alfred). - Quand on est un, on se contredit ; quand on est deux on ne s'entend guère ; quand on est trois, on ne s'entend que par hasard ; quand on est le Parlement, on ne s'entend plus ; quand on est une société, on ne « s'entendra » jamais : voilà infirmée la proposition d'une organisation libre et spontanée. Reste l'autre : la trique avec méthode si vous y tenez. Et l'artiste, en tant qu'artiste, n'a rien à voir dans la question.

Wilde (Oscar), de Londres. - Autrefois, j'étais poète et tyran. Maintenant je suis artiste et anarchiste.

Un de nos amis nous a envoyé sa réponse au Referendum artistique et social publié dans notre dernier numéro trop tard pour que nous puissions la joindre aux autres. Nous la donnons ici :

Si vous me dites : « Je suis patriote », montrez-moi votre livret afin que je m'assure que vous avez été, que vous êtes encore soldat.
Si vous me dites : « Je suis socialiste », prouvez-moi d'abord que, volontairement pauvre, vous vivez de peu et distribuez le reste. Et les misérables vous permettront de vous occuper d'eux, et même, après avoir mangé, ils vous pardonneront, quand emporté au delà du but, vous vous égarerez dans le rêve.
Sinon laissez l'artiste à son art, où libre, égoïste, mais inoffensif, il barbote assez comme ça.

Jules Renard.


Réponses du n° de novembre 1893 :

Mallarmé (Stéphane). - Une organisation libre et spontanée aujourd'hui jaillissant se fige avant des siècles en tant que traditionnelle puis autoritaire, faute cela de varier dans son dessin à l'infini (l'espèce manquant même pour ses satisfactions et son intérêt, d'imagination) : ou si abstraitement on établit un état tout de suite comme fatal, après du temps chacun a lieu d'y retrouver son propre vouloir, l'habitude aidant et l'impossibilité selon lui que ce soit autrement, bref, que cette organisation disciplinée et méthodique.
N'intéresse l'artiste, du moins le littérateur, que ce qui concerne l'homme, seul et dans un raccourci, vis-à-vis du monde ; les théories sociales, elles s'équivalent, presque opposées : et je sais que je ne m'inquiète ou ne m'indigne sinon quand je vois au nom de l'esprit individuel ou collectif molester du pauvre monde, où je me place.

Picard (Edmond). - L'Anarchie, mot que votre questionnaire hésite à prononcer ; qu'il remplace par cette circonvolution Organisation libre et spontanée, avec raison peut-être, avec opportunité assurément puisque l'exaltation des uns et la badauderie des autres l'ont détourné de son sens scientifique et humanitaire ; l'Anarchie; alors même qu'elle ne serait pas la meilleure condition du Bien Social, est, pour moi avec la clarté de l'évidence, la meilleure condition de l'Art. Elle le sauve de ces servitudes amoindrissantes : les préjugés d'école et les disciplines académiques. Chaque artiste libre dans l'Art libre me paraît la devise suprême. Qu'importe pour ce domaine esthétique où se meuvent nos préoccupations de lettrés qu'on puisse discuter si l'Anarchie, telle que l'on comprise et codifiée des esprits aussi nobles et aussi fraternels que Reclus et Kropotkine, est aussi la meilleure condition du Bien politique !

Lemonnier (Camille). - L'art, étant d'essence libre et spontané, exige, pour se développer plénièrement, un milieu spontané et libre. Une organisation méthodique et disciplinée ne serait pour lui qu'une contrainte et une entrave. Il y perdrait sa sève et sa force, ne serait plus que l'effort contrarié d'une plante poussée à l'ombre et qui péniblement s'oriente à la lumière.

Mirbeau (Octave). - Les questions que vous me posez sont fort complexes et demanderaient de longues pages pour être traitées. Je ne puis donc que vous indiquer brièvement, et sans les étayer d'arguments, mes préférences.
Je ne crois qu'à une organisation purement individualiste. Sous quelque étiquette que l'Etat se présente et fonctionne, il est funeste à l'activité humaine et dégradant : car il empêche l'individu de se développer dans son sens normal ; il fausse ou étouffe toutes les facultés. Je ne conçois pas qu'un artiste, c'est-à-dire l'homme libre par excellence, puisse chercher un autre idéal social que celui de l'anarchie.

Zola (Emile). - Je suis un évolutionniste et je ne crois au progrès que par le développement normal de l'humanité, à travers les milieux physiques et historiques qu'elle traverse. Les Révolutions ne sont que des crises qui peuvent hâter ou retarder la marche en avant. Mais les siècles n'en sont pas moins comptés pour le voyage des peuples vers le peuple unique.

samedi 5 janvier 2008

ROLLINAT par G. Geffroy

Comme promis voici la première partie de la préface de Gustave Geffroy à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat. De cette longue préface, il ressort que Rollinat est loin d'être uniquement l'auteur des Névroses, l'hydropathe inquiétant, le pianiste baudelairien et faussement démoniaque des soirées parisiennes.


Maurice ROLLINAT
(1846-1903)
Première partie

J’ai vu pour la première fois Maurice Rollinat le soir de Noël de 1882, au réveillon chez Camille Pelletan, qui habitait alors la même maison qu’Alphonse Daudet avenue de l’observatoire, au long du jardin du Luxembourg. J’eus de lui, comme tous ceux qui étaient présents, l’impression que la poésie et la musique s’incarnaient dans cet être charmant et étrange. Quelques semaines après, les Névroses paraissaient, et Rollinat, dès le lendemain, se retirait aux champs qu’il ne devait plus quitter. Mais nous avions eu le temps, avant son départ, de devenir amis, et nous ne passâmes guère d’années, ensuite, sans nous revoir, à Fresselines, où il se fixa, où à Paris, où il avait de courts séjours. Ici, devant ce dernier livre : Fin d’œuvre, dont le titre scelle sa vie et son art comme une pierre tombale, j’apporte donc, non seulement mon admiration pour son génie naturiste de poète et de musicien, mais mon témoignage et mon regret pour l’être rare, si bon et affectueux, resté dans le souvenir de ceux qui ont connu sa vie.
Maurice Rollinat était né à Châteauroux (Indre) le 29 décembre 1846. Son père, François Rollinat, né à argenton (Indre) en 1806, mort à Châteauroux en 1867, avocat, élu représentant du peuple en 1848, siégea à la Constituante de 1848 et à la Législative de 1489, où il vota avec l’extrême fauche, puis reprit sa profession d’avocat. Il fut un grand ami de Georges Sand, sa compatriote, laquelle fut la marraine de Maurice. Il y a, dans l’Histoire de ma vie, nombre de pages consacrées par Georges Sand au père et au grand-père du poète. Le grand-père d’abord :

M. Rollinat était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, du reste, tous les avocats un peu éminents. C’était un homme de sentiment et d’imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une fortune pour ses douze enfants, mais la mangeant à mesure sans s’en apercevoir ; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec sa vie. Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif, buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu’il avait l’esprit chaste et le cœur naïf ; enthousiaste de toutes les choses d’art, doué d’une prodigieuse mémoire et d’un goût exquis, c’était une des plus heureuses organisations que le Berry ai produites.
Il est impossible de ne pas retrouver le petit-fils sous ces traits du grand-père, sauf la passion du jeu et certains caractères de la vie provinciale de ce temps-là.
Voici maintenant François Rollinat le père, et c’est à tout instant comme un portrait du fils :

Homme d’imagination et de sentiment, lui aussi, artiste comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l’âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l’aride travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagements et mener à bien l’existence de sa mère et de ses onze frères et sœurs. Ce qu’il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d’une profession qu’il n’a jamais aimée, et où le succès de son talent n’a jamais pu réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie, des tracasseries du présent, des inquiétudes de l’avenir, du vers rongeur de cette dette sacrée, nul ne s »en est douté, quoique que le souci et la fatigue l’aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait à l’habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs, mais alors c’est l’esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration la plus subtile, et quand il est retiré et bien caché dans l’intimité, quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s’égayer, c’est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de désopilant comme ce passage subit d’une gravité presque lugubre à une verve presque délirante.
Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les trésors s’exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que renferme à l’insu d’elle-même, cette âme d’élite. Je sus l’apprécier à première vue, et c’est par là que j’ai été digne d’une amitié que je place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée.


Les dix pages qui suivent sur la conformité d’esprit, sur l’indulgence réciproque, sur l’amitié à toute épreuve, qui existèrent entre François Rollinat et Georges Sand, composent un chapitre qui peut se lire après la dissertation de Montaigne sur l’amitié, et c’est un chapitre que ne pouvait écrire l’auteur des Essais, sur l’amitié entre un homme et une femme. Il fallait, dans le duo, une Georges Sand, qui était bien une femme, mais une femme douée de facultés masculines.
Combien de fois Maurice Rollinat, qui avait, comme son grande père, une mémoire incomparable, m-a-t-il récité cette page que je viens de reproduire ! Il en était heureux, il avait adoré son père, et il me disait, à l’appui de l’opinion de Georges Sand, que ce bon père était l’homme le plus sérieux et le plus cocasse qu’il ait jamais rencontré. « Jamais, - disait-il, - acteur du Palais-Royal ne m’a fait rire comme lui » De fait, à regarder le portrait de François Rollinat, on découvrait l’expression fine et acérée, en même temps que la bonhomie des grands acteurs comique.
Maurice Rollinat, ses études finies, se montra tout de suite musicien et poète. C’est dans le petit pavillon de l’habitation paternelle, rue des Notaires, à Châteauroux, qu’il composa ses premiers vers et commença à chercher des mélodies au piano. Le jeune homme dût subir l’épreuve de Paris. Il y vint en 1868. Il avait vingt-deux ans, et se trouvait aussitôt pourvu d’un emploi à la mairie du VIIe arrondissement, « au bureau des décès », répétait-il souvent avec complaisance comme pour trouver là un pronostic de sa destinée de poète funèbre. Toutefois, il ne fréquenta pas que la mairie, il fut du cercle des Hydropathes, où il chanta, où il dit ses vers. Cela suffit pour établir sa légende de coureur de cafés du quartier Latin. C’est une légende aussi fausse que toutes les autres légendes. Rollinat disait ses vers où il pouvait, et il n’avait aucun goût pour les soirées passées au café. Il n’y eut pas d’être moins désordonné. Il était resté provincial exact, méticuleux, à travers toutes les aventures et toutes les misères de la vie de jeune homme. Mais il y avait aussi en lui un poète, un diseur de vers, un chanteur, un acteur, un causeur, et cet être aux dons multiples, que présenta si bien Barbey d’Aurevilly par son article : Un poète à l’horizon, devait forcément se manifester. Il suscita l’enthousiasme de ceux qui l’entendirent, il eut son heure de célébrité parisienne.
Son premier volume, toutefois, passa inaperçu. Il parut en 1877, avait pour titre : Dans les brandes, et il est tout entier d’inspiration berrichonne. Voilà, me semble-t-il, qui classe Rollinat. Cet hydropathe, ce macabre, ce poète du fantastique et de la peur, s’affirma d’abord comme un rustique, le rustique qu’il redevint, après Les Névroses et L’Abîme, et qu’il resta jusqu’à la fin. Sans doute, il y a dans ce volume de début une épouvante et une mélancolie devant la nature, mais cela aussi lui venait de son pays. Le Berry est singulier et mystérieux comme la Bretagne, les brandes sont pareilles aux landes, et l’on y voyait alors passer les personnages que Georges Sand a décrits dans ses romans et Maurice Rollinat dans ses poésies, les sorciers et les rebouteux, les preneurs de rats et les meneurs de loups. Le poète aime aussi les aspects tendres et bienfaisants, la douceur du crépuscule et du silence, le paysage éclairé de lune, la verdure fraîche d’une solitude, d’un bord de rivière, d’une cressonnière, et le monde animal qu’il découvre, les oiseaux, les reptiles, les insectes, et les gens du village, les bergers et les bergères, la petite couturière, les blanchisseuses. En vérité, il a rédigé le programme de toute sa vie poétique, par ce premier volume où il a dit le charme des matins, les joies de son enfance et de sa première jeunesse épanouies au milieu des paysages de « chez lui ». Ce livre est ingénu et délicieux, avec certains tableaux d’une émotion grave, tels que Le Convoi, sur lequel il a écrit une musique si grave, d’une expression si pathétique :

Le mort s’en va dans le brouillard
Avec sa limousine en planches.
Pour chevaux noirs deux vaches blanches,
Un chariot pour corbillard…

Les Névroses parurent en 1883. Une partie du livre est consacrée aux descriptions macabres, aux récits de cauchemars. La peur y règne en maîtresse. Ce sont les années noires, hallucinées, la recherche trop ardente et maladive des accès du nervosisme, des terreurs sans objet, des étrangetés artistiques. A chaque page, la putréfaction, le squelette, le glas de la mort. On ne peut bannir de la littérature cette préoccupation de la fin de l’homme, ce serait rayer les pages les plus profondes et les plus poignantes écrites par de grands écrivains, et nombre de pièces de Rollinat resteront pour avoir exprimé l’horreur de la disparition, l’épouvante du néant. Mais auprès de ces inspirations amères et fortes, il y a des raffinements et des singularités inutiles : Le Magasin des suicides, L’Amante macabre, Les deux Poitrinaires, La Morte embaumée, Mademoiselle squelette, etc. Barbey d’Aurevilly a motivé son opinion sur ces fantaisies lugubres en termes qui doivent être rappelés :

Sur les cinq livres de mon poème, si j’avais été M. Rollinat, j’en aurais courageusement supprimé un : le livre des Luxures, et je n’en aurais gardé qu’une seule pièce : la Relique. Je regrette aussi qu’il n’ai pas écarté un certain nombre de pièces qui n’ajoutent rien à la manifestation de son grand talent et qui détonnent sur l’ensemble du livre, si absolument beau dans les pièces où la Nature, qu’il voit d’un œil si personnel, et les souffrances morales ou physiques de l’humanité, l’occupent seules. Voilà, pour mon compte, tout ce que j’aurais pu reprocher et arracher à ce livre des Névroses, qui n’en place pas moins son auteur entre Edgar Poë et Baudelaire, mais qui est plus foncé en noir, plus lugubre, plus démoniaquement lugubre qu’eux.
C’est en effet sa caractéristique. Le démoniaque dans le talent, voilà ce qu’est Maurice Rollinat en ses Névroses. C’est le démonique devant l’inconnu embusqué derrière tout comme une escopette du Diable, devenu le seul Dieu, et qui a le tremblement du démoniaque devant le démon. C’est ce tremblement, l’inspiration vraie de M. Rollinat, qui fait sa puissance lorsqu’il la communique à ceux qui le lisent entre deux frissons… L’homme qui secoue de telles peurs est assurément un poète d’une énergie plus grande que celle des autres poètes contemporains, dont certes le mérite n’est pas la force. Lui, il l’a jusqu’à en abuser. C’est évidemment un poète de la famille du Dante, qui a mal tourné en tombant dans le monde moderne. Mais ce n’est pas sa faute ! Du temps de Dante, l’enfer était sous terre, et à présent il est dessus.

Tout de même, à travers cet état morbide, le poète songe aux solitudes, aux bords de rivières, aux sentiers de forêts, aux sommets de collines, qu’il évoque sous ce beau nom des « Refuges ». Là, Rollinat redevient lui-même, il reprend pied sur la terre natale, hors de l’atmosphère morbide où tournoyait sa pensée. Il retrouve l’amour pour toutes les fraîcheurs et les puretés des choses éclairées par la lumière, il respire les fleurs, il admire l’arc-en-ciel ; il suit le bord de la rivière dormante, il se prend de sympathie pour la vie animale, il célèbre, en un magnifique, pur et hardi poème, la scène où la vache est conduite au taureau :

A l’aube, à l’heure exquise où l’âme du sureau
Baise au bord des marais la tristesse du saule,
Jeanne, pieds et bras nus, l’aiguillon sur l’épaule.
Conduit par le chemin sa génisse au taureau…

Lorsque Rollinat déclama cette poésie, de sa belle voix harmonieuses, dans un salon de Paris, Ernest Renan était parmi les auditeurs. Il alla vers le poète, avec cette bonne grâce qui était en lui, il lui dit son émotion et son admiration. De même, quelques années auparavant, Rollinat, mené chez Hugo par Adolphe Pelleport, avait récité le Soliloque de Tropmann, et le grand poète avait déclaré que cette poésie du crime et de l’orgueil était formidable.
Rollinat est parti après Les Névroses, il est retourné au sol où il est né. Il a vu Paris au loin avec ses yeux clairs de poète, il a fait, dans sa solitude, l’inventaire des sentiments et des intérêts humains, et c’est alors qu’en trois années de silence et de solitude passées dans une petite maison du hameau de Puyguillon, au bas du ravin de la Creuse, il a écrit L’Abîme, un livre d’une beauté noire, d’une profondeur de songerie auxquelles on rendra un jour justice. En des vers concis comme des maximes, il concentre un extrait supérieur d’observation, tout le significatif du geste, de la parole, du visage de l’homme, une exploration d’âme autrement savante que certaines imaginations maladives des Névroses. C’est le livre où le poète a enclos son expérience acquise chez les hommes, où il a exprimé sa tristesse, son fatalisme devant la destinée, au milieu du mystérieux infini de la matière.
L’artiste avait coupé court aux relations sociales et supprimé tout décor de civilisation citadine. Il s’était pris pour seul interlocuteur dans ses courses aux creux du val et au long des chemins. Le recul fait mieux voir le paysage que l’on a parcouru en détail : se mettre à l’écart de l’humanité, après une période de fréquentation fatigante, n’est pas non plus une mauvaise méthode pour serrer ses observations et généraliser ses idées. Cette humanité vous suit dans votre retraite, elle peuple vos entours de souvenirs. Tout l’insignifiant, tout l’inutile, disparaissent dans des lointains brouillés, tandis que l’image caractéristique sort de l’ombre, que la gesticulation obsédante recommence sans cesse devant les yeux, que la pensée déjà creusée se montre davantage mystérieuse et profonde. Les aspects pourront changer, suivant les préoccupations de l’esprit, les habitudes de l’intelligence : il sera impossible, dans ces conditions de sincérité, dans cet examen des êtres autrefois rencontrés, dans cet interrogatoire de soi-même, qu’un morceau du voile mensonger qui recouvre le nu de la vérité ne soit pas arraché.
Ouvrez le livre L’Abîme. La configuration générale suffirait à faire prévoir et expliquer une lente pénétration des intelligences. Le titre du livre, le titre des pièces, inspirent tout d’abord une méfiance aux esprits paresseux, ennemis des exposés et des discussions philosophiques. Le livre parcouru confirme peut-être, pour beaucoup, cette première impression. Les agréments ordinaires de la poésie ont été bannis. Le dôme changeant des nuages, les illuminations des végétaux par le soleil, le murmure des bois, la chanson du ruisseau, la musique profonde de la vague, le passage de l’amoureuse dans le sentier, ces tableaux perpétuellement évoqués par les vers, n’ont pas été accrochés aux pages de ce livre.
C’est de l’homme qu’il s’agit. Et non pas de l’homme dans des situations définies, dans des rapports déterminés avec ses semblables. Ces situations et ces rapports sont des prétextes, vite exposés, aux recherches obscures, aux développements de la plus triste psychologie. La société et la nature ne se devinent qu’à l’état de vague fond grouillant, d’enveloppe confuse, par un parti pris que peuvent se permettre les recueils de pensées et les livres de poésies où le vers est employé pour condenser une sensation de l’âme, une observation d’ordre intérieur. L’homme seul est en jeu, et pas même l’homme à profession, agissant au milieu des ses semblables, l’homme logé, vêtu, occupé ou indolent, l’homme social et légal, mais l’homme considéré comme unité et comme résumé, semblable à ceux qui sont né hier, à ceux qui naîtront demain, l’homme incarné en ces mots génériques : âme, cœur, sens, chair, esprit, l’homme en suspension dans le temps et dans l’espace. C’est le thème habituel aux moralistes tranquilles et aux philosophes inquiets, l’entreprise sans cesse recommencée qui ennoblit tous ceux qui la tentent. Le champ restera toujours libre, et la solution toujours introuvable. Des opinions différentes se mettront en présence. Les raisonneurs du doute, les dégoûtés de l’humanité, les résignés de la vie, les désespérés devant l’inconnu, les prôneurs de l’action, auront tour à tour ou à la fois raison, et la même étude, toujours refaite, sera toujours à recommencer. Rollinat est venu à son tour, a essayé de soulever et de remonter ce rocher de Sisyphe de la destinée humaine. Malgré mon goût pour ses vers de nature, j’avoue ma prédilection pour ce livre noir de L’Abîme, où le poète a écrit ses vraies « Névroses », sans rien de macabre, d’étrange, de forcé.
C’est d’abord une inspection extérieure. La face humaine est mesurée, explorée, palpée : les doigts sensibles du poète y cherchent un signe extérieur de la pensée secrète. Il ne trouve rien. A peine un rare indice. Une lueur peut apparaître à travers « des lointains très prudents », mais c’est tout : on n’a jamais lu distinctement les haines, les projets, les vices, les luxures :

Pour l’esprit souterrain, c’est une carapace
Que ce marbre animé, larmoyant et rieur,
Où le souffle enragé du rêve intérieur
Ne se trahit pas plus qu’un soupir dans l’espace.

La joue va blêmir ou rougir, la bouche se serrer, la narine palpiter, les paupières battre. N’importe :

L’Âme écrit seulement ce qu’elle veut écrire.

………………………………………………
Et les lèvres, le front, le nez comme les yeux
S’entendent pour voiler tout ce qu’elle veut taire.

Après le Facies humain, les Regards. Moins que le cri, moins que le geste, les yeux renseignent sur la pensée qui se cache. Peut-être la « conscience double » regarde-t-elle comme la vertu :

Et pourquoi pas une âme blanche
Condamnée à ce regard noir ?
Est-ce un rêve d’ange ou de faune
Qui coule ce bleu si bénin ?
Est-ce du baume ou du venin,
Qui rancit derrière ce jaune ?

De même que le visage ne devient révélateur que sous l’action despotique d’un remords plus fort que la volonté, de même les yeux ne sont véridiques que lorsque l’homme est seul, « dans la sécurité du gîte » :

Mais ni sa mère ni personne
Ne surprendront ces regards-là
Par lesquels il dit : « Me voilà !»
A son propre cœur qui frissonne.

Ce n’est que dans les grimaces de l’hypocrisie, dans les gestes de la colère, dans les à peu près du cauchemar et du délire, dans le rire jaune, dans les tremblements de la luxure, que le poète trouvera les renseignements initiaux, les clefs qui ouvrent l’âme. Il interrogera intuitivement tout ceux qu’il rencontrera, tout ceux avec lesquels il aura un contact, et, enfin, il fera comparaître son propre individu, non pas seulement l’individu qu’il est, mais l’individu possible qu’il porte en lui, comme tous les autres hommes, l’individu qui aurait pu obéir aux instincts réfrénés, qui aurait pu naître de circonstances non rencontrées, mais admissibles. Il fait des opérations, il ajoute, il défalque, il donne aux sentiments et aux besoins des cours différents de ceux qu’ils ont pris. Il se trouve au bord de ce « cloaque ignoré de la sonde », de cet « abîme » dont nul ne peut se vanter d’avoir touché le fond. Le chercheur, le divinateur, une fois qu’il a pénétré derrière l’enveloppe charnelle, connaît toutes les peurs et tous les vertiges. Il découvre de l’inaccessible à gravir, des précipices qui soufflent un froid mortel, et sont habités par toutes les scélératesses. Il célèbre et exalte l’homme dans les Antagonistes, - l’esprit et le corps, - l’âme au « vol à jamais refoulé par sa haineuse chrysalide », l’âme qui « cherche sa route à elle », pendant que le corps « veut son auberge à lui » Il dénonce la Pensée comme un ennemi :

Que l’on veuille croire ou douter,
Elle arrive à nous dérouter
……………………………….
Sous le chagrin qu’elle épaissit
L’enthousiasme se rancit ;
Elle supprime ou raccourcit
La confidence,
Et, dans le danger qu’elle accroît,
Nous fait du courage un adroit
Qui suppute, esquive et ne croit
Qu’à la prudence.

- Il dit le destin de l’Artiste :

Par les Formes et les Idées
Son tarissement est certain.
……………………………
Il reste chasseur et butin
De ces ombres impossédées.
…………………………….
Tout son sang sera leur festin,
Fonds, cervelet ! Brûle, intestin,
Pour les Formes et les Idées !
………………………………..
Tu voudras peut-être un matin
Revenir à ton pur instinct,
Mais tes veines seront vidées
Par les Formes et les Idées ;

Il examine les actions, les tentations même, suggérées par la pensée pétrie avec les instincts, avec les intérêts, avec les vices, avec les méchancetés sans raison. Il passe la revue des faiblesses involontaires, des sentiments mauvais. Les visions s’ajoutent aux observations, le catalogue s’allonge indéfiniment.
Cela devient comme une histoire naturelle de monstres abstraits, avec des subdivisions, des classements en espèces, en genres, en sous-genres, des ramifications, des points de départ,impossibles à reconnaître, des aboutissements imprévus. Peu à peu, une vie particulière anime les mots placés comme des étiquettes : ils se révèlent remuants et agissants, influents et tyranniques ; ils dépendent de l’homme et ils le commandent ; ils se partagent son esprit et son corps ; leur existence de sentiments et d’instincts se décrète bientôt comme la seule valable ; ils prennent, dans le monde, l’importance de locataires à demeure, de conquérants inexpugnables. C’est un défilé sans ordre, où les préséances s’affirment au passage, où des insolences se pavanent, où des attitudes doucereuses éveillent l’épouvante. Voici, successivement : l’Hypocrisie, qui « joue à la tendresse » et « s’exerce à la fausseté » ; l’Intérêt, « pivot de la vertu » et « régulateur du vice » ; - le Soupçon, le flair « qui dénonce notre fourberie » :

… l’on ne devient méfiant
Qu’après avoir trompé les autres ;

- la Colère, qui éclate, irresponsable, ou fermente en rancune et en haine ; - l’Ennui, oisiveté placide ou indifférence humaine ; - la Douceur, qui dissout la prudence ; - la Luxure, le despote intime :

C’est la consolatrice abominable et fausse
De tout les affamés de voir et de sentir,
Et qui voudraient, plutôt que de s’anéantir,
Mêler le cauchemar au sommeil de la fosse.

- l’Enigme, où le vieux mythe catholique de Satan, transformé, devient la Nature tentatrice ; - la Vanité, résidant au coin le plus perdu du cœur le plus indifférent ; - les incitations et les chuchotements de l’Apostrophe.

Pourquoi pas tenter l’aventure
Du péché vécu sans témoin ?

- le Mauvais Conseilleur :

Pour chacun soit bon compère ;
Papillonne avec l’oiseau,
Ondule avec la vipère.

- l’Ajournement, qui explique la perpétuelle remise au lendemain du devoir :

A ce vieux mentor trop sévère
On propose des compromis,
On promet du déjà promis ;
Bref, dans le mal on persévère.

- l’Argent,

… Notre plus vrai souci,
Qui sur tous les autres s’incruste.

D’autres pièces s’embranchent sur celles-là, montrant des nuances de pensées, des ébauches de gestes. Des personnages, poussés au type, surgissent avec des pantomimes excessives, des tics de maniaques, ou se dressent dans des postures immobilisées, surpris dans l’exercice d’un vice, dans le défi d’une révolte, dans la prostration de l’indifférence : tels sont Les Deux Solitaires, Le Blafard, Le Sceptique, L’Automate.
Le comique froid et pénétrant est une des notes particulières du livre. Le sarcasme est souvent mêlé à l’éloquence des dissertations. L’unité artistique du sujet est d’ailleurs remarquablement observée. Je suis certain que l’on rendra un jour justice à ce livre, quand on aura le temps de le lire.
On peut y suivre, page par page, le travail de creusement, de construction, de condensation, auquel Rollinat s’est livré avec une rare ténacité. L’homme qui pense, qui réfléchit, a trouvé les remarques dominantes, les thèmes à développer, puis l’artiste, avec une abnégation qui sera un exemple peu imité, a proscrit impitoyablement tout pittoresque, toute recherche d’enjolivement. Le vers est employé avec une dextérité suprême, mais il n’est pourtant pas ici l’enveloppe ordinairement ajourée et ciselée. Il est l’épanouissement propre de la pensée en des mots caractéristiques, précis, ajustés, inattendus, forgés à l’instant même où l’idée se produisait, pour lui mouler un vêtement de fer, qui ne peut servir qu’à elle. En aucun livre peut-être, on n’a vu surgir une telle poussée de néologismes, expressifs et clairs, mais s’il faut louer cet acharnement du poète qui se bat avec la phrase rebelle, on en arrive aussi, en quelques endroits, à regretter que le but soit dépassé, que la phrase crève sous l’excès des mots, des inutiles arabesques, des scories encombrantes. Pour motiver ces réserves, je citerai la pièce du Mépris, surchargée incompréhensible. Rollinat avait trop le goût de la netteté pour ne pas porter un jour, lui-même, une plume meurtrière sur les festons et les astragales de décadence dont il avait altéré la pureté de quelques lignes. Il devait le faire, il m’écrivait à ce propos qu’il réviserait ces livres pour une édition définitive, comme c’est l’ambition de tout écrivain. Il en est de cette ambition-là comme de beaucoup d’autres, et les livres de Rollinat resteront tels quels. Acceptons-les ainsi.
Pour celui-ci, L’Abîme, il faut en constater la véracité et la sincérité. Sans doute, Rollinat est le hanté de quelques idées fixes. Satan et le Péché, qui reviennent dans certaines pièces comme des obsessions, pourraient faire croire à un préoccupation catholique. En réalité, l’incertitude humaine domine le livre. Pas une hypothèse n’y est affirmée. Chaque avance de la foi est immédiatement abolie par le doute. Il reste une philosophie de la désespérance, des irrésolutions et des amertumes, qui témoigne d’une filiation intellectuelle très française, rejoignant Pascal à travers La Rochefoucauld, et renforcée par l’expérience personnelle, on la trouvera dans des pièces comme la Vanité, où l’homme aspire à vivre « derrière sa vie », - comme Prière, où il demande que la chute soit sans cesse retardée, - et surtout comme l’Humilité, où d’admirables vers, clairs comme des diamants, sonnant comme l’or, enchâssent ces conseils d’une honnêteté désabusée :

Reste naïf avec les autres,
Garde tes contrôles pour toi,
Et note le mauvais aloi
De tes sentiments bons apôtres
……………………………….

Sois l’hésitant de ta justice
Et le timoré de ta loi
Et quand tu sens grandir ta foi
Que ton doute la rapetisse.

Le mal te voue à son empire :
Exagères-en la frayeur.
Tu seras peut-être meilleur
En craignant toujours d’être pire.

Quand on écrit ces vers-là, il est évident qu’on n’est pas le poète des lamentations inutiles, des blasphèmes sans objets. En effet, depuis L’Abîme, qui est une confrontation de l’homme avec lui-même, Rollinat, sans abandonner un tel sujet, donna surtout une suite aux Refuges, qui étaient la halte reposante des Névroses. Il voulut s’éprendre de l’inaltérable inconscience de la nature, il voulut connaître quelle léthargie bienfaisante elle peut communiquer à l’homme. Il était troublé et révolté : il s’acharna à devenir le résigné adapté aux nécessités de l’existence physiologique et morale. C’est le sens des trois volumes de vers publiés après L’Abîme : La Nature, - Les Apparitions, - Paysages et paysans. Ils nous sont précieux pour essayer de définir le sentiment de la nature.
Ils révèlent, en effet, l’accord, de vie intime qui existait entre le sujet et l’artiste. Si l’on s’abstrait des préoccupations ordinaires, si l’on songe à l’ensemble de l’univers, on conclut que les aspects de la nature, et l’état d’esprit d’un homme qui est un artiste et qui s’est volontairement réfugié dans la solitude de la campagne, fournissent un beau et éternel motif de préoccupations philosophiques et sociales.
Il suffirait, pour établir ainsi les classements et les proportions des choses, de songer à la terre roulante à travers l’espace, à la place que tiennent sur elle les agglomérations humaines, entassées dans les villes, et les étendues à peine jalonnées de hameaux, de maison isolées, et les étendues, plus grandes encore, qui sont des déserts livrés aux forces inconscientes, aux végétaux, aux éléments, - les pierres, les arbres, l’herbe, l’eau qui tombe, la neige légère qui tourbillonne, le vent qui souffle, et la mer, la mer immense, encerclée par l’horizon, bombée par la forme du globe.
Comment ce décor ne commanderait-il pas la rêverie de l’homme ? Comment l’être pensant, le seul qui ait su éprouver et exprimer la sensation ressentie devant l’énigme des choses, ne serait-il pas parti en voyage à travers ces champs, ces bois, ces montagnes, sur les eaux des rivières et sur l’eau de la mer, avec l’ambition de reconnaître ce domaine, qui lui parut d’abord si grand, qu’il va bientôt trouver si restreint, cette pauvre terre qui accomplit et recommence son cycle monotone par la route uniforme que lui assigne la loi du mouvement éternel.
Aimer la nature, se réfugier pour toujours, pour longtemps, ou pour peu de temps, dans un pays solitaire, où la vie formaliste est réduite aux strictes nécessités, cela, chez tous les hommes, indique un désir de repos, et chez les hommes qui sont surtout des esprits, affirme une pensée éprise de la généralité et de la diversité des phénomènes, une volonté de se mettre en contact avec les effets passagers et les causes permanentes. Celui-là qui, après comparaison, choisit pour y passer et pour y finir sa vie, un endroit de l’univers où il est davantage en communication avec l’universalité des choses, celui-là s’est défait des liens conventionnels, s’est volontairement placé plus près de son origine non définie et de son néant certain.
En ce qui concerne plus spécialement la vie sociale, l’existence hiérarchisée, faite d’habitudes, d’intérêts, d’ambitions ardentes employées à atteindre l’inutile et à conquérir le fragile, ces vanités et ces chimères ne se trouvent-elles pas remises à leur plan par l’homme, aussitôt qu’il reprend les dialogues désappris avec tous ces aspects riants ou mélancoliques qui sont les visages du réel ? Le mystère des bois, la sérénité lumineuse des champs étalés sous le soleil, le ruisseau courant, la lame formidable de l’océan, les nuages fugitifs et changeants, toutes ces choses, écoutées par le cerveau qui comprend, ne parlent-elles pas, en chuchotements, en clameurs et en silences, un langage éloquent et significatif ?
Et personne, parmi ceux qui entendent ce langage, n’essayerait d’en fixer les échos, par des reflets de couleurs, par des chants, par des paroles, qui inscriraient les contemplations, les mélancolies, les cris de l’homme si petit, si perdu, si vite parvenu au terme de sa vie ? On sait bien au contraire que la nature sera toujours le miroir où cet homme s’en ira chercher la vision d’une rapide image, la source où il ira tromper sa soif de savoir. Là, au milieu de cette nature, sont autrefois nées les religions, dans la frayeur et la joie des combats de la nuit et du jour ; là, aujourd’hui, séjourne et chante la poésie.
Nombre de poètes ont dit le poème des heures et des saisons. Ils sont nombreux, ceux qui sont retournés, après leur apprentissage citadin, au pays qui était le leur, où ils retrouvaient le spectacle qui avait été leur premier enseignement, les sensations qui avaient suscité en eux les nostalgies aux jours où ils erraient sur le pavé des villes. Mais il en est peu, évidemment, qui aient prouvé, autant que Rollinat, leur volonté d’éloignement, leur désir de solitude. Il en est peu aussi qui aient grandi leur poésie au-delà de la description locale et de leur poésie au-delà de la description locale et de leurs sentiments de terroir. Chez Rollinat, il y a une autre observation à faire. En même temps qu’une exacte connaissance du sol où il est né, du pays où il habite, des paysages qu’il traverse, des gens qu’il rencontre, il y a en lui une intelligence apte à comprendre, devant les apparences familières, les aspects essentiels et permanents des choses, il y a en lui une pensée creusée, attristée, anoblie, par l’obsession persistante de la signification à jamais obscure de tout ce qui existe, par l’idée imprescriptible de la vie et de la mort.
Avec sa simplicité de poète, son inquiétude évidente, Rollinat se prouve, dans une autre région, comme un observateur très net, un classeur de phénomènes. Lui, éloquent par nature, musicien instinctif, être d’activité physique et cérébrale, il sait aussi à quoi s’en tenir sur le champ que peut parcourir l’homme, sur la vanité de ses efforts, sur la rapidité de son passage et la permanence de sa désagrégation. Les preuves de cet état d’esprit, il les a produites dans ses livres, depuis son livre de début : Dans les brandes, jusqu’à ses livres posthumes : En errant, - Ruminations, - Les Bêtes, - Fin d’œuvre.
Après avoir écrit L’Abîme, qui constitue son avoir d’observation et de philosophie, il a donc de nouveau abrité sa vie aux « refuges » des Névroses, il s’est remis en contact avec eux, il s’est rafraîchi dans la pure atmosphère, il s’est calmé dans le doux silence. C’est évidemment l’univers vu par le poète de L’Abîme, et même le poète ne renonce pas au fantastique, écrit le livre des Apparitions, mêlé de rêve et de réel, - où pourtant la sérénité grandit. Parvenu au plateau de la vie, Rollinat, comme d’autre, accepte. Il voit le ciel étoilé, il a la notion incompréhensible de l’infini, il sait le rien qu’est la terre, il se résout à passer le temps qui lui reste à noter sa sensation devant l’immense mystère de la matière animée, et les quelques menues certitudes, toutes proches, qu’il est donné à l’homme d’acquérir.
Gustave Geffroy

(A suivre, 2e partie)

mercredi 17 novembre 2010

Paul Adam, préface aux "Libérés" de Canudo.



Préface de Paul Adam au roman de Ricciotto Canudo, Les Libérés, Mémoires d'un aliéniste.

Depuis quelques années M. Ricciotto Canudo dédia ses efforts de penseurs et de lettré à la recherche des influences qui rapprochent les individus, qui les unissent en groupes, en milieux. Progressivement, ses études sur Beethoven et sur La IXe Symphonie, sur la psychologie musicale des civilisations, œuvre très remarquable, marquèrent les phases de sa vaillance spirituelle. Ces livres lui valurent des sympathies nombreuses, des admirations ferventes. Son labeur n'a démenti nul de nos espoirs. Il y a un an il publiait la Ville sans Chef. C'est une des plus curieuses entre les tentatives faites pour créer le roman de synthèse. On se rappelle quelles sublimes pages, au début du livre, évoquaient le cataclysme d'une sorte de Messine en flammes, bouleversée par le volcan, noyée par les flots, criant au ciel en foudres la terreur d'un peuple fugitif. Tout le monde a gardé le souvenir indélébile de cette tragédie. La ville détruite, une scission se produit entre les survivants : les uns veulent fonder la vie nouvelle, celle des rêves libertaires, la cité sans chef ; les autres retournent dans les ruines et ils reconstituent l'ancienne existence. Comment, et peu à peu, les passions renaissent dans la société anarchiste ; comment amour, appétits, ambition, cupidité, elles évoquent les coutumes d'autrefois ; comment la sensibilité des femmes ne peut se passer d'église ; comment elle a besoin des consolations mystiques, des rites et culte, de la foi en l'Inconnu protecteur des faibles, en l'Inconnu juge des innocents et des scélérats, en l'Inconnu maître des forts ; comment les citoyens de la ville sans chef reviennent aux chefs : ce fut le thème de l'étude interpsychologique à laquelle nous avons voué la gratitude de notre intelligence.
Aujourd'hui M. Ricciotto Canudo nous offre une œuvre très différente.
Dans une maison d'aliénés il fait entrevoir le jeu des influences échangées par des nerveux, des hystériques. Là aussi, là surtout, l'état général d'un groupe se modifie selon l'idée qui passe de cerveau en cerveau, qui s'y déforme, et qui métamorphose, en outre, les mentalités individuelles où elle séjourne. C'est encore l'évocation d'une idée traversant des êtres.
Je ne veux pas déflorer ici le roman qu'imagina l'art de M. Ricciotto Canudo. Il ne m'appartient pas de commenter, ni de critiquer, ni de louer à l'avance, un ouvrage qui soulèvera, certes, de précieuses discussions. Le physiologiste, le médecin, le sociologue auront à dire leur opinion chacun. Je laisse à leurs compétences, le soin de prononcer tels beaux jugements que leur suggérera ce livre étrange et fort.
J'aimerais cependant attirer l'attention ici sur le mouvement littéraire, assez neuf, auquel M. Ricciotto Canudo participe. Dans la Ville sans Chef, et aussi dans ce livre, l'auteur montre que l'on peut écrire des œuvres dépassant l'antique et simple fable du couple épris. A cotés des romanciers que satisfait l'analyse de l'individu en proie aux passions de l'amour, il semble que d'autres écrivains construisent aujourd'hui la synthèse de plusieurs ou de nombreuses âmes que transforme un courant de pensée. On l'a déjà dit : à coté du roman d'analyse, désormais, le roman de synthèse évoluera.
C'est une nouveauté. Les anciens n'ont guère tenté de comprendre le milieu ni la foule. Très sommairement le chœur de la tragédie grecque les figure. L'Odyssée cependant restitue toute la société d'Ithaque et la vie méditerranéenne. Sans doute le poète de l'Iliade n'a pénétré qu'à demi la psychique de ses personnages. Il énumère leurs exploits, leurs déceptions, leurs colères, mais sans rien donner aux mouvements plus complexes des pensées collectives, aux influences des rayonnements individuels. Néanmoins l'apparition des dieux mêlés aux luttes des hommes, symbolise parfois le sentiment général d'une faction ; et cela non sans clartés. De l'Iliade à l'Odyssée l'évolution progressive est grande. L'émeute des habitants d'Ithaque en faveur des Prétendants mériterait un sérieux commentaire. Même la psychologie de Télémaque et d'Ulysse est poussée fort avant. Pour admirable que soit l'œuvre de Virgile, l'Enéide donnera moins en ce sens. Le tendre, le littéraire et le plastique l'emporteront, selon la mode en faveur au siècle d'Auguste. Virgile tient à plaire, non à s'imposer sincère et puissant. Les Sagas, le Cycle de la Table Ronde, le Poème de Roland, suscitent d'une manière purement descriptive les foules en armes. Tout y est rythmique et superficiel.
De l'Enéide il faut passer à l'Enfer de Dante pour saluer, dans la littérature latine un récit à tendances synthétiques ; mais les vives couleurs des images, la rhétorique des pamphlets ou des apologies expriment plutôt l'esprit du poète que celui des êtres immortalisés par tant de strophes exemplaires. Montaigne réussit mieux. Aucun écrivains n'a détenu, sans doute, un tel pouvoir d'évocation. Tout entière la civilisation helléno-latine se presse nombreuse avec ses milles visages grecs, latins, français dans cette extraordinaire monographie d'un cerveau unique et universel.
Shakespeare projeta les foules de ses tragédies romaines. Effrayantes par la vérité de leurs appétits, de leur versatilité, de leur inconscience, elles apparaissent, affluent, refluent. Splendides éclairs seulement.
Saint-Simon est le seul observateur qui nous ait transmis l'âme complète d'un milieu. La cour de Louis XIV survit prodigieusement. On réclame notre passion exclusive pour la Princesse de Clèves. De grâce aimons les deux chefs-d'œuvre.
Goethe créa une merveilleuse vie de cité, le matin de Pâques, au début de Faust.
Et voilà tout le bilan de la psychologie des foules avant le XIXe siècle.
Pourquoi ?
Oserons-nous le dire ?
Parce que c'est chose difficile.
En manquant les Martyrs et les Natchez, d'un bout à l'autre, Chateaubriand témoigne. L'incomparable écrivain des Mémoires d'Outre-Tombe a failli devant les deux sujets. Il ne possédait ni l'érudition, ni l'haleine indispensables. On a souvent parlé de la bataille entre les Francs et les Romains. Relisez. Comparez l'Austerlitz dans Guerre et Paix, et la bataille du Mackar, dans Salambô. Puis jugez. A moins de parti pris, comme il en est de si tenaces parmi les opinions des sectes littéraires, nul ne pourra dédier sa préférence à Chateaubriand.
Hugo a manqué tout autant son Waterloo, bien que les Misérables contiennent maintes beautés propres au roman de synthèse. La vie du temps, les portraits de l'évêque, des étudiants qui constituent la société de l'A.B.C., et le plan général de l'ouvrage valent qu'on les estime comme un apport capital. Malheureusement la composition est défectueuse. Pas d'idées générale que filtrent les personnages, et qui fasse l'unité du livre. La foule est traitée maladroitement, par catégories séparées. C'est une apposition de brillants morceaux.
Au risque de faire bondir les purs littérateurs, je les invite à relire le Juif Errant d'Eugène Sue. Justice faite du grossier romantisme qui dépare le livre : justice faite d'un style fâcheux à tous égards ; justice faite de la thèse anticléricale très sotte, je crois à l'ampleur et à l'unité de ce récit, à la persévérance d'une idée en action continue chez des êtres extrêmement divers, parfaitement caractérisés, et, ma foi, de psychologie stendhalienne, ou presque. Veuillez faire une visite nouvelle, dans ces pages, au jésuite Rodin.
Vous ne reviendrez pas sans impression, sans émotion mentale. Comme les Martyrs, et les Misérables, le Juif Errant semble fort mal composé. C'est aussi une apposition de morceaux. Toutefois beaucoup plus d'habileté s'y manifeste.
Au début du XIXe siècle, les littérateurs ont donc essayé de construire le roman de synthèse. Sauf Balzac, ils échouèrent. Qu'elle ait écrit les Mémoires d'Outre-Tombe et René, le Satyre et l'Homme Qui Rit, qu'elle ait approfondi les âmes d'Adolphe et de Julien Sorel, celles d'Armance et de Jocelyn, l'illustre génération vieillie ou mûrie vers 1835-1840 n'a pu réussir, malgré son vœu, une œuvre d'interpsychologie. Cependant, la Légende des Siècles inspirée tout entière par la même préoccupation, nous a valu ce que l'Enéide et l'Odyssée avaient offert aux hommes des anciens temps. On peut critiquer l'œuvre de Victor Hugo, nier avec raison l'importance de son théâtre, et réciter, le sourire aux lèvres, telles de ses strophes, néanmoins subsiste, intacte et comparable aux plus nobles réalisations d'autrefois, la magnifique idéologie de cette légende méditerranéenne.
Comparer c'est comprendre. Veuillez distraire, un jour ou deux, votre esprit, des polémiques et des préjugés contemporains. Imaginez-vous neuf, équitable. Puis lisez coup sur coup, l'Odyssée, l'Enéide, la Légende des Siècles. Vous verrez quelle santé spirituelle vous écherra pour juger ensuite les Anciens et les Modernes.
Comme Saint-Simon a fixé la société de Louis XIV, Balzac a fixé, pour éternellement, celle de la Restauration et de l'époque Louis-Philippe. Tous deux ont substitué à l'étude exclusive de l'individu, des rapports étendus, des causes et des effets lointains, des actions et des réactions sociales, à grande amplitude d'ondes. Consultez la Muse du Département et les Illusions Perdues, le Cabinet des Antiques, le Médecin de Campagne.
Donc insuccès jusqu'en 1860, excepté pour Balzac, dans la voie de la synthèse, en dépit du génie le plus audacieux et le plus heureux. On attribuera volontiers cette malchance au défaut de savoir, à la mauvaise documentation, mais aussi à l'effroyable difficulté que l'histoire atteste.
En effet, le propre de l'histoire serait bien d'établir la psychologie des peuples. Avant Michelet qui donc osa l'essayer ? Personne. On a plus ou moins brillamment composé les monographies des princes et des généraux, des reines, celle de Jeanne d'Arc. Même impuissance chez les ecclésiastiques qui relatent les vies individuelles des saints. Rien ou presque, sur les sentiments des plèbes romaines ; rien sur les groupements des premiers chrétiens, rien sur le miraculeux élan des croisades. En vain, je cherche, depuis dix ans, une étude passable sur la mentalité des foules qui suivirent Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon. Néant. Peu sur la Jacquerie. Rien sur les patriotes qui reconduisirent l'Anglais au delà des mers, avant le beau livre de M. Hanotaux.
Heureusement voici Michelet, créateur sans pareil. La Vie des Flandres au siècle de Louis XI, quel merveille !
Je ne fais, ici, que noter les étapes de ce long tâtonnement. Remarquons encore. Auguste Comte fonde la sociologie et la synthèse des sciences dans l'heure où les romantiques cherchent à élargir le roman, dans l'heure où l'école industrialiste de l'autre Saint-Simon, où le roi Louis-Philippe jaloux des économistes anglais, s'efforce de faire entendre cette science aux Français ; et nous savons que la conception de l'économie politique suppose une aptitude spéciale à la synthèse des vies productrices et acheteuses sous tous les climats.
Renan travaillera bientôt à l'exhumation du milieu qui forma le christianisme, qui s'exprima par Jésus. En 1862 paraîtra Salambô, le le premier roman de synthèse réussi en toute perfection.
La psychologie de l'armée mercenaire, c'est l'avènement d'une littérature nouvelle, inconnue des anciens, même des intelligences excellentes et laborieuses du XVIe siècle.
La richesse verbale de Flaubert, son talent descriptif masquent les idées et la psychologie de ce livre aux yeux myopes. Tels naïfs semblent incapables de concevoir qu'on puisse être, à la fois, un poète évocateur, un savant méticuleux et un philosophe, parce qu'eux-mêmes sont inaptes à l'ensemble de ces efforts. Tout un volume serait à écrire sur les pensées ethnographiques que présente chaque détail si précis du banquet où s'assemblent les hordes à la solde de Carthage. Quand Hamilcar revenu, fait l'inventaire de ses trésors, c'est le commerce total de la Méditerranée, toute l'économie politique de l'ère phénicienne qui se développe dans les phrases du maître et de l'intendant. L'agonie, la mort des mercenaires dans le défilé de la Hache, comparez-les à la mort d'Ivan Illitch qu'à contée de Tolstoï. Dites lequel des deux psychologues le cède à l'autre. La fièvre obsidionale dans Carthage est analysée comme la fièvre de la peur dans tel conte de Maupassant : le Horla, par exemple. Seulement les phénomènes se répartissent sur nombre de personnes diverses, au lieu de se distribuer entre les instincts et les vertus observés en un seul être. Quant aux sens historique il est hors de pair, depuis la première ligne de Salammbô. Si les archéologues du Second Empire présentèrent des objections, la plupart furent réfutées par Flaubert. L'archéologie contemporaines ne se risquerait pas à les renouveler, sans doute.
Plus tard, Guerre et Paix de Tolstoï, l'Assommoir, Germinal, la Terre de Zola devaient offrir des exemples complets aux futurs roman de synthèse.
Aujourd'hui, l'évolution de ce genre semble atteindre une période imprévu d'activité. Des penseurs comme le grand poète Verhaeren, comme MM. René Arcos, Nicolas Beauduin, Georges Chenevière, Duhamel, Valentine de Saint-Point, Alex. Mercereau, Jules Romains, Robert Veyssié, Charles Vildrac, créent la nouvelle forme de littérature. Leurs poèmes étonnants révèlent des sensations jamais dites. Alors qu'à recopier l'œuvre de Voltaire, de Chateaubriand et de Stendhal, le commun des littérateurs acquiert des succès faciles, cette jeunesse s'évertue pour ouvrir à notre effort des voies très différentes. Elle trouvera des adversaires, les paresseux à qui le pastiche demeure extrêmement utile.
Les Villes Tentaculaires de Verhaeren furent une révélation de génie. Jules Romain a noté des impressions inouïes et très amples. Les poèmes de M. Beauduin, ceux de M. Duhamel, ceux de M. René Arcos, ceux de M. Robert Veyssié jalonnent la route ouverte. Je ne voudrais pas employer le mot école ; mais il est, pourtant, certain que les esprits de ces écrivains se groupent. Ils promettent à notre patrie autre chose que l'analyse de l'individu et le sempiternel duo d'amour.
Parmi ces livres initiateurs, le roman de M. Ricciotto Canudo, la Ville sans Chef, fut sans doute le plus objectif et le mieux compris du public comme l'avaient été les Métèques de M. Binet-Valmer, les Civilisés et la Bataille de M. Claude Farrère.
Très sagement l'auteur des Mémoires d'un Aliéniste, a circonscrit le champ de ses observations. D'un groupe restreint il explique l'âme collective, passionnée, géniale et délirante propre à quelques reclus d'un asile. On admirera dans ces pages comment l'inter psychologie révèle les motifs des actes et des vies. C'est une œuvre tragique et qu'il convient de méditer longuement.

Paul Adam.

Sur les rapports entre Paul Adam et l'unanimisme voir l'article de Jules Romains, L'unanimisme et Paul Adam, dans le numéro de septembre 1906 de la Revue littéraire de Paris et de Champagne. Jules Romains y cite "le nietzschéen Ricciotto Canudo", qui dans un article de La Rénovation Esthétique, "tient soudain ces propos unanimistes : « En tout spectacle religieux... le phénomène templaire consiste dans la fusion des individus, dans la communion des foules... dans la puissance unanime qui transforme la multitude en un individu, seul, un, multiple... Les individus tendent à former la foule à certaines époques de l'année, poussés par le besoin de s'oublier de s'anéantir, de concentrer la dispersion affaiblissante des êtres... Le phénomène sexuel, la tendance au couple n'est qu'une manifestation de ce même besoin... Or les manifestations orgiaphiques les plus évidentes de cette tendance qui va de l'individu au couple et a la foule, de l'Organisme à l'Interorganisme sont deux, variées selon toutes leurs nuances de quantité... le Meeting et la Fête.» "

Paul Adam
dans Livrenblog : Paul Adam par Francis Viélé-Griffin. Paul Adam préface à L'Art Symboliste de Georges Vanor. Ravachol, de Paul Adam au Petit Journal. Travailler plus... le dimanche (Clarisse et l'Homme Heureux) Les incohérences et les contradictions de M. Paul Adam, "anarchiste".


Ricciotto Canudo dans Livrenblog : Canudo adapte La Roue d'Abel Gance. Les Libérés. Mémoires d'un aliéniste. Fernand Divoire : Le Grenier de Montjoie !