mardi 12 janvier 2010

Francis POICTEVIN par Henri de RÉGNIER




Remy de Gourmont pour Portraits du Prochain Siècle, Félix Fénéon sur La Robe de Moine, Ludine et Songes, Paul Verlaine à la publication de Tout Bas, après ses trois commentaires sur l'œuvre de Francis Poictevin, je donne aujourd'hui une étude d'Henri de Régnier, parue dans les Entretiens Politiques et Littéraires.
Francis POICTEVIN

Parmi les êtres préoccupés de littérature avec plus de sollicitude que n'en approuve l'opinion du monde qui concède à ce qu'elle considère comme une manie une certaine connivence en la limitant je n'en connais pas de mieux, tout entiers, voués à la recherche exclusive de leurs sentiments et à la culture de leurs sensations que Francis Poictevin... Une ossature solide qui dénote une certaine force primordiale de vivre mais réduite et comme atrophiée en une stature moins haute qu'un peu courbée ; un visage d'inquiétude et de souffrance, maigre de nuits blanches ; une voix précise qui énonce d'une façon jusqu'à être un peu pointilleuse et tenace ; une conversation qui palpe les réponses et sinue en digressions scrutatives ; gestes que semblent ramener en une pudeur certains voiles d'Isis déchirés ; pas qui se hasarde plutôt qu'il ne s'avance, avec je ne sais quoi d'étranger tel est à peu près Celui-ci qui, à travers les apparences, a conscience de l'invisible.

Il représente mieux que nul ce type de l'Errant et de l'Isolé assez rare à une époque où chacun tient tant à tout et ne peut rien exclure de son désir dans l'espoir de participer à tout ce à quoi il s'attache, aussi bien les faveurs du monde que les récompenses de la pensée.
Pourtant, parmi l'incohérence d'un temps où tous s'évertuent au néant avec une presque égale ardeur je sais encore quelques Sages.
Il y a, certes, certains hommes encore qui pratiquent l'austère devoir de prendre conscience d'eux-même à travers tout ce qui d'étranger et d'hostile en les contingences contrecarre leur effort et qui, par cette renonciation qu'on fait de tout en vue de Soi comme un pacte tacite et sacré, ont acquis le droit d'avoir part à la Recherche Essentielle, à travers les siècles perpétuée sans interruption et en vertu d'une tradition mystérieuse dont résultent certains esprits exemplaires que nous admirons. Cela serait l'attitude par excellence du poète qui est, selon une expression de Stéphane Mallarmé : « celui ne sachant que Soi. »
Cette sorte de rupture et d'affranchissement est insolite, cette mise à l'écart de quelqu'un en vue de soi est inusitée et la plupart cherchent à leur développement un état mixte, une manière d'équilibre où entrent, à poids égal, le souci de penser d'une façon abstraite et le soin de ne se point trop détacher des ambiances contemporaines.
Cette précaution où se concilient assez difficilement deux termes adverses et contradictoires provient de différentes causes.
Certains esprits se prêtent mal aux conditions de solitude intellectuelle, soit qu'ils ne sentent point en eux des ressources nutritives suffisantes, soit qu'ils craignent les conséquences dont se paye le droit de s'abstraire que refuse la société à ceux qui veulent en user ou qu'ils redoutent les vindictes qui s'acharnent sur quiconque se dérobe en l'exil mental. Cela a lieu aussi à cause de cette pris de possession que la société fait de tout vivant dès sa naissance par la famille, le milieu, possession qu'elle ébauche aux heures premières et qu'elle offre à ceux qui veulent coopérer à ses combinaisons, à ses intrigues et à ses lots d 'éphémères et avares récompenses. Il est difficile d'échapper à cette captation et de savoir se désintéresser des attraits, des risques et des intérêts du jeu social ; beaucoup s'y consument pour des buts immédiats et n'en savent point exorciser la ronde sabbatique. D'autres, sans s'en défendre entièrement, en souffrent au fond d'eux-mêmes et, sans en garder leur pensée intacte, regrettent pour elle cette alliance trop infrangible et vengent leur souffrance en décrivant l'inanité des liens qu'ils subissent, en dénonçant les intrigues, les tares, les vices et les douleurs des âmes éprises de l'apparence des réalités. Ils désignent les malentendus qui dénaturent, faussent et fixent les rapports humains. Ils démontre la bêtise de la vie, sa façon folle, stupide et criminelle, l'infamie où elle force, l'inanité où elle laisse ceux qui ont cru en elle.
Ces derniers sont une classe d'esprits fort intéressants qui cherchent dans les spectacles contemporains, dans leur logique ou leur incohérence, une manière de montrer, en les réduisant à leur sorte d'agitation vaine et triste pour des choses qui n'ont que l'air d'être, qu'ils n'en sont pas dupes.
C'est parmi ces vivants à demi réveillés de clairvoyance que se recrutent la plupart des romanciers du plus médiocre au plus grand d'un Rabusson à un Flaubert qui, lui, souffrit un conflit perpétuel de deux tendances, la soif du Rêve et un certain goût, amer il est vrai, pour la vie qui lui firent écrire une œuvre mixte selon le surcroît momentané de l'une ou de l'autre prépondérance. De là, le roman moderne, explicatif ou satirique, enquête et réquisitoire, où l'ensemble des intrigues reproduit celles qui ont lieu tous les jours, où la fiction des personnages tend à s'annuler par trop de ressemblance, où le particularisme du héros est spécialisé jusqu'à des soins d'état civil avec le souci d'être analogue strictement à la vie, d'en reproduire les catégories, d'en calquer les exceptions et d'en suivre les conditions.

M. Poictevin se préoccupe peu des rapports humains. On le sent déjà comme extrait de tout milieu et n'admettant guère que l'ambiance qu'il se crée. Déjà, en ses romans, il ne sait presque plus que lui. Je me souviens de ces livres charmants et dépaysés qui s'appellent Ludine, Petitau, Seuls.
Les personnages y sont comme dans un miroir un peu trouble l'apparence de quelqu'un de très proche de l'auteur, une sorte de double autour de qui passent des figures de lui si connues qu'il ne sent le besoin de les désigner autrement que par un prénom ou quelque vague sobriquet. Il ne rattache leur présence à aucun hier. Ils ne se filient à rien de précis ; et on a ça et là, l'impression d'êtres qui se frôlent en des logis demi obscurs, à des crépuscules calmes où ils sont presque des ombres, ou qui se rencontrent sur des grèves de mers selon des courbes de mouettes à l'horizon.
Leur existence finit au livre où ils furent présent un instant, et ce n'est plus que leur souvenir qui hante ; et des pages, lentement fermées, il tombe comme une espèce de cendre de ce qui y fut, sans que jamais, comme aux trop vivantes évocations de tel écrit, les personnages continuent à exister et se mêlent presque au nombre accru des passants.

Avoir mis comme en des ombres tout ce qu'on sait de la vie et que ce tout ne soit que cela dénote un sens intérieur prévalent sur les curiosités momentanées du regard ! Aussi Poictevin fut-il vite amené à composer cette série de livres si uniques. Songes, Paysages, Double où un personnage invisible s'interprète à travers la nature.
C'est une autobiographie de toutes les heures, l'œuvre de quelqu'un qui ne sait guère que soi et de soi les choses les plus délicates, les plus tenues, les plus occultes se préoccupe de la seule nuance de ses pensées, notant les variations infinitésimales de ses sentiments et leurs correspondances aux paysages et aux ciels et ne se servant plus des apparences que dans une « symbolique idéale. »

Ce dernier livre Presque que vient de publier M. Poictevin marque une nuance nouvelle en cette recherche de soi qui sinue et s'approfondit de page en page en cette quête intérieure qu'il à racontée en des précédents ouvrages. C'est comme une errance qui aboutit à un seuil ! Au fait, maintenant, des arabesques sentimentales, c'est une âme qui sent en elle comme un instinct supérieur étouffé, une sorte de voix occulte sourde et filtrer et qui l'écoute parmi les paysages marins et urbains, le long des grèves de Bretagne, dans les hautes cathédrales et les sanctuaires solitaires des landes, sous des ciels qui la commentent, parmi des arbres où le vent lui fait écho, devant des tableaux de primitifs où des bouches tristes et belles semblent la revendiquer comme la leur de tout leur silence inoubliable.
Ce livre tout entier est empreint d'un caractère nouveau, le désir de Dieu, et cet unique désir qui survit au fond de cette conscience scrutée et perforée, à travers la tristesse humble et espérante aux intercessions virginales et les absoutes de la paix.
Francis Poictevin est un des meilleures prosateurs de l'heure actuelle. Il use d'un style minutieux et juste assez inaccessible au public à cause du soin avec lequel il est logique en ses consécutions verbales mais apprécié de ceux qui aiment qu'on écrive comme si la possibilité d'être lu par d'autres que ceux qui respectent assez l'Art pour en apprendre les moyens n'existait pas.

Henri de Régnier.

Entretiens Politiques et Littéraires, N° 12, 1er mars 1891.

De Gourmont, encore, voir le texte sur Poictevin du Livre des Masques et les notices consacrées à Presque et Heures, sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont.

Francis Poictevin Sur Livrenblog : Remy de Gourmont, Félix Fénéon, Paul Verlaine, Gustave Kahn. Ludine : Poictevin et Juliette Adam.



dimanche 10 janvier 2010

Emile MOREL & STEINLEN : LES GUEULES NOIRES




Après Chéret, archétype du peintre de la soit-disant "Belle-époque", ses couleurs vives, ses lumières, ses affiches et illustrations de la fête parisienne, ses filles froufroutantes vantant les mérites du vin de coca ou invitant aux farandoles du Bal Bullier. Livrenblog choisit le contraste avec Steinlen, illustrateur des misérables, du peuple, des ouvriers et des artisans. L'un illustre Champsaur, l'autre Zola. En 1907, Steinlen illustre Les Gueules noires d'Emile Morel, avec Germinal (1885), seul ou presque Maurice Talmeyr avec Le Grisou (1880), avait pris pour sujet les mines et les corons du Nord.

Émile MOREL: Les Gueules noires. Préface de Paul Adam. E. Sansot, 1907, in 8, 212 pp., couverture illustrée, 41 dessins in texte, 15 lithographies hors texte par Théophile Alexandre Steinlen.

De ce recueil de nouvelles, j'extraie, Multitude Solitude :



Multitude. Solitude.


Le jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s'épand un meuglement sinistre comme en clament sinistrement les gros vapeurs perdus dans la brume.
Confuses et vagues dans le brouillard qu'elles semblent déchiqueter, des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd.
Et cette exode d'ombres s'avance de partout, vers l'étrange appel.


A travers un champs labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuse se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses, sous leurs robes de cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés, les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s'entourent coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu'un sabot reste englué au fond d'un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix claires, des jurons comme les hommes.
Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clapement sec, presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la peine.
Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. C'est un grand gas vêtu de toile grisâtre, maculé de houille, avec un foulard de laine rouge enroulé autour du cou et dont la face apparaît très pâle sous la barrête de cuir noir.
Une des trieuses, une maigre fillette aux joues creuses, qui suivait les autres à l'écart, s'est brusquement arrêtée devant l'homme. Tous deux se sont reconnus et se considèrent un instant en silence tandis que le clapement des sabots s'éloigne.
Alors, craintivement la petite interroge :
- « Eh bien Honoré, te vlà ? T'es mi donc descendu au fond ce matin ? »
- « Ah non, pour sûr ? Et puis j'y descendrai mi demain non plus, ni après-demain, ni les autres jours non plus, vu que j'en on quasiment soupé de l'compagnie. »
Il a répondu cela nerveusement, avec l'entêtement exalté d'une ivresse d'alcool qui a dû commencer hier, aussitôt après la remonte : ribote qui sans doute a duré toute la nuit dans quelque estaminet avoisinant les fosses puisqu'il porte encore son bourgeron de travail.
La petite demeure passive, habituée aux propos qu'ont les hommes dans leurs soûleries, habituée à ces idées de révolte qu'ils ont tous ici quand ils ont bu.
Lui, détourne la tête, d'un pressement de lèvres fait gicler sur le sol un jet de salive, et, du revers de sa main fébrile, essuie sa fine moustache de joli blond. Puis il reprend :
- « Ah ! Ben que non ! J'y descendrai plus dans les fonds de par ici. J'on retiré min livret, je vas m'embaucher en Belgique, dans le Borinage. Demain à l'heure d'aujourd'hui j'aurons passé l'frontière ».
Très raide, sans tituber, mais le regard fou, il a fait un geste ivre qui indiquait les au-delà de la plaine.
La petite reste encore silencieuse, mais maintenant son maigre visage se crispe. Ses paupières battent un instant sur ses yeux devenus fixes et troubles, et deux larmes coulent sur ses joues. Pour les cacher elle baisse la tête et se met à tourner d'un gauche va-et-vient le talon de son sabot dans la terre molle.
Elle reste muette devant lui, toute petite et chétive, avec un air souffreteux et soumis, le dos voûté, tournant toujours gauchement le talon de son sabot dans la terre.
Mais, l'homme qui grelotte, les mains dans les poches, pendant que l'alcool le brûle sous la peau, brusquement s'écrie, piétinant à reculons, pressé sans doute à présent de regagner les corons :
- « Allons la Marie, je te dis adieu, et aussi bonne chance................................................ »
Elle le regarde s'évanouir dans la brume et ses yeux semblent s'agrandir et son regard s'affoler, comme si la plaine voilée l'entourait d'un espace immense et vide, un vide qui lui donnerait le vertige.
Le meuglement sinistre s'est tu ; mais au loin, dominant de sourds roulements et des heurts profonds, s'élèvent des sifflements mélancoliques et les lamentations sonores du fer.
Avec une hâte convulsive, comme une bête blessée, la fillette suit de nouveau la petite route pavée qui s'enfonce là-bas, vers l'inconnu en rumeur.
Elle n'avait pas quinze ans lorsqu'il la posséda un soir. Elle s'était laissée entraîner à l'écart par celui-là, parce qu'il avait des yeux très bleus et très doux. Il l'avait possédée sans lutte, car dans l'ombre, lorsqu'elle avait senti sur ses lèvres la bouche du gas, elle avait aussitôt sur lui refermé les bras passionnément.
Presque toutes commencent d'abord par une recherche vicieuse dans un coin, avec un galibot de leur âge. Après, par une veulerie d'âme et des sens, par lassitude aussi de se défendre, elles abandonnent leurs corps au hasard, parmi les centaines et les centaines de mâles. Mais la fillette s'était donnée par un coup de cœur, et, comme l'amour est une chose forte et saine, dès ce soir-là, elle repoussa brutalement le frôlement des autres gas. Ce fut chez cette enfant la fidélité farouche de la femme qui aime.
Mais à quoi bon cette fidélité ? Marie n'existait pas plus pour lui. - moins peut être – que les autres filles qu'il culbutait au hasard des rencontres, dans une frénésie fouettée par l'alcool, qui rendait son acte semblable à un viol. Et lorsqu'il la trouvait sur son chemin et qu'il était sans désirs, il passait, sans lui adresser la parole, indifférent au doux regard qui longtemps le suivait.
Alors que l'homme demeurait la brute aveugle et insensible, cette fille du peuple, abêtie par atavisme et les trop hâtifs labeurs de la mine, était initiée par son cœur à tout ce que la passion fait naître de sentiments complexes et douloureux. Dans sa raison frustre survint un idéal, une aspiration vers un bonheur imprécis mais soupçonné, et, au milieu de ses pensées vulgaires, habita la rêverie. Elle souffrit de ne pas se sentir entièrement possédée, de ne pas lui appartenir davantage, de ne jamais voir la douceur menteuse des yeux très bleus s'éclairer pour elle d'une lueur d'amitié. Sa laideur aussi la tortura, car elle pensait que celle-ci était la cause de cette indifférence, et cela rendit son amour encore plus craintif et dissimulé. Elle eut les navrantes coquetteries des filles laides. Puis, pendant les rares instants d'étreintes, elle essaya de lui exprimer tout ce qu'elle ressentait. Mais il ne fut point encore touché par tout ce que cette passion fit vibrer pour lui du lourd et grossier patois.
Une fois, le hasard voulut qu'elle le surprit caressant une moulineuse entre les piles de madriers servant aux boisages de la mine. Lui se redressa, furieux, croyant que la petite était venue là pour les épier. Il ramassa une pierre et la lui lança à toute volée. Elle ne fut pas atteinte, mais elle reçut un choc douloureux au cœur, comme si la pierre y avait fait une blessure.


Rongée par un désespoir silencieux et par une jalousie sans révolte, elle a vécu jusqu'à maintenant une existence de fièvre et de misère à travers les jours et les mois, avec seulement un peu de bonheur longuement espacé pour la soutenir : ces minutes brèves où il la tient brutalement sous lui.
Le désir de mourir lui était pourtant venu dans un moment de plus grande détresse et de découragement.
C'était un soir d'hiver, elle longeait le canal, les rafales qui galopaient par la plaine rase hululaient aux gibets de fer et aux câbles électriques du chemin de halage ; l'eau morte était immobile. L'idée lui vint pour en finir, pour dormir toujours, pour ne plus sentir cette plaie vive au coeur, de s'ensevelir-là entre ces berges, dans cette chose d'épouvante comme le vide. Elle s'arrêta et s'approcha, mais soudain elle eut un recul de terreur comme si elle avait vu une chose affreuse et elle s'enfuit jusqu'au coron en sanglotant.
Ce ne fut qu'un spasme de désespoir qui jamais ne revint. Souffrante et résignée elle continua à l'aimer, sans que nul soupçonnât que, sous l'enfant laide et chétive, il y avait une amoureuse au cœur exalté ; sans entrevoir l'amour fanatique, l'amour navrant qui la faisait taciturne dans la horde bruyante de ses compagnes.


Courbant sa maigre échine, elle se hâte. Maintenant elle longe un grand talus, quelque chose de haut et de vague, très sombre : et cette immense tâche noire du terri, lui semble le reflet de son âme. Elle traverse des voies ferrées, passe entre des files de wagons vides, puis devant elle, se dresse une forme géante qui s'allonge confuse dans le jour embrumé et livide, en une sorte de beffroi.
Jamais elle ne lui est apparue aussi triste cette grande carcasse de fer qu'empanachent au rythme de leurs râles crachottants les tuyaux de vapeur, ni plus angoissant ce ciel d'automne bas et délavé, qu'endeuillent encore les lourdes torsades de fumée noire vomie par une cheminée massive.
Sur la batisse sombre, une inscription en grosses lettres blanches se détache : Fosse Sainte-Marie-Madeleine. Oh ! L'ironie de ce doux nom mystique donné à cette chose noire et sinistre !
Comme elle gravissait la dernière marche de l'escalier qui aboutit à la salle de triage, le surveillant du carreau lui pointa une amende. Elle eut un juron, un mot ordurier entre les lèvres et vint se ranger parmi celles de son équipe, au bord de l'une des longues glissières aux fonds mouvants sur lesquelles, le charbon, passe comme un lent ruisseau.
Ses mains se mirent aussitôt à happer au passage les pierres mauvaises et à les jeter dans une manette. Le geste continu, le geste monotone, cette houille qui passe et passe interminablement de son cours uniforme, peu à peu cela lui fascine la pensée, enveloppe sa raison d'une abrutissante torpeur.
Elle ne pense plus. Le souvenir a sombré dans le cours de ce ruisseau de houille où il faut puiser et puiser toujours les pierres brillantes. Mais, aujourd'hui, pour la première fois, tous les bruits du trillage irritent ses nerfs : grondement des berlines sur les armatures de fer, crissement des engrenages, et chaque conversion fracassante des culbuteurs la fait tressaillir. L'odeur moite et grasse du charbon l'écoeure, l'embrun de poussière fuligineuse, au miroitement métallique, qui s'élève des cascades venues des berlines déversées, gêne sa respiration. Elle étouffe... Sa manette lui échappe des mains, un râle rauque sort de sa gorge et elle tombe à la renverse, toute roide, les yeux révulsés. Les trieuses se précipitent et la transportent jusqu'à l'ouverture béant sur la plaine qui se révèle hérissée de bâtiments sombres. Le surveillant accourt, et, bourru, les renvoie toutes au travail.
Une seule fille est restée ; penchée, elle dégrafe le corsage. Mais la petite exhale un long soupir et ses yeux se rouvrent, un peu égarés. Puis aussitôt, sans une parole, avec un geste frileux de pauvre enfant chétive, elle reboutonne sur sa poitrine creuse le corsage entr'ouvert.
Debout, elle refuse de retourner au coron comme le lui conseille le contre-maître.
- Mais oui !... que t'es bête ! Retourne chez ti, puisque t'as tombé du haut mal, insiste la fille qui l'aide à rajuster son béguin.
Non, elle ne veut pas ; le visage fermé, elle regagne son poste.
Le surveillant, une main accroché à la lanière de son sifflet de commandement, est debout sur une passerelle d'où il enveloppe le triage de ses regards soupçonneux.
Toutes les trieuses sont redevenues muettes, dans le vacarme grondant et criard des machines que semble animer une cruauté froide qui veut, qu'à leur contact, s'usent des générations. Elles sont attentives, leurs gestes actifs happent le chiste ; et voici que les robes bleues à pois blancs, les gracieux mouchoirs aux plis flottants, tout cela a repris, sous la discipline, l'aspect d'un uniforme de bagne.
Le travail a de nouveau absorbé la fillette. Ses mains vont et viennent régulièrement de la glissière à la manette qu'une trieuse remplace par une autre lorsque les pierres en débordent. Elle n'a plus conscience de sa vie, elle fait partie de toute cette machinerie, de tous ces outils qui pivotent et trépident avec précision ; la voici devenue une pauvre chose, semblable à une de ces petites poulies qui tournent en grinçant plaintivement.
Et les heures passent, lents et monotones, charriées semble-t-il, par le lent ruisseau de houille.
Le bourdonnement sonore d'un timbre électrique a retenti à la recette, à l'orifice du puits d'où émergent brusquement, entre les montants de fer, les cages qui contiennent les berlines. Le langage cynique du mineur nomme cela « la sonnerie à la viande » parce qu'elle est pour le machineur chargé de régler la marche des cages, le signal de la remonte des ouvriers.
Un coup de sifflet répondant à la sonnerie de la recette a vrillé le hall du triage ; la source qui l'alimente va tarir, jusqu'à ce que ceux qui ont saigné les veines noires de la terre soient remontés. Avec une gaieté bruyante, une exubérance de jeunesse qui a été opprimé par la discipline, les trieuses se bousculent, enjambent les glissières, sautent les degrés des gradins de criblage, ce qui fait vaciller, sous la cotonnade, les pointes de leurs seins. Les plus impatientes à atteindre le carré libre de machineries où elles vont toutes prendre leur repas, pincent les croupes de celles qui les précèdent et qui se retournent alors en criant des mots abominables.
Assises sur le carrelage, le dos appuyé contre le mur ou contre des civières pleines de chiste, elles retirent les chanteaux de pain hors des musettes de toile. Les dents qui mordent avidement, apparaissent très blanches, dans les faces souillés par la poussière noire et les yeux largement cernés de bistre ont un éclat étrange.
Un gros bidon de fer-blanc passe de main en main. Chaque trieuse fait pisser de très haut, dans son gosier tendu, la bière blonde qui glougloute dans le goulot. Et un grand rire les secoue toutes, lorsque une voisine ayant poussé celle qui boit, le liquide lui inonde les cheveux ou le visage.


La petite souffreteuse n'est pas avec ses compagnes, elle est restée à l'écart, cachée derrière un culbuteur. Accroupie, la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, elle songe. De l'endroit où elle s'est blottie, ses yeux mornes voient les cages qui, soudainement sorties de l'abîme et encore toutes trempées d'ombre, s'accrochent avec un bruit saccadé aux verrous. Ils voient les moulineuses attirer les berlines d'où bondissent, comme des diables, des hommes effrayants, aux faces noires dans lesquelles roule le blanc des yeux, et qui s'en vont pressés.


Elle songe aux autres remontes qu'elle venait épier jusqu'à ce que, d'une berline, ce fut Lui qui surgit, ce qui lui donnait un petit choc au coeur, doux et nostalgique. A présent, autour d'elle, c'est le vide ; elle se sent seule, toute seule, malgré le grouillement humain de la fosse.
Là-dessous, dans les entrailles de la terre, c'est le vide aussi : le chantier souterrain où souvent descendait sa pensée n'est plus qu'un amas de nuit.
Ce Borinage ? Eh bien, oui, elle voudrait le suivre jusque-là, humblement, de loin, comme un chien qui suit, désolé et craintif, les pas d'un maître qui veut le perdre. Mais elle n'a pas l'âge d'agir à sa volonté ; et puis, elle est si lasse !...
C'est fini à jamais. Elle ne pourra même plus l'aimer par le regard, elle ne pourra plus rôder autour de Lui comme jadis ; sa chair ne connaîtra plus l'anxiété frémissante de l'attente, l'attente d'une de ces possessions si brèves, mais qui, malgré tout, la rendait heureuse jusqu'à ce que l'éternel inassouvissement la rongeât de nouveau sourdement.


En cet instant elle se sent encore plus laide et misérable et rompue aussi, comme si les engrenages l'avaient happée, broyée, puis rejetée sur les dalles de fonte.
Les cages qui remontent des mineurs ne redescendent plus à vide, d'autres travailleurs se tassent dans les berlines qu'on repousse sur les barreaux. Ceux-là vont déblayer les terres, dégager, la veine pour la saignée du lendemain. Ils tombent dans le vide, et, à leur suite, le large câble qui se dévide du haut du beffroi, défile avec un bruissement d'aile.


Et longtemps encore la petite demeure immobile, les regards hantés, si frêle parmi toutes ces choses de fer pesantes et farouches qui l'entourent.
Un nouveau signal : la gueule de ténèbres a fini de vomir et d'avaler des hommes. Et voici que la machinerie compliquée du triage reprend ses mouvements rythmés. Les raquelettes crissent, les arbres ronronnent dans les coussinets, les pignons grincent des dents, tous les muscles durs et noirs pivotent, virent, et des tuyauteries s'élève une buée qui semble la sueur du fer et de l'acier qui travaillent. Du haut des trétaux, les culbuteurs, en chavirant les berlines emboîtées, déversent des cataractes de houille sur les cribles en gradins, et les cataractes deviennent des cascades, puis des ruisseaux lents qui se perdent enfin là-dessous, dans le hangar où s'entrechoquent des wagons et où respire puissamment une locomotive.


Les filles-outils ont repris la monotone, l'abrutissante besogne. Et la petite désespérée s'est remise elle aussi à remplir des mannettes. Mais parfois son geste s'arrête, ses traits se contractent et ses yeux demeurent étrangement fixes. Puis soudain, elle recommence à puiser dans la trémie au fond mouvant, le visage devenu sérieux et calme comme si elle venait de prendre une forte et froide résolution.
Le soir tombe, il bruine sur la plaine. Les bâtiments d'extraction qui barrent sombrement, par endroits, sa perspective étalée et qui balafrent de leurs cheminées géantes et de leurs beffrois la cernure livide de l'horizon, s'éclairent intérieurement de lueurs mystérieuses, ainsi que des châteaux fantastiques, et leurs noires silhouettes s'évanouissent lentement. Les longues files massées des corons trapus sont déjà des plaques uniformes et sans relief. Tout ce qui se hérissait sur la plaine, s'aplatit, se confond peu à peu avec elle.


Les rumeurs de travail s'apaisent, et, dans la fin du crépuscule, un train qui roule, rapide, met un bruit solitaire et mélancolique.
Le long du canal qui déroule son ruban clair, tout droit, comme une route, une petite ombre glisse.
Mais voici qu'elle s'est arrêtée et demeure immobile sous le voile triste de la pluie fine et glacée... là, tout près de l'eau morte, au-dessus de laquelle flottent des vapeurs blanchâtres qui semblent un suaire...
Puis, brusquement, la berge est déserte : la petite ombre immobile a disparu. Mais l'onde blême se plisse de rides, qui, de la rive, vont s'élargissant comme un rictus mauvais et mystérieux.

Emile Morel



Le volume est illustré de quinze lithographies dont les reproductions suivent :
















Compte-rendus :
Revue Intellectuelle des faits et des oeuvres. Organe rationaliste. Paraissant le 25 de chaque mois. N° 7, 25 avril 1907. Librairie C. Reinwald. Schleicher frères, éditeurs.

Revue Artistique par Sidonelli :
« [...] J'ai retrouvé Steinlen en toute la plénitude de son réalisme génial peut-être, et dont l'observation reste sans équivalent dans l'illustration des Gueules Noires, d'Emile Morel. D'une habileté de crayon sans exemple, Steinlen, dans ses types de mineurs et ses scènes de la vie ouvrière ne flatte pas, n'atténue pas, mais jusqu'à l'instant où l'exact se rapproche du caricatural, sur le caricatural même, c'est-à-dire sur sa propre cruauté d'artiste, sa main jette le voile d'une grande compassion. Ces pauvres faces de bêtes lasses, exténuées, douloureuses, affolées de la haine ou du tourment qu'il exprime, poignent le cœur le plus rebelle. Ce n'est pas seulement l'homme de la mine qu'il peint, c'est l'humanité qui souffre et peine en costume de porions. Tel dessine Steinlen qui fut parmi les tempéraments originaux de la fin du naturaliste. »

Revue Littéraire par Stéphane Servant :
« [...] Mais par le procédé, certaines formes naturalistes sont, elles aussi, imprégnées d'un vif sentiment. Telles plusieurs pages géniales de Zola. Tels ces fragments intensément tristes des Gueules noires d'Emile Morel (Sansot), où se révèlent parfois des qualités de maître écrivain. Je n'ai pu lire, sans en garder l'obsession, cette peinture de la vie des mineurs intitulée, la Paye, où l'homme s'enivre par besoin d'oubli avec l'argent destiné au cercueil de son enfant. Là, rien de factice. Nul amour pathétique, nul drame qui prenne le lecteur en détournant l'attention de sa pensée. C'est le réalisme ému de la peinture qui empoigne et qui suggère l'impression d'un fatalisme plus fort que l'inconscience. « La vérité, dit Paul Adam, parlant des Gueules noires, ce livre la contient, précise, soudaine, effroyable, ironique envers soi. » Et c'est vrai ; on peut ne pas se complaire à revivre les amours et les tristesses ouvrières, et trouver de la beauté dans ces pages d'Emile Morel, écrites sans faiblesse, imprégnées de pitié douloureuse et planant au-dessus des banalités coutumières. »



vendredi 8 janvier 2010

Jules CHÉRET, affichiste






Jules Chéret

Jules Chéret ! Depuis plusieurs années ce nom éclate en bas des multicolores affiches qui illuminent les rues de Paris.
C'est la joie des yeux ; ce sont des oasis dans le brouillard. C'est l'illustration réconfortante le long des pages souvent moroses de la vie. C'est surtout l'essence de Paris.
C'est si bien Paris que si, dans un village demi-engourdi, on a, par hasard, coiffé une de ses grandes images ensoleillées, on est tout étonné et comme attristé par ce mouvement figé au mur. L'affiche n'est plus là dans son milieu. Il lui faut le bruit de la rue, les fiacres hélés, le tonnerre des omnibus, les cris des petites marchandes, le bourdonnement de la grande ruche...
C'est Paris, et cependant il faut distinguer. J.-K. Huysmans, le précieux critique, l'a sagement observé : « Dans cette essence de Paris qu'il distille, il abandonne l'affreuse lie, délaisse l'élixir même, si corrosif et si âcre, recueille seulement les bouillonnements gazeux, les bulles qui pétillent à la surface... Il verse une légère ivresse de vin mousseux, une ivresse qui fume, teintée de rose ; il la personnifie, en quelque sorte, dans ses femmes délicieuses, par leur débraillé qui bégaye et sourit, sans cri vulgaire. Il prend une fille du peuple, à la mine polissonne, au nez inquiet, aux yeux qui tremblent ; il l'affine, la rend presque distinguée sous ces oripeaux, fait d'elle comme une soubrette d'antan, une friponne élégante dont les écarts sont délicats. L'on peut, à ce propos, citer, entre beaucoup d'autres, une planche de bal masqué où un Méphisto noir et rouge enlève une danseuse dont les allures chiffonnées ravissent. Il fait, à ce point de vue, songer aux dessinateurs d'il y a cent ans ; il est, si l'on peut dire, le XVIIIe du XIXe siècle ! ».
Octave Uzanne, qu'on retrouve à l'origine de toutes les manifestations artistiques, publiait il y a huit ans, dans sa belle publication, devenue très rare, Le Livre moderne, une étude complète sur Jules Chéret. Citons quelques lignes :
« Jules Chéret, s'il n'a pas l'un des premiers apporté les brillants pétards des couleurs et le frémissement des tons sur la pierre lithographique, est certainement le premier qui ait donné à l'annonce industrielle un délicieux caractère d'art affiné et spirituel. Son talent, comme on l'a remarqué, descend directement de Watteau, et il excelle à peindre ces éternelles invitations au départ pour les Cythères parisiennes, où les modernes et voluptueuses bacchantes sautillent, se tordent et cambrent la croupe, en montrant les yeux qui s'allument ou se pâment et des sourires alanguis, provocants et mouillés. »
Le grand artiste se surpasse, d'affiche en affiche. Imité de tous côtés, il a modifié ses procédés et il est arrivé, à l'aide des trois couleurs primordiales, à donner des impressions d'une fraîcheur éclatante, d'une gaieté radieuse et d'un aspect si crâne qu'elle font pâlir ses œuvres anciennes, où l'emploi du noir et des fonds dégradés apportait moins de lumière, d'imprévu et de taches claires que ces vibrantes compositions actuelles, si primesautières, qui montrent, par des grains délicieux, les chairs de femmes frissonnantes sous les gazes jaunes des robes, avec des fonds qui semblent largement brossés et qui s'arrêtent en lignes capricantes.
Depuis un an, Chéret abandonne un peu les murs extérieurs pour les murs intérieurs ; il se livre à des décorations d'appartements ! Heureux ceux qui peuvent s'entourer d'œuvres pareilles, poésie brillante de la vie joyeuse...
Chéret termine en ce moment un ensemble remarquable de panneaux décoratifs pour un hôtel particulier. Il a été chargé, par la commission artistique de la Ville de Paris, de la décoration d'un des salons de réception du Palais Municipal.
L'œuvre de Jules Chéret est considérable. Henri Béraldi, dans le minutieux supplément consacré, en 1890, à l'iconographie du maître lithographe, a catalogué, à l'article Chéret, dans les Graveurs du XIXe siècle, 950 numéros. Étant donnés les oublis inévitables et la production de Chéret depuis sept ans, on peut hardiment porter le nombre des compositions de Chéret, à 1.800 ou 2.000, parmi lesquelles les affiches figurent pour un tiers. L'amateur consciencieux aurait, en étalant chacun des exemplaires de tout ce papier lithographié, deux bons kilomètres de peinture à montrer à ses amis.
Citons les principales, le Moulin Rouge, le Jardin de Paris, les Coulisses de l'Opéra, le Musée Grévin, les Bals masqués de l'Opéra, la Kantjarowa, les Saxoléines, les étonnantes Loïe Fuller, toute la gamme du prisme ; et n'oublions pas ce chef-d'oeuvre de grâce, de joliesse et de la hardiesse, le Vin Mariani, dignement chanté par cette fée verseuse de vie et de joie. Citons encore (mais il faudrait trop citer, tout citer) le Théâtrophone, l'Hiver à Nice, le Courrier Français et la série tout à fait hors ligne des affiches faites pour les Étrennes des Grands Magasins.
Le commerce des affiches illustrées est devenu aujourd'hui considérable. Les amateurs et les collectionneurs sont légion. Il ne faut pas médire de cette vogue, car nous lui devons des chefs-d'œuvre, les affiches de Grasset, solides et poétiques, les affiches de Chéret, sonneries de clairon et chant de vie claire.

Chéret (Jules), né à Paris le 21 mai 1836. Lithographe célèbre et peintre français. S'est longtemps spécialisé dans la composition des affiches illustrées. Nous avons cité plus haut les très célèbres. C'est lui qui, en 1866, grâce à l'invention des machines permettant l'emploi des pierres gravées de grandes dimensions, a introduit en France cette industrie nouvelle. Il nous a soustrait ainsi à la tutelle anglaise et a doté son pays d'un revenu annuel qui s'élève aujourd'hui à plusieurs millions.
Notice extraite de l'Album Mariani.








jeudi 7 janvier 2010

Symbolistes et décadents dans Le Salon du Quai Voltaire




Eugène Pigrafe, épigraphiste (1), un familier du salon d'Henriette Lavize, envoie ses souvenirs sur ce salon littéraire, à un ami écrivain, charge à lui de publier son récit, une fois remanié. Dans les années 1880, Mme Lavize et son mari reçoivent dans leur salon du Quai Voltaire, hommes politiques et écrivains, c'est dans ce milieux entre politique et littérature que va se jouer un drame. Mme Lavize idéaliste et rêveuse, est mal mariée à un avocat et homme politique, arriviste sans scrupule et affairiste cynique, qui la néglige et la trompe avec une chanteuse de cabaret, la Gorille. Adorée de ses familiers, dont Pigrafe et le poète Hyacinte Dufor, Henriette Lavize succombera au charme de Comtal, un avocat et homme politique socialiste travaillant pour son mari. Henriette et Jean-Baptiste Lavize ont une fille, Germaine, dure, enjôleuse, elle déteste sa mère et tente de lui prendre son amant (2). Voilà pour le cadre et le drame.
Mais Le Salon du Quai Voltaire n'est pas seulement le récit d'un drame, Jules Case y fait défiler, les différentes écoles littéraires de 1882 à 1900. J'ai choisi un extrait où Pigrafe fait visiter, en 1911, le salon des années 1880 à une dame et lui présente la nouvelle école des symbolistes et décadents, commençant par les deux maîtres du mouvement : Mallarmé et Verlaine. On reconnaîtra parmi les convives - Gustave Kahn sous les traits de Sébastien Knocke, libérateur du vers. - Jean Moréas sous ceux du grec Béléos. - Claudel sous celui de Plaudel. - Péladan sous la chevelure de pâtre de Syrie du mage Khor. - Paul Adam, serait-il le Adaman causant avec son Saint-Bernard par l'entremise d'un guéridon ? - Laurent Tailhade, pourrait bien se cacher sous le nom de Jérome Navarrais, le batailleur effréné. Je laisse à d'autres, plus clairvoyant, le soin de compléter la liste. Faire défiler ainsi les écrivains dans son salon, était une façon pratique pour Case de faire revivre une époque, pourtant en rendant compte de ce roman, Rachilde, rappelait que « les symbolistes n'eurent en réalité pas de salon. Ils se réunissait surtout dans les cafés, en de très petits cercles, plutôt cénacles » (3). Quand au jeune logicien, Ernest Lafouette, qui vient de démontrer que Napoléon est un raté, il faut y voir Ernest Lajeunesse et son Imitation de notre Maître Napoléon (1897).

(1) « Mon nom patronymique et presque bizarre, sinon ridicule, me prédestinait à cette science incertaine » (page 3)
(2) « Elle plait à son père par ses mauvais côtés et sa mère la redoute comme son mauvais génie. Un soir de bataille politique et littéraire, ces deux femmes se mesurent et s'entretuent. » Rachilde, Mercure de France, Les Romans, 16/05/1914.
(3) Rachilde, article cité.

Le Salon du Quai Voltaire
Jules CASE



[...] J'aime ces poètes et, bien que simple touriste, je les suis avec plaisir dans leurs pérégrinations.
LA DAME. - Bon voyage. Mais que de façons pour des vers ! Je demande au poète, moi, de ne pas m'enlever du fauteuil où par hasard je le lis, et de me charmer à domicile. J'ai la tête légère, encore faut-il ne pas me la casser. Vos amis sont impertinents et présomptueux.
Ils sont l'un et l'autre.
LA DAME. – En vertu de quoi, bonté divine ?
En vertu de leur flamme, de leur enthousiasme et de la foi qu'ils ont en eux-mêmes, signes de la jeunesse et du génie qui débordent d'eux. Ils pratiquent l'absurde par défi et nous mystifient pour nos péchés. Ils se jettent éperdument dans l'abstrus, comme « les jeunes de 80 » s'enfermaient dans la raison commune qui éteint la fantaisie et stérilise la pensée. Deux poètes remarquables, singuliers et très différents, ont ouvert la voie, vous ne l'ignorez pas, à ce dérèglement insurrectionnel, Mallarmé...
La DAME. - Un fou fieffé !
... et Verlaine.
LA DAME – Un vagabond !
- Vos qualificatifs ont de la justesse. Ce vagabond timide n'a pas de moralité. Il le sait. Ou s'il l'ignore, c'est la même chose. De là, son génie. Il a rompu de coups la prosodie française et assassiné la syntaxe. Ce fut son premier crime. Il en a commis d'autres, dont s'inquiète davantage la morale publique. Ils lui sont lourds et légers à la fois. Il s'en amuse, en même temps qu'il les pleure sur sa route où le pousse implacablement son sort de misère, de perversité et de candeur. Ses paroles s'envolent légères et ailées. Elles se groupent tendrement au gré de l'harmonie, en choeurs qui chantent comme le vent siffle sur les avoines luisantes, comme le coeur gémit à la muette, comme sanglotent les remords ou rit la gaieté insouciante. Il a le langage qu'ont les choses, et ainsi, par toutes voies, il rentre dans la confuse nature. Les petits oiseaux des campagnes suspendraient leur ramage pour écouter la douce musique de ce rude passant dont la belle calvitie et la barbe rebelle les divertissent, que je n'en serais pas surpris. Mais ils en entendent de belles et, bec à bec, ils doivent se dire : « Le pauvre homme ! Comme il a péché et comme il a souffert ! Serait-ce Caïn ? Pourtant, il est bien gai, et, à nous autres, il nous semble tout innocent. » Ces pinsons et ces mésanges raisonnent dans la perfection. Caïn avait peut-être l'humeur joviale, et n'est-il pas le symbole de l'homme ? Qu'en pensez-vous, madame ?
LA DAME – Je pense, monsieur, que Caïn était un vilain monsieur. Faut-il donc avoir tué un membre de sa famille pour être poète ?
- La poésie y gagne. Le vrai poète use un peu de fiction étrangère. Il exprime sa propre personne. Nous avons avantage à ce qu'elle soit ardente et, autant que possible, criminelle. Villon effleura la potence. Byron ! Il courut des histoires sur son compte. Musset se conduisit mal avec les dames et s'ivrogna hideusement.
LA DAME, avec esprit. - Ah ! Bien.
- Quant à l'autre initiateur de ces jeunes gens, le fieffé, comme vous dites...
LA DAME. - M. Mallarmé. J'espère, pour la qualité de son oeuvre, qu'il est à tout le moins empoisonneur.
- La pâleur de son visage d'alchimiste en quête de l'absolu le ferait espérer. Je regrette que cet homme assez menu, qui semble flotter dans l'espace comme une ombre en visite parmi nous, ne soit par ici. Il vous ravirait. Vous lui seriez immédiatement acquise. Il pratique les bords de rivières, le canotage lent et les longues siestes dans sa barque, qu'arrêtent les roseaux grinçants au-dessus des fonds de sable où abonde le goujon. Vous le reconnaîtriez à ce signalement. Mais ne vous y trompez pas. Celui que vous penserez voir ne réside pas sous son apparence. Il est ailleurs. Il habite l'invisible. Il y contemple face à face l'au delà humain, c'est-à-dire le Rêve, qui n'a pas de formes reconnues, pas de contours arrêtés, qui se rit de notre énonciation vulgaire et qui, cependant, démontre sa réalité à celui qui le cherche, par l'obstination attentive à laquelle il le condamne. Ce servant de l'insaisissable, par des arcanes et des sortilèges, en obtient des éclairs de visions dont il rend compte aux jeunes poètes. Il leur en donne un enseignement en son logis, voisin d'un chemin de fer, dans le tonnerre des trains et l'orageuse fumée des locomotives. Ses moyens d'expression sont sommaires : de hasardeuses figures de rhétorique, des ellipses vertigineuses, des réticences brusques, des gestes des doigts, des intelligences du regard. Les paroles dont il use sont évocatrices,mais il arrive parfois que leur sens échappe, même à lui-même. Il est l'intuitif, le divinateur, et sa monstruosité terrestre, son crime, si l'on peut dire, c'est qu'il est pur.
LA DAME. - Je vous le dis, c'est un fou.
- Un mystique. En des siècles religieux, il eût probablement commercé avec Satan, ou pénétré trop avant dans l'intimité de Dieu. Dans les deux cas, on l'eût brûlé en belle place de la cité. Ces voyants ont les yeux trop aigus. Ils ébranlent la solidité du bon sens et menacent la paix publique.
LA DAME. - Le bûcher est bien cruel. Mais la paix publique a son prix. Voulez-vous que je vous dise mon opinion ? Votre coureur de grandes routes qui me fait peur, et votre pêcheur à la ligne qui me met la tête à l'envers, sont tout uniment des ratés. Excusez le mot.
- Il ne blesse personne, chère madame. Il est honorable.
LA DAME. - Alors, tout va bien. Mais les aèdes ici présents sont-ils d'aussi bonne composition ?
Comment donc ? Ne sommes-nous pas, au dire du Maître,

La triste opacité de nos spectres futurs.

LA DAME. - Hein ?
- Cela signifie que nos identités sont au delà de nous. Nos véritables proportions sont celles de notre rêve, et nous ne pouvons y atteindre. Les plus grands des hommes en demeurent les plus distants. Napoléon est un raté. Cela vient de nous être démontré dans un excellent livre, par un tout jeune et génial logicien, Ernest Lafouette. Absurde assertion, il est vrai, mais qui frappe par son évidence. Seul, emplit le cadre de son idéal étroit, comme un pied sa chaussure, l'homme sans passion ni superbe, ni démence. Nos valeureux jeunes poètes répudient cet homme. La température s'est brusquement élevée. Des glaciers psychologues, nous sommes passés à la torridité, dans la zone des volcans rallumés qui se repeuplent de dieux. Pas un de ces poètes qui n'ait une âme démesurée, qui n'entreprenne de bouleverser le monde, de réviser la géographie intellectuelle, de jeter dans l'espace les armées étincelants de ses sensations débridées, orgueilleuses phalanges de ses rêves conquérants, - et qui ne s'achemine glorieusement à la défaite.
LA DAME. - Vous vous enflammez, monsieur Pigrafe, et vous avez bien tort. Cela ne vous va guère. Mais votre comparaison de chaussure me plaît. Un pied bien chaussé, c'est joli. Vos amis ont de trop grands souliers ou ils vont pieds nus. On les dit fort enclins à l'anarchie.
- Elle est le rêve évangélique, celui de Fénelon.
LA DAME. - Possible, mais elle jette la terreur dans nos moeurs apaisées. Le journal me rapporte
ses méfaits, chaque matin, à mon petit déjeuner. Cela me gâte mon chocolat. Mais dites-moi quel est ce petit homme aux yeux malins, à trois pas de nous. Il est simple, celui-là, pas poseur, tranquille comme un bon petit père. Il parle avec continuité, mais si vite et si bas que je n'entends pas un mot.
- J'entends un peu mieux. Il traite en ce moment de Balkis, reine de Saba, et de Salomon. Ces personnes lui sont familières.
LA DAME. - Les aurait-il connues ?
- C'est très possible, car il est juif. C'est le fameux Sébastien Knocke, le libérateur du vers.
LA DAME. - Quoi après Verlaine qui a tout cassé dans la grammaire, après Mallarmé qui lui permet toutes les obscurités, le vers était encore prisonnier !
- Oui, malgré tout cela. On lui mesurait encore son pain, c'est-à-dire les syllabes, et on continuait de l'affubler de vieilles rimes fanées dans tant de carnavals. Il n'était plus un littérateur de quelque délicatesse ou de simple bon goût qui consentît à utiliser ce famélique piteux. Il allait expirer. Sébastien Knocke s'avança. «Sois libre, mon vieux, dit-il familièrement. Au feu, les pompons de tes rimes ridicules, et que la pitance ne te soit plus comptée sur les doigts. Sois, à ta guise, long, interminable comme la plainte du vent, ou bref comme le cri de l'homme. Tu jouiras désormais de toutes les licences de ta cadette, la prose. Mais attention Que ton chant déréglé, errant, nomade et ivre de lui-même, conserve le rythme. C'est l'arche sacrée que porte ton génie,-qui contient ton âme et qui te vient de l'Eternel. Ceci dit, va, envole-toi. Par prudence, conserve les mots usuels, mais qu'ils n'expriment dans ta modulation que le sens intérieur et profond de leur accent harmonique. Va. Tu n'es plus que musique. Que tout, par toi, redevienne musique. Tant pis pour les sourds. »
LA DAME. - Je crains d'être un peu sourde. L'Eternel, l'arche sacrée ! Je ne viens pas de Jérusalem, moi. Je suis née rue de la Pépinière.
- Cette objection a sa valeur, mais pas pour ce jeune homme, à qui vingt siècles d'exil n'ont pu faire oublier les vertus de sa race vénérable. Ses admirables mélopées se souviennent des symboles du Pentateuque, des splendeurs évanouies, des capitales aux noms magnifiques et aux dômes dorés.
LA DAME. - Celui des Invalides l'est aussi, et Saint-Augustin me suffit amplement. Cela se voit au moins, ce n'est pas évanoui.
- Assurément. Mais écoutez, je vous prie. Mon ami Knocke élève un peu la voix.
SÉBASTIEN KNOCKE, à des jeunes gens qui l'entourent. Le premier jour où un poète arya modula une onomatopée admirative ou joyeuse, ou éclata en sanglots, le poème était fondé.
LA DAME. - Arya dit-il. Mais il est juif.
KNOCKE, qui a l'oreille fine, et se retournant. - Ça ne fait rien, madame.
LA DAME, embarrassée. - Mon Dieu; monsieur, je serais désolée de...
KNOCKE. - Il n'y a pas de mal. Sémite ou aryenne, l'onomatopée est la source et l'expression pratique du poème. Elle seule peut traduire l'imprécis, l'inentendu, la courbe fuyante des choses, et atteindre la Poésie - laquelle est absolue et tout. Vous me concéderez ce point, je pense.
LA DAME. - Certainement, à la condition que je le comprenne. Je ne suis pas la seule que vous embarrassiez. Mon ami Isidore Larouet, lui-même, et qui est bien intelligent, convenez-en...
KNOCKE. - Larouet ramasse les miettes de l'esprit de Voltaire. C'est un peu rassis. Il n'est pas sans mérite, mais il ne sait lire que les almanachs classiques. Il met, par exemple, le génie de Verlaine sur le compte de l'alcool. Voyons; madame, vous que je ne connais pas, mais qui me paraissez de bonne foi, est-ce que les mystiques du moyen âge, enivrés de l'amour de Dieu, étaient des alcooliques ? Tels sont les jeunes poètes d'aujourd'hui en face de l'inconnaissable. Ils se confinent dans l'intellect pur. Ils se disent entre eux le schéma de leur pensée. Ils cinglent dans l'éther spirituel, mystère de la vie, dont ils veulent réaliser les symboles éclatants en un langage de même étoffe. Ce dernier, j'en conviens, n'est pas facile à trouver et, je le sais, il risque l'obscurité, mais je voudrais vous y voir, madame ! Songez que nous ne faisons que d'arriver et que nous cherchons les éléments d'une langue qui ne sera populairement intelligible que dans cent ans, ou plus. Mais pardon. Une affaire m'appelle dans la pièce voisine. (Il s'éloigne, suivi de ses disciples. Ils disparaissent dans le fumoir, où l'on trouve des rafraîchissements.)
LA DAME, se frappant le front d'une manière significative. - Dites donc. Est-ce que...
- Rassurez-vous. Sébastien Knocke est un homme plein de sagesse. Mais il a le génie subtil et divinateur. Le célèbre mathématicien Le Rondic assure que l'homme de l'avenir sera si différent de ce que nous sommes, que nous ne pouvons imaginer ni son esprit ni sa langue. Knocke, par intuition, le sait peut-être...
LA DAME. - De grâce, laissez-moi me débrider à mon tour. Je ne vis ni six mille ans en arrière ni cent en avant. Je respire en 188... et j'y trouve l'air agréable. Quant au vers, qu'il devienne ce qu'il veut, ça m'est égal. Mais pour l'instant,. encore une fois, je le veux à ma portée, comme j'ai appris à le lire clair, simple et de rimes spirituelles. En deux mots : Vive Coppée!
- Chut !... (Le grand aède fardé, brusquement retourné, nous montrait une face sévère.) Ne prononcez pas ce nom. Ce poète déjà mûr qui vous satisfait, a publiquement traité ceux-ci de Caraïbes. Ils sont, il est vrai, quelque peu anthropophages. Ils mangent les vieux poètes. Soyez prudente. Ne criez pas vos goûts. Ils pourraient déplaire ici et vous attirer des histoires.
LA DAME, s'insurgeant. - Le vers est libre mais pas le lecteur (Le fardé sourit et se détourne satisfait.) Vous avez raison, le salon de Mmc Lavize est devenu dangereux. Risqué-je ma vie en vous demandant qui est ce farouche, dont le nez est busqué, le monocle étincelant, et la moustache d'un sergent de ville ?
- Un Grec, comme l'indique son nom, Béléos, en même temps qu'un jongleur de la Féodalité de France. Un joli poète. Il chante d'une voix sonore, dans le gentil et frais vocabulaire de notre moyen âge, les grâces d'Eros et de Galatée, et celles des grisettes du boulevard Saint-Michel. Il entremêle le symbolisme d'Orient avec le réalisme fleuri de l'école romane. Le jeune homme assis qu'il contemple en ce moment et qui a les cheveux bouclés, c'est Adaman.
LA DAME. - Que fait-il de ce petit guéridon qui oscille sous ses mains étalées, comme une barque sur les vagues ?
- Je suppose qu'il évoque un esprit, celui, très probablement, de son chien. La légèreté du meuble l'aura tenté. Il aimait beaucoup cette superbe bête qui est morte d'un accident de gourmandise. Il en est inconsolable. Il lui parle à l'aide des tables et lui offre du sucre à travers le bois. Adaman est un intrépide curieux, un Protée intellectuel, un infatigable Don Juan qui épouse toutes les idées humaines. Toutes lui sont belles. Son rêve serait une descente aux Enfers... Je ne me trompais pas, écoutez-le, il parle à son Saint-Bernard « C'est toi, mon gros toutou... »
LA DAME. - Ciel !... Est-ce que je deviens toquée, moi aussi J'entends comme un aboiement plaintif et lointain s'exhaler du guéridon.
- Rassurez-vous encore. C'est ce farceur de Sautrel, derrière son piano. Il imite le chien à la perfection.
LA DAME. - C'est égal, je ne me sens pas à mon aise.
- Vous ferais-je quelques présentations encore ?
LA DAME. Tout ce que vous voudrez. Je ne sais plus où j'en suis.
- Octave Dumont, ce jeune homme replet, à la face monacale et sensuelle. Un puits de science, poète, romancier, physicien, grammairien, humaniste, philosophe. La lumière de la pléiade. Il sème les idées comme le souffle du printemps fleurit les parterres et les prairies. - Marc Angevin, le chantre de la sentimentalité dévoyée. - Le placide Loseraie, qu'accompagnent les hallucinations préhistoriques des vols de chauves-souris immenses tournoient autour de sa tête pensive, et il affronte les monstres les plus intimidants. - Enrik Tabail, le dramaturge qui enchantera le théâtre de poésie, celle des légendes et des sensibilités coupables. - Arthur Romel, ce grand bien taillé, aux yeux caressants : un anthropomorphiste qui, sur les paisibles légumes de nos potagers, écrira un poème d'idéologie passionnée. - Jérôme Navarrais, batailleur effréné dont l'alexandrin pourfendeur flamboie comme la lame d'épée de l'Ange exterminateur. - Plaudel, poète de mystères, et Lurec, de drames. - Khor-le-Mage... Car voici les mages, et leurs chevelures embrouillées de pâtres de Syrie. Regardez-les avec soin. Ils en valent la peine. Ils portent des noms vastement éployés et terribles. Ils ensevelissent sous des pluies de feu et de laves les cités vivantes, et ressuscitent les plus anciens morts qu'ait enterrés l'Histoire. Puis encore, des occultistes, des sataniques, de douces âmes et d'autres virulentes, enfin des étrangers, belges, anglais, américains. Celui qui porte un serpent d'or au poignet est soupçonné de sorcellerie, il envoûte...
LA DAME, à Mme Lavize qui passe. - Madame, venez à mon secours. Votre adorateur se moque outrageusement de moi.
Mme LAVIZE, souriante. - Oui, j'ai saisi quelques mots de votre conversation. Nos nouveaux amis vous interloquent, chère madame. Ils ne sont pas sans m'intimider, je l'avoue. Mais reconnaissons leur mérite. Ils piétinent avec rage notre bas prosaïsme cela fait plaisir. Ils mettent à sac les boutiques des âpres marchands de romans c'est un bien. Ils sont fiers et désintéressés l'air en est purifié. Ils rouvrent toute grande l'imagination au rêve. Que demandez-vous de plus ? Je ne vous dirai pas que je les comprends toujours parfaitement. Mais ce n'est pas là l'important. M. Sébastien Knocke, qui est un sage en effet, vous le disait, il y a un instant «Nos poèmes ne contiennent pas encore la clarté qui est la gloire de l'oeuvre classique. C'est. que nous ne venons que d'arriver. Patience. Nous nous sommes trouvés, mais nous nous cherchons encore. » Quelle belle maxime ! Elle a comme un revenez-y pascalien. Se chercher en soi et. au dehors de soi, au delà de l'impuissante raison, au bout de nos sensibilités qui plongent dans l'incompréhensible, dans l'infini, en un mot Et, il faut en convenir, ces jeunes gens donnent matière à nos investigations. Ils remettent tout en cause, la poésie et la morale, le langage et la pensée, le bien et le mal, la beauté et la vertu. De fait, c'est un grand chaos. C'est aussi un espoir de rénovation, et, en tout cas, pour le moment, une féerie d'éblouissements et d'étrangetés offerte à notre vie intérieure qui en avait besoin. N'est-ce pas votre avis ? Vous ne répondez pas, chère madame... Mais peut-être n'avez-vous pas de vie intérieure...
LA DAME disparaît doucement.............................................



Jules Case (1854-1931), romancier, auteur dramatique et critique littéraire. Fut considéré comme un romancier naturaliste, même si Gustave Kahn voyait en lui un « physio-psychologue ». Auteur d'une douzaine de romans et de deux pièces de théâtre, il donne, en 1882, une nouvelle au Panurge d'Harry Alis et Félicien Champsaur, publie son premier roman, La Petite Zette en 1884, il collabore, entre-autres à l'Evénement, le Figaro, le Globe, le Réveil-matin.
Dans ses souvenirs J.-H. Rosny (Mémoires de la vie littéraire, Crès 1927) dit avoir rencontré Jules Case chez Paul Margueritte : « Jules Case, garçon maigre mais solide, fort taciturne, les yeux, brillants et assez fixes, une tête d'artiste et de rôdeur des quais, donnait à ses amis de fortes promesses, qu'il a commencé par tenir. Il disparut, puis il reparut avec un livre curieux, où se condense une époque brumeuse et captivante!...
Après nos soirées chez Margueritte, je ne l'ai plus rencontré que sporadiquement, enfermé l'hiver dans de grandes capes qui soulignaient son aspect de poète fureteur et aventureux. On a joué de Case une pièce où paraissaient des qualités solides... La dernière lettre que j'ai de lui, date de Lausanne. Que deviendra son oeuvre ? Est-elle finie ? Il est provisoirement perdu, dans les brouillards de la Montagne... J'avais de la sympathie pour cet homme, sympathie qui eût pu devenir une amitié... mais le hasard a tellement espacé nos rencontres ! ».
Jules Renard le croise à l'occasion du banquet donné en l'honneur de Gustave Kahn, il voit en lui un « christ enfumé ». Frantz Jourdain dans A la Côte (Librairie Moderne, 1889) le signale parmi les visiteurs du Grenier Goncourt. Jules Tellier, dans Le Boulangisme et les « jeunes » (Le Parti National, 29 mai 1888) parle de « l'idéo-réalisme de M. Jules Case ».



dimanche 3 janvier 2010

Georges LECOMTE par Rodolphe DARZENS


Georges Lecomte (1867-1958), fut journaliste, écrivain, auteur dramatique, critique d'art et essayiste. Il débute au théâtre avec La Meule (1891), puis Les Mirages (1893), au Théâtre Libre. En 1892 il publie L'Art impressionniste, d'après la collection de Durand-Ruel. Il fut directeur de l’école Estienne et président de la Société des gens de lettres en 1908. En 1924, il sera élu à l'Académie française, en 1946 il en devient le secrétaire perpétuel. Si le nom de Lecomte apparaît parfois encore aujourd'hui il le doit à ses débuts comme directeur de la revue La Cravache, dont on constatera l'importance par la qualité de ses collaborateurs, ainsi qu'à ses critiques d'art sur l'impressionnisme et le néo-impressionisme. En 1949, il publiera, chez Robert Laffont, Ma Traversée, un volume de souvenirs. C'est à l'occasion de la première de La Meule que Rodolphe Darzens lui consacre une biographie littéraire.



GEORGES LECOMTE
BIOGRAPHIE LITTÉRAIRE



Georges Lecomte, né le 9 juillet 1867 a Màcon, où il fit ses études au lycée Lamartine, se trouve être le plus jeune des auteurs que le Théâtre Libre ait joués. Cependant malgré les vingt-trois ans d'âge qu'il a seulement, l'auteur de la Meule peut compter déjà près de sept années de vie littéraire, s'étant, dès son arrivée à Paris, vieux de dix-sept ans, résolument jeté dans le journalisme politique et financier d'abord, puis, par la suite, artistique et littéraire.
De loin en loin je rencontrai ce grand garçon à l'allure franche, au regard droit, à la poignée de main nette; et, sans le connaître, je sentais qu'il ne pouvait être que sympathique. Et, puis a lire les pages que publiaient de lui certaines revues, l'idée s'imposait qu'il y avait en lui un esprit à la fois original, simple et souple, comme se trouve l'être telle lame d'acier damasquinée d'or.
Mais voici un portrait de lui finement tracé par M. Félix Fénéon, mieux certes que je ne le ferai moi même ; car Georges Lecomte et lui sont dès longtemps amicalement liés, et il y a même entre eux une parité de nature (I):
« G. Lecomte semble traiter la vie pratique en oeuvre d'art dont il serait le protagoniste, là ombrageux un peu, là hautain, là exquisement cordial : ses paroles sont l'exacte et rythmique figuration de ses idées, de ses amitiés, de ses actes ; l'espace s'illustre de gestes gracieux, le costume est sans négligences, les moustaches jaillissent dru, l'ambre du teint s'avive parfois de la belle enluminure bourguignonne ; le décor s'orne de xylographies allemandes, de deux ou trois des « Songs of stone » de Whistler, d'antiques statuettes chinoises de bois peint, d'affiches de Chéret ; les comparses, autour de lui, dont il ne laisse pas volontiers le petit nombre s'accroître, justifient, hommes, femmes, leur existence par quelque particularité de l'esprit ou du sourire. — Certes, dans ces façons-là, rien de théâtral, et seulement, par un double souci de dignité et de courtoisie, la mise en valeur, mais sans trucs, d'une âme loyale, enthousiaste et charmante. »
A Paris, tandis qu'il étudie, pendant les trois années réglementaires, le droit, Georges Lecomte débute par la publication d'articles où se manifestèrent ses opinions politiques et ses projets radicaux de réformes financières et administratives. Même il fit imprimer quelques brochures aujourd'hui absolument introuvables, ce qui navre en moi le bibliophile assoiffé le curiosités. Mais dès qu'il fut licencié en droit, Georges Lecomte abandonna cette voie : c'est vers cette époque qu'il s'était lié avec Félix Fénéon, et il aime à affirmer qu'il fût, grâce à l'influence de cette amitié, poussé vers les lettres. Il semble rependant que le « vieil homme » doive transparaître de temps à autre ne fût-ce que dans ces pages ironiques qu'il a publiées, à la Revue d'aujourd'hui sur l'idée de Patrie, aux Entretiens politiques et littéraires, sur le scandale du Capitalisme.
Cependant, dès le mois de mai 1888 et jusqu'à juillet 1889 c'est-à-dire plus d'une année (les revues de jeunes ne durent guère plus et souvent moins, n'est-ce pas, Jean Jullien, de Saunier et... moi-même ?) Georges Lecomte est rédacteur en chef d'une feuille hebdomadaire, qui, sous sa direction, devint presque exclusivement artistique et littéraire. Citerai-je quelques-uns de ses collaborateurs ? Paul Verlaine, Joris-Karl Huysmans, Léon Hennique, Paul Bourget y écrivirent côte à côte avec Félix Fénéon, Henri de Régnier, Jean Ajalbert, Paul Adam, Emile Verhaeren, Edmond Couturier ; y furent également publiés des vers inédits de Tristan Corbière, de Jules Laforgue, d'Arthur Rimbaud. Là, Georges Lecomte signa des chroniques satiriques et des études d'esthétiques « où déjà — ainsi que l'écrit justement Félix Fénéon — on pouvait remarquer qu'il documentait ses jugements avec une scrupuleuse conscience, qu'il ne se dérobait jamais, sous couleur d'un facile scepticisme, aux dangers d'une conclusion, et qu'il n'hésitait pas à aborder les questions par leur plus abrupte face. »

La Cravache disparue (II), Georges Lecomte collabore à l'Art moderne (de Bruxelles) aux Hommes d'aujourd'hui, à Art et Critique, à la Revue indépendante, à la Revue d'aujourdhui, à l'Art dans les deux mondes, à l'Avenir dramatique.
C'est au service de l'Art impressionniste, exaltant en particulier ce maître génial, Camille Pissaro (III), qu'il mit son talent de critique, aux jugements personnels et neufs. Les peintres japonais l'attirèrent également, cependant que d'autre part, il écrivait de nombreux comptes rendus des représentations du Théâtre Libre. C'est à la lecture de ces critiques, où toute une théorie nouvelle du théâtre s'élaborait, prenait corps, qu'Antoine eut la pensée de prier Georges Lecomte de lui donner une pièce. Pensée fructueuse qui devait donner à la scène du Théâtre Libre un succès de plus et doter l'Art dramatique d'une recrue nouvelle.
Georges Lecomte se mit à l'oeuvre ; et, autour d'une idée philosophique, édifia sa première pièce, avec une rare sûreté de main, une remarquable réalisation de la chose voulue. Il se dégage, des quatre actes de la Meule, la sensation très nette qu'aucun des détails de la pièce n'y est entré par hasard, mais qu'ils ont tous entre eux une solidarité avec l'idée centrale et première dont ils constituent l'orchestration.
Ainsi, au premier acte, l'épisode des trois paysans sur lequel se détache plus nette, plus significative, la figure de M. Rousselot, nature de fonctionnaire, inquiet, trembleur, mari trompé et père faible : épisode qui est comme l'accompagnement de l'action à un octave plus bas, en même temps que le rappel de l'adultère passé et pardonné. Ainsi, également, l'épisode des domestiques de l'hôtel, au milieu du second acte, qui semble une phrase transposée de la scène qui va avoir lieu entre Edmond et Mme Rousselot, scène ainsi préparée par cet épisode.
Le caractère de chaque personnage est en même temps tracé vivement, en profil accusé :
La mère, être passif, terre à terre, matériel, prêt à toute concession comme à toute compromission.
Jeanne, la jeune fille, élevée dans une éducation supérieure à son rang, en quête fiévreuse d'un mari. Edmond, le jeune homme moderne, pratique, sceptique, voulant jouir et « arriver ».
M. de Stellanville, le vieux beau, qui, sous des dehors d'élégance galante, cache la paillardise érotique d'un vieillard vicieux.
Chacun de ces personnages, Georges Lecomte a su, avec une rigoureuse déduction logique, les faire évoluer dans sa pièce de façon à ce qu'ils fassent corps avec elle. Absents ou présents, ils sont toujours là, ils se manifestent constamment par un rappel de phrase. C'est, ainsi par exemple, qu'aux deux actes qui se passent à Paris, M. Rousselot, resté à la Palisse, demeure toujours présent par des actes (les deux dépêches envoyées coup sur coup) qui achèvent de le définir entièrement.
C'est donc une comédie très serrée, d'une unité toute particulière et d'une écriture qui va de pair avec le talent déployé pour la construction quasi-mathématique de la pièce, que La Meule. L'oeuvre de M. Georges Lecomte a d'ailleurs obtenu le suffrage des spectateurs et, ce qui est plus rare, celui des critiques. Il n'est pas indifférent de rapprocher de ces opinions celle de l'auteur lui-même qu'il m'est agréable de pouvoir publier. La voici :

Rodolphe Darzens. Extrait du tome II du Théâtre Libre illustré, 1890.


Notes de Livrenblog :

(I) On peut lire dans une note aux Lettres de l'Ouvreuse, Voyage autour de la musique, de Willy (Vanier, 1890) [c'est moi qui souligne] : « M. Willy venait d'être qualifié de «blondulant soiriste » par M. Georges Lecomte, l'élève préféré de M. Félix-Fénéon. (Note de l'Éditeur.) »


(II) A propos de La Cravache un témoignage d'Adolphe Retté, dans un article sur Francis Vielé-Griffin (La Plume, N° 96, 15 Avril 1893) :
« cette introuvable et glorieuse collection de la Cravache à laquelle collaborèrent, à côté de Georges Lecomte directeur, Félix Fénéon, Gustave Kahn, Jean Moréas, Paul Adam, Dubus, Cousturier et le signataire de ces lignes. Ah ! cette Cravache : non mise en vente, ou si peu, ignorant l’abonnement et même les services – et dont les bureaux de rédaction étaient sis Cour des Miracles ! Nous nous souvenons d’y avoir écrit, sur un rouleau de papier à journal, un article à la gloire de Barbey d’Aurevilly cependant que M. Anatole Cerfbeer, vieillard fâcheux, narrait aux typos goguenards les habitudes intimes de M. Bourget. »

(III) C'est Georges Lecomte qui rédigera la notice pour le numéro 366 des Hommes d'Aujourd'hui consacré à Camille Pissaro et un article sur le même dans le n° 57 de La Plume du 01 septembre 1891 (numéro consacré aux "Chromo-luminaristes").




Georges Lecomte sur Livrenblog : Le chapeau de Willy par Georges Lecomte.

Rodolphe Darzens et le Théâtre Libre illustré :
Jean Ajalbert. Henry Fèvre interviewé. Auguste Linert.

Portrait par Lucien Métivet.


vendredi 1 janvier 2010