mardi 26 janvier 2010

CHARLES HENRY : La vérité sur le Marquis de SADE




CHARLES HENRY : La vérité sur le Marquis de SADE. Préface de Christian Lacombe, la Bibliothèque, Paris, Collection : Les billets de la Bibliothèque, 112 pages; (17 x 12 cm).

Dans la notice nécrologique de Charles Henry parue dans le Bulletin de la Vie Artistique du 15 novembre 1926, Félix Fénéon écrivait : « En 18887, chez Dentu, avait paru la Vérité sur le marquis de Sade. Cet in-8, tiré à 500 exemplaires, tous sur japon, ne porte pas de signature. Rendons-le à son auteur, Charles Henry, qui du reste avait des vues fort originales sur l'amour dans le passé et jusque dans l'avenir. Une mort contrariante l'empêche de les mettre au point. »

Charles Henry ne fut pas seulement le savant dont les théories influencèrent quelques poètes et peintres de son temps (1) en véritable descendant des encyclopédistes il fut, toujours selon Fénéon, un "savant à l'antipode du savant d'académie", se penchant sur le mathématicien Casanova, créant le Cercle Chromatique ou le mange -poussière, publiant des lettres de Mlle de Lespinasse et une Vie de Watteau par Caylus, travaillant sur la théorie de la dynamogénie. Charles Henry publie anonymement, cette Vérité sur le marquis de Sade, à la suite de l'achat d'une liasse de lettres inédites du marquis. Il y défend l'œuvre du marquis, donne des documents, sur le "scandale d'Arcueil", sa détention et son évasion du fort de Miolans ...

(1) Fénéon dans la même notice, cite Jules Laforgue et Gustave Kahn, Seurat et Signac.

Charles Henry sur Livrenblog : Charles Henry encyclopédiste. Gustave Kahn se souvient.


vendredi 22 janvier 2010

Louis LUMET et le Théâtre Civique



Louis Lumet 1872-1923. En 1893 il publie son premier recueil de vers, Le Meilleur mire, rythmes, poème du livre "Etre". Issoudun : impr. E. Motte. iI est le fondateur de la revue L'Enclos (1), (N° 1, avril 1895 - 5e année, n° 36/37 janvier/février 1899). En 1896 il publie à la Bibliothèque de l'Association, Contre ce temps avec une préface de Jean Baffier, une couverture de F. Briffault et des dessins de Paul Brenet. En 1897, aux éditions de l'Enclos, il publie La Vie d'un, et Conversations avec Idéa. Le premier volume d'Un jeune Homme dans la société, La Fièvre paraît en 1898, chez P.V. Stock, le volume II, Le Chaos, paraîtra en 1901. En 1897, c'est en tant que fondateur du Théâtre civique, qu'à l'occasion du numéro de La Plume consacré au Naturisme, il signe un article où il explique ses motivations.

(1) Secrétaire : Louis Lumet (avril 1895 - juin 1896), rédaction : Louis Lumet et administration : J.-G. Prod'homme (novembre 1896 - mai 1897), rédaction et administration : J.-G. Prodhomme (juin 1897 - février 1899).



Du théâtre

Critique

Avec les sports et le parlementarisme, le théâtre est une des plus importantes manifestations de la vie sociale contemporaine ; il participe à l'existence journalière comme les courses, les records et les débats des Chambres. C'est un organe qui remplit ponctuellement son rôle. De cette époque-ci, cupide et désordonnée, il aspire les sottises, la sournoise luxure, les pensées vulgaires, et il exhale, pêle-mêle, ces éléments, parmi des paroles prétentieuses et malsaines.
L'entreprise théâtrales est souillée dans sa source. Un individu monte des tréteaux : quel mobile le pousse ? Que veut-il ? Gagner de l'argent. Qu'il débite des sentences à propos de l'art dramatique, qu'il proteste de la pureté de son amour, le bénéfice,voilà son but. Il sacrifiera tout afin d'y atteindre. Cette tache originelle s'étend au système entier qu'elle corrompt jusque dans ses moindres ramifications. Pas un acte qui soit libre, l'absurde tyrannie de l'argent pèse, effroyable, sur chaque acte, sur chaque parcelle d'acte.
Pénétrez un peu les angoisses, les incertitudes de l'écrivain qui combine une pièce, drame, vaudeville ou comédie. Il ne s'inquiète de son ouvrage que pour savoir s'il est conçu et exécuté d'après la mode de l'instant, il suppute les chances qui pourront le conduire à la centième. Les spectateurs se plaisent à l'adultère, au divorce, aux aventures ténébreuses, aux gaillardises, pourquoi chercherait-il d'autres motifs ? Son ingéniosité s'appliquera seulement à diversifier les péripéties, à ranimer la curiosité par un arrangement nouveau. Les mêmes thèmes se déroulèrent sur tous les théâtres, du Français à Déjazet, ils ne se distinguent que par la forme qu'il est habile d'employer envers des publics de différentes éducation, - plusieurs auteurs que l'on soupçonne de quelque art, Guiches, Brieux, Lavedan, etc., essayent de sortir des combinaisons coutumières. Je ne voudrais pas nier leur effort, mais le théâtre réaliste tel qu'ils le pratiquent ne comporte aucun intérêt. Vraiment je ne peux m'émouvoir. Leur observation est sèche, anecdotique, isolée. Ils ignorent les relations et la synthèse. Par leur méthode, ils fixent des fragments de la société, des traits de mœurs, la ligne pittoresque d'un caractère, cela, médiocrement, donne une impression heurtée et discordante. Cet art qu'ils ont dénommé de vérité et terne et faux.
Je ne reprocherai aux acteurs ni leur vanité, ni leur amusante outrecuidance, l'habitude des applaudissements qui leur certifient de la gloire immédiate ; ainsi que les costumes, l'éclat de la rampe, les dialogues ampoulés déforment chez eux le naturel du caractère, suppriment la simplicité des manières, développent exagérément la parole et le geste. Il ne convient pas de s'arrêter sur ces défauts d'ordre qui résultent du métier : leur crime est plus grave, ils ne comprennent pas leurs destinées, j'ai vécu quelques temps parmi les gens de théâtre, j'ai étudié leur marche, j'ai écouté leurs discours, j'ai suivi leurs grimaces, et j'ai cherché leur âme: ils n'en ont pas. Ils ne sentent rien. Le personnage ne les intéresses que par l'effet des répliques et le profit personnel qu'ils pourront en tirer. Ils perçoivent les aspects extérieurs sans se mêler au sang, à la flamme ardente des héros qu'ils représentent. - Quant aux demoiselles qui réservent leur vertu pour la scène, on les louange, on les exalte, on les couronnes. La luxure les place très haut, sur un trône, presque inaccessible, afin de mieux les désirer. La plupart d'entre elles, du reste, savent qu'en s'engageant dans la carrière, elles se parent d'un simulacre d'art qui favorise leur commerce d'amour, car les loges d'actrices sont plus achalandées que les communes alcôves ; les politiciens, les financiers et de rares vertiges de l'ancienne noblesse d'épée s'en disputent la porte. Il y a quelques braves filles aussi, et deux ou trois femmes de génie.
Le théâtre a créé un singulier office, la critique dramatique. Ceux qui s'y adonnent sont de louches entremetteurs. Incapables de produire même une œuvre méprisable, ils s'érigent en juges, et ils disent à l'acheteur : « ceci est mauvais, cela est bon ». Courtiers fourbes, ils ne basent pas leurs appréciations sur la qualité propre de la marchandise, mais ils dénigrent ou ils fardent suivant leur rancune ou leur reconnaissance. Ils exhalent leurs haines, leurs jalousies, ils vengent leur dépit d'avoir été refusés par une actrice, ils flattent un protecteur, ils s'acquittent d'une dette. Par leur jactance et l'impérieuse allure de leur verbe, ils en ont fait accroire aux interprètes, aux auteurs, aux directeurs. Ils tranchent net. Ces frelons sont les maîtres. On les craint et on les subit par lâcheté, car leur influence sur la vente est nulle, et n'est-ce pas la seule chose que l'on attend d'eux ? Cette diatribe un peu sévère, ne touche pas aux écrivains consciencieux qui, dans le désordre présent, cherchent à démêler les éléments dont se formera l'art de l'avenir.

Théorie.

Une représentation théâtrale est une fête religieuse où les hommes célèbrent leurs passions et leurs exploits, ils divinisent leur vie magnifiée, les aventures des ancêtres, l'existence de la citée.
C'est une communion solennelle.
Le poète palpite, ivre de toutes les forces du monde, et son verbe les révèles et les fixe en phrases qui se balancent au rythme universel. Il résume en puissance les destins, et le drame jaillit au milieu de paysages dans lesquels passent et l'Amour et la Mort. En lui, il accumule l'énergie et il doit se répandre comme le soleil sa lumière.
Le poète a pétri la nourriture sacrée, et, fervent, il la livre par sa joie, pour la joie de tous.
Des êtres très sensibles tressaillent aussitôt, ils se reconnaissent dans les personnages qu'il a formés, ils ambitionnent leur état et leur rôle, et ils prétendent ardemment à les figurer. Voilà des acteurs. Puisqu'ils désirent incarner le drame, et qu'ils se croient dignes, je veux qu'ils soient graves et pieux. Ils doivent être certains de la nécessité de leur fonction, car ils joueront comme les prêtres officient. Leur voix soulève les sentiments et les pensées, ils souffrent d'énormes émotions, ils sont les interprètes des mystères humains.
Et maintenant que la foule arrive recueillie, prête à recevoir le frisson, qu'elle se mêle à l'histoire de la race, à la nature, aux passions. Une même flamme brûle le poète, et ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Ils communient vraiment.
N'importe quel lieu est propice pour l'accomplissement de la cérémonie, que ce soit le palais des villes tumultueuses, la grange du paisible hameau, la chambre dallée d'une ferme, ou bien encore une plaine, un chemin creux.
Le drame variera selon l'importance numérique des groupes, le mode du travail, le climat et la vie journalière. Il sera divers, mais son essence partout sera la même, en cela semblable à la matière, une et de combinaisons infinies. Ici, parmi les marbres, les colonnades, la pompe de l'architecture, devant des hommes agités, anxieux, inquiets de leurs luttes, consumés de doute et d'espérance, ce sera le jeu des passions aiguës et complexes, puis la subite et forte stature d'un conquérant, le heurt des peuples, le tragique conflit des ambitions. Sur cette scène, au village, les artisans représenterons l'orgueil de l'ouvrage, la famille, les fastes de la commune. Et dans ces hameaux sonores surgis au milieu des grandes terres silencieuses, ce soir, un pâtre qu'environnent les laboureurs, les bouviers et les gens de métier, un pâtre chante la complainte de la femme qui a les fièvres et la vertu des plantes qui naissent du soleil. Ce pâtre est un poète et sa complainte un drame. Il évoque un aspect de l'humanité. - A la veillée, les femmes cassent les noix ou filent le chanvre, les hommes des bourgs sentent sourdre en eux des rêves lointains en regardant le feu, le conteur dit des batailles, il dit aux hommes sédentaires dont les pères n'ont jamais franchi les collines des histoires d'aventuriers et de marins, il dit comment jadis on faisait les socs de charrue, il dit quels étaient les préparatifs des mariages. Cette chambre est un théâtre, ces murs blanchis à la chaux sont un décor. Le conte montre de merveilleux spectacles, et les personnes de la veillée s'identifient aux récits du conteur. - Les moissons sont terminées, les éteules s'allongent comme une mer calme, ceux qui ont coupé le froment maintenant serré dans les granges remercient la terre nourricière. Ils organisent des cortèges où chacun porte ses attributs : - la faucille, les râteaux ou bien l'ensemençoir ; - les jeunes filles rouges et blondes s'ornent de fleurs et d'épis, et les cortèges comme les strophes d'un poème d'actions de grâces, parcourent les champs : - ici le blé et l'orge, ici les luzernes bonnes pour les bestiaux, ici les vignes, - et jusqu'à la nuit ils sont à la gloire de la Terre.
On croira que ces théories sont des songes fragiles d'un poète trop épris de l'harmonieuse beauté, je sais que ces songes seront.

Action

Maurice Le Blond rappelait dans une récente chronique que j'ai fondé le Théâtre civique. Certes je crois qu'il ne suffit plus pour les jeunes gens de notre génération d'émettre des théories, d'écrire des poèmes, ils doivent agir. Les paroles qui n'engendrent pas d'actes sont des fleurs qui ne donnent pas de fruits. En présentant cette tentative, je disais : « Nous voulons agir et nos ambitions sont illimitées. Il faut créer une époque. Et pour cette oeuvre, nous devons aller directement vers les êtres à qui nous soufflerons une âme, une vie. Pour l'essai de nos forces, nous avons choisi les théâtres. Pour l'essai de nos forces, nous avons choisi le théâtre. Une représentation scénique serait une fête solennelle où les passions et les actes humains seraient magnifiés, agrandis, projetés vers l'infini. A certaines saisons, après les semailles, les moissons, les vendanges, on célébrerait la joie et la douleur de vivre. Afin d'arriver à ce théâtre qui demanderait l'organisation d'une société suivant les lois de la nature, nous avons formé le Théâtre civique qui préparera la réalisation de nos désirs. Ce sera donc une arme de combat ; toutefois nous ébaucherons nos rêves de beauté qui demain deviendront l'existence quotidienne. » - Nous avons donné trois représentations, à la Maison du Peuple de Montmartre, aux Mille-Colonnes de Montparnasse, au Moulin de la Vierge de Plaisance. Je n'ignore pas les méprises de nos programmes, les erreurs matérielles, les défauts de notre organisation, mais je comprends aussi l'importance de nos manifestations, mais je comprends aussi l'importance de nos manifestations, car nous avons passé de la théorie au fait. On nous a critiqués, raillés, injuriés, on nous a trahis, la Préfecture de police a interdit notre deuxième représentation, des gens s'appliquèrent à nous nuire, et quand même, sans argent, sans aide, avec notre seul foi, notre volonté, nous avons attiré la foule devant trois scènes différentes de Paris. Des hommes qui sont pénétrés de nos idées organisent des spectacles à Lyon, à Rouen, à Nîmes, à Nantes, etc, et nous, mieux instruits par l'expérience, sachant éviter les obstacles, profitant des circonstances, nous continuerons avec énergie opiniâtrement.

Louis Lumet.

La Plume, N° 205, 1 novembre 1897. Numéro consacré au Naturisme.




mercredi 20 janvier 2010

Henri de RÉGNIER : DEBUSSY


Page sur Debussy

Il y avait en 1890, au numéro 9 de la Chaussée d'Antin, une étroite boutique dont la devanture offrait au passant un étalage de livres, accompagnés de tableaux et de gravures d'un symbolisme qui ne laissait aucun doute sur les tendances de la maison. Cette boutique avait d'ailleurs déjà un passé littéraire. Edouard Dujardin y avait installé les bureaux de la Revue Indépendante, et ces bureaux avaient reçu plus d'une fois la visite de Stéphane Mallarmé, de Villiers de l'Isle-Adam, de Paul Verlaine, de Jules Laforgue. Cette brillante collaboration n'avait pas cependant suffi à assurer la durée de la publication d'Edouard Dujardin qui, passée aux mains de François de Nion, avait abandonné la Chaussé natale où l'éditeur Edmond Bailly avait établi son « Comptoir d'édition » devenu bientôt la « Librairie de l'Art Indépendant », d'où sortirent plusieurs volumes maintenant non sans rareté et qui portent pour marque un médaillon ovale encadrant la figure d'une sirène dessinée par Félicien Rops, avec la devise : Non hic piscis omnium.
Cette boutique de la Chaussée d'Antin n'était pas un lieu ordinaire. La porte poussée, on se trouvait en présence d'une forte dame à cheveux blancs, d'un petit homme à lunettes d'or, Edmond Bailly lui-même. Or Edmond Bailly, personnage singulier, n'était pas seulement éditeur, il était occultiste et musicien. Il composait des mélodies et rédigeait une revue de science ésotérique. J'ajoute qu'il était poète et qu'on le disait ancien artilleur de la Commune, mais il n'était resté révolutionnaire qu'en poésie et en musique et c'était pour satisfaire ce goût qu'il publiait des ouvrages de symbolistes. Aussi fus-je un de ses auteurs, et les auteurs d'Edmond Bailly entretenaient avec lui d'excellentes relations, de même qu'il en avait de fort bonnes avec l'au-delà ! La boutique de la Chaussée d'Antin servait souvent de point de réunion et de lieu de rencontre à un petit groupe d'écrivains au nombre desquels je me trouvais. On allait chez Bailly causer de littérature. Parfois on y interrogeait les esprits au moyen d'une sorte de trépied en bois auquel les mains imposaient des soubresauts alphabétiques. Edmond Bailly dirigeait les expériences tout en caressant la chatte Aziza. Parfois, il se dérangeait pour satisfaire un client qui s'en allait en emportant sous son bras l'Upanishad du grand Aranyaka, traduit du sanscrit par Ferdinand Hérold, soit l'Antre des Nymphes, de Porphyre, traduit du grec par Pierre Quillard, soit les Chansons de Bilitis, de Pierre Louÿs, soit la Damoiselle élue, de Claude-Achille Debussy, que Bailly avait luxueusement éditée.
Je ne sais si ce fut à la Librairie de l'Art Indépendant que je rencontrai pour la première fois Debussy, mais quand je pense à lui je l'y revois volontiers. Il entrait de son pas pesant et feutré. Je revois ce corps mou et nonchalant, ce visage d'une pâleur mate, ces yeux noirs et vifs aux paupières lourdes, ce front énorme singulièrement bossué sur lequel il ramenait une longue mèche crépue, cet aspect à la fois félin et tzigane, ardent et concentré. On causait. Debussy écoutait, feuilletait un livre, examinait une gravure. Il aimait les livres, les bibelots, mais il en revenait toujours à la musique, parlant peu de lui-même, mais jugeant avec sévérité ses confrères. Il n'épargnait guère que Vincent d'Indy et Ernest Chausson. De ces conversations je ne me rappelle rien de bien saillant. Il tenait des propos d'homme intelligent. Il intéressait, en conservant toujours quelque chose de distant, d'évasif. Je l'ai rencontré très souvent et je l'ai très mal connu, en l'admirant très sincèrement. Je ne fus jamais lié avec lui, comme il le fut avec Pierre Louÿs.
Ce fut chez Pierre Louÿs que j'approchai Debussy le plus près ; Louÿs habitait alors, rue Grétry, une vieille maison dont les appartements ouvraient sur l'escalier par des portes rembourrées. Il y occupait plusieurs pièces meublées avec goût et déjà pleines de livres. Presque chaque jour, Debussy venait rue Grétry où je me trouvais souvent. Souvent je l'ai vu s'asseoir au piano. Je l'ai entendu jouer ses mélodies baudelairiennes, des fragments de Tristan et presque tout Pelléas, à mesure qu'il composait. Malgré mon ignorance en musique, j'eus le sentiment qu'une importante oeuvre musicale naissait, et que l'auteur de Pelléas était un musicien de haut avenir. A la répétition générale de la pièce, ce sentiment se confirma. J'eus l'impression nette d'une entrée dans la gloire. A partir de cette époque, je n'ai plus revu Debussy qu'à des intervalles assez réguliers, mais toujours nous demeurâmes en des termes très amicaux, et quand, le jour de ses obsèques, je suis allé saluer sa mémoire, ce ne fut pas seulement en hommage au grand musicien, mais aussi en souvenir du Debussy de la rue Grétry et de la Chaussée d'Antin.

H. de Régnier.

Henri de Régnier : Vues. Le Divan, Les Soirées du Divan -22-, 1926, in-12, broché, 140 p. 15 exemplaires sur Japon. 110 exemplaires sur vélin de Rives (dont 10 hors commerce). 850 exemplaires sur bel alfa bouffant (dont 50 hors commerce).

Librairie de l'Art Indépendant, voir : Victor-Emile Michelet. A la librairie de « l'Art Indépendant », Gabriel Mourey Chez les Symbolistes. Xavier Perreau Wagnérisme et Vers librisme.
Henri de Régnier dans Livrenblog : Francis Poictevin par Henri de Régnier. Portrait d'Henri de Régnier par Lucien Laforge
. Souvenirs sur Oscar Wilde.


P. VALÉRY, P. LOUŸS, A. GIDE : AMUSEMENT D'ÉTÉ.



Vieux Massacre

Gloire aux barbes de fer nocturnement éparses
Effarant leurs poils morts dans les bras étendus
Les sols de corps jonchés, au choc des métatarses,
Ont vaporisé l'or des sables épandus
Gloire aux célestes mains ramasseuses des morts.
Le sable sur les chairs a plu comme une cendre
D'étoiles pour mouler le fauve deuil des corps
Où va la blanche faux, extatique, descendre.


André Gide, Pierre Louÿs, Paul Valéry.

Le manuscrit de ce poème figure dans le catalogue de l'exposition, Paul Valéry, Pré-Teste, qui se tint du 3 au 21 décembre 1966 à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. L'exposition consacrée aux débuts littéraire de Paul Valéry, présentait les manuscrits, inédits, éditions originales, dessins et aquarelles, du fabuleux Valéryanum de la bibliothèque (catalogue rédigé par François Chapron).


Notice complète du catalogue :

GIDE (André), LOUYS (Pierre), VALÉRY (Paul). - Vieux Massacre. Manuscrit autographe à la plume et au crayon, écrit alternativement par les auteurs. - S. l. n. d. [Paris, 1894 ?] - I p., 209 X 135.

VIEUX MASSACRE [Titre au crayon à peine déchiffrable, de la main de Pierre Louys]

Gloire aux barbes de fer nocturnement éparses [P. V.]
Effarant leurs poils morts dans les bras étendus – [P. L.]
Les sols de corps jonchés, au choc des métatarses, [A. G.]
Ont vaporisé l'or des sables épandus [en surcharge : suspendus ?] [P. V.]
Gloire aux célestes mains ramasseuses des morts. [P. L.]
Le sable sur les chairs a plu comme une cendre [A. G.]
D'étoiles pour mouler le fauve deuil des corps [P. V.]
Où va la blanche foule, extatique, descendre. [P. L.]

Une note postérieure à l'encre bleue : Écrit par P. Louys / Gide et moi au / Café de la Paix. / amusement d'été (94 ?) /
P. Valéry / 1935

En bas de page, à gauche, une note au crayon de Julien P. Monod : «d[e]d[it] Steiner 12. 1. 1936.»
Valeryanum, Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. Ms. 179

Voir sur Livrenblog : Le Centaure Volume II.

mardi 19 janvier 2010

"LES HUMBLES". A.-M. GOSSEZ



Pour faire suite à la bibliographie de la revue le Beffroi (1), je signale aujourd'hui la brochure consacrée à l'un des fondateurs de cette revue, Alphonse-Marius Gossez. Publiée, en 1918, par la revue Les Humbles (2), cette brochure est un travail collectif de C. Belliard, R. Bourgerie, R. Houssin, Em. Lebarbier, M. Lebarbier, L. Jeanne, Ph. Lebesgue et Fr. Yard (3). Le portrait de Gossez joint est, dans mon exemplaire, dédicacé à Luc Mériga et "aux vaillants de La Forge" (4).


(1) Bibliographie de la revue Le Beffroi (1ère partie), (2e partie), (3e partie), (4e partie)

(2) La Revue littéraire des Primaires : Les Humbles, fut fondée en 1913 par Maurice Wullens. Voir la bibliographie illustrée sur le blog L'Anarchiviste.

(3) Sommaire : L'Homme par Philéas Lebesgue. Vendredi-Saint en Flandre, L'Envie, (poèmes) d'A.-M. Gossez. Le Poète par Marcel Lebarbier. Médaillon par Francis Yard. A.-M. Gossez, régionaliste et historien par Rémy Houssin. Après une lecture (poème) de Camille Belliard. Le Grand jardin (poème) par Rémi Bourgerie. Bibliographie par Emile Lebarbier.

(4) Luc Mériga, pseudonyme de Maurice Liger, crée en 1912 la ghilde Les Forgerons, une communauté militante de jeunes socialistes, qui « voient en l'art un puissant facteur d' émancipation humaine », « contre l'esprit bourgeois, pour l'esprit révolutionnaire ». La Forge, fut l'organe de la ghilde, la revue parue du premier trimestre 1917 à septembre-octobre 1919. Un premier numéro sans titre, consacré à une conférence de Pierre Desclaux, avait été publié à la fin de l'année 1913 (information trouvée sur le site des amateurs de Remy de Gourmont : La Forge). Luc Mériga, s'était associé en 1914 à l'action de Romain Rolland. Il publiera en 1922, avec Paul Desanges, une anthologie des textes de Jaurès chez Rieder. Retiré de la vie militante, toujours avec Desanges, il publie en 1924 chez Crès une Vie de Jaurès. Luc Mériga animera la « Société des études jauressiennes » jusqu'à son décès en 1965.

Alphonse-Marius Gossez est né à Lille en 1878. Après avoir soutenu une thèse sur le Département du Nord sous la deuxième République (publiée en 1904), il fonde les revues L'Essor avec Théo Varlet en 1898, le Beffroi en 1900 avec Léon Bocquet, Edmond Blanguernon et Théo Varlet, en 1900 toujours La Province, Revue mensuelle de décentralisation, La Flandre artiste en 1908 avec Albert Croquez, et même un journal régional quotidien, Le Petit Nord qui parut entre le 1er octobre 1905 et le 4 novembre 1906. La liste des collaborations aux revues de ce poète et critique serait trop longue à établir.






vendredi 15 janvier 2010

A.-Ferdinand HEROLD : Patrie et patriotisme.


Le patriotisme donne de précieuses raisons pour s'instruire peu,
pour ne pas chercher à trop comprendre.


Quelques notes sur la Patrie et le Patriotisme


S'il est un mot qui, aujourd'hui, semble exprimer une idée noble et pure, c'est le mot patrie ; les gouvernements savent jouer de ce mot avec une adresse singulière, et des hommes qui détestent, et très sincèrement les tyrannies, se laissent pourtant tyranniser, sans protester, au nom de la patrie. Qui oserait s'avouer non patriote ? Qui même conçoit qu'on puisse ne pas être patriote ?
Et pourtant la tyrannie du patriotisme, en cette époque du moins, ne se fonde pas sur des bases plus logiquement solides que les autres tyrannies.

Il y eut un temps où l'idée de patrie, étroite et oppressive, se concluait logiquement de la forme politique et sociale alors vivace : c'était aux temps antiques, où la patrie était la Cité.
La Cité antique, extension de la famille, dont elle avait gardé la rigueur et l'absolutisme, était vraiment homogène. Les habitants de chaque cité avaient des traditions communes : ils se contaient les légendes de leurs ancêtres ; et ces ancêtres étaient les même pour tous ; tous honoraient les mêmes héros éponymes, sacrifiaient aux mêmes divinités protectrices ; il se savaient tous de la même divinités protectrices ; il se savaient tous de la même race, ils parlaient la même langue, ils vivaient avec les mêmes intérêts, les même passions les agitaient. D'ailleurs, ils se gardaient bien de corrompre la pureté de leur sang : si parfois ils admettaient des étrangers à résider parmi eux, ce n'était qu'avec d'extrêmes difficultés qu'ils accordaient à ceux-ci les droits des citoyens : la naturalisation était presque inconnue dans les cités antiques. Et il était logique qu'en des États aussi étroitement constitués, existât l'idée de patrie.

Le citoyen arrêtait la patrie aux bornes strictes du petit territoire de la Cité.
Quand les Perses débarquèrent près d'Athènes, les Spartiates mirent fort peu d'empressement à secourir les Athéniens : la bataille de Marathon était gagnée avant qu'ils eussent passé l'isthme de Corinthe ; et les Spartiates n'auraient pas songé qu'on pût les accuser d'être de mauvais patriotes. Si plus tard ils s'allièrent aux Athéniens contre Xerxès, d'autres cités helléniques ne suivirent pas leur exemple : Thèbes se rendit sans lutte au Grand Roi, et les thébains ne pensaient pas faire acte de non-patriotisme. La guerre du Péloponèse n'avait rien d'une guerre civile, et l'on y vit pourtant Sparte et Athènes s'acharner l'une contre l'autre et chercher tour à tour l'alliance de l'Empire perse.
Un Athénien devait défendre Athènes, un Spartiate Sparte, un Thébain Thèbes, et rien de plus.

Ces étroites parties exigeaient des citoyens une obéissance passive. Le pouvoir était, il est vrai, exercé, dans certaines cités, par la collectivité des citoyens, mais c'était toujours un pouvoir absolu ; et là où il appartenait à une oligarchie, là où s'en emparait un tyran, nul n'avait le droit de discuter les ordres des gouvernants. On ignorait toute liberté individuelle ; l'homme se devait entièrement à sa patrie.

Certes, l'esprit proprement romain fut des plus étroits. Les Romains, mesquins et formalistes, dont la religion ne divinisait guère que des abstractions médiocres, tel le bornage, n'inventèrent, sans le secours de ceux qu'ils conquirent, que des organisations militaires et la jurisprudence, et il n'y a pas à les beaucoup glorifier de pareilles inventions ; parmi ce qu'ils empruntèrent, ils ne surent perfectionner que la bureaucratie, qui fonctionnait dans les empires orientaux. Il est banal, et exact, de répéter qu'ils durent aux Hellènes leurs lettres, leurs arts et leurs sciences ; et l'on pourrait ajouter qu'on ne trouve une littérature en latin originale et par soi vivante qu'après l'intrusion des Barbares dans l'Empire. Pourtant, il est juste de dire que la conquête romaine servit puissamment les peuples soumis : elle leur permit de plus fréquentes et de plus larges relations entre eux, et surtout elle anéantit les limites étroites des patries anciennes.
Quand, peu à peu, les armées latines eurent subjugué les cités, celles-ci s'ouvrirent à des hommes regardés jusqu'alors comme étrangers. Les institutions locales disparurent, les haines de ville à ville s'atténuèrent, les rapports amicaux se multiplièrent entre habitants de contrées diverses ; des alliances familiales, impossibles jadis, se conclurent, les races se mêlèrent, et l'idée de patrie s'effaça devant la conception d'un Empire universel.

Quand disparut l'Empire de Rome, les chefs barbares s'y taillèrent des royaumes, au hasard des batailles, et pas un de ces royaumes n'eut le caractère d'une patrie. D'ailleurs, l'existence de ces royaumes fut des plus éphémères. L'Europe déjà se divisait entre d'innombrables propriétaires, pour qui toute autorité était vaine, et qui bientôt furent seuls maîtres, même nominalement, dans leurs fiefs. Ces propriétaires luttaient sans cesse les uns contre les autres, se dépouillaient, se massacraient, s'alliaient, sans jamais s'inquiéter de leurs origines, et sans se demander si les accidents de terrain qui séparaient leurs domaines les faisaient Gaulois ou Germains. Un seigneur des Gaules attaquait un autre seigneur des Gaules aussi bien qu'un seigneur de Germanie, et d'un duc de Spolète, avec des secours saxons, combattait, sans scrupules, un marquis d'Ivrée.
Si, alors, des hommes virent plus loin que les Seigneurs qui guerroyaient entre eux, ce furent les grands Moines qui rêvèrent une Cité divine, une patrie spirituelle, dans laquelle tous, où qu'ils fussent nés, où qu'ils habitassent, vivraient sans haine et sans querelles, unis par un même amour et par une même foi. Et, ce beau rêve, que tuèrent les ambitions temporelles des Papes, n'était pas fait pour rappeler le souvenir des patries locales.

Quelques seigneurs, par des victoires suivies de rapts ou par des héritages, devinrent plus puissants que les autres.
Ils avaient étendu leurs domaines, et, maintenant, ils cherchaient à les étendre encore ; et, dans ce but, ils entreprenaient des guerres lointaines. Mais ce n'étaient toujours que les guerres de propriétaires voulant agrandir leurs possessions et y joindre des territoires sur lesquels ils croyaient, où feignaient de croire, avoir des droits. C'est ainsi que Charles VIII et Louis XII tentèrent la conquête de l'Italie : il n'y avait certes, en l'esprit de ces rois, nulle idée qui ressemblât à l'idée de patrie.
De là vint une notion nouvelle, qui guida la politique européenne pendant deux siècles, celle de l'équilibre européen. On voulut que la part territoriale de chacun fût à peu près égale ; et, dès que l'un menaçait de trop empiéter, les autres se liguaient contre lui.
Les Habsbourgs furent les constantes victimes de cette politique. Très puissants au moment où elle s'inaugura, ils perdirent beaucoup ; et pourtant le souvenir de cette puissance était tel qu'un ministre, pour être profond, devait combiner des moyens d'abaisser la maison d'Autriche, après même que ses adversaires furent devenus, à ses dépens, plus puissant qu'elle.
Ainsi se formèrent, au hasard des guerres et des traités, des territoires que gouvernaient les descendants des seigneurs les plus heureux, et qui ne ressemblaient en rien à des patries.

La Révolution, évocatrice de souvenirs antiques, remit en honneur le mot patrie.
Mais la patrie moderne n'est plus l'étroite cité des anciens : et maintenant on répète le mot patrie, sans savoir à quoi il s'applique.
Il semble d'abord qu'une patrie soit un territoire gouverné par un même souverain, un ou collectif. Une telle définition serait inexacte : si, en effet, elle était juste, quels plus mauvais patriotes y aurait-il aujourd'hui que les Irlandais partisans du home rule ? Et nous les voyons au contraire proclamés les plus admirables patriotes qui soient.
Certains fondent la patrie sur la race : mais qui, après les invasions et les migrations qui ont parcouru l'Europe depuis vingt siècles seulement, peut s'affirmer d'une race plutôt que d'une autre ?
D'autres veulent qu'une patrie soit une région comprise entre des limites naturelles. A ceux-là on pourrait demander de définir l'expression limites naturelles : en quoi le Jura et le Rhin sont-ils des limites plus naturelles que les Cévennes et la Loire ? Puis, ils devraient demander l'immédiate abolition de la Hollande, du Danemark et de quelques autres nations.
On prétend aussi que, ce qui fait la patrie, c 'est la communauté de langue. En ce cas, voici le devoir présent des patriotes français :
Réclamer l'annexion de la Belgique wallonne, des cantons suisses de Genève, Neufchâtel, Vaud et Valais et d'une partie du Piémont, régions de langue française ;
Proclamer l'indépendance du Midi, pays de langue d'oc, et de la Bretagne, pays de langue celtique ;
Abandonner la Corse à l'Italie ;
Cesser toute revendication sur l'Alsace, contrée de langue allemande ;
Solliciter du Tsar la liberté de la Finande et de la Pologne, et la cession à l'Allemagne des Provinces Baltiques.
Beaucoup d'entre eux, semble-t-il, hésiteraient à approuver ce programme.

La croyance en la patrie est une croyance irraisonnée, un acte de foi qui, pour bien des gens, a remplacé l'acte de foi envers un Dieu ; mais, à cet acte de foi l'on est amené par la paresse intellectuelle, l'égoïsme et l'hypocrisie.
Le patriotisme donne de précieuses raisons pour s'instruire peu, pour ne pas chercher à trop comprendre. « On se conduit de telle manière dans ma patrie ; en bon patriote, je dois me conformer aux usages et aux idées de ma patrie ; éloignons-nous de ces dangereuses et incompréhensibles nouveautés, venues de l'étranger. » Et l'on s'endort en ses habitudes, l'on vit sans réfléchir et sans agir.
Le patriotisme aussi n'est qu'un ingénieux masque de l'égoïsme ; aimer sa patrie, c'est, pour avoir plus, vouloir qu'un groupe d'hommes, dont, par hasard, on fait partie, accapare le plus possible, au détriment des autres groupes ; on en arrive à haïr ces groupes concurrents, et le fond du patriotisme n'est pas l'amour mais la haine.

Les gouvernements se gardent bien d'amoindrir le patriotisme, leur plus utile auxiliaire. Veut-on obtenir un crédit sans avoir à craindre un indiscret contrôle, veut-on justifier quelque inutile dépense dont profiteront seuls de riches et puissants entrepreneurs ; veut-on égarer le peuple par de factices enthousiasmes pour d'indignes et vaines alliances, en vocifère : « Le besoin, l'honneur de la patrie l'exigent ! » ou : « Nous avons bien mérité de la patrie ! » et tous sans discuter, sans réfléchir applaudissent et glorifient les bons patriotes, qui les dupent.
Et c'est la patrie qui prétexte les armées, et les armées servent à détruire, chez l'homme, l'esprit d'initiative et d'indépendance, et à calmer les foules bruyantes, comme on l'a prouvé à Fourmies.

A.-Ferdinand Herold.

Article paru dans les Entretiens Politiques et Littéraires, numéro 37 du 23 février 1893.

André-Ferdinand Hérold, (1865-1940) poète symboliste et traducteur, amateur de textes rares, de littératures orientales et latines. A.-F. Hérold fréquenta les bancs du lycée Fontanes (Condorcet), tout comme ses amis Pierre Quillard et Ephraïm Mickhaël. Il entra à l'école des Chartes en 1885 et suivit les cours de l'École pratique des hautes études, il fut l'un des piliers du Mercure de France, ami de Gide, Valéry, Pierre Louÿs, avec lesquels il collabora entre autre à la revue Le Centaure. Avec Alfred Vallette, Rachilde, Jarry et Quillard il était l'un des "trolls" du phalanstère de Corbeil et participa au théâtre des Pantins où l'on joua son adaptation de Paphnutius de Hrotsvitha.



André Ferdinand Hérold est le petit fils du compositeur Louis-Joseph-Ferdinand Hérold (1791-1833), et le fils de l'avocat et homme politique, préfet de la Seine, Ferdinand Hérold (1828-1882).

mercredi 13 janvier 2010

Jean EPSTEIN : L'Auberge Rouge



L'Auberge Rouge de Jean Epstein dans Mon Ciné.


Comment étaient traités les cinéastes nouveaux par la presse cinématographique spécialisée des années 20 ? Pour s'en faire une idée je reproduis un article publié dans Mon Ciné sur L'Auberge Rouge de Jean Epstein. Le plus populaire et le moins chers des journaux consacrés au cinéma, Mon Ciné (1), présente les films en images, les stars américaines et françaises se suivent à la une du périodique. Les articles sur l'actualité cinématographique et les techniques du cinéma, encadrent des films « racontés » et illustrés par la photographie. Peu de place pour la critique cinématographique dans ce périodique, pourtant Jean Eyre dans son article sur L'Auberge Rouge, signale le caractère nouveau, étrange et curieux du film d'Epstein, il commente quelques techniques utilisées (déjà présentées dans des articles précédents) et salue les recherches photographiques du réalisateur et de son collaborateur, Raoul Aubourdier.


(1) Publié de 1922 à 1937. Voir l'article de Christophe Gauthier, Le Cinéma passé en revues.


Gina Manès (La fille de l'aubergiste).


Il n'est pas trop tard pour parler de L'Auberge Rouge, qui passe actuellement sur beaucoup d'écrans.
C'est une œuvre hardie et originale quoique alourdie de longueurs inutiles. C'est l'œuvre d'un débutant – pas tout à fait débutant, puisqu'il nous a déjà donné Pasteur.
L'Auberge Rouge révèle chez son réalisateur une personnalité puissante et étrange, faite d'un mélange de réalisme, d'idéalisme et surtout d'un besoin inné de chercher du nouveau. On discerne dans ses films, des tendances suédoises et aussi allemandes sans cependant pouvoir l'accuser de copier. Il a un genre très personnel. On sent que ce metteur en scène est un chercheur et qu'il sera dans un avenir très rapproché un de nos meilleurs animateurs.
L'Auberge Rouge contient des scènes vraiment poignantes et traitées de main de maître : le crime, ou plutôt la tentation criminelle de Prosper Magna, l'étude des coins de l'auberge, le jugement, l'exécution du condamné et la douleur de sa fiancée sur la tombe, tout cela est vraiment émouvant ; les remords de l'assassin qui entend raconter son crime, à table, chez des amis, sont remarquablement rendus par M. David Evremond, très en progrès.
M. Léon Mathot eut aussi, sous l'influence de son jeune metteur en scène, des gestes, des expressions auxquels il ne nous a guère habitués et joua la scène de la tentation avec une sincérité, une force assez rares chez lui.
Gina Manès personnifie la fille de l'aubergiste, tour à tour espiègle et accablée de douleur, avec infiniment de souplesse et de vérité.
Jaque Christiany, Pierre Hott, Robert Tourneur, Mlle Marice que nous reverrons prochainement dans un rôle plus important de Cœur Fidèle, etc, etc, complètent fort heureusement la distribution.
Mais il faut surtout signaler les recherches photographiques dues à la collaboration de Jean Epstein et de son excellent opérateur Raoul Aubourdier. Il y a notamment certaine promenade autour d'une table qui est tout à fait curieuse ; l'appareil et l'opérateur étaient montés sur un chariot que des machinistes poussaient autour de la table, ainsi que nous l'avons d'ailleurs montré sur une photo accompagnant un article paru il y a quelques semaines : Balzac à l'écran. L'appareil était placé de telle sorte qu'il surplombait la table et permettait de filmer les convives par-dessus la tête de leurs vis-à-vis ; l'effet à l'écran est des plus curieux.
Parfaitement réussi également est le fameux orage dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs sous le titre : Comment on tourne un orage la nuit ; l'illusion est parfaite et l'on croit vraiment se trouver en face d'un orage authentique autant que terrifiant.
En résumé l'Auberge Rouge est un film curieux et qui, surtout, laisse prévoir les belles œuvres que son réalisateurs ne manquera pas de nous donner.

Jean Eyre.

Prosper Magnan taquine la fille de l'aubergiste. Au centre : le jugement. Prosper Magnan est accusé d'un crime qu'il n'a pas commis. Les juges : Anry Barat et Volbert. Un coin de l'Auberge Rouge. A droite : le joueur d'accordéon : M. Dartagnan ; assise par terre, la mendiante : Mlle Marice.


Jaque Christiany (André) et Mlle Schmit (Victorine), en haut à gauche : David Evremond (rôle de Frédéric Taillefer) dans L'Auberge Rouge. A droite : Le diner. Debout au fond : Mlle Schmit et Jaque Christiany. En bas : Mathot (Prosper Magnan) hésite devant le crime.

Réalisation : Jean Epstein. Scénario : Jean Epstein, inspiré du roman de Honoré de Balzac. Premier assistant opérateur : Roger Hubert. Photographie : Raoul Aubourdier. Production : Pathé Consortium Cinéma. 1923, noir & blanc, 1h 06.