vendredi 11 janvier 2008

Lucien PISSARRO dans le Courrier Français


Deux dessins de Lucien Pissarro parus dans le Courrier Français.


La Sieste extrait du N° 21 du 26 mai 1889




La Fille au cresson extrait du n° 30 du 28 juillet 1889


Il existe de nombreuses versions de cette chanson traditionnelle, le texte donné ici est assez éloigné des différents textes qu'il m'a été donné de consulter.

Lucien Pissarro (1863–1944) est le fils aîné de Camille Pissaro, en 1886 il participe à la 8e Exposition Impressionniste, néo-impressionniste il expose au premier Salon des Indépendants, puis en 1888 avec Les Vingt à Bruxelles. Il s'installera au Royaume-Uni en 1890.

Puisque nous sommes dans la famille Pissaro rappelons la couverture illustrée d'un bois gravé de Ludovic Rodo Pissarro (1878-1952), le quatrième fils de Camille, de la revue égyptienne La Vie Nouvelle qui faisait l'objet d'un billet sur ce blog il y a un an.


mercredi 9 janvier 2008

Henry Fèvre



Si le nom d’Henry Fèvre a de nos jours encore quelques résonances, c’est accolé à celui de Louis Desprez. Les deux amis ont en effet publié deux volumes en collaboration, La Locomotive (1883), un recueil de vers naturalistes qui initialement devait s'intituler Le livre des jeunes, et qui célèbre les temps modernes, les progrès industriels et sociaux, et un roman Autour d’un clocher, roman de mœurs rurales (Bruxelles, mai 1884, Kistemaeckers), où les deux jeunes naturalistes font le procès du monde paysans et de la petite bourgeoisie provinciale. La paillardise de cette relation des amours d’un curé et d’une institutrice vaudra au deux compères de d'être poursuivis en justice. Henry Fèvre est alors mineur, Louis Desprez prend à sa charge les accusations, et est condamné par la cour d'assises de la Seine, le 20 décembre 1884, à un mois de prison et à 1 000 francs d'amende. Infirme et tuberculeux Desprez entre à Sainte-Pélagie le 10 février 1885, grâce aux démarches de Zola, Daudet et Clémenceau, il obtient le statut de détenu politique, mais cet emprisonnement lui sera fatal. Libéré, il se rend à Rouvres, où il meurt le 6 décembre 1885. C’est la suite de la carrière littéraire d’Henry Févre qui nous intéressera ici.

Comme à l’habitude je commencerais par la bibliographie de ces principaux travaux et éditions :

Henry Fèvre (1864-1937) :

Dialogue entre un normalien et un taupin. par J. Viguier et H. Fèvre, récité au banquet de la Saint-Charlemagne du lycée Louis-le-Grand. Chaumont, impr. de Vve Miot-Dadant, 1882, In-16, 23 p.

Étude sur le salon de 1886 et sur l'exposition des impressionnistes. Paris, Tresse et Stock, 1886, In-8, I - 50 p. Extrait de la ″Revue de demain″

L'exposition des impressionnistes. 1886. Préface de R.-P. Colin et J.-F. Nivet. Paris, l' Echoppe, 1992, 32 p., 19 cm

Au port d'arme (moeurs militaires). Paris, G. Charpentier, 1887, In-12, 304 p.

En détresse, comédie en 1 acte. [Paris, Théâtre-Libre, 10 janvier 1890.]. Paris, Tresse et Stock, 1890, In-18, 53 p.

L’honneur 1 pièce jouée au Théâtre Libre en 1890

L'Honneur, roman. Paris, E. Kolb, [1890]. In-16, I - 322 p.

Monsieur Pophilat grand homme, roman comique. Paris, E. Kolb, (1890), In-18, I - 307 p.

Désarmement ? Parfaitement. Paris, tous les libraires, 1891, In-8, 15 p.

Le Théâtre démocratique et les personnages des tisserands. (S. l.), 1896, Paginé 400 - 408 , fig., In-8. Extrait du Monde Moderne, septembre 1896

Galafieu. Paris, P.-V. Stock, 1897, In-18, I - 305 p.

Galafieu. Roman. Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923, In-16, 271 p.

Les Liens factices. Paris, E. Fasquelle, 1898. In-18, 272 p.



Les Ingénues : les rusées, les sérieuses, les gentilles, les bergères. Paris, Chamuel et Cie, In-18, 368 p., couverture illustrée en couleurs par Jules Chéret.

La Traversée de l'enfer. Librairie Nilsonn, Per Lamm, s.d., in-12, broché, 324 pp., couverture illustrée et 18 illustrations hors texte en couleurs par Lobel Riche.

Malbos, pièce en un acte. In La Nouvelle Revue, 22e année (Nouvelle série), Tome IX, Mars - Avril, 1901.



5 heures. La rue du Croissant... Paris, P. Ollendorff, 1901, In-16, 116 p., fig., couverture illustrée. Les Minutes parisiennes, Collection Beltrand et Dété.

Les Beaux mariages, roman de moeurs parisiennes. Paris, E. Fasquelle, 1902, In-12, 295 p.

L'Intellectuelle mariée, roman. Paris, impr. Ramlot et Cie, Albin Michel, éditeur, 22, rue Huyghens, 1925 (18 novembre.), In-16, 320 p.

Henry Fèvre et Louis Desprez :




La locomotive, poésies. Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1883, 244 p., in-12

Autour d'un clocher, moeurs rurales. Bruxelles, H. Kistemaeckers, (1884), In-16, 400 p.

Autour d'un clocher, moeurs rurales. Bruxelles, H. Kistemaeckers, In-12, couverture illustrée en couleurs, gravures hors texte. Edition dite "de luxe", on peut lire sur la couverture "ouvrage condamné par le jury de la Seine"

Autour d'un clocher, mœurs rurales. Présentation d'Henri Mitterand. Genève, Paris, Slatkine, Collection Ressources, 1980, XII-400 p., couverture illustrée, 21 cm.

Autour d'un clocher, moeurs rurales. éd. établie, présentée et annotée par Jean-François Nivet et René-Pierre Colin. Mont analogue, 1992, Charleville-Mézières. 297 p., 19 cm




ROLLINAT par G. Geffroy (2)

Voici la seconde partie de la préface de Gustave Geffroy à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat


(1e partie)
Maurice ROLLINAT
(1846-1903)

2e partie


Il est arrivé ainsi, les années se succédant, les poèmes s’accumulant, à écrire sur la nature un ouvrage très abondant, presque didactique, extraordinairement renseignant, malgré la manière d’être sensitive, frissonnante, exaltée, du poète. Il s’était, en effet, épris des choses. Il admettait tout, aimait tout, décrivait tout. – les éléments, les météores, les saisons, les heures, le vent, le ciel, la pluie, la neige, la canicule, le froid, l’eau, le crépuscule, la mer, - les animaux : la vache, le chien, le mouton, le cheval, la taupe, le chat-huant, le merle, le coucou, le brochet, l’anguille, le serpent, l’insecte… Mais sous cette nomenclature, quelle vie émouvante ! La pitié des choses et pour les êtres pénétrait de plus en plus cette poésie, le décor de nature où passaient de pauvres silhouettes humaines accueillies et consolées par la pensée du poète : le laboureur, la bergère, le casseur de pierres, le crétin, la folle.
On trouvera, dans Paysages et paysans, cette observation des gens de la campagne, agrandie, approfondie, présentée en des analyses exactes, en des dialogues véridiques. On entend parler le père Eloi, sacristain-fossoyeur, les trois ivrognes au cabaret, le vieux pâtre, le vieux laboureur, le meunier, le fou-errant, l’enjôleur de village, le maquignon, la fille amoureuse, le braconnier, la mendiante, la veuve, le bon curé… Les caractères sont expliqués, comme les professions sont décrites, le langage est d’une vivacité pittoresque, avec ses raccourcis, ses élisions. Rollinat voulait écrire une pièce dramatique et comique dont l’action se serait passée au village, et qu’il aurait entremêlée de musique. Les éléments de cette pièce sont évidemment dans ce livre de Paysages et paysans, avec des décors vraiment admirables : Les Genêts, L’Ile verte, Paysage gris, Journée de printemps, La Forêt magique, Le Val des ronces, Le Soleil sur les pierres, Magie de la nature, L’Etang du mauvais pas, La Chataigneraie.
Les recueils de morceaux de prose : En errant, et de pensées détachées : Ruminations, parus après la mort de l’auteur, ont complété, sans la changer, sa physionomie littéraire. Ce sont de magnifiques descriptions de l’eau, du feu, des paysages, des réflexions sur la musique, sur les visages, sur les mains, sur la vie humble qu’une lanterne sourde éclaire au ras du sol, des pensées qui forment la libre et solide documentation de l’Abîme, et ces deux chapitres, qui ont la sombre éloquence de deux sermons philosophiques : Ce que dit la vie, Ce que dit la mort. Le dernier livre de Rollinat : Fin d’œuvre, réunit ses derniers vers pour lesquels il avait indiqué le titre de : Songes, et aussi des vers de jeunesse laissés çà et là, parmi lesquels ses admirables interprétations d’Edgar Poë, le génie qu’il a élu entre tous. On a donné comme conclusion à cette existence de poète un certain nombre de lettres écrites à sa mère, à son cousin, à ses amis : elles achèveront de faire connaître l’homme, le montreront en accord harmonieux avec le poète.
Reprenez tous ces livres, Rollinat vous apparaîtra définitivement pénétré de la joie des choses, tel qu’il l’a exprimée dans la Journée divine, compréhensif de la grandeur et de l’obscurité de la vision qu’il célèbre par la Prière, vaguant par les chemins, ivre de la chaleur du soleil, ou enfermé dans sa petite maison au milieu de l’immense silence de la neige. Le délicieux rondeau de la Bête à bon Dieu dit sa manière d’être et la beauté de son art :

La Bête à bon Dieu tout en haut
D’une fougère d’émeraude
Ravit mes yeux… quand aussitôt,
D’en bas une lueur noiraude
Surgit, froide comme un couteau,
C’est une vipère courtaude
Rêvassant par le sentier chaud,
Comme le fait sur l’herbe chaude
La bête à bon Dieu.

Malgré son venimeux défaut
Et sa démarche qui taraude,
Qui sait ? Ce pauvre serpent rôde
Bête à bon Diable ou peu s’en faut :
Pour la mère Nature il vaut
La bête à bon Dieu.

C’est le même poète qui a écrit les vers somptueux : Au jardin, - qui a fait tinter les mots mélancoliques du Glas du soir, - qui a jeté comme des pelletées de terre les phrases graves et assourdies du Vieux cimetière. Tout se tient, en cette œuvre de nature, les vastes descriptions, les minutieux inventaires, les états d’esprit du poète. Quand il a vécu devant les choses et qu’il les a célébrées, quand il a écouté le bruit du soir qui lui fait entendre « comme un appel confus vers de lointains voyages », il conclut par le Conseil de la nuit :

Viens la nuit qui me dit : « Va ! ne regrette point !
Puisque pour posséder l’univers dans ton coin
Tu n’as qu’à regarder l’espace et les nuages. »

Sans cesse hors de chez lui, c’est pendant les longues marches aux flancs des collines, aux creux des ravins, pendant des heures de pêche au bord de l’eau lumineuse, que Rollinat sentait cette âme éparse qui lui inspirait ses poèmes. Que de fois, nous, ses amis, qui avons vécu auprès de lui, nous avons eu la nette perception que cet être bon et charmant, si intelligent, si gai, si amusant, était vraiment le compagnon de ces arbres, l’interlocuteur de ces eaux chuchoteuses, le véritable feu-follet de ces marécages ! Combien de fois ne nous est-il apparu comme le solitaire-né de cette solitude, destiné à glorifier et à expliquer ce qui l’entourait, à porter la parole pour les humbles et les silencieux, pour les êtres rencontrés, silhouettes des champs et des routes, pour les animaux aux yeux expressifs, pour les végétaux fragiles, pour les lourdes pierres, pour les nuages fugitifs.
Cette affinité particulière est le caractère essentiel de la poésie et de la musique de Maurice Rollinat. Dans ces descriptions véridiques, dans l’éloquence rythmée de ses vers, dans les cris, les sanglots et les soupirs d’extase de sa musique, les sérénités des matins, les ardeurs des midis, les mélancolies des soirs se réfléchissent, - les appels de l’espace, les bruits d’épouvante, les plaintes des nuits d’orage et de bourrasque se répercutent.
De sa maison bâtie entre les deux Creuses, maison toute basse, juchée haut, il avait sa fenêtre ouverte sur l’étendue. Tout ce qui passait sur la route, chaque bruit qui venait des champs, chaque état du ciel était un événement pour le sensitif désireux de l’isolement possible et des infinies occupations de la vie agreste. Le mot qu’il écrivait sur la page blanche brille donc avec toute son intensité, comme l’être surgi dans la plaine. La mélodie de douleur ou de sérénité qui venait à ses lèvres s’entend comme un chant de passant sur une grande route, comme la roulade de pur cristal d’un oiseau perdu dans la nuit.
La musique de Rollinat, c’est une sensibilité aux prises avec le mystère de la nature, c’est une pensée en dialogue avec elle-même au milieu des foules et dans la solitude, dans le bruit des villes et dans les champs si lumineux et si frais le matin, si roses et mélancoliques le soir. Ses mélodies, ce sont les voix de la campagne, du vent, des arbres, de la rivière, des appels douloureux, des plaintes de volupté triste. Les musiciens peuvent nier la science de Rollinat, ils ne peuvent nier son instinct profond. Qu’ils analysent l’effet produit et recherchent sa cause, qu’ils nous rendent compte, s’ils le peuvent, de l’étrange phénomène, de l’émotion née de ces chants, de ces accords. On mettra tout au compte de l’interprétation du poète et du musicien par lui-même. Rollinat eut, il est vrai, le don du diseur et du chanteur à un degré prodigieux. Ceux qui l’on entendu garderont toujours en eux l’écho de cette voix incomparable, à la fois grave et aérienne, résonnante comme le bronze et le cristal, si mordante et si tragique, puis si douce. Cela n’aurait pas suffi. Il aurait été impossible à Rollinat de fanatiser son auditoire avec les seules qualités physiques de l’expression du visage et de la puissance de la voix. S’il n’y avait eu qu’une matérialité de moyen mise au service de rien, ceux qui auraient été pris et étonnés une fois n’y auraient pas été repris.
Ils auraient regretté leur étonnement, ou tout au moins ils auraient passé outre. Mais ils ont été les captifs et les fanatiques de leur impression première.
Nous en appellerons au témoignage que Barbey d’Aurevilly a laissé de son émotion en de nobles et belles pages, et au témoignage de tant d’autres, des écrivains, des savants, des philosophes, Goncourt, Cladel, Daudet, Clémenceau, des musiciens aussi, et des femmes qui n’ont pas à manifester pour des opinions, à certifier de leurs joies d’esprit, de leurs troubles de cœur, et qui ont gardé la sensation intacte, au fond d’elles-mêmes.
La personne et l’art de Rollinat ont eu, en effet, un public immense, mais fragmenté, composé des spectateurs d’une soirée, de camarades rassemblés dans quelque salle du quartier latin, d’amis réunis en des chambrées restreintes. Ce sont déjà là des expériences décisives, se contrôlant les unes les autres. Il en fut d’autres encore. J’ai entendu le poète dans la petite église de Fresselines, où le conviait l’excellent curé, l’abbé Daure, devenu son ami et l’ami de ses amis ; je l’ai entendu chanter des airs glorieux et simples composés pour cette nuit de Noël. Il chantait, Louis Mullem tenait l’harmonium, et je puis dire l’attention haletante de la foule paysanne au-dessus de laquelle planait cette voix dominatrice.
Comme la poésie de Rollinat, sa musique aura probablement son renouveau. Le soir où ses poésies seront dites, où sa musique chantera dans un orchestre, s’envolera par une voix de femme, la certitude se fera que son piano et sa voix, à lui Rollinat, ne constituent pas tout son art. On s’apercevra enfin que cet art existe par lui-même, s’il est traduit par des compréhensifs, et qu’il y avait un poète sous l’acteur, un musicien sous le chanteur, une pensée sous les paroles, un rythme sous les douceurs, les mélancolies et les cris passionnés de sa voix.
Je serais heureux si j’avais pu parvenir à faire un peu réapparaître ce disparu, l’homme qu’il était, l’esprit qui était en lui, le résumé de son individu, sa vraie signification, la preuve qu’il laisse de son passage à travers l’existence.
Chez lui, l’accord était absolu entre la vie et l’art. Ceux qui l’ont connu en certifient, et ceux qui lisent le devinent en scrutant ces confidences invisibles et muettes, qui pourtant existent, entre les lignes imprimées. Il n’est pas besoin d’avoir vu le poète à Paris, dans son logis de la tranquille et provinciale rue Oudinot, au milieu des jardins par-dessus lesquels luisait si doucement, le soir, le dôme doré des Invalides. Il n’est pas nécessaire, non plus, d’avoir vécu près de lui des jours de vie campagnarde, dans son village de la Creuse. A lire ses livres et à déchiffrer sa musique, on apprendra facilement l’intime vérité, on saura la dominante de son être.
Cette dominante, c’est un goût invincible de nature, un amour inné du visage de la solitude, des aspects permanents de l’espace, de tout ce qui existe autour de l’homme, de ce qui était avant lui, de ce qui sera après lui, de ce qui l’enveloppe d’énigme, l’assaille de mystère : le vent, le ciel, la mer, le chaleur, le froid, la pluie, la neige, le voix de l’eau.
Pour bien apercevoir et juger Rollinat, il faut arriver à cette opinion qu’il était étranger à la vie de grandes villes où nous vivons inscrits et catalogués depuis la naissance jusqu’au dernier soupir. Malgré l’éducation classique qu’il y était venu chercher, les emplois qu’il avait dû y tenir, les costumes à la mode d’une année quelconque qu’il avait dû endosser, et malgré qu’il fût un causeur charmant, un être infiniment sociable, distingué, bien élevé, jusqu’au raffinement de la politesse, malgré tout cela, Rollinat n’était pas un personnage social, un monsieur assoupli aux conventions urbaines, heureux d’aller dans le monde, d’occuper un fauteuil aux premières représentations, dressé à la promenade du boulevard.
Il a fait parfois tout cela, il a mimé tout cela, parce qu’on y est toujours plus ou moins forcé, mais c’était, chez lui, sans conviction aucune. Cela ne l’empêchait pas d’être violemment intéressé, en poète, par le spectacle de Paris, par le remuement et le bruit de champ de bataille d’une telle agglomération vivante déferlant par les rues, entre les hautes maisons. Il aimait la foule, la variété des aspects de la ville, et l’un de ses plaisirs, lors de ses venues à Paris, était de s’en aller, à la manière de Hugo, sur une impériale d’omnibus, d’où il se récréait de mouvement et d’imprévu, très amusé par le défilé saccadé des marionnettes humaines. Le comique de la redingote et du chapeau haut de forme était loin de lui avoir échappé.
Aussi, avec cet état d’esprit instinctivement opposé aux sérieux bourgeois et à l’activité de la finance, et, malgré ses facultés exceptionnelles, discoureur d’une originalité rare, musicien d’un pouvoir de séduction incomparable, il n’a pas été compris comme il devait l’être. Dans une société où tout le monde est en scène, ce fut lui, le doux naïf, qui fut accusé de cabotinage. On ne vit pas qu’il ne jouait aucun rôle, qu’il se donnait tel qu’il était, qu’il passait à travers les milieux les plus différents de Paris comme à travers les brandes et les chemins creux de son pays. On lui demandait de dire des vers, il en disait. On le suppliait de se mettre au piano et de chanter, il s’installait et chantait. Il apportait avec lui sa passion native, sa nervosité exaltée – il faisait entendre la voix des choses.
C’est cette voix qui chantait en lui. Rollinat, avec la nature d’artiste la plus fine, était avant tout un rustique imprégné de toutes les influences de force et de douceur de la campagne, des musiques de l’air et de l’eau, des arômes de la terre et des végétaux. Quand il promettait, aux premiers jours de sa jeunesse, en publiant ses vers de début, d’avoir son cabinet d’études « dans les clairières des forêts », lui-même ne savait pas avoir si complètement raison et fournir si exactement le pronostic de son existence future. C’est ainsi pourtant que l’a ordonné la logique secrète qui était en lui et à laquelle il a obéi.
Nous, ses amis, nous l’avons connu ainsi, et nous devons notre témoignage à ce charmant être. Il n’est plus. Après avoir perdu celle qui vivait auprès de lui, et qui fut une compagne aimante et dévouée, sa santé, toujours incertaine, s’est altérée. Il a pris peur de la déchéance physique, il a voulu en finir avec une existence qu’il craignait affreuse, lamentable. Mais tout ce qui a été dit et imprimé dans les journaux est contraire à la vérité. Rollinat était parfaitement lucide et sa légère blessure était cicatrisée, le jour où il est mort à Ivry, le 17 octobre 1903, d’une maladie d’intestin dont il souffrait de puis longtemps. Les journalistes de ce temps-là ont été, en général, durs et aigres pour ce grand poète, ce délicieux artiste. On ne lui avait pas pardonné, sans doute, d’avoir quitté Paris, d’avoir renoncé à la vogue. Ce départ de Rollinat, cette solitude acceptée après ce moment de gloire, c’est pourtant une fière et honnête décision, et qui a été tenue. On continuait néanmoins à le traiter de cabotin, alors qu’il était tout seul, sur le bord de la Creuse, à pêcher à la ligne.
Il n’y fut pas toujours seul. Quoi qu’on en ait dit encore, bien légèrement, il avait une grande tendresse pour ses amis de Paris et sa joie éclatait lorsque l’un d’eux descendait de char-à-bancs au seuil de sa chaumière, de même que la tristesse envahissait son visage au moment du départ. Il restait sur le pas de sa porte jusqu’au dernier moment, regardant l’ami s’en aller, et c’est un de ces jours-là certainement, qu’il à écrit ces lignes qui sont dans son œuvre posthume, En errant : « Les si tristes adieux terminés, à la seconde où la distance va les effacer l’une pour l’autre, deux personnes qui s’aiment tendrement se font comme jaillir l’âme de leurs yeux pour s’embrasser encore une fois dans un dernier regard ! »
Tous ceux qui ont passé par la petite maison de Fresselines garderont fidèlement le souvenir des hôtes qui les ont accueillis. Maurice Rollinat est pour jusqu’à la fin dans leur mémoire, avec la gaieté l’inattendu, l’éloquence haute et la cocasserie extraordinaire de sa conversation lorsqu’il présidait la table du déjeuner et du dîner, servant à la fois ses convives, ses chiens, ses chats et le petit cheval qui passait la tête par la fenêtre et parfois entrait, lui aussi, dans la salle à manger. Il faisait alors l’effet d’un Robinson qui aurait reçu des visites dans son île. Au dehors, si l’on était seul avec lui, par les chemins qui descendent vers la rivière, c’est la conversation la plus douce, la plus confidente, la plus intelligente mais aussi la plus prévenante, discrètement désireuse de savoir votre vie, votre santé, vos travaux, abondante en conseils et toujours se terminant, comme toutes ses lettres, par : « Revenez-ici, vous y serez libre, vous y serez bien. » Il s’arrêtait parfois, tirait un petit carnet de sa poche, vous lisait les vers qu’il avait composés, les observations, les pensées qu’il avait notées. L’après-midi se vivait ainsi, en marches, en causeries, en pêches. Le soir, et très avant dans la nuit, c’était la fête de la musique, Rollinat au piano, un être magnifique, éprouvant et vous faisant éprouver toutes les violences et toutes les douceurs, un artiste frissonnant et extasié dont la voix tour à tour terrible, angélique, aérienne, s’en allait, par les nuits d’été, dans le grand silence de la campagne, le grand silence où l’on entendait aussi parfois le bruit de la Creuse passant sur ses rochers, comme les flots de la mer se retirant sur les galets du rivage.
Ceux qui ont vécu à Fresselines auprès de Rollinat retrouveront un peu de leurs sensations dans ces pages préliminaires, qu’ils sauront compléter. Pour les autres, puissé-je leur donner le désir de lire les livres du poètes mal connu, de connaître la musique du musicien dédaigné. C’est ainsi que l’artiste prendra sa vraie place dans l’opinion. Ce sera justice. Le souvenir de l’homme excellent, au cœur tendre, à la belle intelligence, vivra douloureusement chez ceux qui l’ont aimé et qu’il a aimés. Nous ne vous oublierons pas, mon cher Rollinat, nous nous souviendrons de votre gaieté et de votre tristesse, nous entendrons votre parole et votre chant, nous relirons les pages où votre main a écrit votre témoignage de la vie.



Gustave Geffroy

mardi 8 janvier 2008

Qu’est-ce que ça veut dire ? ou la Chambre qui n'entend pas


Afin de situer politiquement Henry Fèvre, quel meilleur choix que cet article parut dans les Entretiens Politiques et littéraires du 10 décembre 1893. N° 56, tome VII


INDICATIONS POLITIQUES
Henry Fèvre


Je découpe dans la correspondance anglaise du Figaro les renseignements suivants :

« Cette année la misère est épouvantable en Angleterre… il est bon de prendre en considération les souffrances des ouvriers honnêtes dont les familles vivent, ou, si vous l’aimez mieux, ne meurent pas avec six francs par semaine pour sept personnes habitant une seule chambre et n’ayant pour lit unique qu’un grabat dans lequel le matin on découvre le corps d’un enfant mort étouffé entre le père et la mère. Ces infortunés qui ne se plaignent pas on droit à la commisération… »
Et immédiatement après :
« Le conseil du comité, la corporation de la cité ne font rien pour eux, et M. Gladstone a déclaré que pendant la session, qui va se prolonger au-delà de Noël, le Parlement n’aurait pas le temps de s’occuper du sort des malheureux. »
Entendu.
De son côté le parlement français, récemment interpellé par M. Jaurès sur le douloureux et menaçant problème du socialisme contemporain, sur ce qu’il comptait faire en face de la misère toujours plus grande et des revendications toujours plus fermes du prolétariat, demandait :
- Qu’est-ce que ça veut dire ? (Voir l’Officiel.)
Le discours de M. Jaurès ne manquait pourtant ni de netteté ni d’ampleur.
La question y était posée largement et dans toute sa clarté : d’un côté une minorité dorée tirant sa richesse du travail des autres, de l’autre la masse dolente, sordide, du prolétariat innombrable créé par l’industrie moderne et affamé par elle, chassé de l’atelier par le perfectionnement du machinisme, vile chair humaine de travail achetée à bas prix sur le marché des bras ; la servitude et l’iniquité sociales en face du mensonge de la liberté et de l’égalité politiques, les contradictions atroces d’un état économique incohérent, la nécessité de modifier cet état économique, de transformer le mode de la propriété et l’emploi de l’activité humaine, tout le tableau de nos misères, l’étude des causes, une indication des remèdes, tout le problème pressant, redoutable du socialisme qui fait sortir de terre les légions noires des grèves, éclate sous nos pieds en bombes anarchistes, assombrit l’avenir du nuage ascensionnel de sa colère.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? a crié la Chambre.
Cette même Chambre, nommée après Panama, que l’on pouvait espérer en partie rajeunie, courageuse, compréhensive du présent, soucieuse de l’avenir, devant le formidable problème posé, n’a trouvé que ce glapissement ironique :
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle ne comprend pas.
Il n’y avait d’ailleurs qu’à jeter un coup d’œil sur cet hémicycle de figures de commerce et de prétoire, vulgaires, cyniques, ricanantes, pour être édifié. C’était bien la bourgeoisie avare et cruelle, crispée sur son écuelle, et montrant ses vieilles canines rageuses. Elle était là accroupie dans sa bassesse et sa férocité. D’autant plus féroce qu’elle ne comprenait pas.
Dans les revendications populaires elle ne voit en effet qu’une jalousie de maigres contre les gras. Dans la justice à réaliser qu’une charité à faire. Et quand on lui explique que tout le mal vient de l’état social lui-même, que la propriété individuelle est une forme usée et éphémère de possession qui disparaît d’ailleurs d’elle-même, absorbée peu à peu par la force des choses dans la grande propriété anonyme, que la liberté tant vanté du travail et la concurrence prétendue nécessaire du commerce n’est qu’un mensonge et un désordre, que c’est tout l’ancien monde économique qu’il s’agit de renouveler, que ce n’est pas à son écuelle qu’on en veut ni sa charité qu’on implore, mais un meilleur, plus fécond et plus équitable usage des richesses naturelles pour le bien de tous, elle répond :
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
Et il n’est pas jusqu’à la Révolution française et à ses principes sacro-saints que l’on n’invoque pour en enrayer la continuation même et la logique historique, comme si les principes de la Révolution étaient suprêmes, à la fois dogmes et bornes et qu’il n’y eût qu’à s’y buter, comme si la Révolution comportait un fétiche qui dût rendre sacré et définitif tout ce qui en est sorti, jusqu’à la bourgeoisie parlementaire actuelle.
Bavardages oratoires d’avocats, sophismes et rhétorique, l’égoïsme capitaliste défendant sa caisse au nom de la liberté et de la patrie.
Toute réforme sérieuse écartée, la nécessité d’une métamorphose économique bafouée…
Tout de même, peut-être, si on est sage, une petite réforme sur les caisses d’épargne… sur les caisses de retraite… mais « si malaisée », celle-là !
Et, en face du refus des réformes, la résolution féroce, joyeuse, acclamée, comminatoire de maintenir l’ordre dans la rue, violemment.
- L’ordre public est au-dessus des lois, a affirmé un ministre à la tribune.
Pas de réformes et des baïonnettes.
Ah ! elle n’est pas tendre, la majorité modérée.

Où est-il, le parti espéré, conscient de la gravité du moment, qui, en dehors de tout catéchisme politique, ne s’occupant que des nécessités urgentes, aurait réalisé des réformes effectives et immédiates : du pain et un toit assurés du jour au lendemain par le soin des municipalités à tous ceux qui en manquent, du travail fourni à qui en demande, les ouvriers vieux et infirmes à la charge de l’Etat, le programme minimum des socialistes adopté d’acclamation par toute la Chambre ; des palliatifs, je sais bien, mais urgents, en attendant mieux, pour apaiser la souffrance pressante, faire patienter les colères, adoucir et faciliter le passage scabreux d’un état économique à un autre ; le parti enfin d’une bourgeoisie honnête, consciencieuse, aidant d’elle-même au monde nouveau dont elle doit profiter comme les autres classes et confondu avec elles.
Enfin de la bonne volonté, de la compréhension, de l’humanité, l’évolution nécessaire réalisé de bon gré et non toujours cette haine, partout !
Mais non, rien. Un ricanement atroce, la provocation.
Telle j’ai senti cette Chambre, digne sœur du Parlement anglais.
L’une n’a pas le temps.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? demande l’autre.
Et ici la misère est épouvantable. Et là les dépôts regorgent de malheureux qui viennent à la prison comme à un asile.
Et l’on s’étonne et l’on s’indigne des colères et des impatiences qui éclatent…
O bombes de l’avenir ! (1)

Henry Févre.

(1) La veille de la parution de cet article, Auguste Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés.


A lire : Bibliographie d'Henry Fèvre et autres petits riens... Henry Fèvre interviewé par Rodolphe Darzens. Galafieu d'Henry Fèvre réédité.

samedi 5 janvier 2008

Villiers de l'Isle-Adam par Louis Legrand

Auguste Villiers de l’Isle-Adam meurt le 18 août 1889, dans le numéro 35 du 1er septembre 1889 du Courrier Français, Louis Legrand lui rend hommage avec ce dessin.




Louis Legrand (1863-1951) arrivé de Dijon à Paris en 1884 est alors un jeune peintre et illustrateur spécialisé dans les dessins de « petites femmes », les cafés-concerts, les théâtres et les revues, sa collaboration au Courrier Français, lui vaudra une courte peine de prison à Sainte-Pélagie pour obscénité. Il a étudié les techniques de la gravure avec Félicien Rops. En 1892, il illustre d’eaux-fortes « Le Cours de Danse fin-de-siècle » de Ramiro consacré au cancan, passionné par le monde de la danse il lui consacre deux autres albums, « Les Petites du Ballet » et « La Petite Classe ». Deux cents de ses gravures seront exposé par Samuel Bing en 1896. Il réalisera des illustrations pour de magnifiques volumes publiés par Gustave Pellet (Le Livre d’Heures, 1898 – 13 eaux-fortes et 200 dessins. Poèmes à l’eau-forte, 1914 – 30 eaux-fortes et 80 dessins. Poèmes de Mallarmé, Verlaine, Samain, Lorrain, etc). En 1931 il donnera 46 eaux-fortes pour Quelques-unes de Francis Carco.

ROLLINAT par G. Geffroy

Comme promis voici la première partie de la préface de Gustave Geffroy à Fin d'oeuvre de Maurice Rollinat. De cette longue préface, il ressort que Rollinat est loin d'être uniquement l'auteur des Névroses, l'hydropathe inquiétant, le pianiste baudelairien et faussement démoniaque des soirées parisiennes.


Maurice ROLLINAT
(1846-1903)
Première partie

J’ai vu pour la première fois Maurice Rollinat le soir de Noël de 1882, au réveillon chez Camille Pelletan, qui habitait alors la même maison qu’Alphonse Daudet avenue de l’observatoire, au long du jardin du Luxembourg. J’eus de lui, comme tous ceux qui étaient présents, l’impression que la poésie et la musique s’incarnaient dans cet être charmant et étrange. Quelques semaines après, les Névroses paraissaient, et Rollinat, dès le lendemain, se retirait aux champs qu’il ne devait plus quitter. Mais nous avions eu le temps, avant son départ, de devenir amis, et nous ne passâmes guère d’années, ensuite, sans nous revoir, à Fresselines, où il se fixa, où à Paris, où il avait de courts séjours. Ici, devant ce dernier livre : Fin d’œuvre, dont le titre scelle sa vie et son art comme une pierre tombale, j’apporte donc, non seulement mon admiration pour son génie naturiste de poète et de musicien, mais mon témoignage et mon regret pour l’être rare, si bon et affectueux, resté dans le souvenir de ceux qui ont connu sa vie.
Maurice Rollinat était né à Châteauroux (Indre) le 29 décembre 1846. Son père, François Rollinat, né à argenton (Indre) en 1806, mort à Châteauroux en 1867, avocat, élu représentant du peuple en 1848, siégea à la Constituante de 1848 et à la Législative de 1489, où il vota avec l’extrême fauche, puis reprit sa profession d’avocat. Il fut un grand ami de Georges Sand, sa compatriote, laquelle fut la marraine de Maurice. Il y a, dans l’Histoire de ma vie, nombre de pages consacrées par Georges Sand au père et au grand-père du poète. Le grand-père d’abord :

M. Rollinat était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, du reste, tous les avocats un peu éminents. C’était un homme de sentiment et d’imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une fortune pour ses douze enfants, mais la mangeant à mesure sans s’en apercevoir ; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec sa vie. Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif, buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu’il avait l’esprit chaste et le cœur naïf ; enthousiaste de toutes les choses d’art, doué d’une prodigieuse mémoire et d’un goût exquis, c’était une des plus heureuses organisations que le Berry ai produites.
Il est impossible de ne pas retrouver le petit-fils sous ces traits du grand-père, sauf la passion du jeu et certains caractères de la vie provinciale de ce temps-là.
Voici maintenant François Rollinat le père, et c’est à tout instant comme un portrait du fils :

Homme d’imagination et de sentiment, lui aussi, artiste comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l’âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l’aride travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagements et mener à bien l’existence de sa mère et de ses onze frères et sœurs. Ce qu’il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d’une profession qu’il n’a jamais aimée, et où le succès de son talent n’a jamais pu réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie, des tracasseries du présent, des inquiétudes de l’avenir, du vers rongeur de cette dette sacrée, nul ne s »en est douté, quoique que le souci et la fatigue l’aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait à l’habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs, mais alors c’est l’esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration la plus subtile, et quand il est retiré et bien caché dans l’intimité, quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s’égayer, c’est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de désopilant comme ce passage subit d’une gravité presque lugubre à une verve presque délirante.
Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les trésors s’exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que renferme à l’insu d’elle-même, cette âme d’élite. Je sus l’apprécier à première vue, et c’est par là que j’ai été digne d’une amitié que je place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée.


Les dix pages qui suivent sur la conformité d’esprit, sur l’indulgence réciproque, sur l’amitié à toute épreuve, qui existèrent entre François Rollinat et Georges Sand, composent un chapitre qui peut se lire après la dissertation de Montaigne sur l’amitié, et c’est un chapitre que ne pouvait écrire l’auteur des Essais, sur l’amitié entre un homme et une femme. Il fallait, dans le duo, une Georges Sand, qui était bien une femme, mais une femme douée de facultés masculines.
Combien de fois Maurice Rollinat, qui avait, comme son grande père, une mémoire incomparable, m-a-t-il récité cette page que je viens de reproduire ! Il en était heureux, il avait adoré son père, et il me disait, à l’appui de l’opinion de Georges Sand, que ce bon père était l’homme le plus sérieux et le plus cocasse qu’il ait jamais rencontré. « Jamais, - disait-il, - acteur du Palais-Royal ne m’a fait rire comme lui » De fait, à regarder le portrait de François Rollinat, on découvrait l’expression fine et acérée, en même temps que la bonhomie des grands acteurs comique.
Maurice Rollinat, ses études finies, se montra tout de suite musicien et poète. C’est dans le petit pavillon de l’habitation paternelle, rue des Notaires, à Châteauroux, qu’il composa ses premiers vers et commença à chercher des mélodies au piano. Le jeune homme dût subir l’épreuve de Paris. Il y vint en 1868. Il avait vingt-deux ans, et se trouvait aussitôt pourvu d’un emploi à la mairie du VIIe arrondissement, « au bureau des décès », répétait-il souvent avec complaisance comme pour trouver là un pronostic de sa destinée de poète funèbre. Toutefois, il ne fréquenta pas que la mairie, il fut du cercle des Hydropathes, où il chanta, où il dit ses vers. Cela suffit pour établir sa légende de coureur de cafés du quartier Latin. C’est une légende aussi fausse que toutes les autres légendes. Rollinat disait ses vers où il pouvait, et il n’avait aucun goût pour les soirées passées au café. Il n’y eut pas d’être moins désordonné. Il était resté provincial exact, méticuleux, à travers toutes les aventures et toutes les misères de la vie de jeune homme. Mais il y avait aussi en lui un poète, un diseur de vers, un chanteur, un acteur, un causeur, et cet être aux dons multiples, que présenta si bien Barbey d’Aurevilly par son article : Un poète à l’horizon, devait forcément se manifester. Il suscita l’enthousiasme de ceux qui l’entendirent, il eut son heure de célébrité parisienne.
Son premier volume, toutefois, passa inaperçu. Il parut en 1877, avait pour titre : Dans les brandes, et il est tout entier d’inspiration berrichonne. Voilà, me semble-t-il, qui classe Rollinat. Cet hydropathe, ce macabre, ce poète du fantastique et de la peur, s’affirma d’abord comme un rustique, le rustique qu’il redevint, après Les Névroses et L’Abîme, et qu’il resta jusqu’à la fin. Sans doute, il y a dans ce volume de début une épouvante et une mélancolie devant la nature, mais cela aussi lui venait de son pays. Le Berry est singulier et mystérieux comme la Bretagne, les brandes sont pareilles aux landes, et l’on y voyait alors passer les personnages que Georges Sand a décrits dans ses romans et Maurice Rollinat dans ses poésies, les sorciers et les rebouteux, les preneurs de rats et les meneurs de loups. Le poète aime aussi les aspects tendres et bienfaisants, la douceur du crépuscule et du silence, le paysage éclairé de lune, la verdure fraîche d’une solitude, d’un bord de rivière, d’une cressonnière, et le monde animal qu’il découvre, les oiseaux, les reptiles, les insectes, et les gens du village, les bergers et les bergères, la petite couturière, les blanchisseuses. En vérité, il a rédigé le programme de toute sa vie poétique, par ce premier volume où il a dit le charme des matins, les joies de son enfance et de sa première jeunesse épanouies au milieu des paysages de « chez lui ». Ce livre est ingénu et délicieux, avec certains tableaux d’une émotion grave, tels que Le Convoi, sur lequel il a écrit une musique si grave, d’une expression si pathétique :

Le mort s’en va dans le brouillard
Avec sa limousine en planches.
Pour chevaux noirs deux vaches blanches,
Un chariot pour corbillard…

Les Névroses parurent en 1883. Une partie du livre est consacrée aux descriptions macabres, aux récits de cauchemars. La peur y règne en maîtresse. Ce sont les années noires, hallucinées, la recherche trop ardente et maladive des accès du nervosisme, des terreurs sans objet, des étrangetés artistiques. A chaque page, la putréfaction, le squelette, le glas de la mort. On ne peut bannir de la littérature cette préoccupation de la fin de l’homme, ce serait rayer les pages les plus profondes et les plus poignantes écrites par de grands écrivains, et nombre de pièces de Rollinat resteront pour avoir exprimé l’horreur de la disparition, l’épouvante du néant. Mais auprès de ces inspirations amères et fortes, il y a des raffinements et des singularités inutiles : Le Magasin des suicides, L’Amante macabre, Les deux Poitrinaires, La Morte embaumée, Mademoiselle squelette, etc. Barbey d’Aurevilly a motivé son opinion sur ces fantaisies lugubres en termes qui doivent être rappelés :

Sur les cinq livres de mon poème, si j’avais été M. Rollinat, j’en aurais courageusement supprimé un : le livre des Luxures, et je n’en aurais gardé qu’une seule pièce : la Relique. Je regrette aussi qu’il n’ai pas écarté un certain nombre de pièces qui n’ajoutent rien à la manifestation de son grand talent et qui détonnent sur l’ensemble du livre, si absolument beau dans les pièces où la Nature, qu’il voit d’un œil si personnel, et les souffrances morales ou physiques de l’humanité, l’occupent seules. Voilà, pour mon compte, tout ce que j’aurais pu reprocher et arracher à ce livre des Névroses, qui n’en place pas moins son auteur entre Edgar Poë et Baudelaire, mais qui est plus foncé en noir, plus lugubre, plus démoniaquement lugubre qu’eux.
C’est en effet sa caractéristique. Le démoniaque dans le talent, voilà ce qu’est Maurice Rollinat en ses Névroses. C’est le démonique devant l’inconnu embusqué derrière tout comme une escopette du Diable, devenu le seul Dieu, et qui a le tremblement du démoniaque devant le démon. C’est ce tremblement, l’inspiration vraie de M. Rollinat, qui fait sa puissance lorsqu’il la communique à ceux qui le lisent entre deux frissons… L’homme qui secoue de telles peurs est assurément un poète d’une énergie plus grande que celle des autres poètes contemporains, dont certes le mérite n’est pas la force. Lui, il l’a jusqu’à en abuser. C’est évidemment un poète de la famille du Dante, qui a mal tourné en tombant dans le monde moderne. Mais ce n’est pas sa faute ! Du temps de Dante, l’enfer était sous terre, et à présent il est dessus.

Tout de même, à travers cet état morbide, le poète songe aux solitudes, aux bords de rivières, aux sentiers de forêts, aux sommets de collines, qu’il évoque sous ce beau nom des « Refuges ». Là, Rollinat redevient lui-même, il reprend pied sur la terre natale, hors de l’atmosphère morbide où tournoyait sa pensée. Il retrouve l’amour pour toutes les fraîcheurs et les puretés des choses éclairées par la lumière, il respire les fleurs, il admire l’arc-en-ciel ; il suit le bord de la rivière dormante, il se prend de sympathie pour la vie animale, il célèbre, en un magnifique, pur et hardi poème, la scène où la vache est conduite au taureau :

A l’aube, à l’heure exquise où l’âme du sureau
Baise au bord des marais la tristesse du saule,
Jeanne, pieds et bras nus, l’aiguillon sur l’épaule.
Conduit par le chemin sa génisse au taureau…

Lorsque Rollinat déclama cette poésie, de sa belle voix harmonieuses, dans un salon de Paris, Ernest Renan était parmi les auditeurs. Il alla vers le poète, avec cette bonne grâce qui était en lui, il lui dit son émotion et son admiration. De même, quelques années auparavant, Rollinat, mené chez Hugo par Adolphe Pelleport, avait récité le Soliloque de Tropmann, et le grand poète avait déclaré que cette poésie du crime et de l’orgueil était formidable.
Rollinat est parti après Les Névroses, il est retourné au sol où il est né. Il a vu Paris au loin avec ses yeux clairs de poète, il a fait, dans sa solitude, l’inventaire des sentiments et des intérêts humains, et c’est alors qu’en trois années de silence et de solitude passées dans une petite maison du hameau de Puyguillon, au bas du ravin de la Creuse, il a écrit L’Abîme, un livre d’une beauté noire, d’une profondeur de songerie auxquelles on rendra un jour justice. En des vers concis comme des maximes, il concentre un extrait supérieur d’observation, tout le significatif du geste, de la parole, du visage de l’homme, une exploration d’âme autrement savante que certaines imaginations maladives des Névroses. C’est le livre où le poète a enclos son expérience acquise chez les hommes, où il a exprimé sa tristesse, son fatalisme devant la destinée, au milieu du mystérieux infini de la matière.
L’artiste avait coupé court aux relations sociales et supprimé tout décor de civilisation citadine. Il s’était pris pour seul interlocuteur dans ses courses aux creux du val et au long des chemins. Le recul fait mieux voir le paysage que l’on a parcouru en détail : se mettre à l’écart de l’humanité, après une période de fréquentation fatigante, n’est pas non plus une mauvaise méthode pour serrer ses observations et généraliser ses idées. Cette humanité vous suit dans votre retraite, elle peuple vos entours de souvenirs. Tout l’insignifiant, tout l’inutile, disparaissent dans des lointains brouillés, tandis que l’image caractéristique sort de l’ombre, que la gesticulation obsédante recommence sans cesse devant les yeux, que la pensée déjà creusée se montre davantage mystérieuse et profonde. Les aspects pourront changer, suivant les préoccupations de l’esprit, les habitudes de l’intelligence : il sera impossible, dans ces conditions de sincérité, dans cet examen des êtres autrefois rencontrés, dans cet interrogatoire de soi-même, qu’un morceau du voile mensonger qui recouvre le nu de la vérité ne soit pas arraché.
Ouvrez le livre L’Abîme. La configuration générale suffirait à faire prévoir et expliquer une lente pénétration des intelligences. Le titre du livre, le titre des pièces, inspirent tout d’abord une méfiance aux esprits paresseux, ennemis des exposés et des discussions philosophiques. Le livre parcouru confirme peut-être, pour beaucoup, cette première impression. Les agréments ordinaires de la poésie ont été bannis. Le dôme changeant des nuages, les illuminations des végétaux par le soleil, le murmure des bois, la chanson du ruisseau, la musique profonde de la vague, le passage de l’amoureuse dans le sentier, ces tableaux perpétuellement évoqués par les vers, n’ont pas été accrochés aux pages de ce livre.
C’est de l’homme qu’il s’agit. Et non pas de l’homme dans des situations définies, dans des rapports déterminés avec ses semblables. Ces situations et ces rapports sont des prétextes, vite exposés, aux recherches obscures, aux développements de la plus triste psychologie. La société et la nature ne se devinent qu’à l’état de vague fond grouillant, d’enveloppe confuse, par un parti pris que peuvent se permettre les recueils de pensées et les livres de poésies où le vers est employé pour condenser une sensation de l’âme, une observation d’ordre intérieur. L’homme seul est en jeu, et pas même l’homme à profession, agissant au milieu des ses semblables, l’homme logé, vêtu, occupé ou indolent, l’homme social et légal, mais l’homme considéré comme unité et comme résumé, semblable à ceux qui sont né hier, à ceux qui naîtront demain, l’homme incarné en ces mots génériques : âme, cœur, sens, chair, esprit, l’homme en suspension dans le temps et dans l’espace. C’est le thème habituel aux moralistes tranquilles et aux philosophes inquiets, l’entreprise sans cesse recommencée qui ennoblit tous ceux qui la tentent. Le champ restera toujours libre, et la solution toujours introuvable. Des opinions différentes se mettront en présence. Les raisonneurs du doute, les dégoûtés de l’humanité, les résignés de la vie, les désespérés devant l’inconnu, les prôneurs de l’action, auront tour à tour ou à la fois raison, et la même étude, toujours refaite, sera toujours à recommencer. Rollinat est venu à son tour, a essayé de soulever et de remonter ce rocher de Sisyphe de la destinée humaine. Malgré mon goût pour ses vers de nature, j’avoue ma prédilection pour ce livre noir de L’Abîme, où le poète a écrit ses vraies « Névroses », sans rien de macabre, d’étrange, de forcé.
C’est d’abord une inspection extérieure. La face humaine est mesurée, explorée, palpée : les doigts sensibles du poète y cherchent un signe extérieur de la pensée secrète. Il ne trouve rien. A peine un rare indice. Une lueur peut apparaître à travers « des lointains très prudents », mais c’est tout : on n’a jamais lu distinctement les haines, les projets, les vices, les luxures :

Pour l’esprit souterrain, c’est une carapace
Que ce marbre animé, larmoyant et rieur,
Où le souffle enragé du rêve intérieur
Ne se trahit pas plus qu’un soupir dans l’espace.

La joue va blêmir ou rougir, la bouche se serrer, la narine palpiter, les paupières battre. N’importe :

L’Âme écrit seulement ce qu’elle veut écrire.

………………………………………………
Et les lèvres, le front, le nez comme les yeux
S’entendent pour voiler tout ce qu’elle veut taire.

Après le Facies humain, les Regards. Moins que le cri, moins que le geste, les yeux renseignent sur la pensée qui se cache. Peut-être la « conscience double » regarde-t-elle comme la vertu :

Et pourquoi pas une âme blanche
Condamnée à ce regard noir ?
Est-ce un rêve d’ange ou de faune
Qui coule ce bleu si bénin ?
Est-ce du baume ou du venin,
Qui rancit derrière ce jaune ?

De même que le visage ne devient révélateur que sous l’action despotique d’un remords plus fort que la volonté, de même les yeux ne sont véridiques que lorsque l’homme est seul, « dans la sécurité du gîte » :

Mais ni sa mère ni personne
Ne surprendront ces regards-là
Par lesquels il dit : « Me voilà !»
A son propre cœur qui frissonne.

Ce n’est que dans les grimaces de l’hypocrisie, dans les gestes de la colère, dans les à peu près du cauchemar et du délire, dans le rire jaune, dans les tremblements de la luxure, que le poète trouvera les renseignements initiaux, les clefs qui ouvrent l’âme. Il interrogera intuitivement tout ceux qu’il rencontrera, tout ceux avec lesquels il aura un contact, et, enfin, il fera comparaître son propre individu, non pas seulement l’individu qu’il est, mais l’individu possible qu’il porte en lui, comme tous les autres hommes, l’individu qui aurait pu obéir aux instincts réfrénés, qui aurait pu naître de circonstances non rencontrées, mais admissibles. Il fait des opérations, il ajoute, il défalque, il donne aux sentiments et aux besoins des cours différents de ceux qu’ils ont pris. Il se trouve au bord de ce « cloaque ignoré de la sonde », de cet « abîme » dont nul ne peut se vanter d’avoir touché le fond. Le chercheur, le divinateur, une fois qu’il a pénétré derrière l’enveloppe charnelle, connaît toutes les peurs et tous les vertiges. Il découvre de l’inaccessible à gravir, des précipices qui soufflent un froid mortel, et sont habités par toutes les scélératesses. Il célèbre et exalte l’homme dans les Antagonistes, - l’esprit et le corps, - l’âme au « vol à jamais refoulé par sa haineuse chrysalide », l’âme qui « cherche sa route à elle », pendant que le corps « veut son auberge à lui » Il dénonce la Pensée comme un ennemi :

Que l’on veuille croire ou douter,
Elle arrive à nous dérouter
……………………………….
Sous le chagrin qu’elle épaissit
L’enthousiasme se rancit ;
Elle supprime ou raccourcit
La confidence,
Et, dans le danger qu’elle accroît,
Nous fait du courage un adroit
Qui suppute, esquive et ne croit
Qu’à la prudence.

- Il dit le destin de l’Artiste :

Par les Formes et les Idées
Son tarissement est certain.
……………………………
Il reste chasseur et butin
De ces ombres impossédées.
…………………………….
Tout son sang sera leur festin,
Fonds, cervelet ! Brûle, intestin,
Pour les Formes et les Idées !
………………………………..
Tu voudras peut-être un matin
Revenir à ton pur instinct,
Mais tes veines seront vidées
Par les Formes et les Idées ;

Il examine les actions, les tentations même, suggérées par la pensée pétrie avec les instincts, avec les intérêts, avec les vices, avec les méchancetés sans raison. Il passe la revue des faiblesses involontaires, des sentiments mauvais. Les visions s’ajoutent aux observations, le catalogue s’allonge indéfiniment.
Cela devient comme une histoire naturelle de monstres abstraits, avec des subdivisions, des classements en espèces, en genres, en sous-genres, des ramifications, des points de départ,impossibles à reconnaître, des aboutissements imprévus. Peu à peu, une vie particulière anime les mots placés comme des étiquettes : ils se révèlent remuants et agissants, influents et tyranniques ; ils dépendent de l’homme et ils le commandent ; ils se partagent son esprit et son corps ; leur existence de sentiments et d’instincts se décrète bientôt comme la seule valable ; ils prennent, dans le monde, l’importance de locataires à demeure, de conquérants inexpugnables. C’est un défilé sans ordre, où les préséances s’affirment au passage, où des insolences se pavanent, où des attitudes doucereuses éveillent l’épouvante. Voici, successivement : l’Hypocrisie, qui « joue à la tendresse » et « s’exerce à la fausseté » ; l’Intérêt, « pivot de la vertu » et « régulateur du vice » ; - le Soupçon, le flair « qui dénonce notre fourberie » :

… l’on ne devient méfiant
Qu’après avoir trompé les autres ;

- la Colère, qui éclate, irresponsable, ou fermente en rancune et en haine ; - l’Ennui, oisiveté placide ou indifférence humaine ; - la Douceur, qui dissout la prudence ; - la Luxure, le despote intime :

C’est la consolatrice abominable et fausse
De tout les affamés de voir et de sentir,
Et qui voudraient, plutôt que de s’anéantir,
Mêler le cauchemar au sommeil de la fosse.

- l’Enigme, où le vieux mythe catholique de Satan, transformé, devient la Nature tentatrice ; - la Vanité, résidant au coin le plus perdu du cœur le plus indifférent ; - les incitations et les chuchotements de l’Apostrophe.

Pourquoi pas tenter l’aventure
Du péché vécu sans témoin ?

- le Mauvais Conseilleur :

Pour chacun soit bon compère ;
Papillonne avec l’oiseau,
Ondule avec la vipère.

- l’Ajournement, qui explique la perpétuelle remise au lendemain du devoir :

A ce vieux mentor trop sévère
On propose des compromis,
On promet du déjà promis ;
Bref, dans le mal on persévère.

- l’Argent,

… Notre plus vrai souci,
Qui sur tous les autres s’incruste.

D’autres pièces s’embranchent sur celles-là, montrant des nuances de pensées, des ébauches de gestes. Des personnages, poussés au type, surgissent avec des pantomimes excessives, des tics de maniaques, ou se dressent dans des postures immobilisées, surpris dans l’exercice d’un vice, dans le défi d’une révolte, dans la prostration de l’indifférence : tels sont Les Deux Solitaires, Le Blafard, Le Sceptique, L’Automate.
Le comique froid et pénétrant est une des notes particulières du livre. Le sarcasme est souvent mêlé à l’éloquence des dissertations. L’unité artistique du sujet est d’ailleurs remarquablement observée. Je suis certain que l’on rendra un jour justice à ce livre, quand on aura le temps de le lire.
On peut y suivre, page par page, le travail de creusement, de construction, de condensation, auquel Rollinat s’est livré avec une rare ténacité. L’homme qui pense, qui réfléchit, a trouvé les remarques dominantes, les thèmes à développer, puis l’artiste, avec une abnégation qui sera un exemple peu imité, a proscrit impitoyablement tout pittoresque, toute recherche d’enjolivement. Le vers est employé avec une dextérité suprême, mais il n’est pourtant pas ici l’enveloppe ordinairement ajourée et ciselée. Il est l’épanouissement propre de la pensée en des mots caractéristiques, précis, ajustés, inattendus, forgés à l’instant même où l’idée se produisait, pour lui mouler un vêtement de fer, qui ne peut servir qu’à elle. En aucun livre peut-être, on n’a vu surgir une telle poussée de néologismes, expressifs et clairs, mais s’il faut louer cet acharnement du poète qui se bat avec la phrase rebelle, on en arrive aussi, en quelques endroits, à regretter que le but soit dépassé, que la phrase crève sous l’excès des mots, des inutiles arabesques, des scories encombrantes. Pour motiver ces réserves, je citerai la pièce du Mépris, surchargée incompréhensible. Rollinat avait trop le goût de la netteté pour ne pas porter un jour, lui-même, une plume meurtrière sur les festons et les astragales de décadence dont il avait altéré la pureté de quelques lignes. Il devait le faire, il m’écrivait à ce propos qu’il réviserait ces livres pour une édition définitive, comme c’est l’ambition de tout écrivain. Il en est de cette ambition-là comme de beaucoup d’autres, et les livres de Rollinat resteront tels quels. Acceptons-les ainsi.
Pour celui-ci, L’Abîme, il faut en constater la véracité et la sincérité. Sans doute, Rollinat est le hanté de quelques idées fixes. Satan et le Péché, qui reviennent dans certaines pièces comme des obsessions, pourraient faire croire à un préoccupation catholique. En réalité, l’incertitude humaine domine le livre. Pas une hypothèse n’y est affirmée. Chaque avance de la foi est immédiatement abolie par le doute. Il reste une philosophie de la désespérance, des irrésolutions et des amertumes, qui témoigne d’une filiation intellectuelle très française, rejoignant Pascal à travers La Rochefoucauld, et renforcée par l’expérience personnelle, on la trouvera dans des pièces comme la Vanité, où l’homme aspire à vivre « derrière sa vie », - comme Prière, où il demande que la chute soit sans cesse retardée, - et surtout comme l’Humilité, où d’admirables vers, clairs comme des diamants, sonnant comme l’or, enchâssent ces conseils d’une honnêteté désabusée :

Reste naïf avec les autres,
Garde tes contrôles pour toi,
Et note le mauvais aloi
De tes sentiments bons apôtres
……………………………….

Sois l’hésitant de ta justice
Et le timoré de ta loi
Et quand tu sens grandir ta foi
Que ton doute la rapetisse.

Le mal te voue à son empire :
Exagères-en la frayeur.
Tu seras peut-être meilleur
En craignant toujours d’être pire.

Quand on écrit ces vers-là, il est évident qu’on n’est pas le poète des lamentations inutiles, des blasphèmes sans objets. En effet, depuis L’Abîme, qui est une confrontation de l’homme avec lui-même, Rollinat, sans abandonner un tel sujet, donna surtout une suite aux Refuges, qui étaient la halte reposante des Névroses. Il voulut s’éprendre de l’inaltérable inconscience de la nature, il voulut connaître quelle léthargie bienfaisante elle peut communiquer à l’homme. Il était troublé et révolté : il s’acharna à devenir le résigné adapté aux nécessités de l’existence physiologique et morale. C’est le sens des trois volumes de vers publiés après L’Abîme : La Nature, - Les Apparitions, - Paysages et paysans. Ils nous sont précieux pour essayer de définir le sentiment de la nature.
Ils révèlent, en effet, l’accord, de vie intime qui existait entre le sujet et l’artiste. Si l’on s’abstrait des préoccupations ordinaires, si l’on songe à l’ensemble de l’univers, on conclut que les aspects de la nature, et l’état d’esprit d’un homme qui est un artiste et qui s’est volontairement réfugié dans la solitude de la campagne, fournissent un beau et éternel motif de préoccupations philosophiques et sociales.
Il suffirait, pour établir ainsi les classements et les proportions des choses, de songer à la terre roulante à travers l’espace, à la place que tiennent sur elle les agglomérations humaines, entassées dans les villes, et les étendues à peine jalonnées de hameaux, de maison isolées, et les étendues, plus grandes encore, qui sont des déserts livrés aux forces inconscientes, aux végétaux, aux éléments, - les pierres, les arbres, l’herbe, l’eau qui tombe, la neige légère qui tourbillonne, le vent qui souffle, et la mer, la mer immense, encerclée par l’horizon, bombée par la forme du globe.
Comment ce décor ne commanderait-il pas la rêverie de l’homme ? Comment l’être pensant, le seul qui ait su éprouver et exprimer la sensation ressentie devant l’énigme des choses, ne serait-il pas parti en voyage à travers ces champs, ces bois, ces montagnes, sur les eaux des rivières et sur l’eau de la mer, avec l’ambition de reconnaître ce domaine, qui lui parut d’abord si grand, qu’il va bientôt trouver si restreint, cette pauvre terre qui accomplit et recommence son cycle monotone par la route uniforme que lui assigne la loi du mouvement éternel.
Aimer la nature, se réfugier pour toujours, pour longtemps, ou pour peu de temps, dans un pays solitaire, où la vie formaliste est réduite aux strictes nécessités, cela, chez tous les hommes, indique un désir de repos, et chez les hommes qui sont surtout des esprits, affirme une pensée éprise de la généralité et de la diversité des phénomènes, une volonté de se mettre en contact avec les effets passagers et les causes permanentes. Celui-là qui, après comparaison, choisit pour y passer et pour y finir sa vie, un endroit de l’univers où il est davantage en communication avec l’universalité des choses, celui-là s’est défait des liens conventionnels, s’est volontairement placé plus près de son origine non définie et de son néant certain.
En ce qui concerne plus spécialement la vie sociale, l’existence hiérarchisée, faite d’habitudes, d’intérêts, d’ambitions ardentes employées à atteindre l’inutile et à conquérir le fragile, ces vanités et ces chimères ne se trouvent-elles pas remises à leur plan par l’homme, aussitôt qu’il reprend les dialogues désappris avec tous ces aspects riants ou mélancoliques qui sont les visages du réel ? Le mystère des bois, la sérénité lumineuse des champs étalés sous le soleil, le ruisseau courant, la lame formidable de l’océan, les nuages fugitifs et changeants, toutes ces choses, écoutées par le cerveau qui comprend, ne parlent-elles pas, en chuchotements, en clameurs et en silences, un langage éloquent et significatif ?
Et personne, parmi ceux qui entendent ce langage, n’essayerait d’en fixer les échos, par des reflets de couleurs, par des chants, par des paroles, qui inscriraient les contemplations, les mélancolies, les cris de l’homme si petit, si perdu, si vite parvenu au terme de sa vie ? On sait bien au contraire que la nature sera toujours le miroir où cet homme s’en ira chercher la vision d’une rapide image, la source où il ira tromper sa soif de savoir. Là, au milieu de cette nature, sont autrefois nées les religions, dans la frayeur et la joie des combats de la nuit et du jour ; là, aujourd’hui, séjourne et chante la poésie.
Nombre de poètes ont dit le poème des heures et des saisons. Ils sont nombreux, ceux qui sont retournés, après leur apprentissage citadin, au pays qui était le leur, où ils retrouvaient le spectacle qui avait été leur premier enseignement, les sensations qui avaient suscité en eux les nostalgies aux jours où ils erraient sur le pavé des villes. Mais il en est peu, évidemment, qui aient prouvé, autant que Rollinat, leur volonté d’éloignement, leur désir de solitude. Il en est peu aussi qui aient grandi leur poésie au-delà de la description locale et de leur poésie au-delà de la description locale et de leurs sentiments de terroir. Chez Rollinat, il y a une autre observation à faire. En même temps qu’une exacte connaissance du sol où il est né, du pays où il habite, des paysages qu’il traverse, des gens qu’il rencontre, il y a en lui une intelligence apte à comprendre, devant les apparences familières, les aspects essentiels et permanents des choses, il y a en lui une pensée creusée, attristée, anoblie, par l’obsession persistante de la signification à jamais obscure de tout ce qui existe, par l’idée imprescriptible de la vie et de la mort.
Avec sa simplicité de poète, son inquiétude évidente, Rollinat se prouve, dans une autre région, comme un observateur très net, un classeur de phénomènes. Lui, éloquent par nature, musicien instinctif, être d’activité physique et cérébrale, il sait aussi à quoi s’en tenir sur le champ que peut parcourir l’homme, sur la vanité de ses efforts, sur la rapidité de son passage et la permanence de sa désagrégation. Les preuves de cet état d’esprit, il les a produites dans ses livres, depuis son livre de début : Dans les brandes, jusqu’à ses livres posthumes : En errant, - Ruminations, - Les Bêtes, - Fin d’œuvre.
Après avoir écrit L’Abîme, qui constitue son avoir d’observation et de philosophie, il a donc de nouveau abrité sa vie aux « refuges » des Névroses, il s’est remis en contact avec eux, il s’est rafraîchi dans la pure atmosphère, il s’est calmé dans le doux silence. C’est évidemment l’univers vu par le poète de L’Abîme, et même le poète ne renonce pas au fantastique, écrit le livre des Apparitions, mêlé de rêve et de réel, - où pourtant la sérénité grandit. Parvenu au plateau de la vie, Rollinat, comme d’autre, accepte. Il voit le ciel étoilé, il a la notion incompréhensible de l’infini, il sait le rien qu’est la terre, il se résout à passer le temps qui lui reste à noter sa sensation devant l’immense mystère de la matière animée, et les quelques menues certitudes, toutes proches, qu’il est donné à l’homme d’acquérir.
Gustave Geffroy

(A suivre, 2e partie)

mardi 1 janvier 2008

Changement d'année

Il parait qu'un dessin en dit parfois plus long qu'un discours, celui-ci est extrait du n° 2 du 13 janvier 1889 du Courrier Français.


Le Temps. - Elle n'a pas l'air commode, ma nouvelle année, mais baste ! j'en ai vu bien d'autres.
L'Année 1889. - Dire qu'il va falloir vire douze mois avec ce vieux-là ! si au moins on l'avait rajeuni !