vendredi 6 février 2009

BUCOLIQUES de Jules RENARD par Léon BLUM




Le blogueur dilettante s'efface devant les documents, aujourd'hui deux pièces de plus portées au dossier Jules Renard : La critique de Bucoliques par Léon Blum extrait de la Revue Blanche et la préface au volume par l'auteur.

Un livre de Jules Renard

Une préface grave et entière où je goûte avec amour le ton perdu des moralistes, la foi religieuse dans le travail, la fierté d'écrire, la vertu d'une conscience difficile : classicisme, optimisme et jansénisme. Des mots et des traits d'enfants, menus, précieux ou profonds. Des paysages concentrés et forts. Des portraits que je ne peux comparer qu'aux plus achevés de La Bruyère, le Mangeur de prunes, le Collectionneur d'estampes, ou Diphile, l'amateur d'oiseaux, - des portraits dont on suit lentement l'étude et le progrès, qui livrent peu à peu des physionomies achevées touche à touche, où chaque état ne révèle souvent qu'une seule forme caractéristique, un unique détail nouveau, une courte phrase révélatrice, et qui accusent leur vie et leur singularité par une sorte de juxtaposition nécessaire. Voilà ce que je veux signaler dans les Bucoliques, la dernière oeuvre de M. Jules Renard.
Il en faudrait parler avec plus de minutie ; je ne connais pas de livre où le sentiment d'ensemble soit plus nécessairement le résultat, l'addition grossie des impressions de détail. Et je sens aussi que pour juger M. Renard il faudrait donner au critique des moyens et des termes qui lui manquent. J'employais la langue des graveurs ou des peintres, et ce n'était pas une affectation. Voit-on personne chez qui le talent s'allie plus étroitement avec la manière, la pensée avec la matière, et les sentiments avec les mots ?
S'il faut résumer mon jugement en une formule, je dirai pourtant que les Bucoliques sont l'oeuvre d'une sorte de réalisme lyrique. La nature y est vue de près, en détail, face à face, par un peintre qui rejette avec le même mépris les mensonges du roman et les trahisons de la perspective. Et l'ajustement de ces tableaux appliqués révèle une poésie diffuse et persistante, qui est peut-être la poésie même du paysan. M. Renard voit la terre comme on l'aime, avec un lyrisme minutieux et possessif. Je sais combien il chérit La Fontaine. Mais c'est bien l'instinct le plus fort de sa pensée qui lui prête, pour étudier le visage d'une chaumière, l'âme silencieuse et ridée d'un paysan, les ébats d'enfances rustiques, toute la ténacité savante d'un psychologue minutieux. Il comprend la volonté cachée des hommes, la voix des choses et le langage des animaux. Il sait les mots qui révèlent aux ignorants le sens des mots, des mouvements et des gestes. Son talent c'est de savoir les deux langues, et je le comprends bien quand il signe : Jules Renard, interprète de la nature.

Léon BLUM
Revue Blanche N° 121 15 – 6 – 1898

LA LUTTE QUOTIDIENNE
Préface aux BUCOLIQUES

« Il faut en France beaucoup de fermeté, et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. II ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s'appelât travailler.»
La Bruyère.

I

Lève-toi matin. Ne devrais-tu pas être debout dus l'aurore ? Et quatre heures, c'est trop tard. Les vignerons sont dans leurs vignes. Devance-les. Le premier, salue le soleil !
Si tu es riche, paie un serviteur qui, chaque matin, d'une respectueuse poussée, te jette sur la descente de lit, car ta femme est faible. Elle le retient. Elle dit que tu as le temps et elle t'amollit par sa tiédeur.
Ne te poses-tu jamais cette question : Si tu te couchais et te levais plus tôt, quelle serait ton oeuvre ? Songe à la mobilité de l'esprit : la pensée que tu viens d'avoir, tu ne l'avais pas il y a une seconde, et déjà elle t'échappe. La lettre que tu écris, le livre en train, si tu variais tes heures de sommeil et de travail, seraient autres. Tu ne te servirais ni des mêmes idées, ni des mêmes mots. Toute ta vie intellectuelle changerait de forme et de qualité. Tu perds peut-être quotidiennement, à dormir, à manger, à faire la bête, l'instant unique où tu aurais du génie.
Ce problème insoluble ne te trouble guère. Réveillé, tu te plais, sans honte, au lit. Le médecin te dit que sept heures de repos suffisent à un homme de ton âge. Tu dors le double et tu réclames, après une nuit de quatorze heures, la sieste.
- C'est mauvais pour la digestion, dit le médecin.
Et tu lui répliques :
- Pour celle des autres. Moi, je digère mieux.
- Marchez, dit le médecin.
- Je dormirais debout.
- Déjeunez frugalement.
- Je dormirais avec la faim.
- Buvez du café.
- Le café m'empêche de dormir, mais il me laisse le besoin de dormir.
Et tu t'étends sur ta chaise longue.
Tu dors mal, le cou cassé, la chair en proie aux fourmis, le coeur aux remords. Tu rêves de gens qui travaillent, si laborieux qu'ils ne te regardent même pas et que tu devines seulement leur pitié. Et tu dors dans l'oppression, comme on nage entre deux eaux, ni asphyxié, ni libre de respirer.
Ah ! pince-toi, dresse-toi, secoue ta tête qui frappe l'air comme un lent marteau, et vite au travail !
Le travail, voilà le dieu sévère de qui tout dépend.
Sans le travail, le reste n'est rien. Je te le jure par l'expérience universelle.
Cet inconnu de la rue passe léger, heureux et souriant. Je sais pourquoi : il a bien travaillé. Et je sais pourquoi un autre s'esquive, l'allure oblique et les épaules rapprochées. Et quand une tuile te tombe sur le nez, ne cherche point la cause de sa chute. Tu récriminerais vainement et, loin de te consoler, je te dirais avec sécheresse :
- Tu ne travailles donc pas qu'il t'arrive malheur ?
Et surtout, il ne faut jamais tricher.

II

Non, ne triche pas.
Travailler, pour un écrivain, ce n'est ni lire, ni copier des notes, ni observer, ni rêvasser, ni compter ses anciennes dépenses d'énergie.
Et d'abord, tu rejettes loin de loi les livres des autres. Puis tu t'assieds devant une table où tu n'as que de l'encre et du papier. Et il est nécessaire que ta poitrine touche la table. Sinon, tu mettrais les mains dans tes poches, et tu fixerais le plafond. Approche-toi, saisis ferme ta plume et prends de l'encre. Et que tes yeux n'aillent point errer sur le mur ou se promener par la fenêtre. Mais penche la tête et tourne ton oeil en dedans. Et si ta plume sèche, reprends de l'encre, afin d'être prêt. Et laisse ta montre tranquille. Comme un mendiant, sûr d'avoir sonné et que la maison est habitée, s'enracine à sa porte, toi, reste immobile. Ton esprit fait le mort, lasse-le par de patientes provocations. Il cédera. Bientôt la première idée bouge. Elle arrive.
— Et si ça ne vient pas ?
— Ça vient toujours.

III

Mais, lâche incorrigible, tu as disparu; tu es dehors et tu vas, le long du lac, jusqu'au banc, te reposer. Les sapins font cercle derrière toi, et devant, le lac multiplie ses sourires puérils. Tu écoutes, tu renifles, tu vois. Cette nuit, des amants ont aplati l'herbe du bord. A tes pieds, une bête qui a plus de mille pattes et des couleurs si riches qu'elle semble tombée du soleil, met une année au moins de sa vie à traverser les sables de ce petit désert. Une odeur résineuse te monte au cerveau. Pour décoller tes idées, tu te glisses dans ta barque, et comme ramer te fatigue, tu ouvres un parapluie qui te sert de voile et que la brise incline à son gré. Au milieu du lac, tu t'arrêtes et tu regardes le coteau. On y rentre les foins secs, et des fermes aux prés fauchés, les travailleurs vont et viennent obstinément.
Il n'y a pas de route « carrossable ». Il faut rentrer le foin à dos d'homme. Le porteur descend de la ferme avec son crochet. Les femmes le chargent et peignent son foin au râteau, de peur du gaspillage. II remonte à la ferme, courbé, enfoui ; ses jambes seules dépassent. Il suit le chemin étroit et raide, où ça et là une pierre le cale. Parfois il hésite à une rigole d'eau courante et ses jambes s'écartent un peu plus. Sa meule de foin l'étouffe et le tire en arrière. Il s'acharne et la sauve d'une pluie prochaine.
C'est la prairie qui grimpe.
Comme tu te trouves bien !
Au bout du toit de la grange un pinson répète par intervalles égaux sa note héréditaire. A force de le regarder, l'oeil trouble ne le distingue plus de la grange massive. Toute la vie de ces pierres, de ce foin, de ces poutres et de ces tuiles s'échappe par un bec d'oiseau. Ou plutôt la grange même siffle un petit air.
L'ombre des sapins se teinte selon les nuages. L'eau élastique obéit à ta moindre pesée. Le lac ne cesse de se rafraîchir aux sources de la montagne. Chants de coqs, cloches de vaches et voix de chiens, les échos répètent tout et tu en profites : Ton cerveau se remet à neuf. Tu t'approvisionnes d'images, de bruits et d'odeurs. Tu te gorges jusque-là. Le porteur de foin qui, déchargé, s'essuie le front, envie ta fainéantise. Il a tort ; il te juge mal. Il croit que tu ne fais rien, mais au fond, n'est-ce pas ? cher ami, tu fais ce qu'il fait : tu rentres ton foin pour l'hiver.

Jules RENARD



Les chroniques de Jules Renard, reprisent sur Livrenblog :

Vamireh, roman des temps préhistoriques par J. H. Rosny (« Les Livres » Mercure de France N° 28 d'Avril 1892)
Baisers d’ennemis par Hugues Rebell (« Les Livres » Mercure de France N° 33 septembre 1892)
La Force des choses par Paul Margueritte (« Les Livres » Mercure de France N° 18 Juin 1891)
Les Emmurés, roman par Lucien Descaves (« Les Livres » Mercure de France, Janvier 1895)
Bonne Dame d'Edouard Estaunié (« Les Livres » Mercure de France, janvier 1892)
Les Veber's (« Les Livres » Mercure de France, octobre 1895)
L'Astre Noir par Léon–A. Daudet ("Les Livres" Mercure de France, janvier 1894)
Le Roman en France pendant le XIXe siècle par Eugène Gilbert (Plon). ("Les Livres" Mercure de France, février 1896)

Jules Renard dans Livrenblog : Portrait par Pierre Veber, Sous-Bois, Les Lutteurs. Les Veber's. Félix Vallotton - Jules Renard. La Maîtresse.Histoires Naturelles. Romain Coolus et Jules Renard. J. Renard / F. Vallotton : Au Voleur !.Gramadoch et Jules Renard : Au Théâtre. Jules Renard / Hermann Paul. Sem.. Jules Renard dans Le Canard Sauvage.

jeudi 5 février 2009

BALLADE Sur la pénible aventure du symbolisme


LA PLUME N° 208 – 15 décembre 1897.


BALLADE
Sur la pénible aventure du symbolisme




Griffin, perdant toute espérance,
Loue un Barnum à Chicago
Et pour te fuir, ingrate France,
Frète un rapide paquebot ;
Rachilde en est comme une folle,
On voit de Gourmont évoquer
Le spectre de défunt Aurier :
Le Symbolisme se décolle.

Verhaeren trouve une cadence
Pour expectorer aux échos
Qui souffrent son intempérance
« Le vieux crapaud de ses sanglots » ;
Kahn entre à la Libre Parole,
Souza bêle : il lui faut brouter,
Hérold le mène en bon berger :
Le symbolisme se décolle.

Pierre Quillard rompt une lance
En l'honneur du Verbe ostrogoth,
A l'Oeuvre où l'Ibsen se fait rance,
On entend brailler maint cabot ;
Mauclair veut fonder une école
Et détrôner de Bouhélier,
René Ghil va ressusciter :
Le symbolisme se décolle.

ENVOI

Prince, Mallarmé se désole,
Retté rit, les vers de Régnier
Sont en cornets chez l'épicier :
Le symbolisme se décolle.

TOUCHSTONE.



mardi 3 février 2009

Félix VALLOTTON - Jules RENARD. La Maîtresse. Histoires Naturelles




En 1896 Félix Vallotton illustre La Maîtresse de Jules Renard, la même année il illustre de deux dessins la première édition des Histoires Naturelles, on les retrouve ci-dessous après les vignettes illustrant les deux premiers chapitres de La Maîtresse, les illustrations des autres chapitres viendront plus tard. Le tout est suivi de lettres de Jules Renard à Vallotton concernant ces illustrations.




Lettres de Jules Renard à Félix Vallotton à propos de La Maîtresse et des Histoires Naturelles.


Le 10 8nbre 1895

44, rue du Rocher

mon cher Vallotton,

Vous me serez très-agréable d'accepter la proposition que vous fait Arsène Alexandre, d'illustrer La Maîtresse qui va paraître au Rire. N'êtes-vous pas trop occupé en ce moment ? Et pourrez-vous presser le plus possible ce petit travail ?
Un mot s. v. p. et croyez-moi votre ami

Jules Renard


La Maîtresse paraîtra dans le Rire du 16 novembre 1895 au 4 janvier 1896. Seul l'illustration de la couverture du volume est originale.


Le 14 9bre 1895

Mon cher Vallotton,
Exquis vos premiers dessins. Je vous remercie et vous serre la main.


Jules Renard



Le 5 janvier 1895 [sic pour 96]
44, Rue du Rocher


mon cher Vallotton,
Je vous renouvelle mes félicitations pour les dessins de La Maîtresse. Ça sera un petit bouquin bien ornementé. Je ne sais encore qui le publiera et n'ai rien de certain à vous dire à ce sujet.
Flammarion publie mes Histoires Naturelles. J'ai renoncé à les faire illustrer mais je voudrais une couverture. Flammarion la paiera 50 f. C'est peu, mais on fera, je crois, au livre, quelque réclame. Vous sentez-vous le goût de composer cette couverture ? Si le coeur vous en dit, et que vous ayez l'occasion de passer rue du Rocher, nous en parlerons. Je désirerais quelque chose de très-simple et de très-spécial. Ce serait votre affaire. Le volume sera petit, mais imprimé, j'espère, sur bon papier et avec soin.
Un mot de réponse s. v. p. et bonne année.


Votre
Jules Renard


44, Rue du Rocher

Le 20 janvier 1896


Mon cher Vallotton,


Je viens de voir Flammarion qui est enchanté de La Dinde. Nous aurons très-prochainement une épreuve qui vous sera communiqué. Quant à l'autre dessin (Le Cerf) Flammarion, bien entendu, le mettrait avec plaisir au dos de la couverture, mais je n'ai pu obtenir un petit supplément au 50f convenus. M. Flammarion prétend qu'il ne peut faire que cela pour la couverture toute entière, quelle qu'elle soit. Faites donc ce que vous croirez de votre intérêt. Ou gardez le cerf, ou modifiez-le comme nous avons dit (suppression du fusil) et portez-le à l'éditeur en lui indiquant la réduction. Faites-vous en ce cas payer les 50 francs en livrant le dessin, et demandez que les deux vous soient rendus.
Amitiés
Jules Renard


44, rue du Rocher.
Le 21 février 1896


mon cher Vallotton,

pour le cas où Flammarion aurait oublié de vous envoyer une couverture, je vous adresse celle-ci, si vous avez des observations à faire, ne craignez pas de les exiger et de retourner à Flammarion cette couverture avec les modifications que vous jugerez nécessaires.
Sinon, inutile de vous déranger.
Pour ma part, je demande qu'on réduise la marque Flammarion qui gêne fort la dinde. Et j'envoie à Flammarion une note à ce sujet.


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J'ai vu Mr Simonis Empis qui m'a dit avoir reçu votre visite et que c'était entendu pour la couverture de La maîtresse. Je crois que vous ne devez pas craindre de justifier le titre par votre dessin. Ce titre que je n'ai pas cherché d'ailleurs, qui s'imposait, sera excellent pour la vente. Votre dessin fera le reste.
Meilleures amitiés.
Jules Renard

On peut voir sur Livrenblog deux autres illustrations de Vallotton pour des textes de Jules Renard : Sous-Bois et Les Lutteurs.

Les chroniques de Jules Renard, reprisent sur Livrenblog :

Vamireh, roman des temps préhistoriques par J. H. Rosny (« Les Livres » Mercure de France N° 28 d'Avril 1892)
Baisers d’ennemis par Hugues Rebell (« Les Livres » Mercure de France N° 33 septembre 1892)
La Force des choses par Paul Margueritte (« Les Livres » Mercure de France N° 18 Juin 1891)
Les Emmurés, roman par Lucien Descaves (« Les Livres » Mercure de France, Janvier 1895)
Bonne Dame d'Edouard Estaunié (« Les Livres » Mercure de France, janvier 1892)
Les Veber's (« Les Livres » Mercure de France, octobre 1895)
L'Astre Noir par Léon–A. Daudet ("Les Livres" Mercure de France, janvier 1894)
Le Roman en France pendant le XIXe siècle par Eugène Gilbert (Plon). ("Les Livres" Mercure de France, février 1896)

Jules Renard dans Livrenblog : Portrait par Pierre Veber, Sous-Bois, Les Lutteurs. Les Veber's. Romain Coolus et Jules Renard. Bucoliques de Jules Renard par Léon Blum. J. Renard / F. Vallotton : Au Voleur !.Gramadoch et Jules Renard : Au Théâtre. Jules Renard / Hermann Paul. Sem.. Jules Renard dans Le Canard Sauvage.



samedi 31 janvier 2009

LA GOULUE et le Puma



Drame sanglant dans une ménagerie
La Goulue et son mari aux prises avec un puma



Supplément illustré du Petit Journal, dimanche 24 janvier 1904.
En 1895 la danseuse de cancan, vedette du quadrille naturaliste, a quitté le Moulin-Rouge pour les fêtes foraines où elle a un numéro de danseuse orientale. Dans le même temps elle apprend à dresser les lions. En 1900 elle épouse le magicien Joseph Droxler, dit José, qui devient dompteur.

Georges Pioch visite la baraque foraine de La Goulue : La Femme, son lion et l'homme.


vendredi 30 janvier 2009

A. ORSAT un ami de HUYSMANS. Catalogue de livres anciens.


Reçu ce jour :


Le catalogue de J.P. Veysssière. On y trouve quelques livres de la bibliothèque d'Alexis Orsat. Fonctionnaire, du genre de M. Folantin, Orsat par l'intermédiaire de Coppée (qui lui dédiera Un Fils dans son recueil Les Humbles), fréquentera Huysmans (qui lui dédiera Le Petit poème en prose des viandes cuites au four dans Croquis Parisiens), Barbey d'Aurevilly ou Léon Bloy.

Rapide recension :

17 volumes de Huysmans, tous dédicacés (seul le rarissime tiré à part d'une revue hollandaise de "Bièvre" n'est pas orné de dédicace), dont A Rebours, Marthe, A Vau l'eau (2 éditions, dont l'E.O. sur Japon), En Ménage (sur Hollande).

3 volumes de François Coppée, dédicacés ainsi que la brochure des "paroles prononcées par M. François Coppée sur la tombe de son ami Orsat" dédicacée à Georges Landry.

3 volumes de Barbey d'Aurevilly, dont la rare édition originale des "Diaboliques", tous dédicacés.

Les Soirées de Médan, dédicacé par les 6 auteurs.

Benjamin Rozes de Léon Hennique, dédicacé.

2 volumes de Léon Bloy, Le Désespéré et Propos d'un entrepreneur de démolition, eux aussi dédicacés.

Le tout, ou presque, en édition originale.

Un superbe ensemble, qui nous fait découvrir un personnage, qui pourrait bien être le modèle du Monsieur Folantin de Huysmans.

Jean-Paul Veyssière, "Bellay", 4 route de la Ferrière, 37370 Marray.
Tél. : 02 47 54 84 54.

On verra sur son site que J.P. Veyssière est spécialiste des livres grecs ou philhellènes : http://jpveyssiere.com/

Stanislas de Guaita, Edouard Dubus, Adolphe Retté et l'opium



Stanislas de Guaita
Edouard Dubus, Adolphe Retté
&
l'opium


En 1913, Adolphe Retté écrit son second volume de souvenirs (1), j'ai choisi de donner aujourd'hui un large extrait du chapitre qu'il consacre a son ami Edouard Dubus et à leur rencontre avec le poète et occultiste Stanislas de Guaita. On verra qu'il accuse Guaita d'être responsable de la mort de Dubus. Réalité ? Vengeance posthume et tardive ? Mise en garde d'un catholique intégriste contre l'occultisme et la magie ? Un texte a prendre pour ce qu'il est, le témoignage d'un proche de Dubus, qui éclaire le caractère du poète des Violons sont partis. Après avoir relaté ses rapports avec celui qu'il nomme le docteur E... (2), Adolphe Retté explique que :

Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule en maléfices, Stanislas de Guaita.
Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Edouard Dubus. Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les mondes, y compris le demi, il ne savait pas résister aux impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de mélancolie – ce spleen rongeur dont toute notre génération a souffert – il prétendait ne concevoir l'existence que comme une farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas - il y courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.
Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant !
Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient l'admiration des payens au premier siècle de notre ère.
Il en parla au docteur E... qui, saississant l'occasion, lui proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait, disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète.
Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je ne le connaissais que par deux de ses livres :
Rosa mystica, titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers, et Au seuil du mystère, introduction à l'histoire de la magie noire.
Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque effrayé en constatant à quel point les traits de son visage étaient altérés. D'habitude il avait le teint assez pâle : il était livide. Un éclat fiévreux vitrifiait ses prunelles qui me parurent élargies. Son regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien ; il errait çà et là sur les objets sans s'y poser.
En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée. Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée importune.
- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de déterré ; est-ce que le fameux Guaita t'aurais fait boire ?
- Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me semblait si étrange, ce matin-là !
- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu : tu sais bien que je ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causer toute la nuit ; c'est un homme extraordinaire.
- Tant que cela ? Mais enfin que t'a-t'il raconté ? A-t-il évoqué devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te documentât lui-même ?
- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita m'a ouvert des horizons superbes.
- Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers le plafond, il ajouta d'une voix rauque, qui n'était plus la sienne :
- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu !
Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurait peut-être ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelques chose de si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant se marquer dans toute sa physionomie, que je ne me sentis nullement enclin à le railler.
Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au surhomme, nous nous étions si souvent écrié avec Musset : Qui de nous, qui de nous, va devenir dieu ? Tant de fois le démon de la gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles : Eritis sicut dei !...
Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai Dubus de s'expliquer davantage.
- Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel point le surnaturel m'attirait, quand je lui eu révélé mon ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui dominerait notre temps, il m 'a d'abord répondu, sans avoir l'air d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus touchant la composition de mon drame. Tu me croiras si tu veux : à mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée jusque-là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de prendre conscience en cette explosion de mon âme.
Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on souffle. Je m 'interrompis au milieux d'une phrase. Plus de mots, plus d'idées ! Je restais hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne cessait pas de m'observer froidement.
- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous ?...
Continuez, vous m'intéressez beaucoup.
- Je ne trouve plus rien, répondis-je.
Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne trouverais plus jamais rien !
- Ah c'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi ; maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si surprenante.
- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais vous dire comment...
Ici, Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitais à poursuivre. Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un génie surhumain.
- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens chez Guaita. Il d ésire beaucoup te voir et il a fort insisté pour que je t'amène à lui.
- Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et, n'est-ce-pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !...
- Certes, reprit Dubus ; quant à moi, le sphinx m'a livré son énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans l'infini, car Guaita m'en a livré la clef...

Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui, loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et d'abjection.



Après avoir hésité, puis poussé par la curiosité de connaître le secret qui avait fait grandir la puissance poétique de Dubus, Retté se rend chez Guaita. Lorsqu'il écrit ses souvenirs, Retté est devenu catholique, sa conversion l'a poussé vers l'extrémisme religieux et politique (en 1924 il dédiera son roman Le Règne de la bête à Edouard Drumont). La description de l'intérieur et de la personne de Guaita, sont contés avec les lunettes du converti, et Guaita y est présenté si ce n'est comme le diable au moins comme l'un de ses suppôts (« quoique que la température fut très douce, j'avais froid, physiquement froid »). Tentateur comme Satan, Guaita promet à Retté, alors transis d'amour pour une belle dame restée froide à ses avances, de lui fournir le moyen de se faire aimer d'elle. Dubus lui s'esquive dans une chambre où Guaita a laissé « tout ce qu'il lui faut ». Retté reviendra visiter Guaita, espérant de l'occultiste un philtre d'amour, mais c'est une toute autre mixture qui, dans une coupe de champagne, lui est alors servie...


A peine avais-je avalé deux gorgées qu 'un arrière-goût d'amande amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en faire autant et je ne touchai plus à la mienne.
Or j'en avais bu assez : la drogue agissait. Je fus pris de vertige ; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux ; une sueur abondante m'imprégna le front ; tous mes membres s'engourdirent ; il me sembla que mon sang ralenti changeait son cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant : - Je suis empoisonné !
- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien.

Mais la splendeur ne vint pas, Retté s'évanouit à demi, il a froid, grelotte, sent une « Présence » maléfique, après s'être allongé quelques temps il s'enfuit de chez l'occultiste qui se contente, dit-il, de marmonner : « L'expérience à manqué. Celui-là ne vaut rien pour nous.. ».

Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre, prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le goût, puis la passion, c'était la morphine.
Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des incohérences. Sa belle intelligence s'éteignit. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut réduit à rien.
Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent pas à le guérir. A peine dehors, il retombait dans son double vice, la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la morphine. - Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses efforts furent vains.
Enfin, un soir que Dubus était entré dans une vespasienne pour se piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en agonie tout de suite. On le transporta dans un hôpital où il mourut sans avoir repris connaissance...
Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui-ci décéda, peu après, dans des tourments atroces. On dit qu'il s'est repenti en dernière minute : Dieu veuille avoir son âme !...
Les faits parlent d'eux-mêmes, je crois, dans ce récit strictement véridique. Je n'ajouterais donc pas grand'chose. Je ferai seulement remarquer l'habileté de certains occultistes à user des penchants et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls maléfices : ils en propagent d'autres et des plus subtils. J'en dévoilerai quelques-uns dans la suite de ses études.


(1) Au pays des lys noirs : souvenirs de jeunesse et d'âge mûr. P. Téqui, 1913
(2) le docteur Encausse, dit Papus, le célèbre occultiste, fondateur de l'Initiation, dont il faut lire la si passionnante biographie écrite par Marie-Sophie André et Christophe Beaufils publiée chez Berg International en 1995.

De prochains billets sont prévus sur Guaita, Dubus ou Retté.


mercredi 28 janvier 2009

Harold SWAN Poète symboliste.


Biographie d'un pseudonyme



Le 15 décembre 1892, paraît dans le n° 88 de la Plume, signé d'Yvanhoë Rambosson, un article sur Harold Swan, écrivain franco-britannique, personnage étrange, alcoolique, flegmatique comme un anglais, baudelairien comme tout le milieux symboliste, des terrasses du Boulevard Saint-Michel au nuits des Halles. Harold Swan est l'auteur de Falling Stars, Nocturnes et Propos épars, il collabore à l'Ermitage, fréquente Moréas, Stuart Merrill, est fortement influencé par Adolphe Retté avec qui il écrit des oeuvres extravagantes. A y lire de plus près, la biographie du fils de l'ancien membre des Communes pour le bourg de Brandy-wine, fréquentant les plages enneigées, est un canular. Rambosson écrit cet article pour donner plus de vérité à un personnage créé par Adolphe Retté, qui depuis quelques temps publie poèmes et articles sous le pseudonyme d'Harold Swan. Les lecteurs de la Plume furent-ils dupe de la supercherie, il semble que l'article tient plus de la « Private joke » que d'une véritable volonté de donner vie à un auteur fantôme.
Après avoir adopté le pseudo de Swan, Adolphe Retté, dont je ne conterais pas aujourd'hui la vie confuse et mouvementée, s'installera à Guermantes...

Harold Swan

C'est un homme singulier que je rencontrai de façon singulière. Il est des gens qu'on ne rencontre pas autrement.
Je m'étais pendant l'hiver de 1891 exilé pour un mois sur une grève normande, un trou. Un jour de neige, me promenant sur la plage, je vis qui arpentait en sens opposé du mien un homme jeune, vêtu avec beaucoup plus d'élégance que ne le comportait l'endroit. Comme nous nous croisions, il s'arrêta brusque et raide, comme au port d'armes et me jeta à brûle-pourpoint, avec un salut d'une stricte correction : « Vous devez être un poète, monsieur, pour que ces lieux vous plaisent à cette époque et à cette heure ? » - « Peut-être » répondis-je. - « Oh ! » s'étonna-t-il. Puis il proféra : « Bonjour, Monsieur » et, saluant plus correct encore, reprit sa marche, me laissant fort interdit.
Ce n'est qu'à Paris que je le rencontrai de nouveau et que nous fîmes plus intime connaissance.

Harold Swan est né à Swan-Castle, dans le Hampshire, le jour de la Christmas de 1866. Son père, ancien membre de la Chambre des Communes pour le bourg de Brandy-wine, était gentleman-farmer et sa mère, qui manifestait pour Keats et Shelley une grande admiration, une institutrice française épousée un peu sur le tard.
Le jeune Harold, confié à un moine dominicain en reçut, en Ecosse, la première éducation. Plus tard il étudia à Eton et à Cambridge, s'y montrant fort mauvais élève passant ses journées au lawn-tennis ou en canot. La nuit, il lisait Shakespeare et Poe.
A Londres, où il vint ensuite, il perdit un temps considérable dans tous les gril-room et les gin-palace ; il y fit la connaissance de quelques artistes et fréquenta notamment M. Oscar Wilde dont les conversations l'incitèrent à quelque littérature. Mais son esprit aventureux ne laissait pas encore de répit à ses méditations. Il avait vingt ans et partit pour la Belgique. Il en rapporta cette unique impression précieusement consignée dans ses notes : « C'est un pays très plat. »
Il tourmenta quelques temps son père afin que ce vieillard lui achetât une commission d'enseigne dans l'armée des Indes, puis renonça brusquement à ses projets belliqueux et se mit à noircir beaucoup de papier. Plusieurs années il habita Swan-Castle ; dans une retraite absolue, il travaillait passionnément. Enfin, pris du désir de connaître la France, en novembre 1891 il partit pour Paris où – sauf deux voyages en Normandie et dans les Ardennes – il est resté depuis.

La figure jeune et énigmatique, le front haut, les yeux un peu dédaigneux derrière le binocle, à partir de six ou sept heures du soir – moment où il se lève pour l'apéritif – on le voit passer sur le Boulevard St-Michel, sévère d'allure , toujours vêtu de noir sur un linge méticuleux et paraissant considérer les gens du haut de son ennui.
A son restaurant accoutumé, près de l'Odéon, s'il est seul, il s'informe auprès du garçon des faits du jour, ayant l'horreur d'ouvrir un journal. S'il s'y rencontre avec M. Moréas, au grand désespoir de celui-ci, il l'entretient d'histoires macabres et romantiques ou lui vante les mystères d'Eleusis : devant M. Merrill qui prétend abominer Shakespeare, il glose interminablement sur Hamlet, et lorsqu'arrive M. Retté, pour marquer son mécontentement, il lui propose des charades insolubles.
Très froid, riant rarement, souriant encore plus rarement, il coupe de longs silences par des paroles brèves, qu'il laisse tomber flegmatiquement.
Il dit des femmes : « Ce sont de petits animaux très bien » et ne les fréquente charnellement, que « lorsque ce vieux monstre de Nature crie par trop fort du fond de ses instincts bestiaux ».
Si l'on parle religion, il explique : « Le bon Dieu, c'est un vieux monsieur très bien » ; sociologie, il affirme : « Tout le monde a virtuellement cent mille francs de rente. »
Ses opinions esthétiques : « La musique c'est de l'opium de qualité inférieure ; la peinture, j'aime mieux la rêver ; la littérature, un passe-temps contre le spleen ». Sa philosophie : « Il faut jouer de mauvais tours à la Vie tout en évitant qu'elle vous rende la pareille. »
Il a une devise : « I give all ; specially myself. »

Après le dîner il disparaît mystérieusement. Malgré le peu d'estime réciproque que se témoignent M. Retté et lui, ils sortent souvent ensemble : comme une fatalité les pousse à perpétrer de compagnie d'effroyables calembours et à collaborer pour des oeuvres extravagantes – d'ailleurs aussitôt détruites.
Le quartier latin le voit revenir vers deux heures de ses expéditions suspectes, portant son chapeau haut de forme légèrement incliné sur l'oeil gauche, exhalant une odeur d'alcool anglais et déclamant des distiques de ce genre :
Le Kanguroo que l'on exile d'Australie,
S'il épouse un tapir, hélas ! Se mésallie
.
Puis il va finir la nuit aux Halles, où il hante l'établissement du Père tranquille en société de Robert Sherard, de Corbier et de plusieurs poètes.
Huit heures du matin venues, il rentre se coucher dans sa chambre d'hôtel où pas un livre ni rien pour écrire (il travaille au café). Dans cette pièce banale pas même un tableau ou une gravure : il n'y est que pour dormir.
Harold Swan a publié en anglais un volume de vers et de poèmes en prose : Falling Stars dont il déclare que c'est « une petite chose singulièrement fatigante ». Ça et là, au hasard des Revues, mais surtout à l'Ermitage, il a éparpillé : Propos épars, articles humoristiques qui l'ont fait de suite remarquer et Nocturnes selon Paris où il se montre très influencé par le Thulé des Brumes d'Adolphe Retté. Dans ces Nocturnes, il note avec un charme bizarre les sensations de ses mille et une nuits déambulatoires. Harold Swan est surtout un homme et une âme étranges. Dans un temps où tout le monde est taillé sur le même patron comme les vêtements de la Belle-Jardinière, cela mérite au moins l'attention.

Yvanhoë Rambosson


Yvanhoë RAMBOSSON (1872-1943) : Poète (Le Verger doré, 1895 - La Forêt magique 1898 - Actes 1899 - Le Coeur Ému 1905) et critique d'art (notamment au Mercure de France, il est aussi l'auteur de recueils comme La Fin de la vie - Le Nu d'après nature et une monographie de Jules Valadon, dans les années 1930 il s'intéressera plus particulièrement à l'art décoratif), il fonde le Salon d'Automne en 1903. "M. Rambosson a [..] un sens extraordinaire des choses inexpliquées et hallucinantes" Stuart Merrill pour le Verger doré.