mercredi 10 mars 2010

Gallica plus d'un million de documents dont quelques voix


Les Voix de Paul-Napoléon Roinard, Gustave Kahn, René Ghil, Pierre Louÿs

Je posais, il y a deux ans déjà, à la suite d'un article d'André Salmon dans Les Ecrits français, cette question : mais où donc se trouve l'enregistrement de la voix de P.-N. Roinard ? Et bien il est aujourd'hui sur Gallica et en Mp3.

Écouter, ici.



Écouter, ici

Roinard ne fut pas le seul à enregistrer sa voix, on peut trouver sur le site Gallica de la B.N.F. quelques autres poètes de la génération symbolistes récitant des extraits de leurs œuvres : Gustave Kahn, Les Bonnes dames, Si je meurs, La Synagogue. Pierre Louÿs, Pour le Tombeau de Jean Second et L'Homme de Pourpre. René Ghil, Chant dans l'espace. André Fontainas qui avait participé à l'enregistrement ne figure pas sur Gallica.

Merci à Ian qui via le blog Les Âmes d'Atala m'a mis sur cette piste
.

Les Miroirs, Paul-Napoléon Roinard, Chercheur d'Impossible (1re partie), (2me partie), (3me partie), sur Livrenblog.
Gustave Kahn sur Livrenblog : Auguste Vaillant. Gustave Kahn et l'anarchisme. Auguste Vaillant (suite). Gustave Kahn et l'anarchisme. Emile Henry. Gustave Kahn et l'anarchisme. Charles Henry Encyclopédiste. Gustave Kahn se souvient.




vendredi 5 mars 2010

Librairie l'Opiomane : Catalogue René ARCOS




Le libraire Ghislain de La Hitte, librairie l'Opiomane, vient de publier un catalogue numérique comportant deux cent un ouvrages de la bibliothèque de René Arcos.

Né en 1881 à Clichy et décédé en 1959. René Arcos, poète et romancier, trois ans après la publication, en 1903, de son premier volume de vers, fondera "L'Abbaye de Créteil" avec Georges Duhamel, et Charles Vildrac. En 1918 il fonde les éditions du Sablier à Genève puis participe avec Romain Rolland à la fondation de la revue Europe dont il reste le rédacteur en chef jusqu'en 1940.

On trouvera dans ce catalogue de nombreux ouvrages de ses amis de l"Abbaye, mais aussi treize ouvrages de René Arcos lui-même, comme son premier volume de vers, L'Ame essentielle (1 des 10 sur Hollande, illustré de 4 peintures en couleurs de l'auteur), La Tragédie des Espaces (1906, le premier livre sorti de l'imprimerie de l'Abbaye, enrichi de mots ou vers manuscrits de onze des amis de l'Abbaye : Mercereau, Duhamel, Vildrac, etc), ou encore Pays du soir (Editions du Sablier, 1920, 1 des 3 exemplaires hors commerce sur Japon, enrichi d'un lavis original de Frans Masereel).

Des membres de l'Abbaye, ou de l'Effort Libre on notera, de Georges Chennevière, Le Printemps (Figuière, 1911, 1 des 15 sur Hollande, avec envoi), Appel au monde (Editions des Fêtes du Peuple, 1919, avec envoi, truffé d'un commentaire manuscrit d'Arcos sur le volume). Onze volumes de Georges Duhamel dont, Des Légendes, des batailles (Editions de l'Abbaye, 1907, 1 des 40 exemplaires sur Japon, avec un bel envoi), Lettres d'Auspasie (Editions du Sablier, 1922, illustré par Berthold Mann, 1 des 8 hors commerce sur Japon impérial, enrichie de trois épreuves avant la lettre du frontispice, et truffé de deux lettres manuscrites de Duhamel à Arcos). De Pierre-Jean Jouve, seize volumes, dont Les Deux forces, pièce en quatre actes (L'Effort Libre, 1913, 1 des 25 sur Hollande, avec envoi). De Frans Masereel, treize volumes dont Debout les morts (édité par l'auteur, 1917, 10 planches, imprimées à 130exemplaires, épreuves offertes à Arcos de la première suite publiée par Masereel). De Jean Metzinger, Ecluses, 27 poèmes (G.-L. Arlaud, 1947, avec envoi). De Romain Rolland, 7 volumes, dont Empédocle d'Agrigente et l'Age de la Haine (Carmel, 1918, envoi). De Jules Romains onze volumes, dont Le bourg dégénéré, conte de la vie unanime (Vanier, 1906, avec envoi), A la foule qui est ici (Imprimerie du XXe siècle, 1909, plaquette non commercialisée, avec envoi), L'Armée dans la ville (Mercure de France, 1911, exemplaire sur Hollande, pas de grand papier annoncé), De Charles Vildrac, quatre volumes, dont Images et mirages (L'Abbaye, 1908, 1 des 15 sur Hollande, avec envoi), etc.

Mais les amis proches n'étaient pas les seuls à envoyer leurs livres à Arcos, on trouvera de Guillaume Apollinaire, Le Théâtre italien (Louis-Michaud, avec envoi). D'André Breton, trois volumes, dont Manifeste du surréalisme, Poisson soluble (Sagittaire, 1924, exemplaire du service de presse, avec envoi), Les Pas perdus (N.R.F., 1924, exemplaire du service de presse, avec envoi). De Ricciotto Canudo, La Ville sans chef (Editions du Monde illustré, 1910, avec envoi)., Les Transplantés (Charpentier, 1913, avec envoi). Trois volumes de René Crevel, dont La Mort difficle (Kra, 1926, exemplaire du service de presse, avec envoi). De Léon Deubel, trois volumes, dont La Lumière natale (Editions du Beffroi, 1905, 1 des 100 sur papier couché, avec envoi), Poèmes choisis (Editions du Beffroi, 1909, imprimé à 63 exemplaires, 1 des 50 sur Chine, avec envoi). Quatre volumes de Drieu La Rochelle, dont L'Homme couvert de femmes (N.R.F., 1925, exemplaire du service de presse, avec un magnifique envoi). De Paul Eluard, cinq volumes dont, Les Dessous d'une vie ou la pyramide humaine (Les Cahiers du Sud, 1926, imprimé à 522 exemplaires, celui-ci sur Alfa, avec envoi).

Joseph Delteil, Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, André Gide, Panaït Istrati, Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Joseph Kessel, Valéry Larbaud, Michel Leiris, Henri J.-M. Levet, F.T. Marinetti, Paul Morand, Philippe Soupault, Jules Supervieille, André Rouveyre, Emile Verhaeren, et quelques autres, figurent aussi dans ce très beau catalogue.

Demandez à recevoir votre copie numérique.

Librairie l'Opiomane
Ghislain de La Hitte
9, rue Friant
75014 Paris
+33 (0)1 40 44 52 21
lopiomane@yahoo.fr

Illustration : René Arcos par Frans Masereel.


jeudi 4 mars 2010

Le Poète Assassin d'Armand CHARPENTIER





LE POÈTE ASSASSIN

Par quelles circonstances en était-il arrivé à commettre ce crime ? Il n'en savait rien lui-même. Il avait été certainement le jouet d'une implacable fatalité.

La scène du meurtre hantait continuellement sa mémoire avec la crudité des moindres détails. Il revoyait l'infâme ; elle se dressait devant lui avec les saisissants reliefs de la réalité. Ses longs cheveux aux reflets d'aile de corbeau étaient noués en torsade au sommet de sa tête et des parfums lourds, endormeurs, en émanaient. Ses yeux commandaient le pardon bien plus qu'ils ne l'imploraient, et ses lèvres, accoutumées aux baisers trompeurs, s'entr'ouvraient pour prononcer de fallacieux serments.

Mais il l'avait tuée froidement, ne voulant rien voir, rien entendre, ayant la certitude des fautes impardonnables.

Il s'appelait Rodolphe Planson et n'avait pas vingt-cinq ans. Après avoir terminé ses études, il s'était livré tout entier à l'art et déjà il avait écrit un roman, un drame, qui dormaient dans ses cartons, il est vrai, mais qui d'un jour à l'autre pouvaient le rendre célèbre, car ils étaient frappés du sceau de cette originalité qui suffit pour qu'une oeuvre de talent émerge dans la foule des livres et que seuls les génies possèdent.

II

Certes, une fois sur les bancs de la cour d'assises, il aurait pu facilement défendre sa tête et même n'avoir qu'une faible condamnation.

Mais en voyant son avenir irrémédiablement perdu, lassé de la vie qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'une marâtre, il résolut d'en finir... en original. Après tout, pensait-il, ne pas être, n'avoir aucune sensation, est encore ce qu'il y a de désagréable.

Il commença par refuser un avocat, voulant se défendre lui-même, c'est-à-dire dans son idée s'amuser aux dépens du monde en général, de ses juges en particulier. Les gardiens de la prison étaient tout étonnés de l'entendre rire, non pas de ce rire vague et continu des fous, mais de ce rire vraiment humain de l'homme dont la raison est saine.

Mais les juges et le public furent encore plus étonnés lorsqu'en plein tribunal il débuta par ces mots :

« Messieurs les juges, messieurs les jurés, et toi vaine foule qui m'écoutes, je commence par vous déclarer que je ne vais chercher nullement à défendre ma tête, car c'est là ce que tous les condamnés font, et j'ai horreur de faire comme les autres.....

Ici le président l'interrompit :

Qu'allez-vous faire alors ?

« Ce que je vais faire, monsieur le président ? oh! c'est, bien simple, je vais vous donner de quoi me condamner à mort...

Deuxième interruption du président :

Accusé, savez-vous qu'à ce jeu-là vous risquez beaucoup?

« ...Monsieur le président, il me semble que ce n'est pas à vous, catholique et homme marié, qu'il appartient de tenir un tel langage. Car en tant que catholique, vous devez savoir quelles sont les éternelles délices qui nous attendent au delà de la vie par delà la tombe, quand l'âme dégagée des liens de la matière entrevoit les féeriques apothéoses des paradis inconnus où les aimées, les houris, les bayadères viennent s'offrir pour les luxures saintes et permises. Enfin, en tant qu'homme marié, vous n'ignorez pas les perpétuels ennuis qui nous escortent pendant cette existence, en deçà du tombeau, quand le corps dégagé des liens du vêtement frôle celui de l'épouse que vingt-cinq ans de mariage ont rendue par trop légitime.

Troisième interruption du président :

Accusé, je vous rappelle à la pudeur d'abord, au sérieux ensuite.

« ... A la pudeur, dites-vous, monsieur le président ? Ah! je retrouve bien là le juge, dans ce que je nommerai avec ou sans votre permission : la quintessence de l'imbécillité. Car, vous en conviendrez avec moi, messieurs, ce n'est pas à vous qu'il appartient de parler de pudeur, lorsque vous ou vos prédécesseurs vous avez eu l'impudicité de poursuivre comme outrage aux bonnes moeurs : Madame Bovary, de Flaubert, ou, plus récemment encore : la Chanson des Gueux, de Richepin.

Quatrième interruption du président :

Accusé, vous sortez du sujet qui vous amène en ce lieu.

« ... Si je sors de la question, c'est que la question est trop simple pour que j'y puisse longtemps rester. Elle se résume en effet à ceci ; J'ai tué ma maîtresse. C'est vrai ; non parce qu'elle me trompait, mais parce que, si je l'avais laissée vivre, elle aurait été trompée tôt ou tard par son nouvel amant, qu'elle adorait, et elle se serait suicidée de douleur. Vous voyez bien; messieurs les juges, que je lui-ai évité la peine de se tuer et que je n'ai agi que par pure charité, charité chrétienne ou laïque, comme vous voudrez. »


III

Toute sa plaidoirie fut sur ce ton. Quelques juges voulurent le faire passer pour fou ; mais alors il redevenait sérieux et montrait aux médecins spécialistes qu'il avait sa pleine raison.

Il fut condamné à mort.

Une fois dans sa cellule à la Roquette, il obtint du papier, de l'encre et des plumes pour passer le temps, disait-il, pendant ses derniers jours d'existence. On voulut lui faire signer une demande de grâce, mais jamais il ne consentit à donner sa signature. Il préférait mourir.

Son crime et sa condamnation avaient lait beaucoup de bruit dans les journaux. Il était devenu le héros du jour. Dans les salons, on ne parlait que de « cet original Rodolphe Planson».

Les journalistes venaient le voir et reproduisaient dans leur feuille la conversation qu'ils avaient eue avec lui. Un jour, un reporter du Figaro le pria de vouloir bien écrire quelque chose pour le supplément littéraire.

—- Mais, il y a un an, je vous envoyais toutes les semaines un article ; pourquoi ne l'insériez-vous pas ?

—- Parce qu'alors — .....

—- J'étais un honnête homme et que maintenant je suis un assassin !

—- Non pas; mais parce qu'alors vous étiez inconnu, ignoré, tandis que, maintenant, votre nom est connu de tout le monde.

—- D'où il résulte que pour acquérir une prompte célébrité il faut tuer son semblable.

—- Vous exagérez.

—- Non pas : c'est la conséquence logique de vos paroles; d'ailleurs, Je ne vous en veux pas. Mes yeux ont suffisamment vu te spectacle du monde, il est temps que je les tourne pour regarder de l'autre côté. Venez demain à la même heure, et je vous donnerai une petite nouvelle pour votre supplément.

La nouvelle parut, et il se vendit dix fois plus d'exemplaires.

Alors, les éditeurs vinrent le trouver ; eux qui jadis l'avaient reçu du haut de leur grandeur et l'avaient invariablement renvoyé avec ce sourire moqueur et impertinent qu'a celui qui est tout pour celui qui n'est rien, allèrent à la Roquette, humbles, petits, obséquieux, soumis, se disputant les manuscrits de ses romans à coups de billets de banque.

Il les céda tous, y compris celui d'un volume de vers, non sans s'être auparavant payé le spectacle de cette chose inconnue — plus rare qu'un merle blanc ou qu'un membre de l'armée du salut sans Bible, — un romancier non imprimé renvoyant des éditeurs.

IV

A quelque temps de là, une Société de bienfaisance organisa un concert pour les pauvres. Rodolphe Planson écrivit à l'organisateur de la fête ces quelques mots :

« Monsieur, voulez-vous réaliser un gros bénéfice ? Si oui, obtenez du préfet la permission de me compter parmi vos artistes. Je crois avoir quelque talent et encore plus de célébrité — bonne ou mauvaise, qu'importe ! — que je suis heureux de mettre à votre disposition, au profit d'une bonne oeuvre. »

La police donna la permission. Sur les affiches annonçant la fête, avant les noms des principaux de nos acteurs, on lisait :

... avec le concours de Rodolphe Planson

Le Poète assassin

Avec cette réclame, les billets qui, jusqu'alors, s'étaient très peu vendus, s'enlevèrent en quelques jours, bien que leur prix fût triplé.

Rodolphe Planson figura deux fois sur le programme; dans la première partie, il déclama la
Conscience
, de Victor Hugo. Les spectateurs ne purent s'empêcher de sentir un frisson de terreur refroidir leurs os en entendant cet homme, dont la tête serait tranchée dans quelques jours, lancer à pleins poumons, d'une voix sombre et puissante, ce magistral vers :

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Dans la seconde partie, vêtu comme l'est le condamné au moment de l'exécution, il récita une poésie faite par lui : Devant l'échafaud, qu'il comptait, réciter de nouveau sur la plate-forme de la guillotine, à l'instant suprême.

Son succès fut immense:là salle entière applaudit et trépigna d'enthousiasme. Six mois avant on ne l'aurait même pas écouté.

V

Quelques jours avant son exécution, il reçut la visite d'un professeur de la Faculté de médecine, qui lui demanda de vouloir bien se prêter à certaines expériences.

— Monsieur, répondit Rodolphe Planson, j'aime la science presque autant que les belles-lettres, ce qui n'est pas peu dire; aussi c'est avec un véritable plaisir, que je mets à votre disposition ma tête et mon corps. Faites-en ce que bon vous semblera.

— Pour l'expérience que j'ai en vue il faudrait que nous nous entendissions d'avance.

— Entendons-nous donc.

— J'ai obtenu, non sans peine, que l'on ne fasse pas, selon la coutume, une fausse inhumation. Après l'exécution votre corps et votre tête me seront aussitôt livrés. Pour ne pas perdre une minute, j'aurai tous mes appareils derrière l'échafaud près de moi. Une fois votre tête tombée dans le panier, je la ramasserai et la mettrai dans un automate que j'ai confectionné ; des fils électriques communiqueront avec vos nerfs. Vous essaierez de parler et, si vous réussissez, vous me direz la sensation que vous éprouverez. Avez-vous compris ?

— Très bien.

— Consentez-vous?

— Parfaitement !

— Merci au nom de la science et à bientôt.

— A bientôt !

Le matin de son dernier jour, Rodolphe Planson reçut la visite du prêtre.

— Monsieur, lui dit ce dernier, je viens vous confesser et vous apporter la sainte communion.

— Monsieur le curé, je vous remercie beaucoup. Malheureusement, si je crois très fermement que deux corps quelconques placés dans l'espace s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distancé, je ne crois pas du tout à l'immortalité de l'âme. Ainsi donc vous trouverez bon que je ne touche pas à l'hostie.

Le prêtre insista quelques instants, mais, voyant qu'il avait affaire à un profond sceptique, il eut l'honnêteté de ne plus parler religion.

Une heure après, Rodolphe Planson, calme et souriant, arrivait au pied de la guillotine. Le professeur de la Faculté lui demanda :

— Vous souvenez-vous de l'expérience ?

— Oui, répondit-il, soyez sans inquiétude.

Alors, lentement, en traînant sur le rythme, il récita sa poésie : Devant l'échafaud, dont voici les trois premières strophes :

Guillotine, seule maîtresse. Qui ne trompes pas ton amant, Je vais ressentir ta caresse Dans un moment.

Je vais me coucher sur la planche,
Passer ma tête dans le trou,
Pour que ton lourd couteau me tranche
En deux le cou.

Sois pour moi pleine de luxure ! Que ma tête très lentement Aille rouler dans la sciure Lascivement !

La dernière strophe finie, il se tourna vers la guillotine, s'étendit tout de son long sur la planche, sans être touché par la main d'un valet de bourreau, puis passa sa tête dans le. trou en criant: Tirez la fi.....

La syllabe celle resta dans sa gorge ; sa tête roula dans le panier.

Le médecin la ramassa et mit les tronçons des nerfs, qui pendaient comme les fils d'une étoffe effiloquée, en communication avec des piles électriques. La face du guillotiné se contracta horriblement ; les yeux roulaient dans leurs orbites ; les paupières se baissaient et se relevaient automatiquement.
— Pouvez-vous parler ?

— Ou...i.

— Que ressentez-vous ?

— Je.,. souf....fre... beau....coup...

Ce fut tout ; les paupières se fermèrent pour toujours.

Un lugubre silence enveloppa les spectateurs de cette scène, et seule la sonnette électrique que faisait aller la pile continua son dreling... dre- ling... dreling...


VI

... Dre ling... drel ing... dreling...

— Ouvre donc, Rodolphe, c'est moi.

— Qui toi ?

— Ton Henriette, parbleu ! Tu ne reconnais pas ma voix.

Rodolphe Planson sauta hors du lit, mit un pantalon, alla ouvrir.

—- Ah ! çà, où suis-je et qui es-tu ?

—- Tu rêves donc tout éveillé maintenant ? Tu es chez toi et je viens voir si tu veux faire la paix ou si nous sommes toujours fâchés comme hier soir.

— Alors je ne suis pas mort... l'échafaud... c'était un horrible rêve... mon roman n'est pas imprimé...

— Es-tu fou pour parler d'échafaud ?

— Figure-toi que j'ai rêvé t'avoir tuée... oh ! mais il faut que je te raconte...

— Écoute ! il fait un temps splendide... si tu veux, allons déjeuner à la campagne... tu me diras ton rêve sur l'herbe...

— Je veux bien, mais d'abord passons à la Roquette pour que : je sois bien certain que mon échafaud n'a existé qu'en songe.

ARMAND CHARPENTIER.

Le Revue des Journaux et des Livres. Tome II N° du 3 janvier 1886.

Dans cette nouvelle Armand Charpentier surenchérit sur Villiers de l'Isle-Adam qui, avec Secret de l'échafaud (1), avait traité de la possibilité de communiquer avec un tout frais guillotiné. Dans la nouvelle de Villiers, Monsieur Couty de la Pommerais, médecin et condamné à mort, reçoit la visite du célèbre chirurgien Armand Velpeau qui lui propose une expérience. Le chirurgien « au tombé du couteau », sera-là, près de la machine, la tête du condamné passera des mains du bourreau aux siennes et c'est alors que le condamné devra abaisser, trois fois de suite, la paupière de son œil droit en maintenant l'autre œil ouvert. L'expérience échouera, la mort rigidifie le cadavre, le savant doit s'incliner, il ne prouvera pas qu'une « sensibilité réelle persiste dans le cerveau de l'homme après la section de la tête ». La méthode de Villiers devait sembler trop archaïque à Charpentier dont le professeur de Faculté connecte par les nerfs la tête du condamné à un automate. Cette fois l'expérience réussit, le mort parle. Pour le catholique Villiers la science positive échoue devant la mort, alors que le scientiste Charpentier fait parler le mort avec l'aide d'une machine.

Bien d'autres ressemblances et différences seraient à noter entre ces deux récits : dans la nouvelle de Villiers, La Pommerais se pourvoit en cassation, ses proches tentent d'obtenir sa grâce, Planson, lui, se déclare coupable, refuse d'être défendu. Si le malheureux héros de Villiers accueille bien l'abbé Crozes, le sceptique poète de Charpentier renvoie le curé venu pour l'extrême onction. La gloire promise par Velpeau à M. de La Pommerais, pour service rendus à la science, Rodolphe Planson, la connaîtra avant son exécution... Mais, différence essentielle, si la nouvelle de Villiers ne cache rien du tragique de l'exécution, des rires hideux qui brisent le silence à l'arrivé du condamné à l'échafaud, si elle s'attarde sur la face « sombre, horriblement blanche » du guillotinée, et se termine sur le fourgon de justice filant vers Montparnasse. Celle d'Armand Charpentier, montre un héros qui fanfaronne et déclame des vers en se rendant à l'échafaud. Si le chirurgien ne s'y lave pas les mains ensanglantées comme son collègue du Secret de l'échafaud, n'est-ce pas parce que le meurtre, l'emprisonnement, la gloire, et l'exécution du Poète assassin n'étaient qu'un rêve ?


(1) Le Secret de l'échafaud, in L'Amour Suprême, Maurice de Brunhoff, 1886.

Pour un peu plus de renseignements sur Armand Charpentier voir Livrenblog : Armand Charpentier : L'Initiateur . Un "figurant" de la scène littéraire : Armand Charpentier. Félix Fénéon dans le Roman d'un singe d'Armand Charpentier.



mardi 2 mars 2010

L'Armoire aux poètes vidés. Jean VEBER et Félix DUQUESNEL





La clepsydre marquait la troisième heure de la nuit, quand le sultan Schariar entr'ouvrit les yeux, étendit les bras et se prit à bâiller, à bouche ouverte et à poings fermés.

— Ma soeur, — s'écria l'insupportable Dinazarde, — le sultan bâille, donc il est éveillé, comme dirait Descartes, alors, vous plairait-il nous conter encore quelqu'un de ces contes que vous contez si bien ?...

— Soit, ma soeur, — répondit la douce Shéhérazade, toujours sans défense alors qu'il s'agissait de faire un récit, — si le commandeur des croyants y consent, je vous dirai cette fois le conte de Togrul, le « Videur de Poêtes » ?

« Le commandeur des croyants », on l'appelait encore ainsi, bien que le scepticisme eût déjà pénétré fortement l'empire, fit de sa tète auguste, un signe d'acquiescement ennuyé, puis il s'accota, dans sa résignation coutumière, à des carreaux de drap d'or, envoyant dans les airs quelques spirales de fumée bleue.

Par la force de l'habitude, Dinazarde lui avait apporté son narghilé bourré de plantes aromatiques.

Par la force de l'habitude, le sultan s'était mis à fumer.

Et par la force de l'habitude, Shéhérazade entamait son récit.

Il y avait trente ans que cela se passait ainsi, chaque nuit.

La vieillesse était venue, personne ne l'avait senti venir.

Le sultan entrait dans sa soixante-dixième année; la patte d'oie plissait ses tempes ; les poches de ses yeux ternes se gonflaient de toutes les larmes économisées pendant la vie ; son crâne chauve et lisse avait pris le luisant mat de l'ivoire; et la grande barbe blanche qui ondulait sur sa poitrine, descendant jusqu'au nombril, lui donnait l'aspect d'un fleuve.

Cependant que la sultane Shéhérazade, l'aînée des deux soeurs s'éloignait déjà de la soixantaine, du mauvais côté, et que Dinazarde, la cadette, s'en approchait à bien petite distance.

Ayant légèrement toussé, de cette aigrelette toux nerveuse qui commande l'attention, Shéhérazade s'exprima en ces termes :




— Sire, jadis, en Perse, dans la ville de Meschid, vivaient deux frères d'une éclatante beauté. Ils s'aimaient tendrement. Tous deux étaient poètes. La Poésie, à cette époque, était florissante en cette contrée, qu'embaume le souvenir du grand Saadi.

L'aîné des deux frères, Mohammed, était doux comme une femme, malgré ses larges épaules, son oeil brun, qui lançait des éclairs, sa barbe épaisse dont les cannelures d'ébène descendaient sur sa robe brodée d'or. Il ciselait, de main d'ouvrier, les rythmes de la Poésie légère, et en possédait si bien la cadence, que lorsqu'il lisait ses poèmes, l'oreille percevait quelque douce mélopée de luths et de tambourins.

Cassib, le cadet, imberbe, avait, tout au contraire, un corps d'éphèbe, et son visage, de pâleur mate, transparent comme le miel, s'éclairait d'yeux bleus, aux regards de gazelle ; mais sous cette apparence efféminée, il cachait une énergie sans seconde, un coeur plein de vaillance ; et, lui, composait, dans un verbe vengeur, la poésie satirique, qui cinglait jusqu'au sang.

Tant il est vrai que la, nature se plaît aux contrastes !

Mohammed et Cassib habitaient, un magnifique Palais, au milieu d'un jardin fleuri de roses, et les pilastres finement sculptés de la cour intérieure se miraient en un bassin où des eaux jaillissantes répandaient une reposante fraîcheur.

Là, leurs journées s'écoulaient douces et unies, dans une monotonie charmante, soit à composer des poèmes, soit à écouter, rêveurs, des musiques pincées en sourdine, soit à se livrer à la fraîcheur du bain, dans la piscine de marbre vert. Et comme jamais une femme n'avait pénétré dans leur retraite, leur fraternelle amitié était demeurée forte et sans nuage.

Un jour, à la venue du crépuscule, Cassib, qui n'avait pas vu son frère depuis le matin, inquiet, frappa d'une baguette de métal, sur un plat d'airain suspendu dans les airs, par une double cordelette de soie rouge, Ali, l'esclave noir, au buste luisant, apparut aussitôt et se prosterna, attendant les ordres.

— Préviens Mohammed, ton maître, lui dit Cassib, que le soleil descend vers la mer, et que l'heure du souper est venue.

— Seigneur, répondit Ali, en s'inclinant plus bas encore, votre frère n'est pas ici et nul ne l'a vu depuis hier... Cassib effrayé, envoya ses gens à la recherche de Mohammed, à travers la ville de Meschid. Ce fut en vain. La nuit se passa en recherches inutiles, et quand l'aurore vint dorer le ciel, tous rentrèrent harassés, tête basse, mine confuse, mais sans nouvelles de Mohammed.
Cassib, tout en larmes, alla trouver le vieux Atabec-Zenguy, qui les avait élevés tous deux, après la mort de leurs parents, et lui conta ses inquiétudes. Atabec-Zenguy, qui avait la sagesse d'un centenaire, secoua tristement sa tète blanche, où germait un jugement sûr :

— Il faut, voir là, Cassib, dit-il gravement, une autre cause que la main des hommes. Ce sont les génies, n'en doute point, qui t'ont ravi ton frère. Et voici mes raisons de le croire; les relations de mon négoce me font parvenir des nouvelles de toute la Perse, voire de la grande Tartarie et de l'Égypte. Or, j'ai appris par des marchands, que dans toutes les villes de Perse, à Armol, à Sâri, à Kirmanchach, à Cbeheinston, les poètes disparaissaient mystérieusement, sans que jamais on ait pu connaître ce qu'ils étaient devenus : le dernier poème de ton frère, sur le Nobeghdjana, qui n'a pas encore été gravé sur la cire, mais que tu sais par cœur, et dont il m'a déclamé des fragments, l'auraient fait l'égal des plus illustres. Les génies auront été jaloux de cette inspiration divine. Ils ont enlevé ton frère, cela est certain, pleure-le donc, de toutes tes larmes, car vraiment, plus jamais ne le reverras ! !

Cassib passa trois jours et trois nuits dans la douleur, vêtu de deuil, et la tète couverte de cendres. Puis, il retrouva courage, se frappa sept fois la poitrine, de son poing fermé, et prit son bâton de voyage, jurant par Ahriman, le maudit, qu'il ne rentrerait au logis, que tenant son frère bien-aimé par la main droite.

Puis il marcha sans repos, pendant plus d'un mois, escaladant les montagnes, traversant les plaines, les forêts, les rivières, sans trouver aucun indice qui le mît sur les traces de Mohammed.

Un jour, accablé de fatigue, mourant de faim, les pieds brûlés d'ampoules, il s'assit au bord d'un lac, pour chercher un peu de fraîcheur et de repos, avant de reprendre sa marche. Là, il s'abandonna encore au désespoir. Ses sanglots retentirent et ses larmes, en tombant, ridèrent l'eau limpide.

Cependant, une bourrasque étant venue à souffler, comme il arrive parfois, les eaux se gonflèrent et formèrent des vagues. Celles-ci, ruisselantes d'écume, sautèrent les unes par-dessus les autres, faisant déborder la nappe, qui s'allongea à l'infini sur les bords, puis brusquement se retira, avec un murmure confus, abandonnant, comme épaves, quelques coquillages et quelques fleurs.

En promenant ses regards autour de lui, Cassib aperçut couché, sur le sable, à sec, et respirant à peine, un poisson aux écailles bleues, que le flot avait déposé au rivage. Le malheureux étouffait, hors de son élément ; ses flancs battaient d'angoisse, et il semblait, de son oeil d'or, implorer la pitié. Cassib était bon musulman : il avait le respect delà vie. Il saisit donc le poisson bleu, avec précaution et, doucement, le remit dans le lac. A peine le poisson eut-il battu l'onde, de sa queue frétillante, qu'une trombe d'eau s'éleva en spirale, avec une vitesse vertigineuse, puis, s'étant abaissée brusquement, laissa voir un Génie de haute taille, aux ailes rosées, qui parla ainsi :

— Tu m'as sauvé, Cassib, car j'étais prisonnier, enfermé dans le corps d'une dorade, par l'enchantement de mon ennemi, le génie Dauhasch, et je ne devais retrouver ma forme que le jour où un être humain pris de pitié, m'aurait rejeté à l'eau. J'allais mourir ; je te dois la vie, et veux te prouver ma reconnaissance. Je sais ce que tu cherches ; je connais la prison où gémit ton frère. Je t'y conduirai donc. Mais là s'arrêtera ma puissance. Ensuite, de toi seul, de ton courage et de ton habileté, dépendra la réussite de l'entreprise.



Ayant dit ces mots, il tira quatre cris aigus d'un sifflet d'émeraude pendu à sa ceinture, et l'air s'obscurcit soudain par les battements des ailes immenses de quatre rockes géants, qui vinrent s'abattre des quatre coins du ciel.

— Étends ton manteau par terre, et t'assieds dessus, auprès de moi ! dit le Génie à Cassib.

Et celui-ci ayant obéi, les quatre rockes prirent chacun un coin du manteau, dans leur bec recourbé, et s'enlevèrent au plus haut des airs.

Quelques instants après, ils déposèrent les voyageurs au pied d'une montagne, et sur un signe du génie, disparurent dans l'horizon.



— C'est en haut de cette montagne qu'est ton frère, dit le Génie, c'est là qu'il faut aller le chercher. Va donc ! et bon courage, car tu auras mille difficultés à vaincre, et à toi seul, car, ainsi que je te l'ai dit, il ne m'est pas permis de t'accompagner plus loin. Voici cependant une amulette précieuse qui t'aidera à triompher des embûches qui vont, se dresser sur ton chemin ; c'est un talisman rare, que cette amulette faite avec la peau cousue des paupières de femmes fidèles. Tu éprouveras son pouvoir, si tu la touches, en disant : « Allah me garde ! » mais une fois au sommet de la montagne, son pouvoir ne te sera plus de rien... Ah ! encore une recommandation importante ; ne dis pas que tu es poète, ne le dis pas, et ne le laisse pas deviner...

— Pourquoi ? fit Cassib, étonné.

— Je ne puis répondre à ta question, mais tu connaîtras, par la suite, que ce n'est pas un vain conseil que je te donne. Tu te présenteras donc comme un colporteur égaré, venu dans le pays, par hasard...

Cassib mit dix jours pour faire sa route, et il lui fallut, successivement lutter contre des crapauds volants, des serpents énormes, qui se dressant droits sur leurs queues, semblaient des arbres séculaires dépouillés de leurs branches, des armées entières de nains hauts de six pouces montèrent à l'assaut de son corps et lui tirèrent les cheveux, lui grattant les narines, lui soufflant dans les oreilles et lui crachant dans les yeux. Puis, il traversa des endroits semblables à des sables mouvants, où, à chaque pas, son corps enfonçait jusqu'à la ceinture ; passa par d'autres lieux arides, sans végétation où la terre était, crevassée de chaleur, et. où des flammes aiguës et des fumées méphitiques sortaient de ces crevasses et lui roussissaient les cheveux ; il escalada des rochers à pics, couverts de neige et de verglas, où à peine descendu de l'un par une glissade, il fallait franchir l'autre en s'ensanglantant les mains et les pieds. Mais partout son amulette lui fit surmonter les dangers.

Parvenu enfin au sommet de la montagne, Cassib aperçut un parc verdoyant, avec des pelouses immenses. Pour y pénétrer, il fallait traverser des taillis épais. Ceci n'étant pas pour le gêner, il s'approcha, et voulut passer outre. Aussitôt, les branches lui cinglèrent le visage et des voix mystérieuses se prirent à l'invectiver dans toutes les langues humaines ; mais il toucha son
amulette, en prononçant les paroles magiques : « Allah me garde ! » et, sitôt, les branches s'écartèrent, et, s'étant dressées, puis recourbées, formèrent une voûte épaisse au-dessus de sa tète.

Il se trouva alors dans un jardin enchanteur éclatant, de fleurs odorantes, autour desquelles bourdonnait, un essaim de mouches au corselet d'acier, et aux yeux de diamant. C'était, de tous côtés, des buissons de roses de toutes couleurs ; des jasmins des Indes, formant autour des arbres une cuirasse de feuillage vert sombre étoilé d'or ; des corylopsis aux fleurettes grelottantes ; des digitales pourpres, de plusieurs coudées de hauteur, dont les clochettes sonnaient en cadence, au souffle du vent ; des soleils immenses, au cœur de jais scintillant, dont les pétales jaunes, formant couronne, reflétaient les rayons de l'astre de lumière, qu'elles renvoyaient en étincelles. Une longue avenue sablée d'or et bordée d'orangers, en boules, chargés à la fois de fleurs odorantes et de milliers détruits orgueilleux, conduisait au château qui était de marbre incrusté de plaques d'acier.

Il aperçut alors des personnages étranges, qui étaient comme les gardiens du château; êtres singuliers, faits comme des hommes, mais ayant deux fois la hauteur d'un être humain, et dont le corps, au lieu d'avoir le modelé et l'épaisseur, était mince comme une baguette. A l'extrémité, par contre, ce qui représentait la tête était une boule énorme quatre fois grosse comme une tête humaine, ayant seulement des cheveux en touffe rouge au sommet du crâne et quatre yeux, ce qui leur permettait de voir de tous côtés.

Dès qu'ils l'aperçurent, deux de ces personnages s'avancèrent contre lui. Il répéta alors sa leçon :

— Je suis un pauvre marchand de Mossoul égaré qui vous demande l'autorisation de se reposer un instant.

Sans l'écouter, l'un des monstres ayant enroulé son mince corps en spirale, se prépara à lui lancer sa formidable tête dans l'estomac, imitant un peu ces anciennes machines nommées catapultes.

Cassib se jeta rapidement, de côté, et le monstre, lancé à toute volée, disparut dans l'espace, sans toucher sa victime.

— Ah ! ah ! — dit Schariar, qui était volontiers de pédante humeur, et aimait à faire montre d'érudition. — Je sais ce que c'est que ce coup de tête dans l'estomac. Il est terrible, et on n'y résiste guère. Pline l'Ancien le connaissait déjà, il l'appelait Ictus Patris Francisci, ce que nous traduisons familièrement par «le coup du père François».

Un autre monstre, replié sur lui-même, s'apprêtait, à son tour, à frapper Cassib, de sa tète redoutable, et, de tous côtés, les autres se préparaient, menaçants, lorsqu'une voix de femme, d'un timbre charmant, s'écria, impérative :

— Arrière, chiens, disparaissez, fuyez ma présence.

Et les monstres, s'inclinant, disparurent aussitôt.

Cassib s'étant alors retourné, aperçut une dame de taille élégante, et dont un voile couvrant la figure ne laissait apercevoir que les yeux.

— Qui es-tu ? dit-elle, et comment as-tu pu pénétrer jusqu'ici ?

Se souvenant à propos de son rôle, il répondit :

— Je suis un marchand de Mossoul égaré dans ce pays.

Et, malicieusement, il fît étalage des étoffes précieuses, qu'il déploya sous les yeux de la dame, qui soudain s'éclairèrent de convoitise. Séduite, elle voulut essayer le charme des tissus, sur elle-même ; elle défit son voile, et Cassib eut devant lui, une merveille de beauté. Il se sentit tout ému en voyant ces yeux de saphir limpide, ces narines palpitantes, comme deux pétales de rose, où se jouerait la brise, cette bouche divine dont l'arc était humide et rouge, comme le corail, quand on vient de le cueillir dans la mer, et les dents blanches, fines et égales, comme des grains de riz.

Cassib éprouva alors un sentiment singulier qu'il ne connaissait pas encore, et tout son être frémit de tendresse, alors que la dame, fascinée par la grâce juvénile du feint marchand — ai-je dit que Cassib était beau comme un jeune dieu ? — laissait percer dans ses regards les sentiments de son cœur.

— Suis-moi, dit-elle, viens dans mon palais, tandis que le « vieux de la Montagne » n'y est pas ; je veux choisir ce qui peut me plaire dans tes marchandises, puis, pauvre enfant, te remettre sur ta route, et te sauver du danger de mort qui te menace.



Cassib suivit la dame dans ses appartements, qui étaient de richesse inouïe, et dont les portes s'ouvrirent, toutes seules, devant elle.

Alors, encouragé par son accueil, il osa l'interroger.

— Pourquoi, dit-il, reine de beauté, choisir toutes ces étoffes, si c'est afin de t'en parer simplement pour les murailles de métal de cette forteresse. C'est dans les regards des hommes qu'on peut juger si l'on est belle : pourquoi ne pas descendre de cette montagne, pour aller te faire admirer dans les villes de la plaine ?

Ah! — répondit-elle avec un soupir, — ce n'est pas de mon propre gré, que je suis ici, et il ne dépend pas de moi non plus d'en sortir.

— Serait-ce donc ton père qui te tient cruellement prisonnière ?

— Mon père, hélas, doit pleurer les larmes de ses yeux, car il m'aimait plus que tout au monde et il doit me croire morte puisque j'ai disparu à tout jamais.

— Ne peux-tu me conter par quelle suite d'aventures tu es ici ?

— Très volontiers, d'autant que tu es le premier être humain que je vois depuis bien des années et que j'éprouve pour toi, une sympathie singulière, et une confiance sans bornes.

Cassib prit les mains de la dame qu'il porta amoureusement à ses lèvres.

Elle le laissa faire, puis elle reprit :

— Je m'appelle Zobéide, et suis fille du sultan d'Egypte. Je vivais à la cour de mon père, très heureuse, entourée des joies de l'existence, et plusieurs princes avaient déjà sollicité l'honneur de ma main, lorsqu'arriva dans notre pays un vieillard à barbe blanche, qui, ayant demandé audience à mon père, lui dit : « Je suis le prince des poètes de la Perse, et à ce titre, je vaux tous les princes de la terre... Je viens donc te demander ta fille en mariage. » Mon père lui rit au nez, et ordonna à son grand vizir de faire administrer cinquante coups de bâton, sur la plante des pieds, à ce vieux barbon, pour le punir de son insolence. Mais deux jours après, je tombai dans un profond sommeil provoqué probablement par un narcotique, et quand je me réveillai, je me trouvais dans cette forteresse inexpugnable, auprès de Togrul, dont le surnom plus connu de « vieux de la Montagne » suffit à faire trembler les hommes à vingt stades à la ronde.

— Comment ? — interrompit Cassib, — je suis ici chez Togrul, le roi des poètes, la gloire de la Perse, le maître en tous genres, celui qui nous domine tous, et dont la fécondité tient du prodige, Togrul, qui...

— Oui, tu es chez Togrul, le grand poète... pour le mal qu'elle lui donne, sa poésie !... — répliqua Zobéide, non sans amertume, — Togrul, le grand poète, ou plutôt, Togrul, le magicien infâme, Togrul, le « Videur de Poètes », chez lequel on ne parvient pas sans dire adieu à la vie, car, s'il était ici, pauvre enfant, déjà il t'aurait mis à mort et moi-même... heureusement il est en voyage et ne doit revenir que demain.

En disant ces mots, Zobéide attira Cassib auprès d'elle, appuyant sur sa poitrine, la tête charmante du poète, qu'elle baisa au front. Puis, tout à coup, elle pâlit, se prit à trembler, se leva brusquement et s'écria :

— C'en est fait! nous sommes perdus ! Le voilà qui revient plus tôt qu'il ne devait revenir ; il rapporte, sans doute, une nouvelle victime. Cache-toi là, retiens ton souffle, et attends que je vienne te chercher.

En disant ces mots, elle poussa Cassib dans un cabinet sombre, dont elle referma la porte secrète.

A travers une ouverture imperceptible pratiquée dans la boiserie, Cassib regarda curieusement. Il vit entrer un petit vieux tout cassé, qui s'appuyait sur un bâton de voyage. Sa grande barbe blanche caressait ses genoux, et sa bouche, vilainement entr'ouverte, laissait voir des dents de loup plantées en des gencives sanglantes ; il était accompagné de deux esclaves noirs qui portaient un homme, jeune encore, ligotté et suspendu à un bâton, par les pieds et les mains, ainsi que les valets de chasse portent un chevreuil abattu.

Il leur fit signe de la main, et ceux-ci s'éloignèrent avec leur fardeau, puis revinrent ensuite, les mains libres, et attendirent, silencieusement les ordres du maître.

Togrul, car c'était bien lui, s'approcha de Zobéide et lui parla durement ; chose étrange, de ce petit corps sortait, une voix formidable qui faisait, résonner les murailles métalliques du château.

— Zobéide, dit-il, avec qui donc causais-tu, quand je suis entré ; car tu ne m'attendais pas sitôt, chère bien-aimée.

Il la regarda fixement, et se mit à ricaner.

— Moi, cher seigneur, je ne parlais à personne, dit Zobéide, je récitais à haute voix quelques-uns de vos vers sublimes, pour en mieux admirer les splendeurs.

Togrul, peu habitué à une pareille douceur, et singulièrement flatté, se calma, fit plusieurs tours dans la pièce, et il allait sortir, quand il aperçut le ballot d'étoffes apporté par Cassib.

— Qu'est cela? s'êcria-t-il. D'où viennent ces chiffons?

— D'un marchand qui passa tantôt, par ici et me les laissa.

— D'un marchand ! En vérité, le drôle eut de l'audace de venir jusqu'en mon palais, et toi, tu as osé le recevoir. Et on l'a fait disparaître, j'imagine ?

— Non, j'ai ordonné qu'on lui laissât la vie, et qu'il pût s'en aller en liberté.

— Ah ! Tu as ordonné ! Tu sauras qu'il n'y a que moi qui ordonne ici.
En même temps, il fit un signe aux deux esclaves, qui se saisirent de la princesse, et en un clin d'oeil, lui enchaînèrent les poignets.

Cassib ne put supporter cela sans révolte, mais il songea que son intervention serait inutile, nuisible même, et qu'il valait mieux conserver son énergie, pour une meilleure occasion.

— Au cachot ! trancha simplement Togrul, et quanta ce marchand, je veux qu'on batte toute la montagne, et qu'on me le ramène pour le châtier moi-même.
Et il sortit.

Cassib, voyant qu'ils étaient sur une fausse piste, se garda de bouger et résolut d'attendre le moment favorable, pour courir à la recherche de son frère, et aussi pour délivrer Zobéide. Puis, comme il était resté debout jusque-là, brisé par l'émotion, il se sentit fatigué, et chercha, à tâtons, dans l'obscurité du cabinet, s'il ne trouverait pas où s'asseoir.

Comme il palpait les murs, ses doigts se trouvèrent rencontrer une sorte de rugosité ; il y appuya, sans prendre attention, et tout à coup se sentit descendre comme par une trappe, à une vitesse vertigineuse. Au bout d'une seconde de ce voyage qui lui parut un siècle, il se trouva déposé dans une sorte de cave sans issues, portes ni fenêtres, et éclairée cependant d'une lumière éblouissante qui paraissait tomber du plafond et était enfermée dans de petites ampoules de verres multicolores.

Lorsqu'il eut bien considéré ce phénomène, il regarda autour de lui ; sur une table large et haute se trouvaient les instruments les plus baroques que l'imagination puisse inventer, depuis les cornues et les alambics, jusqu'à des machines à pistons, des pompes et des moteurs.

Comme seul habitant de ce caveau, se trouvait un petit barbet noir, qui vint aussitôt lui lécher les pieds et l'accabler de caresses ; il le flatta de la main, ce pendant que le barbet, le regardait avec deux yeux profonds et humains d'où coulaient des larmes véritables. En même temps, il lui mordait le bas de sa robe en le tirant d'un côté comme pour le mener vers quelque chose : il arriva ainsi à un coin du mur devant lequel le chien jappa, et creusa, des pattes.

Cassib examina le mur, découvrit une aspérité, appuya à tout hasard et soudain, un immense placard s'ouvrit, présentant à ses yeux un horrible spectacle.

Dans ce placard était rangée une quinzaine d'hommes, ou plutôt de cadavres d'hommes, bien que leurs visages eussent encore l'expression de la vie.

Ils étaient appuyés contre la muraille du fond, accrochés à des clous, la tête pendant sur les épaules, les bras abandonnés, les jambes flasques.



Cassib recula d'horreur ; il regarda s'il ne reconnaissait, pas l'image de son frère; il ne la trouva point.

A ce moment, du bruit se fit entendre : le chien jappa encore, et fort adroitement avec ses pattes, referma le placard. Cassib y resta enfermé mais, par une fissure, put de là, voir la scène qui allait se passer, et qui lui glaça les moelles.

Ce fut Togrul qui entra, suivi de ses inséparables gardes-chiourme. Mais entre eux, un homme marchait.

Cassib le considéra avec attention. Il était blond, avait les cheveux longs et bouclés, la barbe abondante et frisée, les yeux très bleus agrandis par l'épouvante; mais malgré cette apparence de jeunesse, on sentait, en regardant le visage de près, que l'âge l'avait touché de sa griffe ; les yeux avaient des poches, et de fines rides s'entrecroisaient sur la peau, Cassib reconnut Sulfonal, le grand poète érotique de la ville de Kirmanchah.

Malgré sa terreur, il portait beau, la poitrine en avant, et il tenta même d'étonner Togrul, par sa faconde. Celui-ci trouvant qu'il parlait trop, leva un doigt.

Aussitôt l'un des hommes catapultes qui étaient présents, se mit en spirale, et lança sa tête à toute volée, dans le sternum de Sulfonal.

Celui-ci fit ouf ! et se tut.

Les esclaves noirs l'étendirent ensuite sur une sorte de table de dissection, puis apportèrent une machine munie de deux leviers et de deux tuyaux. On adapta le premier tuyau à la bouche de Sulfonal, on ajusta l'autre à un bocal où se trouvait un peu d'eau. Chacun des noirs s'empara d'un levier qu'ils se mirent à lever alternativement et à abaisser ensuite, comme s'ils pompaient.



Togrul suivait l'opération, concentrant toute son attention sur le bocal, où les premiers gaz vinrent barbotter dans l'eau, formant des globules tumultueux.

Il monologuait à haute voix.

— Peuh ! disait-il, me donnera-t-il ce que j'espérais de lui; je crains qu'il n'ait moins dans le ventre que je n'aurais supposé, il ne vaudra jamais le dernier cueilli ; à la bonne heure, celui-là, quel poète admirable, jeune, plein de feu, bouillant de sève...

Il ordonna de cesser la manœuvre, et les noirs laissèrent sur la table le poète vidé, pantelant, et ne respirant plus qu'à peine. Puis, sur l'ordre de Togrul, ils prirent une autre pompe dont ils placèrent avec soin un des tuyaux dans un bocal étiqueté, que le maître leur désigna du doigt, tandis qu'il mettait l'autre tuyau à sa bouche, ainsi qu'il eût fait d'un narghilé.

Au bout de quelques minutes, Togrul retira le tuyau de sa bouche, et, les yeux fixes, se mit à réciter des vers, comme machinalement, il dit alors :

« Son corps enduit de safran ressemble à un manteau à raies jaunes : sa gorge, elle la soulève par une mamelle ferme.

« Ses reins sont lisses : ses hanches sont pleines, sa peau est souple et fine : ses lèvres, semblables aux deux plumes de devant de la colombe d'Eika, montrent des gencives enduites d'un fard noir.



« Elle s'est levée et elle est apparue entre les deux pans d'un voile, comme le soleil au jour où il brille dans la constellation de Sad. »

Cassib au comble de l'étonnement et de la terreur, reconnut les premières strophes du poème de son frère Mohammed, celui qu'il avait ciselé avec tant d'amour et dont il était si fier.

Plus de doute, le génie du lac ne l'avait pas trompé : Mohammed était bien ici ; mais où le trouver ?

Quand Togrul eut achevé de réciter sa tirade, il se mit à ricaner :

— Voilà qui est bien, dit-il, et je suis pénétré, cette poésie est devenue la mienne.

Les noirs s'inclinèrent, et comme pour l'interroger, lui montrèrent, de la main, le corps de l'infortuné Sulfonal, qui s'agitait vaguement sur la table.

— Mettez-le au placard, fit Togrul, nous achèverons de le vider demain.

Le barbet se mit à japper. Cassib comprit que c'était pour l'avertir : il se dissimula derrière les Macchabées, tandis que les esclaves accrochaient Sulfonal.

Togrul disparut.

Cassib remarqua qu'il avait frappé le sol du pied, et il nota l'endroit, dans son esprit, en sortant de la cachette.

Il profita ensuite de ce qu'il avait vu, saisit les bocaux où était écrit :

« Poésie lyrique », « Poésie guerrière », « Poésie légère », décrocha les loques humaines et se mit en devoir de les regonfler, faisant exactement ce qu'il avait vu faire à Togrul.

Le premier qu'il remit sur pied fut Sulfonal lui-même. Puis il en fit autant pour les quinze autres et en peu de temps la cave fut pleine d'une meute de poètes hurlant des vers.

Mais Cassib s'était trompé en les insufflant, et il se trouva que le poète guerrier déclamait des « vers érotiques » tandis que le poète léger chantait des « hymnes au dieu des batailles ».

Cassib, qui pensait toujours à son frère, songea à se débarrasser de Togrul. Il se souvint alors que Zobéide lui avait dit au cours de leur conversation, que la puissance du « vieux de la Montagne », résidait en sa barbe et à tout hasard, il s'arma d'une paire de ciseaux bien affilés, qu'il trouva sur la table d'opération. Ensuite il frappa le sol du pied, à l'endroit magique, et tout à coup, se trouva transporté dans la chambre de Togrul qu'il trouva profondément endormi. Il se jeta sur lui, et avant que le misérable magicien pût reprendre ses sens, au réveil, en trois coups de ciseaux, lui abattit sa barbe, puis il creva les yeux des gardiens-catapultes venus pour l'assommer, et ceux-ci s'enfuirent, en hurlant de douleur.

Désormais maître du château, il le parcourut en tous sens, et découvrit facilement le cachot de Zobéide ; il lui enleva ses chaînes, et il allait retourner près de Togrul pour lui faire avouer ce qu'il avait fait de son frère, lorsqu'il se trouva en face de celui-ci, qu'escortait le génie du lac.

Il se jeta dans ses bras et Mohammed lui confia que le bon génie l'avait délivré de la forme de chien noir où il était enfermé.

— C'est toi qui étais le chien noir, dit Cassib ému. Ah ! j'en avais le pressentiment.

Le génie prit alors la parole et dit :

— En coupant la barbe de Togrul, tu lui as fait perdre sa puissance, et comme.il était en mon pouvoir, pour le punir de ses crimes, je viens de le changer en perroquet : cela lui apprendra à s'être servi de la langue et du génie des autres. Ce sera le juste châtiment de ce « Videur de Poètes », de n'avoir plus de langage à lui, et d'être contraint de répéter seulement les phrases qu'on lui apprendra...

En effet, au moment où Cassib s'éloignait de ces lieux maudits, avec la princesse Zobéide et Mohammed, son frère chéri, il assista à un bien singulier spectacle : sur la terrasse du château, il vit les poètes qui se battaient tous ensemble, et s'entretuaient, à propos d'une question de rejet, de césure, et de consonne d'appui sur laquelle ils ne pouvaient s'accorder : tandis que, perché sur une branche d'arbre, un cacatoès au plumage éclatant, criait, à tue-tête, d'une voix qui rappelait celle de Togrul : «Massacre ! Massacre ! !»

Cassib, dit-on, épousa Zobéide, dont le vieux père, le sultan d'Egypte, faillit mourir de joie, en revoyant la princesse, sa fille, et les deux frères ne se quittèrent plus jamais...

... Mais voici le jour, dit Shéhérazade, c'est le moment où le commandeur des croyants va reprendre le fardeau du pouvoir.

— C'est juste ! dit Schariar, qui ajouta d'un air d'importance : cette histoire m'a beaucoup intéressé ; elle démontre plusieurs choses : d'abord, que les poètes sont irritables et ne s'accordent guère ; ensuite, que l'argent et la renommée viennent parfois à ceux qui ne le méritent pas ; enfin... mais le temps passe; nous reprendrons une autre fois le cours de nos réflexions philosophiques.

Et le sultan se rendit au bain, où son barbier, en lui faisant, les pieds, lui apprit que le ministère était renversé.

— Ah! ah! — fit gravement Schariar, — vous ne m'étonnez pas. Je m'y attendais : tôt ou tard, les ministères sont toujours renversés, ils paraissent même n'avoir pas d'autres raisons d'être... mais, prends garde à mon petit doigt, il est très douloureux !



Contes des dix mille et deux nuits
. Par Félix Duquesnel. Illustrations de Jean Veber. Flammarion, sans date (1904 d'après le Catalogue général de la Librairie française)

Félix Duquesnel (1832-1915), directeur de théâtre, auteur dramatique, journaliste et romancier. Dirige l'Odéon-Théâtre de l'Europe, puis le Théâtre de la Porte Saint-Martin. Collabore au Temps, au Gaulois, à Je Sais Tout, à l'Illustration...

Jean Veber sur Livrenblog :
Coup de Filet par Les Veber's et compte-rendu de Willy pour Les Veber's. Les Veber : Joviale Comédie. X... Roman impromptu (à dix mains). Les Veber's par Jules Renard. Pour quelques illustrations de plus : Jean Veber par Camille Mauclair

jeudi 25 février 2010

VERLAINE, VEIDAUX, MARCOTTE... dans L'ŒIL BLEU





L'ŒIL BLEU, N° 10

Toujours de l'inédit, du rare, du surprenant, dans la revue L'Œil bleu.
Son dixième numéro s'ouvre sur six poèmes de Bernard Marcotte, l'un des fondateurs de la revue La Foire aux Chimères, dont la bibliographie est donnée en fin de volume. Sur Bernard Marcotte, poète, conteur et philosophe on trouvera les souvenirs inédits de son ami Paul Tuffrau.
On connait André Veidaux, comme collaborateur de la revue La Plume, et notamment comme celui qui élabora le numéro du 1er mai 1893, consacré à l'anarchie, de cette revue. Paul Schneebell, avec la première partie d'une longue étude biographique et bibliographiques sur Veidaux, nous fait découvrir l'étendue de l'œuvre de cet écrivain libertaire et dans un texte complémentaire détaille la préparation du numéro spécial de La Plume.
Henri Bordillon dans les trois premiers numéros de l'Œil bleu, avait donné le Pavillon du Ratodrome, une étude sous forme d'abécédaire sur les liens entre Gustave Le Rouge et Blaise Cendrars, il revient ici, avec une note intitulée Marthe la Bohémienne, sur le personnage de Marthe, femme de Gustave Le Rouge dans l'Homme Foudroyé, et sur une source possible du texte de Cendrars.
Inlassable chercheur Michael Pakenham, a dans La France Moderne, découvert une version inconnue de Souvenirs d'hôpital de Verlaine, intitulée Mes Hospices. Il donne ici les deux versions, richement annotées.

Rappelons que L'Œil bleu est tiré à 150 exemplaires, que l'on commande auprès de Nicolas Leroux, 59 rue de la Chine, Paris XXe. Courriel : associationoeilbleu@yahoo.fr le numéro coûtant 12 euros, l'abonnement pour 4 numéros, 44 euros. Un bon de commande se trouve ici, les sommaires des numéros précédents, , chez nos amis Amateurs de Remy de Gourmont

L'Œil bleu sur Livrenblog : L'Oeil Bleu N° 5 - L'Oeil Bleu N° 6 - L'Abbaye de Créteil - Gustave Le Rouge - Verlaine... - L'Oeil Bleu N° 7. Tellier Retté Jarry Le Rouge - L'Oeil Bleu N° 8. - L'Oeil Bleu, N°9 - L'Oeil Bleu, N° 10. - L'Oeil Bleu N° 11.


mercredi 24 février 2010

Le Chat Noir dans Le Nouvel Echo, Alcanter de Brahm au Chat Noir.



Dès le premier numéro du Nouvel Echo du 01 janvier 1892, dans la chronique Paris-Concert, signée Un Petit banc, il est fait mention du Chat Noir et d'Alcanter de Brahm. Les Chansons poilantes son recueil de chansons montmartroises écrites en collaboration avec Emile Straus sous le pseudonyme de Saint-Jean va bientôt paraître et, incidemment, Un Petit banc à propos du Moulin Rouge où Bob Walter, Mme Sarah Vallier chante les chansons de Xanrof et Meusy, signale le succès remporté par Alcanter au Chat Noir : « Mais à quand le tour de vogue de l'ami Alcanter dont tout le monde, cependant, à Montmartre, chez Salis senior (Cabaret du Chat Noir), sait par coeur les jolies chansons. Mais tout vient à point à qui sait attendre. » On le verra les collaborateurs du Nouvel Echo ne manquent jamais de signaler les activités de leurs confrères du journal.

Lorsque dans le numéro suivant, Saint Jean (Emile Straus), dans sa chronique A l'Orchestre, fait « un tour au Chat Noir », il regrette que les poètes nouveaux soient rares et n'omet pas de signaler les parodies de Paul Delmet dues à Alcanter.

Toujours foule dans la petite salle du Chat-Noir. Le Carnaval de Venise de Maur. Vaucaire est une agréable fantaisie. Rien de plus poétique que ce décor vénitien, effet de nuit, avec les gondoles illuminées glissant lentement au son des guitares et des vers mélodieux. Ailleurs, la revue symboliste de Maurice Donnay, moins heureuse peut-être, est une curieuse tentative à l'effet d'élever encore le genre du théâtre d'ombres. Car sous sa forme frivole le voyage du poète Terminus et de Voltaire a une haute portée philosophique. Le rire narquois de l'auteur soulève bien des mystères, flagelle bien des vices, fait entrevoir de nombreux avenirs. Le palais de la sociale est gros de menaces. Les ouvriers qui le construisent pourraient bien un jour retourner le marteau contre leur maître...

Contentons-nous d'applaudir à cette exquise fantaisie qui se déroule en des décors superbes. Rodolphe Salis, gouverneur de Naintré, fait grandement les choses. Mais quant aux poètes, ces messieurs ne sont guère prolifiques. Voilà deux ans qu'ils nous récitent les mêmes rengaines. Un peu de nouveau semblerait cependant bien indiqué, car le public finira par se lasser d'entendre toujours ressasser les mêmes vers et les mêmes chansons. Il n'y a guère à signaler que Paul Delmet qui chante délicieusement les Petits Pavés et les Petits Chagrins, dont mon vieil ami Alcanter a fait les si amusantes parodies : les Petits Pâtés et les Petits Pots-de-vin. On demande du nouveau.

La chronique Paris-Concerts du N° 4 signée Un Petit banc, n'oublie pas son rédacteur en chef Alcanter de Brahm, tout en notant la présence de « sommités » Chat noiresques tels que Goudezki, Alphonse Allais ou Georges Auriol et des autre collaborateurs du Nouvel Echo présents ce jour là.

Ravissante soirée que cette première goguette du Chat-Noir, du dimanche 31, dans le manoir de Chat-Noirville. Très influenzé le Maître, point celui des Débats, mais de céans, qui a fait, en digne huissier audiencier, les honneurs de la soirée présidée par Jules Jouy, le père des chansonniers et l'oncle d'Alcanter par la voie du sapin.

L'Enterrement et le Déluge universel ont été l'objet de hourras frénétiques. Tollés et rires maigres ont accueilli une poésie dite par M. Petit Pierre ou Pierre Petit, et qu'on croit être de Jules Simon. Succès pour Henrion et ses Capucines, Paul Delmet et sa Chanson de rien, Damas, Cavallerio rusticano de Marie Krysinska, ou la perspective Newsky, pour Melchissédes ou Melqui dit sec dans le Rossignol de Pradels, pour Jacques Ferny dans l'Alibi, enfin pour notre Alcanter, dont l' étrangeté géniale des Croque-Morts aurait dérouté l'assistance la plus hostile. Il est vrai que l'œil du Maître...

Remarqué dans l'assistance : MM. Alphonse Allais, retour de Nice, si ému qu'il n'a rien pu dire ; G. Auriol, qui n'a pas l'oeil assez américain pour subtiliser les numéros du Nouvel Echo qui émergent des poches des pardessus, et à qui nous réservons une canne d'honneur ; l'excellent poète Goudezki, muet comme un sterlet ; Guéneau de Mussy fils, et père d'une bien belle barbe ; le très sympathique peintre Paul Robert, le sosie de Maupassant ; Me Bertrand, le fils du célèbre académicien qui a hérité de l'esprit de son père ainsi que d'une bien jolie cravate rouge. Enfin, parmi la rédaction, MM. Emile Straus (point d'appréciation, c'est mon directeur et la copie m'est payée) ; J. Belon, le charmant artiste, le maëstro de Sivry, et pour mémoire Rosita Rieti, madame de Rute et un cousin de Pierre Loti.


Le même Petit banc, dans le numéro suivant :

Comme toujours, charmantes de gaieté gauloise, les goguettes du Chat-Noir. A citer dans la dernière, l'excellent président Jules Jouy, dans ses Lamentations de J. Simon ; parmi nos collaborateurs : J. Belon, dans le capitaine Pamphile ; Alcanter et son Ministère naturaliste, tout d'actualité. Noté aussi Irma Perrot, qui détaille à ravir Villon, le père des goguettes, auquel Gustave Guillemet a dédié une excellente poésie. M. Paul Delmet, dans son Mendiant, dont la musique est remplie d'une enveloppante poésie et charme l'oreille. Un bravo à Rodolphe Salis, qui, avec son joli costume de l'ancienne Suisse, est capable de nous faire prendre l'Helvétie pour des lanternes.


Dans le N° 7 du 1er avril 1892, Alcanter de Brahm qui signe la Chronique Parisienne de son vrai nom Marcel Bernhardt, fait visiter le Chat Noir par Colombine, femme à barbe. Curieuse elle pense trouver là le monde étrange de la bohème artistique, poètes débraillés et hirsutes aux mœurs bizarres. Elle ne verra que gens chics et prix de Rome, et si par hasard on aperçoit au Chat Noir un misérable au teint blafard ce ne peut être qu'un simple machiniste. Moralité la bohème n'existe plus à Paris. On remarquera l'acharnement de Marcel Bernhardt/Alcanter, contre la poétesse Marie Krysinska et le clan des femmes auteurs, dont il voudrait être le « fossoyeur », d'accord en cela avec son ami Emile Straus, qui dans les colonnes du même journal ouvrit les hostilités contre la littérature féminine.

Colombine, s'étant aventurée l'autre soir sur les hauteurs de Montmartre, libre de toute première, se mit dans la tête de venir jeter un coup d'oeil au Chat Noir, pour observer les dessous de la bohème artistique et galante, comme elle le disait à ses compagnes désireuses, comme elle, de satisfaire leur espiègle curiosité. Bien cachée derrière son éventail, qui dissimulait à merveille sa barbe admirablement fournie (en effet, Colombine, ne vous déplaise, est femme à barbe), elle pénétra discrètement dans un coin de la grande salle, et observa. Je vais voir ici, pensait-elle, tout ce petit monde que l'on m'a dépeint si bizarre dans ses moeurs, ses goûts et ses amours. Quel régal pour moi, que cette bohème artistique !

Mais, première déception, le maître de l'établissement, fort digne, au port gentilhommesque, figure franche et ouverte, animée d'un regard enlaçant et sympathique au premier chef, s'approcha de Colombine avec une galanterie plus que régence et lui tourna un madrigal d'un genre à elle inconnu, et dont elle eut peine à se remettre. Colombine s'était troublée. Car le maître de l'endroit avait l'oeil fin, et vite il avait deviné l'influente personne en les mains de qui s'évanouirent tant de brillantes espérances de jeunes : « Qu'on serve en des hanaps du plus pur baccarat la cervoise que désire cette gente dame. Allons, Juvénal, vite, obéissez et soyez digne. » Juvénal, c'était le Pingard de cette nouvelle Académie, plus jeune, et qui, moins que secrétaire cependant, avait endossé le frac à palmes vertes.

Puis défilèrent successivement, avec des allures tour à tour pressées ou désoeuvrées, inquiètes ou folichonnes, pensives ou fredonnantes, quantité de personnalités qu'un habitué de l'endroit ; fort empressé, désignait à Colombine.

Mais tout à coup, comme revenant d'un songe :

- Monsieur, dit-elle à son cicérone, je croyais voir ici des gens qu'un sort fatal avait réduit aux dures nécessités matérielles, et qui venaient chercher en ces lieux quelques-unes des dernières consolations de l'humanité souffrante.

- Détrompez-vous, madame, ce temple des arts abrite parfois des gens d'une aisance rare. Ah ! L'habit ne fait pas le moine, allez ; voyez vous-même. Tenez, ce coin de droite où se tiennent quatre jeunes gens à l'aspect sévère et réfléchi, que l'on croirait être chacun un quart d'agent de change ; eh bien ! Vous avez là la pépinière artistique de Montmartre et du boulevard, ni plus ni moins que Steinlen, Willette, Belon et Lunel. Cela vous étonne, n'est-ce pas ? Et là-bas dans cette petite salle, où l'on assaisonne un plantureux souper de traits d'esprit du plus pur modernisme, ces messieurs en habit, ce sont les fournisseurs habituels du théâtre d'ombres, où tout Paris s'est rencontré. Oui, le séduisant Donnay, que vous devriez mieux connaître, madame, soit dit sans vous offenser, puisque vous avez de proches parents au Figaro. A côté de lui, Fragerolles, de Sivry, Charpentier, Vidal, des prix de Rome, pas banals pour un sequin, le joyeux chansonnier Jules Jouy, le peintre Paul Robert si élégant et si joli garçon.

Parmi ceux qui sont passés il y a un instant et qui vous ont saluée avec déférence, car ils sont bien élevés, ces messieurs que vous disiez de la bohème, vous en avez remarqué sans doute quelques-uns dont une toilette recherchée causait un moindre souci ; mais ceux-là, en général, sont des anciens, et vous n'ignorez pas que, pour eux, la plume ou le crayon sont du meilleur rapport. Les uns, comme Allais et Delcourt, chroniquent au Gil et ailleurs ; les autres se font éditer, chose de plus en plus rare ; mais, dans tout ce monde, une immense majorité de chapeaux haute-forme luisants et à bords relevés. Les bords plats sont ceux des derniers dissidents : ci, Gégout qui disserte sur la dynamite avec le major Pelez ; ci, le grand Alcanter de Brahm qui darde son monocle éclatant sur le petit clan des femmes-auteurs, présidé par madame Krynsinska, qu'il déclare être (le clan, bien entendu) la plaie de notre littérature et dont il s'est proclamé le fossoyeur. Poètes, peintres, sculpteurs, musiciens et docteurs, tous gens chics. Il y en a bien par là deux ou trois, à l'air misérable et au teint plombé, qui se sont glissés furtivement, comme de petits mandrins, dans les coulisses ; mais rassurez-vous, ce n'étaient que de simples machinistes, pauvres diables vivant au jour le jour et qui seraient, eux, réellement malheureux si un cataclysme imprévu venait changer un iota à l'ordre actuel des choses.

Vous savez tout, madame, maintenant. Quand, par hasard, vous apprendrez qu'une redingote râpée s'est adossée contre le vieux chêne des boiseries de Chatnoirville, vous pourrez dire hautement : « Celui-là était réprouvé, et ce palais n'était point sa demeure. »

Colombine ne revenait pas de son étonnement. Elle monta lentement avec ses compagnes jusqu'au cabaret du Mirliton, où là, du moins, elle espérait un peu plus de couleur locale. Mais, ô surprise ! C'était un vendredi, et les voyous qui venaient là payaient cent sous leurs bocks. Deux ou trois, il est vrai, avaient bien le physique de l'emploi ; mais un minutieux examen de leurs gestes prouvait clairement que c'étaient de simples romains.

- Cependant, les autres jours, demanda—t-elle au patron de l'endroit, ces gens que vous chantez avec tant d'onction et de pitié, monsieur, ne viennent-ils pas vous écouter et vous applaudir ?

- Mince de tiffes, ma vieille, c'que t'es en retard, répond le cabaretier insolemment ; où c'est qu'ils chaufferaient le blafard et les cinq pelos pour casquer, mes galopins ? Dans les temps, soit, ça f'sait mon blot, mais, au jor d'aujoerd'hui, nib de blair et peau de zébi.

Là-dessus, il a entonné une chanson assez sale, sur le bois de Boulogne je crois, et tous ces gens chics, qu'on pouvait voir aux Acacias le lendemain, ont répété le refrain.

C'en était trop pour Colombine. Furieuse, elle quitta ce cabaret de désillusions, et convint alors que la bohème n'existait plus à Paris. Elle en exprima même de légers regrets ; mais elle ne pense pas une seule minute que c'était elle et trois ou quatre de ses vieux camarades du Figaro qui l'avaient tuée.

On trouve encore dans les échos du numéro 9 un entrefilet qui signale qu' « au Chat Noir Alcanter avec la Marche des Calicots et la Noce (dédiée à Jules Jouy) est rappelé 3 fois », puis plus rien sur le Chat Noir et la collaboration d'Alcanter, jusqu'aux numéros 23 où Alcanter de Brahm consacre sa Chronique Parisienne aux Cénacles et Caboulots (I. - Rive droite).

Après un rapide historique des lices chansonnières et autre goguettes, il en arrive aux Hydropathes d'Emile Goudeau, puis à Rodolphe Salis et son célébrissime Chat Noir. La lecture chroniques précédentes du Nouvel Echo, pouvait faire croire qu'Alcanter fit parti de la « troupe » du Chat Noir, en y regardant de plus près sa collaboration au cabaret semble s'être limité à participer aux « Goguettes » du dimanche, sous la direction de Jules Jouy. Dépit de ne pas avoir intégré l'équipe de chansonnier, ou fine analyse, sa chronique n'est pas tendre pour le Chat Noir et ses artistes.

[...] le quartier latin paraissant dégénérer de jour en jour.

« Or, précisément, Rodolphe Salis ouvrait alors le Chat Noir, boulevard Rochechouart. Naïvement, le bon Goudeau lui amena toute sa brillante académie, se désintéressant ainsi de tous les bénéfices possibles de l'entreprise, et avec cet inestimable noyau littéraire, Salis, l'ancien sut épater les peuples : le Chat Noir, grandissant chaque jour, s'installait quelques années après dans la pittoresque hôtellerie de la rue de Laval, aujourd'hui Victor Massé, tandis que Bruant, prenant pour son compte exclusif l'ancien local, en faisait le Mirliton, d'où émergèrent la chanson du ruisseau et le coup de la pitié, et, finalement, les bocks à cent sous du vendredi, à l'usage des pantes et des gonzesses de la haute.

Mais il en advint du Chat Noir comme de ces grands empires que leurs fondateurs songent à partager entre leurs successeurs avant leur mort.

Une innovation heureuse, les Ombres Chinoises, lancées par Caran d'Ache dans l'inoubliable Epopée, puis continuées par Fragerolles avec la délicieuse Marche à l'Etoile, si péniblement chantée, dans la suite, par Delmet, démarqueur des Erinnyes pour jeunes filles (voir les Petits Pavés) ; un journal humoristique au possible, mais que l'intromission de quelques échappés de collège fit tomber depuis dans le genre hypo-pompier ; un cabaret-musée où des vitraux et des toiles superbes de Willette côtoyaient de charmantes études de Steinlen ou de Capy, cependant que tout ce que Paris comptait de célébrités politiques, artistiques ou mondaines se pressait à l'envi ; tous ces éléments portèrent Salis au pinacle de la gloire en moins de dix années.

Et monté sur le faîte, il n'eut plus qu'à descendre.

Et ce patron, si autoritaire avec son personnel d'auteurs, de dessinateurs et de musiciens, qui avait parlé en maître à Jules Jouy, à de Sivry, à cet entêté d'Auriol, et qui faisait d'endosser à ses garçons l'uniforme de M. Camille Doucet et de ses trente-neuf collègues, sentit tout à coup, il y a de cela tantôt deux ans, que la renommée et la fortune pourraient peut-être bien lui échapper. Alors, il confia à ses trois lieutenants la direction des grandes spécialités de sa maison. Jules Jouy réglementa la chanson, de Sivry la musique, et Bazouge-Rivière le dessin et les ombres. Sauf une excessive tendance vers l'exclusivisme, il n'y avait rien à dire. Les résultats parleraient bien assez. Seulement, ce changement amena quelques exécutions dans le personnel des auteurs et des artistes. Rivière ; que le succès de Fragerolles avait grisé, ne voulait plus tolérer aucun rival aux Ombres. Jamais le malheureux Lacault ne put faire passer un pauvre croquis au journal. Willette et Steinlen ne venaient plus depuis longtemps, car ils flairaient un triste lendemain. Mais ce qui fut beaucoup plus drôle, fut la disparition subite de quelques jeunes de talent, Montoja (sic pour Montoya) et Guillaumet entre autres, qui, sans doute, auraient trop facilement éclipsé le très mince mérite des Armand Masson, des Delmet et de bas-bleus du calibre de Marie Kryzinska, ce masque carnavalesque aux lueurs blafardes, qui semblait échappé des caves de quelques brasseries des Ecoles en passant par la Petite Pologne, Jules Jouy, se souciant beaucoup plus d'annoncer son manillon de trèfle que d'amuser le public, se collait dans la salle du fond avec Allais ou Charpentier (voir la Vie du Poète), et n'en bougeant plus jusqu'à une heure du matin, heure de la soupe économique du Chat Noir.

Bientôt, dans leur enthousiasme à ne laisser pénétrer personne dans leur chapelle, ils ne restèrent plus que quatre là haut, pour calmer le public qui s'impatientait ; seulement, leur répertoire ne variait pas beaucoup. C'étaient toujours les Petits Pâtés, les petits Chats bruns, puis Armand Masson, le poète au collet gris poussière des Cloches à Romes, Vincent Hyspa et son toenia, ce pauvre Trimouillat à son septième ; puis Jacques Ferny l'Alibi et les Voyages présidentiels, la seule chose vraiment amusante qu'on y eût applaudie depuis quatre ans, Meusy et Xanrof y compris, bien entendu (et la preuve, c'est que le premier court après la gloire, au Concert des Ternes, et que le second essaie en vain son impuissante rage d'écrire contre les tréteaux du père Micheau, grâce à l'acide Tarride).

Ailleurs, pièce symboliste de Donnay, resta incomprise ; le Carnaval de Venise fut un four, et le château de Naintré coûtait cher. Les bocks des goguettes du dimanche, inaugurées en janvier 1892 (un peu tard, on le voit), ne compensaient pas les frais, et les équipages de luxe ne stationnaient plus à la porte. Bruant, d'une part, et la Plume, de l'autre, minaient la maison par la base ; le temps de Boulanger, honorant le seigneur de Chat Noirville de sa visite, n'était plus. Il fallait en venir fatalement aux tournées de province. Elles durent encore, bien que nous soyons au début de décembre, époque généralement peu néfaste aux théâtres originaux. C'est dire qu'avant un an le Chat Noir sera désert et que ses tristes épaves erreront çà et là dans les rues de Montmartre, dans les cafés du boulevard, cherchant un asile contre la vieillesse prématurée, fatale conséquence de la vie des cénacles et des chapelles littéraires.

Mais l'influence du Chat Noir n'en aura pas moins été réelle sur l'esprit de la jeunesse. Des tendances satiriques ou macabres, primesautières et cocasses, une allure gouailleuse et montmartroise plus encore que parisienne, ont consacré à jamais ce local, d'où sont perpétrés les vingt ou trente cénaculets que nous verrons par la suite.


Dans la seconde partie de son article, parue dans le numéro suivant, Marcel Bernhardt/Alcanter continue par le cabaret le Mirliton d'Aristide Bruant, mais ceci est une autre histoire.