mercredi 7 janvier 2009

Jean d'UDINE vu par Pierre de LANUX


Un article paru dans la Nouvelle Revue Française à ajouter au dossier Jean d'Udine.

NRF 1910, N° 12, 1er janvier.

L'ART ET LE GESTE, par Jean d'Udine (Alcan).


Dans cette grave bibliothèque de philosophie contemporaine, voici le livre d'un enfant terrible. Jean d'Udine fut musicien, dessinateur, critique ; il vient de s'écrier : Et moi aussi je suis philosophe ! et il écrit l'Art et le Geste ; est-ce un livre ? ou plutôt une longue conférence, une conversation qui frôle cent sujets, et en traite quelques-uns de façon magistrale. La verve de l'auteur lui assure d'emblée une sympathie qui se confirme après la critique la plus attentive. Parfois, dans sa hâte juvénile de conclure, il abuse de cette éloquence pour franchir cavalièrement certains obstacles. Il n'a jamais regardé en arrière : ce qui lui importe, c'est l'opposition pour la briser, le problème pour le résoudre, ou du moins en tirer pour sa cause une solution suffisante ; quant aux autres, le talent de l'écrivain — j'allais dire de l'orateur — ne laisse pas le loisir d'y songer.
Après avoir passé en revue les phénomènes connus de la synesthésie, l'auteur observe que le geste — le geste librement accompli, débarrassé des contraintes de l'usage — est l'expression la plus littérale, la traduction juxtalinéaire en quelque sorte de toute émotion. C'est donc par l'intermédiaire des rythmes corporels que l'œuvre d'art se transmet et se reçoit... " Nous avons un corps, dit Jean d'Udine, et nous avons honte de lui laisser prononcer une belle phrase." C'est la réhabilitation d'un art disparu, et qui fut parmi les plus nobles.
Cette nature généreuse devait s'insurger contre les divisions arbitraires établies entre nos facultés, entre nos sens. " La vie ne tolère pas les catégories, " dit-il. Comme il a sans cesse présente cette émotion sincère, inconditionnée, qui le retient de s'égarer en discussions infécondes sur des sujets inanimés, il ne peut souffrir — et ne le cache pas — ceux qui perdant de vue l'art ou la vie, s'attardent en commentaires et en controverses sur une qualité, artificiellement isolée. Il se défie des "sciences d'art," selon lui quasiment dangereuses pour l'artiste, et avec quelque injustice fait à la science des critiques que seuls ont méritées de médiocres savants. Si, portant de grossiers procédés d'investigation dans le domaine de l'art, d'aucuns se réclamèrent de la science, il n'en faut point conclure à la faillite de ses méthodes. Il ne serait pas moins oiseux d'opposer encore la Science et l'Art, qu'une faculté humaine à une autre, et dans tous les cas, il n'est de connaissance dangereuse que la connaissance incomplète.
Ce livre fera certainement grand bruit, surtout parmi les musiciens à qui il s'adresse particulièrement, et ces théoriciens de l'art que l'auteur regarde peut-être trop volontiers en parasites. Cette présentation sommaire ne peut qu'effleurer l'ouvrage, dont chaque page, chaque argument contient matière à développement ou à réfutation, et dont la valeur ne se mesure pas seulement à l'importance des conclusions, mais au charme continu d'une parole vibrante et convaincue.


P. de L.
[Pierre de Lanux]

Albert Cozanet / Jean d'Udine sur Livrenblog : Les Rythmes et les couleurs. Jean d'Udine : L'Art et le geste 1910.


mardi 6 janvier 2009

SCIENCES MAUDITES 1900 (bis)



Notre-Dame des ténèbres par A. DELANNOY


Après avoir donné dans un billet précédant quelques images extraites des Sciences Maudites, un volume publié sous la direction de Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul-Redonnel aux Editions de "La Maison d'Art" en 1900. Il me fallait y revenir avec non seulement d'autres images mais aussi quelques mots sur ce livre étrange, consacré aux sciences occultes. Tout d'abord voyons la liste des textes y figurant :



- En guise de préface : Les Faces des Sciences Maudites, par Paul-Redonnel.
- L'Occultisme contemporain en France, par Papus
- Magie et Sorcellerie, par le Dr Rozier
- Lettre du Dr Rosier à M. Jollivet-Castelot
- Incantation par les Dix noms divins, par Victor-Emile Michelet
- Les Litanies de Notre-Dame des Ténèbres, par Edouard d'Hooghe
- L'Astrologie, par F.-Ch. Barlet
- La Porte fermée ; les Bohémiens; Jardin de Cloître ; la Mort soudaine, par Edouard d'Hooghe
- La Cabbale, par Sédir
- L'Astrologie, par Edouard d'Hooghe
- L'Alchimie, par Jollivet-Castelot
- Homunculus, par Jules Delassus
- La Médecine occulte, par Sédir
- Pages extraites de la Chronologie collée : Prédiction des douze sibylles
- Dans l'Astral, par Edouard d'Hooghe
- Clairvoyance Psychométrique, par Phaneg
- Causerie sur la Chiromancie, par Mme de Thèbes
- L'Âme de la Légende et du Poëme, par Victor-Emile Michelet
- D'un Art mystique, par R. Sainte-Marie
- Le vingtième siècle d'après les prophéties, par Saturninus
- Conclusions : I sur la Crédulité, II sur la Prière, III sur le Pacte, par Paul-Redonnel
- Les Editeurs Modernes des Sciences Occultes, par Sunnt-Paitle


Aparté : On le voit il s'agit d'un livre présentant de façon succinte les grands courants de l'occultisme et ses divers domaines. Autant le dire tout de suite, l'occultisme ne m'intéresse que par son influence si forte sur l'art et la littérature de la fin de siècle jusqu'au surréalisme. Les discours réactionnaire d'un Papus (1) ou d'un Péladan, les certitudes assenées du haut de leurs chaires par les différents "initiés", la "croyance" en une "science traditionnelle" transmise d'"élus" en "élus", tous cela, s'il faut le connaitre et le comprendre, je ne saurais y adhérer.

(1) Il explique, dans son article sur l'occultisme contemporain, que c'est la défense d'un Occident chrétien en danger aux alentour de 1850 (après la révolution de 48) qui poussa les différentes écoles de l'occultisme à se dévellopper...


Les Envieux (Dante chant XIII du Purgatoire)
d'après Louis MALTESTE

Le chapitre pour un Art Mystique est illustré par :

Bruges, dessin de LE SIDANER


Le Cloître, dessin de Marie DUHEM

LES SCIENCES MAUDITES : sous la direction de Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul-Redonnel. Editions de "La Maison d'Art", 1900, grand in-8, 202 pp. Nombreuses illustration in et hors texte.

Extrait du même volume : Homunculus de Jules Delassus - Remy de Gourmont Occultiste ?

Voir sur le blog Han RYNER : C.R. des "Sciences maudites" (éd. La Maison d'Art)

Jean d'UDINE : L'ART ET LE GESTE 1910


Nous écrivions il y a quelques temps : "En 1910 dans L’Art et le geste Udine défend la valeur esthétique d'une peinture purement "décorative", en accord avec l' "esprit synthétique" qu’impose l'époque ; un art "abstrait" capable de répondre à l'attente d'une nouvelle "humanité à laquelle ne suffit pas l’imitation direct des phénomènes naturels", il aura par ses différents travaux accompagné nombres d’artistes, dont l’un des tout premier fut Paul-Napoléon Roinard." Albert Cozanet-Jean d'Udine ne fut pas le seul (1) à se pencher sur les rapports entre les sons, les couleurs, et le rythme, et à accompagner les travaux des artistes vers un art abstrait, il fut pourtant un précurseur avec l'article publié dans les Essais d'Art Libre en 1893, déjà reproduit ici.

(1) Par exemple en 1908 Henri Rovel publie son article intitulé Les lois de la peinture et de la musique sont les mêmes, illustré par une gravure de Wassily Kandinsky.



Envoi de Jean d'Udine à l'éditeur H. Heugel, sur L'Art et le geste. Jean d'Udine, publiera quelques volumes à la célèbre maison d'édition Heugel, spécialisée dans l'édition d'oeuvres musicales : Les Transmutations rythmiques… (1922), Traité complet de géométrie rythmique... (1926), L'Art du lied et les mélodies de Massenet (1931).

Albert Cozanet / Jean d'Udine sur Livrenblog : Les Rythmes et les couleurs. Jean d'Udine vu par Pierre de Lanux

lundi 5 janvier 2009

C'est ma tournée...

Ma Tournée des blogs et des sites qui bougent :

D'abord l'initiative de C. Arnoult sur le blog Han Ryner : éditer des brochures en PDF, pas de Ebooks, des brochures à imprimer soit même, vous téléchargez le fichier, vous imprimez, vous pliez, agrafez et vous voilà avec un livre de plus dans votre bibliothèque. Dématérialisé pour sa distribution, rematérialisé pour une lecture classique, la brochure a de l'avenir.
Textes de Han Ryner déjà publiés sur le blog, disponibles en brochures PDF : Série "Petites causeries du sage" - Les Artisans de l'Avenir - Des Diverses sortes d'Individualisme - Petite causerie sur la Sagesse, suivie d'une Allocution à la Jeunesse. Série "Han Ryner parle de ..." - André Ibels (Esquisse d'un « En-dehors » à l'aube du XXe siècle) - Jules Renard ou De l'humorisme à l'art classique.
Dans le même blog lire un billet sur le dossier consacré à Aurel dans la revue du CRAM, "La Corne de brume". A propos d'Aurel on trouvera d'elle, deux articles sur Jean Lorrain dans le blog du même nom, voir plus bas.

Mikaël Lugan, faisant fi de la trève des confiseurs, étoffe ses Magnifiques Féeries intérieures d'une série de billets sur l'Académie Mallarmé, académie poétique aux débuts difficiles dont vous n'ignorerez plus rien.



Will Schofield vous propose de visiter les Archives Themerson sur son A Journey Round My Skull, où l'on trouvera une mine d'images, livres illustrés et articles, il nous fait l'amitié de signaler les images de Livrenblog dans un beau billet, qu'il en soit ici remercié.





Nous l'avions annoncé, il est sorti, nous l'avons reçus (merci zamdatala). Noir et Blanc de Jules Renard, chronique sur Les Emmurés de Lucien Descaves, publiée en braille et en gros caractères, est un bien bel objet, que l'on peut commander ici.


Le Visage Vert, revue indispensable connue de tous les amateurs de fantastique, se lance dans l'édition. Ouvrages disponibles :

Double par Jean Collier, (roman, novembre 2008). Traduit de l'anglais par Anne-Sylvie Homassel, 145 x 215, 266 p., 19 euros isbn : 978-2-918061-00-7.

Nonnes par Michael Siefener (roman, novembre 2008). Traduit de l’allemand par Isabelle David et Élisabeth Willenz 145 x 215, 129 p., 11 euros isbn : 978-2-918061-01-4.
A venir : Sirènes par Stepan Ueding (dessins, décembre 2008). Le Faiseur de lunes par Robert W. Chambers (nouvelle, février 2009). Le Marais aux sorcières par Paul Busson (nouvelle, février 2009). Histoires incroyables par Jules Lermina (nouvelles, février 2009).

Christine Serin nous informe de la mise à jour de son site sur Jean Lorrain.

- Rubrique " Actualités " : Réédition de Voyages aux éditions des Promeneurs Solitaires.
Une petite mise à jour concernant les actualités 2008 : en septembre, les éditions Fuga Libera ont sorti un CD intitulé " Nymphes et Fleurs " comportant, entre autres oeuvres inédites, la " Ronde des Fées ", poème de Jean Lorrain mis en musique par Gabriel Pierné. Voir informations complémentaires sur le site.
- Rubrique " Articles de journaux et revues " :
Le Petit Niçois du 22 janvier 1906 : " Visites d'art - Jean Lorrain ", par Aurel ;
Le Petit Niçois du 10 mars 1907 : " Le Tréteau ", par Aurel ;
Le Petit Niçois du 16 mars 1907 : " Le deuxième livre posthume de Jean Lorrain : L'Aryenne ", par Georges Normandy ;
La Plume du 01 avril 1893 : " Jean Lorrain ", par R. E. ;
La Plume du 01 juillet 1902 : " Masques parisiens : Jean Lorrain ", par Georges-Michel ;
Le Mercure de France du 15 janvier 1907 : " Le Feu : Jean Lorrain, par M. E. Jaloux ", par Charles-Henry Hirsch ;
Le Figaro du 26 juin 1926 : " Le vingtième anniversaire de la mort de Jean Lorrain ", par Georges Normandy et " La nostalgie de Jean Lorrain ", par Charles Brun ;
Le Phare du Littoral du 16 juillet 1905 : " Le Crime des riches - Lettre ouverte à M. Jean Lorrain ", par Georges Avril.
- Rubrique " Bibliographie / Lectures complémentaires " : Estomirants fantasmagores (anthologie proposée par Stéphane Bois et Ko Kwang-dan) ; Esthètes et magiciens par Philippe Jullian ; Les Saisons littéraires par Edmond Jaloux ; Fragments par Auriant.
- Rubrique " Au fil du web " :
Jean Lorrain vu par Albert Samain (Livrenblog) ;
" L'incroyable fantoche de Jean Lorrain : Monsieur de Bougrelon ", par Nebelheim (Plumes - Errances littéraires) ;
" Regards croisés sur une villégiature Belle Epoque à Nice ", par Martine Arrigo-Schwartz (Les Cahiers de la Méditerranée) ;
" Duval alias Jean Lorrain ..", par Xavier Cottier (Société Muséale Albert Figuiera) ;
" La vie parisienne, une langue, un mythe, un style " (Actes du 3e congrès de la SERD) ;
Quelques articles autour de certains thèmes et figures lorrainiens : le voyage, Messaline, Héliogabale, etc. (Persée, revue " Romantisme ")
- Rubrique " Liens / Oeuvres en ligne de Jean Lorrain " : Ajout d'une liste répertoriant les oeuvres de Jean Lorrain, ainsi que quelques textes importants qui lui sont consacrés, actuellement disponibles en téléchargement sur Internet.





LES SCIENCES MAUDITES 1900





Couverture de LOUIS PAYRET-DORTAIL






Composition de PAUL CIROU






Composition de LÉON GALAND






Dessin d'EDMOND ROCHER






Dessin d'Eliphas LEVI





Ornementation par MERODACK-JEANEAU



La danse du Sabbat. Le Purgatoire de Saint-Patrick. Extrait du Calendrier Magique


Ces quelques images sont extraites du volume Les Sciences Maudites paru en 1900 aux éditions de "La Maison d'Art".

Suite : SCIENCES MAUDITES 1900 (bis). Homunculus de Jules Delassus - Remy de Gourmont Occultiste ?

Voir sur le site Han RYNER : C.R. des "Sciences maudites" (éd. La Maison d'Art)

dimanche 4 janvier 2009

CHARLES-LOUIS PHILIPPE


Le fils d'un sabotier, petit bonhomme au corps malingre, au visage défiguré par la maladie, va au début du XXe siècle apporter au roman une fraîcheur nouvelle. Il ouvrira les portes, et fera rentrer dans la littérature, "la vie" que la jeune génération réclamait sur tous les tons depuis le naturisme de Saint-Georges de Bouhélier jusqu'aux écoles nouvelles. Écrivain de "classe" (1), Philippe ne se contente pas de mettre en scène la vie du peuple, la vie des pauvres, cette vie là sera présentée par l'un de ceux qui l'a vécue. Avec amour, compréhension, parti pris même, il sera farouchement du côté des déshérites, pas seulement des travailleurs, mais aussi des mendiants, des prostitués, des voyous, même. Comme le note Jean Viollis dans l'article nécrologique qui suit, Charles-Louis Philippe ne fut en rien un théoricien, ce qui le distingue dans cette époque où les œuvres sont plus rares que les théories (2). Si son œuvre a marqué son temps, il fut l'un des premiers auteurs publiés par la toute jeune N.R.F. et son "patron" André Gide, il n'a pas créé de mouvement (3), mais il fut pourtant l'un des premiers de cette "race de pauvres" qui viendront quelques années plus tard, bousculer les règle de la littérature bourgeoise, et qu'Henry Poulaille réunira sous le titre générique de littérature prolétarienne (4).


(1) "Je crois être en France le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres." écrit-il à M. Barrès.
(2) Voir la floraison des écoles poétiques : le Paroxisme de Nicolas Beauduin, l'Intégralisme de A. Lacuzon, l'Impulssionnisme de Florian-Parmentier, ou encore le Dynamisme de A.-M. Gossez.
(3) Avec les nouvelles reprisent dans Les Dieux chez nous, Georges Pioch, pourrait bien être l'un des plus proche de l'esprit de Charles-Louis Philippe tant pour le choix des sujets que par le style. De même, les nouvelles de Lucien Jean font irrésistiblement penser à son ami Philippe, plus théoricien, plus "philosophe" que celui-ci, il aurait influencé l'auteur de Croquignole. Emile Guillaumin, enfin, l'écrivain-paysan originaire d'un village proche de Cerilly, sera encouragé par Philippe qui sera son influence majeure.
(4) Henry Poulaille : Le Nouvel âge littéraire. Valois, 1930.


Comment témoigner à l'égard d'un ami soudain disparu, de cette froideur indifférente qui, seule, permet de juger posément l'oeuvre qu'il a laissé . Il y a quelques semaines, Charles-Louis Philippe était pour nous un compagnon. Il causait, riait, s'attristait avec nous et parmi nous, et ses livres, même les premiers, gardaient comme un reflet de sa vie. La surprise est trop brusque : c'est seulement après plusieurs années que nous pourrons apercevoir les germes que Philippe a laissés en nous. Peut-être sera-t-on surpris alors de leur importance.
Ce quinze dernières années ont été marquées, dans le milieux littéraire, par deux mouvements : la réaction entre le symbolisme, d'une part, et la recherche d'une formule de roman qui permit d'échapper à ce que le naturalisme avait de morne et de glacé tout en maintenant ses méthodes de documentation. A ce dernier point de vue, des livres comme Bubu-de-Montparnasse et le Père Perdrix furent d'un intérêt considérable ; non que Philippe ait prétendu « prouver » quoi que ce fût en les écrivain, mais la force des choses leur prêta un rôle actif ; je ne connais guère de jeunes écrivains qui n'en aient subi l'influence ; Philippe, assurément, ne laisse pas une école de pasticheurs ; mais chez les romanciers de sa génération les moins pareils à lui, une analyse soigneuse révélerait ce que les chimistes appellent « traces », dans un mélange. Je crois qu'il existe aujourd'hui en nous un fort apport de littérature russe : Philippe en aura été l'un des principaux véhicules.
Nul, d'ailleurs, n'était moins doctrinaire que lui. On ne trouverait pas une seule de ses lignes qui donnât un conseil ou proposât une règle. Il écrivait comme il sentait, sans se tâter, sans s'examiner ;
c'est absolument en dehors de lui que ses livres ont exercé une action, par leur seul attrait de persuasion, par leur seule force d'exemple. Mais comment définir ce qu'ils contenaient de nouveau ?
Au cours des tournées d'inspection qu'il faisait dans les différents quartiers de Paris pour vérifier les étalages (il était « piqueur » municipal et ses fonctions consistaient à empêcher les étalages de déborder sur la voie publique), Philippe montait quelquefois chez ses amis et s'invitait à déjeuner. Un jour, il aperçut dans le cabinet de l'un d'eux cette inscription qui ornait le fronton de la bibliothèque : Créer, c'est combiner soigneusement, patiemment et avec intelligence. Philippe réfléchit, ôtat sa pipe de la bouche, et dit après un instant : - « Oui, cela me plairait, mais il y manque quelque chose. J'ajouterais :... et avec foi. » Cette parole le peindrait assez.
Avec foi n'avait pas pour lui de signification très limitée. Il aurait pu dire aussi bien : avec amour. Sa « foi » le portait indifféremment vers le christianisme et vers l'anarchie. Tout mouvement du coeur, tout élan généreux le séduisaient également. Il détestait de raisonner sur ce qui lui paraissait beau. Je ne suis pas certain qu'il n'ait jamais été dupe de son enthousiasme, par exemple lorsqu'il s 'émerveillait de la littérature de Claudel ou de la peinture de Matisse. Mais rien de snob ne se mêlait à ces admirations. Elles surgissaient en lui, sincères, entières. Cela suffisait pour qu'il acceptât. L'idée de contrôle lui répugnait. Si quelque ami le poussait là-dessus, il répondait : - « Non... Pourquoi réfléchir sur ce que l'on aime ? »
Il a aimé toute sa vie. Quoi ? La faiblesse, le malheur, la pauvreté. Il aimait tout ce qui portait de la douleur en soi, jusqu'au crimes et jusqu'aux vices. Il aimait l'amour. Sa faculté d'aimer s'était trouvée à une dure école. Mais, pauvre et laid, il s'attachait plus passionnément à l'amour parce qu'il avait eu plus de peine à le garder sauf.
Ce corps malingre cachait le coeur le plus tendre, toujours ému, toujours frémissant. Il avait connu toutes les cruautés de la vie, mais elles n'avaient fait que l'incliner davantage vers la compassion. Un mal dont il restait défiguré avait ravagé son enfance : il ne se souvenait que du redoublement des soins maternels autour de son petit lit de malade, et pour retracer cette période, il écrivit ce livre d'adoration sanglotante, la Mère et l'enfant. Aucune misère, aucune humiliation ne lui furent épargnées, sans qu'on puisse en trouver dans Bubu, dans le Pére Perdrix, dans Marie Donadieu, d'autre écho que celui de la tendresse et de la pitié. « Quand on est faible, écrivait-il, il faut se défendre en pardonnant aux forts. » Cette humble défense lui assura des victoires.
Philippe avait une taille d'enfant, un visage décidé, la mâchoire percée de trous, la moustache et la barbiche rares ; un binocle mal équilibré, qu'il redressait fréquemment du bout des doigts, chevauchait son nez ; les yeux trop gros et d'une couleur peu marquée, prenaient une intensité extraordinaire, non par leur éclat, mais par une sorte de frisson inquiet et bon qui venait y affleurer du fond de lui-même ; ce qui séduisait surtout, c'était sa voix, une voix fine, légère, nuancée, un peu meurtrie, mais extrêmement musicale, avec des hésitations, des arrêts... Il partait très simplement, mais on sentait parfois sous sa parole une sorte de tremblement contenu qui lui donnait un grand charme. Ce garçon frêle, tout petit dans un fauteuil, tout perdu au milieu d'un groupe, et qui, de son origine villageoise, gardait des vêtements lourdement taillés et des souliers carrés, faisait taire tout naturellement les conversations s'il élevait la voix, et rien n'était touchant, lorsqu'il avait prononcé quelques phrases, comme l'embarras qu'il semblait éprouver de retenir l'attention des autres : il se taisait presque aussitôt et se tenait là, raccrochant machinalement son lorgnon bossu, les paupières à demi baissées sur ses yeux mouillés, un sourire délicat et gêné au coin des lèvres.
Philippe ne manquait pas de malice ; mais son ironie restait sans acidité. « Seuls les maladroits sont méchants, répétait-il volontiers ; car c'est de soi, en somme, que l'on a le plus à se moquer ! »
Il parlait de lui-même avec drôlerie et s'amusait volontiers de sa propre personne. Sa petite taille surtout excitait ses plaisanteries. - « N'est-ce pas que je ferais une drôle de poupée ? Mais c'est difficile de dire maman comme il faut... » Un jour qu'il était chez un ami, cet ami s'absente un instant, puis retrouve Philippe gravement perché sur trois tabourets et fumant une longue pipe de terre. - « Tu vois, expliqua-t-il, je cherchais à savoir si c'est plus commode d'être grand pour fumer la pipe.» Cette gaieté particulière, gouailleuse, mélancolique, peut-être ingénue, beaucoup plus berrichonne en tous cas que parisienne, se retrouve abondamment dans son dernier livre, Croquignole. Croquignole a pu surprendre ceux qui aimaient dans Philippe une « manière ». Mais le danger, chez un écrivain aussi original que celui-ci, eût été précisément de se laisser aller à créer son propre poncif. Philippe venait d'y échappait. J'étais de ceux que Croquignole avais ravis non seulement par son propre agrément, mais par l'aspect inattendu de son auteur qu'il révélait. Philippe « s'augmentait » avec ce livre, qui permettait de croire que le ton d'apitoiement un peu soutenu de Bubu, du Père Perdrix et de Marie Donadieu allait s'éclairer de bonne humeur ; et de fait, les contes que Philippe donnait depuis lors aux quotidiens étaient d'une qualité tout à fait nouvelle, que l'on appréciera mieux quand ils paraîtront en volume.
Un niais se consolait de la mort soudaine de Philippe en disant : « Heureusement qu'il avait donné sa mesure ! » Ce n'est pas vrai. On ne sait jamais à quel moment un talent qui jaillit ainsi des sources profondes du peuple a donné sa mesure. Eugène Montfort rappelait ces jours-ci que le grand-père de Philippe était mendiant, et son frère sabotier. De cette origine, l'auteur de Bubu tenait des forces instinctives dont on ignore absolument la puissance. Même après six volumes publiés, nul ne pouvait deviner à coup sûr la trajectoire de son talent : la part d'inconnu restait indéterminée. Ce n'est pas seulement l'ami tendre que nous devons pleurer en lui, mais l'écrivain qui, dans notre génération, apportait peut-être avec lui le plus d'originalité féconde.


Jean VIOLLIS



Sur Livrenblog, voir Lucien Jean sur Bubu-de-Montparnasse extrait de Parmi les hommes. Une lettre de Charles-Louis Philippe. Charles-Louis Philippe par Elie Faure.

vendredi 2 janvier 2009

Quelques chiffres


Une année nouvelle c'est l'occasion des bilans, des retours en arrière, je vous rassure, pas ici. Juste quelques chiffres.



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