vendredi 12 décembre 2008

SAMAIN : MENDÈS. LORRAIN. Jeanne JACQUEMIN


ALBERT SAMAIN
CARNETS INTIMES
NOTES



SAMAIN (Albert) : CARNETS INTIMES. Mercure de France, 1939, in-12, broché, 248 pp., index. Carnet I à VII (1887) - Notes - Sensations - Portraits littéraires (1892 - 1896) : Le Voyage dans les yeux par Georges Rodenbach, Musée de béguines par Georges Rodenbach, La Vocation par Georges Rodenbach, Poésies (2 volumes) et Poésies nouvelles (1 volume) par Catulle Mendès, La Paix du coeur par Jean Blaize, Amour de Miss par Jean Blaize, Le Coeur gros par Jean Ajalbert, Théâtre de l'Oeuvre : L'Image, pièce en trois actes par Maurice Beaubourg, Sur Alexandre Dumas fils - Notes diverses (1892-1899) - Evolution de la poésie au XIXe siècle (réponse à une enquête littéraires).

Notés au fil de la lecture de ce recueil posthume de Samain les deux petits paragraphes ci-dessous où l'on verra le peu de goût de l'auteur du Jardin de l'Infante pour l'oeuvre de Catulle Mendès (1) et son admiration pour Jean Lorrain, à qui il promet la curiosité et l'intérêt des générations futures. Le second paragraphe est consacré à la visite d'une exposition de Jeanne Jacquemin (2).


Ce qui est intolérable chez Mendès, quand on le lit avec quelques fréquence, c'est la sensation d'artificiel absolu qui s'en dégage. Jamais ses conceptions ne semblent sorties de son coeur ; ce n'est que de la fantaisie cérébrale ; d'où pas un mot ne vous touche, au sens divin de l'émotion.
Jean Lorrain, lui aussi, est tout entier fait d'artifices, mais combien différent ! La fantaisie de Lorrain, au lieu de se noyer dans une mousse de rhétorique fouettée, se retrempe et reprend force à la réalité. L'oeil de Lorrain est toujours braqué sur un coin de la vie réelle. Il la transpose, en artiste qu'il est, tantôt en délicieuses sanguines, tantôt en eaux-fortes violentes, aux tons gras, ténébreux et chauds ; mais toujours, c'est d'un vécu qu'il part ; et de cela son oeuvre prend le caractère indéfinissable des choses vivantes.
Alors que bien des constructions littéraires, pompeuses et grandioses, auront disparu et seront ensevelies dans le morne océan Pacifique des insondables bibliothèques, alors qu'il ne restera peut-être de l'oeuvre des gros ouvriers comme Zola que quelques pages à tenir dans la main, l'oeuvre de Lorrain sera consultée et feuilletée avec cet intérêt piquant qui nous fait rechercher les Fragonard, les Lancret, les Moreau, et qui nous penche sur tous ces brimborions artistiques et littéraires du XVIIIe siècle, - saxes, éventails et poésies légères, - où nous sentons vivre plus que partout ailleurs son brin d'âme musquées et jolie.

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Vu hier, rue Taitbout, trois aquarelles de Jeanne Jacquemin, de facture très intéressante. Couleur plate, éteinte ; ligne aride et mangée de mysticisme ; arrangement symbolique.
La première : une espèce de Béatrice sur un fond vert pâme de force mystique, avec des joues ovalées d'anémie sous des pommettes qui tendent la peau, des yeux grands et clairs, et une bouche singulière dont le dessin excessif et charnu détonne dans la spiritualité du visage ; à la main un lys.

La seconde : une tête exsangue, posée dans un verre ou dans un vase quelconque ; les yeux fermés, les cheveux d'un blond grisâtre tombant tout en travers d'un côté de la figure, avec comme des filets de sang emmêlés dans les mèches.
La troisième : une tête de Christ couronnée d'épines posée de face sur un ciborium, avec des yeux poignants sous l'éplorement des cheveux.
Bonheur reprochait presque à ces études d'avant-garde de paraître en quelque sorte trop sûres d'elles-mêmes, d'avoir comme une allure d'habileté et je ne sais quelle aisance dans la facture qui contrastait avec l'étrangeté et le mysticisme un peu égaré dont elles relevaient.











(1) C'est pourtant Samain qui signera la chronique, qui figure dans ce volume, des volumes de poèmes de Mendès pour le Mercure de France. Il s'en explique dans cet extrait de lettre d'octobre 1892 à son ami Gaston Bonheur :
« Vallette m'écrit pour me demander, comme un vrai service à rendre au Mercure, de rédiger une note bibliographique sur les poésies de Mendès. Vous voyez d'ici comme cela m'a amusé. Il avait, paraît-il, demandé d'abord cela à Quillard, qui, pour des motifs particuliers, « une pique avec Mendès », s'est récusé.
Je me suis informé près de Vallette. Les trois volumes de poèmes ont bien été adressés par Mendès à moi seul, au Mercure. Dans ces conditions, ma situation est assez délicate, placé entre une appréciation qui comporte des sévérités et un procédé qui, vis-à-vis d'un obscur, ne laisse pas d'être fort gracieux. Je m'en suis tiré comme j'ai pu : j'ai rédigé deux notices, une plutôt grave et compassée, l'autre plus dégagée, plus enlevée de touches, plus cavalière aussi. C'est celle-ci plutôt que je préférerais. Je laisse Vallette juge. Si vous venez à Paris cette semaine, je vous montrerais cela, il sera encore temps ; peut-être m'éviterez-vous quelque gaffe. »

(2) Sur Jeanne Jacquemin :
- Jean-David Jumeau-Lafond : "Jeanne Jacquemin (1863-1938), peintre et égérie symboliste", Revue de l'art, septembre 2003, n° 141, p. 57-78.
Voir aussi :
- Jean Lorrain : La Mandragore, suivi d’une lettre inédite à Catulle Mendès et d’une postface d’Éric Walbecq ; illustrations de Jeanne Jacquemin. Du Lérot, 2003, 46 p. Sur les rapports conflictuels entre Lorrain et Jacquemin voir l'année
1903 dans la chronologie donnée sur le site JeanLorrain.net.



mercredi 10 décembre 2008

Camille SOUBISE Souvenirs sur Camille LEMONNIER



Après avoir exhumé du n° 9, 10, 11, 12, 13 de la Revue Littéraire Septentrionale, deux textes de Gustave Le Rouge, il paraît intéressant de donner aujourd'hui un article du même fascicule, signé de Camille Soubise, où l'on apprend, que Camille Lemonnier (1844-1913), le futur « maréchal des lettres belges », alors qu'il n'avait encore que 16 ans, commença dans la presse comme rédacteur en chef et... dessinateur. (1)


Camille SOUBISE


Souvenirs de jeunesse

Camille Lemonnier

Il y a quelques années, (I) - ne précisons pas, cela nous vieillirait trop, - un industriel quelconque, jaloux des lauriers dorés des Cliquot et des Roederer, inventa une nouvelle marque de champagne : « le marquis d'Agoz. »


Ce nom bizarre s'étala bientôt en lettres d'or aux vitrines des marchands de comestibles, et l'inventeur – un méridional – se frotta joyeusement les mains, croyant de bonne fois que son noble champagne allait enfoncer tous les vins roturiers.


Pensez donc ! « Marquis d'Argoz ! » C'était du champagne à quatorze quartiers, quoi !


Cependant, il s'aperçut vite qu'un beau nom, bien ronflant, ne suffit pas toujours pour faire son chemin en ce bas monde. Malgré ses étiquettes flamboyantes, le nouveau champagne ne se vendait guère, hélas !

Alors, il lui vint une autre idée ; il résolut de fonder un journal. Ce serait bien le diable si celui-ci ne réussissait pas à faire mousser celui-là !

- Quel titre prendrons-nous ? Lui demanda celui d'entre nous qu'il
venait de bombarder rédacteur en chef.

- Palsambleu ! Messire, nous prendrons le titre de Marquis d'Agoz
! Répondit majestueusement l'inventeur.


Et le monde eut ainsi deux marquis d'Agoz : le premier en bouteilles, le second, sous forme de journal illustré.

Car il était illustré, s'il vous plait, ce drôle de petit journal !

Félicien Karat cumulait les fonctions de rédacteurs en chef et de dessinateur.

C'est qu'il ne doutait de rien, savez-vous, ce Félicien Karat !

C'était un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans, au plus, à la chevelure flamboyante, au front pensif, à l'air sérieux, aux regards perçants atténués par les verres d'un binocle. - Aujourd'hui, il est entrain de devenir célèbre.

Ce que c'est de nous, pourtant !

Par exemple, je dois à la vérité de dire que, malgré les articles les charges de Félicien Karat, le Marquis d'Agoz ne faisait pas florès. Beaucoup de gens confondaient le journal avec le champagne du même nom ; de là l'insuccès du premier.

Bref, les choses allant de mal en pis, un beau matin, Félicien Karat dévissa ses talons rouges et passa bravement, avec plume et crayon au Béotien, autre journal littéraire que venait de fonder un groupe de jeunes gens, à la tête desquels était Joseph Demoulin, le poète liégeois,
auteur de cette chanson : Mon âme et Dieu, que Darcier avait mise en musique et qui eut une si grande vogue dans les dernières années du second empire.

Le transfuge fut accueilli fraternellement au Béotien, où l'on pratiquait l'hospitalité la plus écossaise. Cependant, on y était si bruyant, on y cassait tant de vitres et tant d'assiettes, que le nouveau venu se sentit un peu dépaysé et mal à l'aise dans ce milieu tapageur, dans ce phalanstère où l'on s'inspirait des plus purs principes de Schaunard, ce législateur de la verte bohème.

Aussi, tout en collaborant assez activement au Béotien, Félicien Karat assistait-il rarement aux réunions orageuses des ses nouveaux amis, qu'il finit par lâcher comme il avait lâché l'homme au champagne blasonné.

Précisément, Odilon Delimal venait de fonder l'Espiègle, qui succédait au spirituel et charmant journal de Félicien Rops, dont je parlerais un jour.


L'ex-rédacteur en chef du Marquis d'Agoz entra donc à l'Espiègle, en qualité de chroniqueur théâtral, et, à partir de ce moment, rejetant tout pseudonyme, il signa bravement de son vrai nom : Camille Lemonnier. La chrysalide devenait papillon !

J'ai connu, autrefois, un brave homme qui avait la manie d'imiter Napoléon 1er ; il parlait avec emphase, se croisait les bras derrière le dos en marchant et prenait du tabac dans la poche de son gilet.

Camille Lemonnier, lui, fut pris à cette époque d'une manie non moins bizarre : il se mit à singer Victor Hugo. Il pontifiait, vaticinait, était colossal, prodigieux, fulgurant et surtout incompréhensible. Et comme il faisait tout cela très sérieusement, c'était à mourir de rire.

Cette rage d'imitation l'avait pris subitement, comme un mal de dent. Aberration momentanée d'un jeune esprit qui cherche sa voie, voilà tout.

Je me souviens encore d'une nouvelle qu'il écrivit alors. Il croyait avoir fait un chef-d'oeuvre. C'était tout simplement un pastiche, très réussi d'ailleurs, des Travailleurs de la Mer.

Le directeur d'une revue, à qui il l'adressa, lui renvoya son manuscrit avec force compliments, tout en lui donnant à entendre que ce talent d'imitation, qu'il possédait à un suprême degré, pourrait lui jouer un mauvais tour.

Un peu déconcerté par cette révélation, le jeune journaliste cessa brusquement d'envoyer à l'Espiègle des lettres qui eussent pu être datées d'Houteville-House.

Il louvoya pendant quelques temps, se laissant aller parfois à la dérive, comme un navire sans boussole.

Un jour enfin, une légère brise enflant ses voiles, il dit adieu aux enchantements de la Circé romantique et, virant de bord, mit bravement le cap sur l'île du Réalisme.

Je ne sais si Camille Lemonnier est fixé pour longtemps « sur ce rivage». Ce qui est certain, c'est que des oeuvres telles que : les Contes Flamands et Wallons, les Histoires de Gras et de Maigres, Un coin de Village, Un Mâle et plus récemment, l'Hystérique et les Peintres de la vie, assurent à leur auteur une place à part dans la littérature contemporaine.

Certes, ces oeuvres, les premières surtout, ne sont pas sans défauts ; mais que de détails charmants ! Que de choses aimables en ces pages qui vous font venir le sourire aux lèvres ou les larmes dans les yeux ! Connaissez-vous, par exemple, rien de plus gracieux et de plus touchant à la fois que l'histoire de la petite fille du boulanger ?... C'est une vraie perle, un petit chef-d'oeuvre, où l'on retrouve tout ensemble la sensibilité exquise d'Andersen et le réalisme de Dickens.

Si vous n'avez pas lu les Contes Flamands et Wallons, lisez-les. Pour moi, j'y trouve un plaisir extrême, et lorsque Camille Lemonnier conte une de ces histoires naïves tout imprégné du parfum, doux et amer à la fois, des aubépines roses et des genêts aux fleurs d'or, je suis parfois tenté de lui crier, comme lorsque j'étais enfant : Encore ! Encore !...

Mais, palsambleu ! Nous voilà loin, bien loin du Marquis d'Agoz ! Camille Lemonnier s'en souvient-il encore ?...

Le temps des folles équipées est passé , les jours de notre belle jeunesse ont fui ; les fées ont cessé de danser au clair de lune et nous n'allons plus cueillir des mûres le long des verts sentiers de la bohème ! Adieu, poètes et Cydalises !...

Camille Soubise.


[I] Dans les années 1860-1861, années où parurent le Béotien et le Marquis d'Argos.

(1) On sait peu que Lemonnier a laissé des dessins et des pastels, voir Le silence du crayon : Les dessins de Camille Lemonnier. Une activité méconnue du grand écrivain et critique, un article d'Adrien Grimmeau, sur le site Mémoires.

Camille Soubise (Alphonse Vanden Camp, alias du Camp 1833-1901), dirigeait la revue littéraire et artistique La Muse française depuis le mois de mai 1887, cette revue connue 6 numéros avant de fusionner avec La Revue Littéraire Septentrionale d'où est tiré cet article (voir notre billet). Léon Masseron directeur de La Revue Septentrionale, annonce cette fusion dans un article intitulé Renfort et publié en tête du numéro 7 et 8 de janvier et février 1888 de sa revue, Camille Soubise y est présenté comme « le chansonnier populaire dont les délicates romances tant connues ont fait oublier l'idiotie et la banalité des refrains habituels des cafés-concerts »

Sur Camille Soubise, auteur de la Chanson des blés d'or personnage louche, ayant participé à la Commune, soupçonné de double jeu et de vol, qui entre Bruxelles et Paris, navigua dans le journalisme, la petite presse et les journaux politiques (Le Crocodile, Uylenspiegel, Le Prolétaire, Le Drapeau, Le Courrier de Charleroi, L'Observateur, Le Béotiens, Le Marquis d'Agos, le Figaro Belge, La Gazette de Hollande, La Muse française), voir l'article en ligne de Francis Sartorius, La Métamorphose d'un aventurier des lettres : Camille Soubise, publié, en 2000, dans le premier numéro de la revue Histoires littéraires. http://www.histoires-litteraires.org/les%20articles/artsartorius.htm




mardi 9 décembre 2008

Dr Robert GEYER Littérature et psychiatrie. Théâtre d'IBSEN.



GEYER (Dr Robert) : Etude médico-psychologique sur le Théâtre d'IBSEN. C. Naud, 1902, in-8, 116 pp.


La littérature de la fin du XIXe siècle emprunte de plus en plus aux théories scientifiques, et notamment à la psychologie. Le docteur Geyer, avant d'analyser les pièces d'Ibsen [1] du point de vue médical, dresse un tableau des rapports, récents, entre littérature et psychiatrie.

Littérature et psychiatrie

« En même temps et dans l'espace de bien peu d'années, dit Enrico Ferri, Darwin étayait la biologie. Spencer la philosophie naturelle et Marx la sociologie sur la base solide du positivisme. La méthode positive, l'observation expérimentale renouvelaient la connaissance de la nature, celle de la collectivité humaine et celle de l'individu. Le roman devait forcément s'adapter à cette interprétation nouvelle de l'univers ; il devait ressentir le contre-coup décisif de ces influences. Abandonnant le formalisme fantaisiste, vieux et démodé, l'héroïsme de manière et de pose, il ne tarda pas à se transformer en se rapprochant des sources vives de la réalité humaine (1) .»
Déjà, en effet, Balzac, Stendhal, Flaubert, courageusement avaient créé le roman naturaliste, mais il faut arriver à M. Zola pour trouver, outre le souci de la réalité, une constante préoccupation de vérité scientifique. Il nous a doté du roman d'observation, appelé à tort, comme l'a fait justement remarqué M. Max Nordau, roman expérimental. Son oeuvre la plus considérable, « Les Rougon Macquart », repose en entier sur la grande loi biologique de l'hérédité. Et partout aujourd'hui nous retrouvons cette recherche de vérité et ces emprunts continuels aux théories scientifiques en cours. Naturellement la psychopathologie fournit la plus grande part des observations. Même dans les productions les plus extravagantes de la littérature anglaise, on trouve toujours une hypothèse scientifique qui sert de base aux développements imaginés par l'auteur. Ainsi dans le Grand Dieu Pan d'Arthur Maschen (sic) [2] nous assistons à une vivisection sur l'écorce cérébrale humaine, dans le Faiseur de Monstres de Morow (sic) [3] l'auteur décrit une résection des hémisphères cérébraux ou bien encore, avec l'Ile du Dr Moreau, Wells nous terrifie par le récit d'expériences épouvantables et heureusement toutes d'imagination.
En Scandinavie, outre Ibsen qui va spécialement nous occuper, nous trouvons plusieurs fois dans les oeuvres de Björnstjerne-Björson cette préoccupation scientifique. Nous savons que c'est avec les cliniques de Charcot qu'il a bâti son admirable drame « Au-dessus des Forces humaines » où nous voyons un dégénéré impulsif issu d'un mystique halluciné et d'une hystérique. En Russie, Dostoïewsky a largement puisé pour tous ses ouvrages aux sources alimentées par l'aliénation mentale. Tolstoï nous a donné dans la Sonate à Kreutzer un dégénéré homicide et dans la Puissance des Ténèbres des observations étrangement vivantes d'alcooliques délirants. Enfin, Gorki vient de se révéler écrivain du plus grand talent avec ses vagabonds, alcooliques et dégénérés.
En Allemagne, Hauptmann avec le « Voiturier Henschell » mettait à la scène les hallucinations terrifiantes de la vue de l'alcoolisme. En Italie enfin, c'est d'Annunzio qui emprunte aussi à la psychiatrie plusieurs de ses personnages pour faire les Vierges aux Rochers, le Triomphe de la Mort, et son chef-d'oeuvre : l'Intrus.
Nous n'insisterons pas davantage. Nous avons cité à dessein dans ce très rapide aperçu des noms connus de tous et l'on voit la part très grande prise par la psychiatrie ou les sciences connexes dans les oeuvres des écrivains européens. Dans toutes ces dernières années, rien qu'en France le nombre d'oeuvres littéraires où l'on rencontre des aliénés et trop considérable pour que nous songions à les citer. On en trouve une bibliographie très complète dans la Chronique médicale (2). d'autre part, le sujet a été traité d'une manière plus générale et très détaillé da,s l'ouvrage récent de M. R. Fath (3). « Rêver ce qui pourrait être, dit M. Zola (4), devient un jeu enfantin quand on peut peindre ce qui est : et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante et splendide, dans sa création incessante. »


(1) Enrico Ferri. Les criminels dans l'art et la littérature, p. 94. Paris, 1897.
(2) Chronique médicale, 1899 et 1900. Les Romans médicaux.
(3) Robert Fath. L'influence de la science sur littér. française dans la seconde moitiè du XIXe siècle. Lausanne, Payot, 1901.
(4) E. Zola. Le Naturalisme au théâtre, p. 48.

[1] Liste des pièces analysées : Brand. Maison de Poupée. Les Revenants. Le Canard sauvage. Rosmersholm. La Dame de la Mer. Hedda Gabler. Solness le Constructeur. Le Petit Eyolf. Jean-Gabriel Bockman. Quand nous nous réveillerons d'entre les morts.
[2] Arthur Machen : Le Grand Dieu Pan. Traduction de Paul-Jean Toulet. La Plume, 1901. (publié à Londres en 1894)
[3] Le Faiseur de monstres de W. C. Morrow figurent dans Le Singe, l'idiot et autres gens. Traduction par George Elwall. Editions de la Revue Blanche, 1901.


Gustave Le Rouge, corrections. Henri Bordillon nous écrit.



Corrections à propos de Gustave Le Rouge.

J'écrivais dans un billet précédent (un peu précipitamment, mais avec des réserves) que les deux textes de Gustave Le Rouge de la Revue Littéraire Septentrionale (Ignorance, A Coeur Perdu de J. Péladan) étaient sans doute les premiers textes littéraires publiés par l'auteur des Derniers jours de Paul Verlaine.
Henri Bordillon, grand spécialiste de Le Rouge (1), nous signale qu'à sa connaissance le premier texte littéraire publié de Gustave Le Rouge l'a été dans Les Guêpes normandes, n° du 1er mai 1888, il s'agit d'une courte nouvelle intitulée Idylle normande.
Voilà qui est noté... et qui me permet de demander à tous ceux qui auraient des informations complétant ou corrigeant les billets de Livrenblog, de ne pas hésiter pas à me les transmettre, leurs informations seront reprises et les sources citées.


(1) Voir notamment ses articles parus dans la revue L'Oeil Bleu (Commandes et abonnements : 59 rue de Chine 75020 Paris. Contact : associationoeilbleuATyahoo.fr).

lundi 8 décembre 2008

Gustave LE ROUGE en 1888. "A Coeur Perdu" de Péladan





Critique de Gustave Le Rouge publié dans la Revue Littéraire Septentrionale, N° 9 à 13 de mars à juillet 1888.

Etudes sur le roman contemporain

A Coeur Perdu, par J. Péladan


Il est difficile, par le temps qui court, de rencontrer dans le Roman une oeuvre originale au vrai sens du mot, j'entends une oeuvre qui donne au lecteur une façon neuve d'envisager la Vie Humaine et plus spécialement notre société du XIXe siècle.

M. Joséphin Péladan est des très rares qui essayent de réaliser ce désidératum ; son talent sort de cette moyenne honorable atteinte par un si grand nombre et dépassée seulement par une minorité d'intelligences d'élite. Son livre « A Coeur Perdu » - digne de ses précédentes productions : Le Vice Suprême, Curieuse, l'Initiation Sentimentale – a ce mérite, que ne saurait lui enlever aucune critique, d'être une oeuvre hautement personnelle ; c'est la création d'un penseur et d'un philosophe.

La lecture d'un pareil volume demeure lettre close pour la clientèle accoutumée des Georges Ohnet si florissants par ces temps de littérature commerciale.

Ecrit pour une élite – l'auteur déclare que son critérium est le dédain des foules - A Coeur Perdu est la troisième éthopée – tel est le nom que le romancier donne à ses études – d'un cycle immense qui, sous le titre de « La Décadence Latine », offrira l'explication de Péladan sur les grands problèmes sociaux, passionnels et moraux, qui intéressent l'humanité en général et plus particulièrement la race latine.

Quelque criticables que soient les théories philosophiques de l'éthopoète, son livre a cette rare fortune de n'être pas écrit suivant les formules contemporaines. Psychologues, Joséphin Péladan l'est de toute autre façon que Stendhal ou Paul Bourget ; philosophe, il n'a ni le scepticisme de Renan, ni le déterminisme de Zola ou de Daudet, encore moins le pessimisme de certains Décadents. Il est catholique.

Ici, entendons-nous. Le catholicisme dont il s'agit n'est pas la pure orthodoxie, le dogmatisme étroit et austère d'un Joseph de Maistre ; c'est une croyance très large et très personnelle à la Révélation primitive, une sorte de culte indépendant à la Balzac ou à la Barbey d'Aurevilly, fort éloigné, comme on le voit, d'un ultramontisme mesquin.

M. Joséphin Péladan est un mystique renforcé d'un érudit. A de très fortes études sur les langues et la philosophie de l'antiquité, il joint une connaissance approfondie des mystères du magnétisme animal et du spiritisme, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi versé en physiologie qu'un romancier naturaliste.

En des conditions ordinaires, juger un livre d'une telle portée serait déjà tâche délicate. Or la difficulté d'un pareil labeur est grandement augmentée par la méthode de l'auteur : M. Péladan synthétise à dessein sa pensée et son style.

Néanmoins en dépit de la complication et de la concision souvent artificielles de l'oeuvre, il est facile de suivre les grandes lignes des théories de l'auteur : Nous sommes en décadence. - Pourquoi ? - Parce que Luther et Napoléon ont introduit le goût et l'habitude de la laideur et de la brutalité dans les moeurs de la race latine. « Depuis la Réforme, on a sacrifié les grands coeurs pour conserver les béguines et les cuistres. » Ce qui aussi perdu les peuples latins, - toujours d'après M. Péladan – c'est l'hypocrisie qui fait un crime de l'amour, passion qu'on doit glorifier. A Coeur Perdu est le développement de cette théorie.

Le romancier a tenté d'y dépeindre les efforts de deux êtres d'élite vers un amour d'exception qu'il nomme sororat ou androgynat. « Au vingtième siècle, dit-il, on s'apercevra peut-être du grand effort de l'auteur vers la négation sexuelle ou du moins vers la sublimation de l'amour. »

Une courte phrase de Dédicace résume d'ailleurs, beaucoup mieux que nous ne saurions le faire, la thése générale de Joséphin Péladan, thèse applicable à la Philosophie et à la Morale aussi bien qu'à la politique et à la littérature. « Théocrate à moyens occultes, je nie tout ce qui n'a pas ses racines dans le mystère et son expansion vers la charité. »

De pareilles théories, on le voit, ne sont pas neuves. Il y a beau temps qu'une foule de philosophes les ont battues en brêche à l'aide de multiples arguments. La façon même dont elles sont exposées y révèle les plus choquantes contradictions. Un exemple entre plusieurs : Comment M. Péladan concilie-t-il son esthétique aristocrate, sa haine de la laideur et de la vulgarité démocratiques avec ces vertus contemptrices des sociales distinctions, la charité et l'égalité évangélique ?

Nous n'essaierons pas d'éclaircir ce point. Nous avons à nous occuper ici d'esthétique et non de philosophie. Ayant fait connaître les doctrines de l'auteur, pour la clarté de la lecture, peut nous chault l'inexactitude ou la fausseté du livre philosophiquement parlant si, littérairement, ce livre est beau. Qu'importe l'idolâtrie d'un Phidias s'il a créé des faux dieux dont les images sont divinisées par son génie ! Il nous est bien indifférent que ce soit le paganisme ou toute autre religion qui ait inspiré à Paxitèle ses divines statues.

Nebo et Mérodack sont des intelligences de choix vouées toutes deux au salut du principe catholique ou, plus exactement, au triomphe des doctrines ésotériques des Templiers. Esprits également hauts, coeurs également fermes, une seule dissemblance existe entre eux. Merodack est absolument inaccessible à tout autre sentiment qu'au désir de voir triompher ses théories ; tandis que Nebo le platonicien, « tout en planant dans l'éther des spéculations du même vol que son ami », est encore sensible à la magie des formes parfaites. Le penseur, chez lui, n'a pu réussir à supprimer l'artiste.

Après une subtile discussion avec Merodack, Nebo se résout à essayer de l'androgynat qui, on l'a vu plus haut, serait l'annihilation du sexe en amour. Le philosophe a, pour sujet de cette expérience autant physiologique que psychologique, une jeune fille doublement rayonnante d'intelligence et de beauté, la princesse de Riazan, dont il a modelé le coeur et l'esprit d'après ses idées de rêveur platonicien et d'idéaliste suréthéré.

De ce moment, Merodack s'efface et ne reparaîtra qu'au dénouement où il jouera le rôle du deus ex machina des antiques tragédies.

Entre Nebo et la princesse, désormais seuls, et placés par leur supériorité d'intellect au-dessus de toutes les vulgarités et même de toutes les pudeurs, va se dérouler le drame intime que retrace A Coeur Perdu, tournoi sans merci entre l'Esprit glorifié mais vaincu et la Chair honnie mais victorieuse.

La princesse, sous la double excitation de son amour pour Nebo et de son jeune tempérament -virgo matura viro – force bientôt le platonicisme à dégénérer en amour charnel. Devant les provocations presque brutales de la Femme, Nebo cède chaque jour un peu plus. Chaque page du roman nous révèle quelqu'une des beautés de la princesse, jusqu'aux plus secrètes. C'est une énumération complète de toutes les sortes de caresses, un catalogue détaillé de toutes les variétés de baiser. A mesure que l'action se déroule, la princesse se dénude de plus en plus ; de plus en plus aussi le philosophe sent s'affaiblir les forces qu'il emploie à ne pas se laisser tomber dans le filet des diaboliques griseries dont l'enveloppe la princesse.

C'est en vue d'éviter, ou du moins de retarder l'accouplement terminal que Nebo a imaginé ce détaillement de la sensualité mille fois plus lascif qu'une chute rapide. Il y a là d'admirables dissertations sur les yeux, sur les seins et sur bien d'autres choses. Enfin, violé presque par la Femme, Nebo succombe. L'impudeur courtisanesque de la princesse a vaincu la froideur du philosophe.

Mais l'auteur s'est plu à donner au premier enlacement de Nebo et de la princesse un cadre étrange. Ayant compris l'impossibilité de retarder plus longtemps sa chute, le platonicien veut au moins succomber d'une façon peu commune et symboliser son amour en une bizarre cérémonie. Vétue d'une robe rouge, il adore, emmi les nuages des parfums qui montent des cassolettes, la princesse – personnalisation de l'Idéal qui va s'effondrer – trônant, toute nue sous un réseau de gemmes emblématiques. Puis il détrône la déesse à laquelle les charnels appétits on fait perdre sa divinité et, d'adorateur devenu époux, il l'entraîne vers une couche de fleurs.

Mais les longues phases de la singulière cérémonie ont enlevé sa force au Mâle et rendu le Mage impuissant. C'est le lendemain seulement que se consomme l'oeuvre de chair.

Ce passage est un de ceux où la crainte du convenu a inspiré à l'auteur les plus singulières conceptions.

Maintenant Nebo s'écartera de plus en plus de son primitif rôle d'impassible. Peu à peu la lascivité de la princesse le traîne au gouffre sans fond de la matérialité.

Nebo, conscient de sa déchéance, sent décroître sa passion tandis que celle de Paule s'exaspère. Bientôt le platonicien est en butte à des scènes de jalousies à propos de ses amours passées, à propos de son adoration pour la beauté plastique, à propos de tout et à propos de rien. Comme les exigences de cette passion qui n'est plus partagée lui pèsent trop lourdement, Nebo appelle Merodack à son secours. Le penseur inflexible en ses vouloirs, le Destin fait homme paraît, et tout change. Par son ordre, Nebo s'enfuit pour échapper à la princesse, et le feu purifie l'hôtel que les débauches charnelles ont souillé. Grâce à des procédés magnétiques sur lesquels l'auteur n'insiste pas, par mesure de prudence, assure-t-il, Paule de Riazan, dont la conscience est endormie pour plusieurs semaines, perd tout souvenirs des événements passés. Ce n'est qu'après un long temps que son guérisseur, Merodack, lui rend la mémoire.

Le dénouement laisse la princesse guérie de sa jalousie et presque de son amour, et bien résolue à devenir, par l'élévation de ses idées, la digne soeur, l'amante platonique, l'Androgyne rêvée par son cher Nebo.

Vous connaissez les dénouements habituels des romans de Charles Dickens. Il nous a peint un vice, un crime, une plaie sociale, il nous a tracé les portraits les plus effrayants de laideur morale, avec cette intensité de vie et cette virtuosité de talent qui lui sont propres; le lecteur admire la puissance documentaire de l'auteur, et, tout à coup, le dénouement espéré arrive, doux et bénin, récompensant la vertu et punissant le vice, le tout au très grand détriment de l'Art et à la plus grande allégresse des moralistes.

Sans aller aussi loin à propos de M. Péladan, il me semble qu'il a commis dans A Coeur Perdu un dénouement tout artificiel. Pourquoi la déchéance morale de Nebo est-elle empêchée à mi-chemin ?Alors que la logique aussi bien que la vraisemblance imposaient à l'artiste des scènes peut-être cruelle et pessimistes, mais à coup sûr largement palpitantes de vitalité, pourquoi donc tant de philosophie ? Mieux vaudrait plus de vérité et surtout plus de vie.

Tel qu'il est néanmoins, A Coeur Perdu rend déjà splendidement cette antique lutte de l'Idéal et du Réel, cette joute éternelle qui fut exprimée par Platon, il y a trois mille ans, par une magnifique et bien connue allégorie que je prends la liberté de citer ici une fois de plus.

Deux chevaux, l'un noir l'autre blanc, sont attelés à un char. Le noir, avec ses jarrets trapus, son épaisse encolure, sa crinière broussailleuse, son mufle aplati, est la personnification des appétits matériels ; le blanc, au contraire, svelte de jambes et bien proportionné, tourne toujours vers l'azur son col élancé ; il symbolise l'Idéal. Un si disparate attelage ne saurait aller du même pas ; le cheval noir ne cherche qu'a se vautrer dans les bas-fonds tandis que le cheval blanc hennit toujours vers le ciel. A la Raison, qui dirige le char, incombe la tâche de régler l'allure et de compenser les efforts rivaux des deux coursiers.

C'est un malheur pour le livre que l'auteur, non satisfait de la distinction et de l'originalité qu'il possède naturellement au plus haut point, ait cherché ces qualités dans le magnétisme et dans une foule de thèses plus ou moins mystiques dont l'énonciation, sous forme de digressions, embarrasse les situations les plus belles.

Quel dommage aussi, nous l'avons déjà vu, que, pour avoir essayé de tracer des types plus qu'humains, M. Péladan ait dessiné des caractères si absolument en dehors du vécu ! Car il ne faut pas se le dissimuler, le dialogue d'A Coeur Perdu est impraticable, et jamais amant et maîtresse n'ont agi ainsi que Nebo et la princesse de Riazan.

Une autre faute, à notre sens du moins, c'est l'abus du décor, de la mise en scène ; quand Nebo brûle des parfums devant la princesse nue sur un trône et lui présente un lotus, les deux amants sont très près d'être ridicules. Toute cette scène, étonnante en première lecture, peut
faire sourire en une seconde. La même observation est applicable à maint passage du livre.

Un critique de La Wallonie – une Revue Belge – M. Albert Mockel, reproche à M. Péladan d'avoir dépeint des scènes lascives tout en faisant étalage de spiritualisme. Une telle critique nous parît inexacte. L'auteur n'a pas pêché par négligence, la contradiction est voulue. Nebo, qui est parfaitement conscient de ses fautes, expose à se sujet, une théorie particulière, explicative des lascivités de l'Ethopoème : « Les vertus qui ne sont pas des enthousiasmes rentrent dans les lâchetés et les impuissances. Pleurer ses fautes signifie pleurer ses laideurs morales consenties, et tant que le coeur se croit en voie de beauté, il n'a aucun souci du péché qu'il côtoie. »

M. Péladan est de ceux qui mettent le Beau aussi haut que le Bien, et nous trouvons que ceux-là ont grandement raison. Son catholicisme ne l'a pas empêché, chaque fois qu'il a cru écrier une belle page, de préférer l'admiration des artistes à la satisfaction des pudeurs bourgeoises. Nous savons d'ailleurs, que comme catholique, l'éthopoète de la Décadence Latine s'avoue de l'église de Balzac et de Barbey d'Aurevilly. C'est tout dire.

D'autres critiques nous paraissent mieux fondées. La complication voulue du style, la fréquence des solutions de continuité dans la trame du sujet, rendent, trop souvent, la lecture pénible. Vous diriez d'un inextricable fourré dans lequel le voyageur s'embarrasse sans espoir de s'en tirer.

Abusant de son érudition d'helléniste, M. Péladan charge son vocabulaire de néologisme tirés du grec qui donnent à certains passages une absolue incompréhensibilité. Il en arrive à écrire des phrases comme celle-ci, que nous soumettons à l'appréciation impartiale du lecteur. « Obéis à ton hymnode adorée, compagne de la gynandrie prochaine ; aux profondeurs de l'être mon halieutique descendra découvrir l'embolisme absolu de l'euthanésie momentanée et renaissante adorablement ! Chorège de tes sens, fussent-ils aplestes, je sais la durne Antspase chrysopéenne des désirs. Soit l'antiphonie soumise et je m'enivrai par anaclastie. »

Il est, parmi les Symbolistes, beaucoup de poètes qui n'ont jamais écrit de façon si obscure. Cependant, quoiqu'il emploie tous leurs procédés de style, M. Péladan n'entend pas être confondu avec ces littérateurs qu'il appelle des « histrions de la forme qui se font un visage de grimaces et une pensée au moyen de déhanchements de grammaire et de petits bonheurs du lexique. »

Pourquoi mépriser les décadents ? Il y a parmi eux des artistes convaincus, et, sans aborder ici cette très compliquée et très délicate question du décadisme, on peut dire que plusieurs de ces « histrions de la forme » sont en même temps des penseurs.

Une autre qualité qui manque souvent à M. Péladan, c'est le sens du terme propre. Pour rendre sa pensée, l'éthopoète emploie le premier mot venu, quand il ne lui prend pas fantaisie d'en forger un à sa guise. Son langage est trop voyant ; il éveille l'idée d'une peinture byzantine fulgurante d'or et de couleurs violentes juxtaposées sans nulle science de l'effet, sans naturel, sans laisser-aller et sans franchise. Ce style-là est peint, fardé, costumé et grimé pour l'impression à produire.

Pourquoi M. Péladan n'emploie-t-il pas toujours le même mode d'écrire que révèlent certaines de ses pages où il a oublié de surcharger sa prose ? Je dis surcharger, car il a, paraît-il, la méthode de composer ses livres dans la langue de tout le monde pour y plaquer ensuite à loisir des vocables empanachés et des périodes à grands fracas.

Quelle belle prose il fait pourtant, et quelle plus belle il ferait avec plus de naturel ! Il y a dans son livre, principalement dans la première partie, des poèmes en prose délicieux de rythme, des pages vraiment lyriques, des observations psychologiques d'une pénétrante subtilité, d'une clairvoyance et d'une lucidité de Voyant. Ecoutez ce que Nebo dit des yeux : « O princesse, vous avez l'oeil étrange d'un vert céruléen, de ce ton qui n'est désigné que par le vieux mot pers ; des paillettes d'or sablent de singularité votre regard. Il n'y a que trois beaux regards, le noir, qui prend la nuit des réfractions rouges et évoque au figuré un clair obscur où il y a du mystère et du sang ; le bleu; le seul vraiment féminin et qui donne l'impression d'un ciel pur et pâle ; le vert, qui appelle l'idée d'un lac ou de la mer ; c'est l'oeil le plus rare et le plus attractif. Tandis que le noir devient facilement dur et homme – ce qui suffirait à dépeindre le type espagnol, type de luxure pratique ou de plein air – et le bleu facilement fade, le vert, lui, est inquiétant sans rudesse. »

Et, au commencement du livre, la Précation de Paule, prose rythmée superbe !

Malgré l'inégalité de ce volume et les défauts que nous avons signalés, il y a là de très grandes qualités qui peuvent placer bientôt M. Péladan à la tête des écrivains contemporains.

Qu'il concède moins au pathos et au néologisme, qu'il laisse de côté le masque chaldéen qu'il met à sa pensée d'homme moderne, qu'il évite les contradictions et surtout les digressions et les mises en scène exagérées, enfin qu'il trace des caractères plus naturels, et il fera apparaître en pleine lumière le qualités éclatantes de son vivace talent, l'abondance et la nouveauté des idées, la richesse dans les coloris, la clairvoyance psychologique et les vues hautes du penseur.

Tel qu'il est, A Coeur Perdu, est une oeuvre curieuse et originale qui possède cette qualité que Balzac dit être la première d'un livre : il fait penser.

Gustave LE ROUGE.



Cette critique d'A Coeur Perdu, avec la nouvelle « Ignorance », donnée dans un billet précédant, semblent être les premiers textes littéraires de Gustave Le Rouge (1867-1938) publiés (sous toutes réserves ***). En 1888 Gustave Le Rouge a vingt-et-un ans, il est étudiant à la faculté de droit à Caen (1).

Nous ne savons pas comment Gustave Le Rouge, jeune inconnu, fut publié par la Revue Littéraire Septentrionale, tout au plus peut-on rappeler que Léon Masseron, le directeur de la revue habite Caen, où Le Rouge poursuit ses études. Ignorance, déjà, nous montrait un écrivain fort mature, se jouant de ses lecteurs en utilisant un style chantourné, chargé d'images « poétiques », pour mieux le surprendre et le faire basculer en quelques lignes d'un univers sentimental et idéaliste vers le moins romantique des épilogues. Avec la critique d'A Coeur Perdu, nous avons à faire à un roué critique, qui sait voir et montrer les forces et les faiblesses de Péladan. S'il apprécie sa hauteur de vue et son originalité, contrairement aux thuriféraires du mage (voir Albert Fleury), Le Rouge ne semble pas faire grand cas de ses théories philosophiques, il les connaît mais n'y adhère pas. Il veut seule, juger l'oeuvre littéraire, et tout en reconnaissant à « l'éthopoète » un grand talent de prosateur, il n'oublie pas de lui reprocher l'outrance idéaliste de certaines de ces scènes, proches du ridicule, et l'obscurité due à l'utilisation excessive de néologismes. Peut-être comprendrons-nous un jour, ce qui mena ce jeune homme vers la carrière de romancier populaire (littérature d'aventure, policière ou d'anticipation). Comment ce défenseur des décadents, ennemi de la « littérature commerciale », allant chercher au-delà des « formules contemporaines » (psychologie, naturalisme ou pessimisme décadent), chez ce Péladan tant décrié, une vision originale et neuve, deviendra l'auteur du Mystérieux Docteur Cornélius, salué par Blaise Cendrars comme l'oeuvre d'un poète.

(1) Voir la notice d'Henri Bordillon sur le site Les Commérages de Tybalt, rubrique Gendelettres.

Gustave Le Rouge sur Livrenblog : Le guet-apens Gustave Le Rouge dans La Croix Illustrée. Gustave le Rouge dans La Revue Littéraire Septentrionale, Ignorance. Gustave Le Rouge dans L'Art Social. I Le Christ aux outrages, tableau de M. de Groux

*** Henri Bordillon nous informe : Le premier texte littéraire publié de Gustave Le Rouge l'a été dans Les Guêpes normandes, n° du 1er mai 1888, il s'agit d'une courte nouvelle intitulée Idylle normande.

dimanche 7 décembre 2008

RACHILDE et l'Homme Roux. Des nouvelles de Fornax


On aurait pu le croire fâché avec sa belle, chiffonné de ne pouvoir lui rendre l'hommage qu'il aurait désiré voire paraître (1), il n'en est rien, Christian Laucou, n'a pas abandonné les études Rachildiennes, ouf ! La preuve, sur Fornax, le site où il dévoile ses activités d'éditeur-imprimeur-typographe-photographe-bibliophage, il nous donne une leçon de ténacité bibliophilique, sa quête d'un Homme Roux de 1888. A lire en attendant la suite.












(1) Il en rendit pourtant des hommages à la Rachilde, notamment avec sa collection Juvenilia, où il édita les écrits de jeunesse de Marguerite Eymery et cette collection dite de La Marguerite, reprenant des textes d'auteurs ayant un rapport, même lointain avec Mme Vallette et le Mercure de France. Mais le grand oeuvre attend toujours de toucher le public : une bibliographie complète des oeuvres de Rachilde. La commercialisation du tome 1 serait prévu pour l'année à venir.

samedi 6 décembre 2008

Gustave LE ROUGE et La Revue Littéraire Septentrionale





Gustave Le Rouge dans la Revue Littéraire Septentrionale (1)


Dans le n° 9, 10, 11, 12, 13 de Mars à juillet 1888 paraissent deux articles de Gustave Le Rouge, une courte nouvelle, Ignorance, et la critique du roman de Joséphin Péladan, A Coeur perdu.


La Revue Littéraire Septentrionale est fondée en juillet 1887 par Léon Masseron, Léon Delmotte, Julien Renard, MM. Just Molina, Arthur Delcourt, Emile Drue, Ch. Manso, Henri Bossanne, Ch. Sluyts, Deconinck, Arthur Janssoone, Léon Lignoux, Mme Morel-Caron. Cette revue d'abord régionale sera dirigée par son rédacteur en chef Léon Masseron, il sera épaulé à ce poste par Camille Soubise lors de la fusion de la revue avec la Muse Française en janvier/ février 1888, les Secrétaires-Rédacteurs sont Julien Renard et Léon Delmotte. Les premiers collaborateurs de cette revue sont recruté parmi les abonnés, la plus part des auteurs sont originaires du Nord et de la Normandie (Masseron est de Caen), peu d'entre eux laisseront quelques traces dans l'histoire littéraire (2), apparaissent tout de même les noms de Fabre des Essart ou Emile Blémont, des chansonniers et poètes du Nord comme Alexandre Desrousseaux ou Charles Manso, font l'objet de longs articles, et le directeur ne laisse pas passer un numéro sans y faire paraître de ses vers ou de sa prose. C'est à partir du numéro 7 et 8 et avec la fusion entre la Muse Française et la Revue Septentrionale, que de jeunes auteurs habitués des « petites revues » viendront renforcer l'équipe de la revue. Tous ont participé, semble-t'il, à la Muse Française, qui connue six numéros, mais surtout tous sont depuis quelques années parisiens et pour mieux dire montmartrois. C'est lors de réunions de jeunes poètes comme le cénacle de La Butte, que se sont rencontré Paul Roinard (3), Gabriel Randon (futur Jehan-Rictus) (4), Paul Pradet (futur Théodore Chèze), Louis-Pilate de Brinn'Gaubast (5) et G.-A. Aurier, manquent à l'appel : Edouard Dubus, Alexandre Boutique, Julien Leclercq, qui fut de la Muse Française, Léo d'Orfer ou Alfred Vallette. Edmond Barthélémy, ami et futur collaborateur de Brinn'gaubast (6), lui, fait parti de ses nouveaux venus, tout comme Edmond Coutances (Edmond Girard, futur éditeur des Essais d'Art Libre) et Laurent Tailhade déjà est considéré par Masseron, dans l'article annonçant la fusion, comme « un des maîtres de la poésie française ».
Dans le numéro 7/8 de la Revue Littéraire Septentrionale paraissent un poème de Roinard, Animalité et un poème de Randon, Berceuse triste. Après un long retard paraît le dernier numéro de la revue, numéroté 9, 10, 11, 12, 13, couvrant la période de mars à juillet 1888, on y trouve : une chanson d'Edmond Coutances La Normande, Joli Mai suivi de Vilain Mai deux poèmes de Gabriel Randon, une nouvelle, L'Gaz, de Paul Roinard, et un poème, Sonnet Batard. Coeur d'artichaut, du même, de Paul Pradet, un poème, Simplice et une critique de Fils Adoptif de Louis-Pilate de Brinn'Gaubast, un poème d'Aurier, Subtile courtisane, Laurent Tailhade y donne Recuedo de los Toros un texte sur la corrida et Ave Stella ! un poème déjà paru dans Lutèce le 18 mai 1884, puis recueilli dans Vitraux, cette liste montre que « les montmartrois » sont arrivés en force, mais un peu tard, dans la revue. Mais ce dernier numéro contient aussi deux textes du débutant Gustave Le Rouge.


Je donne aujourd'hui la nouvelle Ignorance, qui joue du contraste entre le charme d'une narration au style imagé, au vocabulaire « poétique », digne d'un roman sentimental, et une chute, brutale, purement naturaliste.

  1. En mars/juillet 1888, la couverture porte : Revue (La) septentrionale. Littérature et arts. Autre forme du titre : La Revue septentrionale. Littérature et arts.

  2. Léon Bocquet, dans Autour d'Albert Samain conte l'aventure de Léon Masseron et de sa revue. Voir notre billet sur Livrenblog.

  3. Paul Roinard, plus tard Paul-Napoléon Roinard (1856-1930), son premier recueil Nos Plaies paru en 1886 à compte d'auteur à la Coopération typographique de Paris. Voir sur le blog Les Fééries Intérieures La Mort du Rêve, et sur Livrenblog un article sur Jean d'Udine paru dans les Essais d'Art Libre, revue qu'il dirigea avec Remy de Gourmont et publiée par Edmond Girard.

  4. La biographie de Gabriel Randon (1867-1933), avant qu'il ne devienne Jehan-Rictus reste à faire, on retrouvera Randon-Rictus sur Livrenblog, ici ou

  5. Louis-Pilate de Brinn'Gaubast (1865-1944) est l'auteur en cette année 1888 de deux volumes à La Librairie Illustrée, Sonnets Insolents un recueil de poèmes et Fils adoptif, un roman « vériste ». Fondateur de la revue La Pléiade avec Edouard Dubus, Louis Dumur et Gabriel-Albert Aurier, première mouture de ce qui deviendra le Mercure de France. Sa carrière fut brisée lorsqu'il fut accusé d'avoir volé le manuscrit des Lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet. Louis Pilate était alors le précepteur des enfants Daudet, il se défendra de l'accusation de vol, arguant qu'il avait ramassé le manuscrit dans une poubelle. Voir nos billets (Les Littéraires de Brandimbourg, et la chronique de Paul Pradet sur Fils Adoptif dans la Revue Littéraire Septentrionale) ainsi que : Le Journal inédit de Louis-Pilate de Brinn’ Gaubast. Préface et notes de Jean-Jacques Lefrère avec la collaboration de Philippe Oriol. Horay, 1997.

  6. Wagner (Richard) : La Tétralogie de l'Anneau de Nibelung. Publiée par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast et Edmond Barthélemy. E. Dentu, 1894. Long avant-propos, traduction et annotation philologique par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast. Étude critique et commentaire musicographique d'Edmond Barthélemy.


IGNORANCE


Mon ami Théodore et moi, nous parcourions en touristes la Basse-Normandie. Ah : le charmant voyage, avec l'imprévu des couchées dans les auberges de villages, la paresse des après-dînées vautrées sur la mousse, les ravissements des longues perspectives, les haltes fraîches au bord des fontaines bruissantes après la poussière des grandes routes ! Que de journées gaspillées exquisement dans l'accointance de quelque poète aimé ; que d'heures employées à de très vagues songeries sous le dais vert et frissonnant des bois où la brise aromale glisse entre les arbres comme une fumée d'encens évaporée à travers les colonnes alignées d'une cathédrale ! Et les longues extases devant les paysages épanouis au grand soleil et bornés par la mer !

Notre excursion avait un but sérieux.

Avant d'être le docteur en vogue que l'on connaît, mon ami avait débuté dans un village de cette partie rocailleuse et sauvage de la Manche qu'on appelle « la Hague » ; c'est là qu'il avait perdu une jeune femme infiniment aimée.

Nous allions nous agenouiller sur une tombe.

Quand nous arrivâmes, je fus véritablement transporté par la beauté du site. Le village, aux maisons grises d'un ton de vieux granit, s'échelonnait sur les flancs d'un monticule tout au haut duquel se dressait l'église, une solide, vieille et rustique église ceinturée d'un cimetière verdoyant. De ce cimetière on apercevait la mer, en ce moment basse ; une longue bande de varech, avivée ça et là par des miroitements de soleil dans les flaques d'eau, séparait la côte de l'outremer du large.

Nous entrâmes dans le champ des morts.

Oh ! Le poétique endroit pour dormir le dernier sommeil ! Avec ses murs effondrés et lierreux, ses pommiers qui faisaient pleuvoir la neige rose de leurs fleurs sur les tombes, et ses sentiers envahis par l'exubérance des verdures !

J'étais tout à mon admiration quand, me retournant vers Théodore, je vis qu'il pleurait. Il s'agenouilla sur une pierre chancie et resta quelques temps prosterné, abîmé en sa douleur : le bruit de ses sanglots faisait envoler des oiseaux du creux des pommiers fleuris, pendant que sur la tombe je tâchais de lire un nom mi-effacé. En la reviviscence cruelle de son passé mort, Théodore prit mon bras, et, silencieusement, nous partîmes.

Mon pauvre ami faisait peine à voir ; les paysans, étonnés, regardaient très curieux, ce Monsieur à longue barbe grise pleurant à grosses larmes comme un enfant, la poitrine secouée d'un grand sanglotement.

Quelle miraculeuse beauté avait dû avoir cette femme ! Quel amour violent elle avait su inspirer pour qu'il en restât de si profonds vestiges après tant d'années !

Le soir, la brise, délicieusement fraîche, nous invitait à une promenade ; nous descendîmes sur la grève. De petites vagues, argentées par la lune, nous léchaient les pieds en expirant sur le sable. Devant nous, la falaise dressait la masse noire de sa hauteur, tandis qu'au-dessus de nos têtes les étoiles étincelaient par millions autour de la lune ; on eut dit une infinie envolée d'abeilles d'or autour d'un blanc rayon de miel.

Quelle douceur, par cette soirée d'enchantement, qu'une causerie intime, en marchant lentement bras dessus bras dessous, en entendant sans l'écouter le vague bruissement que la grève chantonne à l'oreille !

Théodore me fit l'histoire de son amour. Elle s'appelait Marie ; il l'avait connue dans un village voisin, et elle était morte après trois ans de mariage. C'était simple et banal, en même temps déchirant. Très enthousiaste, mon ami se lançait dans de lyriques descriptions de la beauté de l'Aimée.

Elle avait de grands yeux d'un bleu verdi comme des coins d'océan ; une épaisse chevelure d'or roux moutonnait comme une vague de feu jusque sur la rondeur de ses hanches ; sa bouche était toute mignonne ; ses joues semblaient idéalement rosées et ses délicates oreilles, transparentes et jolies comme des coquillages. Une maladie de langueur l 'avait emportée sans qu'il put rien faire pour la sauver, et il avait dù quitter le pays pour ne pas mourir de douleur. « Ah! Si tu l'avais vue ! Dit-il en terminant ; elle pleurait de mourir si jeune, et moi, impuissant contre le terrible mal, j'embrassais ses pauvres petites mains amaigries en pleurant aussi... »

J'étais presque aussi affligé que mon ami en lui serrant la main, à l'heure du coucher.

Le lendemain j'étais debout le premier. Je descendis dans le jardin de l'auberge où nous logions, pour respirer le parfum humide des fleurs réveillées à peine dans l'ensoleillement du matin.

Mon hôte, pêcheur autant qu'aubergiste, était dans sa cuisine, en train d'apprêter une pleine marmitée de crabes, tout en sirotant avec délices un épouvantable brûle-gueule archi-culotté.

Du jardin, j'entendis toute la conversation qui s'engagea entre l'aubergiste et un voisin venu pour boire la goutte.

- On dit que l'ancien docteur est chez vous, père Vendamont ?

- Mais oui, bien sûr, c'est lui, avec un autre monsieur de Paris... et même qu'il n'a pas fait mine de me reconnaître. Il est venu voir le tombeau de sa femme.

- C'est pas moi qui me dérangerais de si loin pour une créature comme ça, dit l'autre. Ça été un fier bonheur pour lui qu'elle soit partie, une rien du tout qui lui en faisait porter avec le brigadier des douanes ! Ah ! Malheur !...

Je m'enfuis, épouvanté ; et le soir même, je fis partir l'ignorant Théodore. Tout le long du voyage il ne cessa de vanter les qualités de sa chère défunte.


Gustave LE ROUGE.